L EDITEUR
Kao-tong-kia composa le Pi-pa-ki pour corriger son ami Wang-sse ; voilà, du moins, ce qu'on lit dans les mémoires secrets d’un auteur contemporain. Kao-tong-kia avait pour nom d'enfance Tse-tcliing. C’était , comme vous 1«* savez, uu homme qui vivait sur la fin de la dynastie des Yotién , et l’intime ami de Wang sse. A cette époque, Wang-sse entretenait des relations avec les plus célébrés écrivains de son temps. Plus tard, comme il acuuit lui-même de l'illustration , la prospérité changea ses mœurs. Il répudia sa femme légitime Tcheou-chi pour épouser Pou-hoa , dont il était épris. Tong-kia voulut le détourner de ce projet; il y perdit sa peine. Alors il composa un drame , dans l'espérance de ramener au devoir son ami , qu’il mit en scène sous le nom deTsaî-yong (personnage de la dynastie des Thang), parce que Wangsse avait été pauvre dans sa jeunesse et avait vendu des légumes. Il désigna Tcheou-chi sous le nom de Tchao-ou-uiang (Tchao, cinquième du nom), parce que depuis Tchao, épouse de Tsaï-yong des Thang, jusqu'à Tcheou-chi , on comptait alors quatre femmes célèbres du nom de Tchao. Il introduisit comme personnage le ministre d’État Nieou , parce que Pou-hoa demeurait , avant son mariage , sur les bords du Uc Nieou (lac du Bœuf). Il intitula son drame Pi-pa-ki, « Histoire du luth , » parce que dans les deux caractères pi-pa, le caractère wang (nom deWang-ase) se trouve répété quatre fois.
Enfin , il se peignit lui-même sous les traits du seigneur Tcbaug. On assure que dans l’origine le rôle de Tsaï-yong , tel que Kaotong-kia l’avait écrit, différait beaucoup de ce qu’il est à présent , et même de ce qu’il fut lorsqu’on joua pour la première fois le Pi-pa-ki. Kao-toug-kia avait représenté Tsaïyortg comme un homme d’un caractère méprisable. Il abandonnait volontairement son père et sa mère; il contractait volontairement un nouveau mariage avec Nieou-chi , après avoir répudié sa femme légitime Tchao-ouniang. On va jusqu’à dire que ce fut Wang-sse lui-méme qui changea le rôle de ce personnage, et en fit un modèle de piété filiale, un époux accompli.
LK LETTRE
A croire cette anecdote, il paraîtrait que Kao-tong-kia composa le Pi-pa-ki pour ou plutôt contre Wang-sse. Cependant, de deux choses l’iine : si Tong-kia composa le Pi-pa-ki contre Wang-sse, ce n’est point une histoire du Luth , c’est l’histoire de Wang-sse qu’il a voulu écrire ; si c’est l’histoire du Luth , le Pi-pa-ki est donc un drame historique. Mais alors le fond de la pièce , il faut eu convenir, est , sous ce rapport , d'une affligeante stérilité. Tchao-ou-niang ne chante qu’une fois sur son luth , c’est dans la pagode de Mi-to (Amida Bouddha); et encore sa chanson ne vaut-elle pas les vers que chanta la princesse Tchao-kiun quand on célébra les funérailles du khan des Tartarcs, ni ceux que Kiangtcheou entendit dans la barque de Ssema. Les vers que chaula Tchao-kiun , les chants que Kiang-tcheou entendit ont été transmis à la postérité. Alléguerez-vous maintenant que les personnages du Pi-pa-ki sont historiques? Mais , pour ne citer que le principal personnage mâle , est-ce le caractère de Tsiu-yong des Han que l’auteur a voulu tracer? Tsaïyong était président du tribunal des historiens sous le règiie de Hiao-hien-ti (191 à aao de notre ère). Il fut mis en prisou pour avoir pleuré la mort de Tong-tcho; il demanda qu’on lui permit d’achever l’histoire des Han; et, comme il n'obtint pas cette grâce, il mourut, la nuit suivante, dans sa prison. Voilà ce que nous apprend le Thong-kienkang-mou. Qu’y a-t-il de commun , je vous prie, entre l’historien des Han et le personnage que Kao-tong-kia a introduit dans son drame? Il est évident qu’il a désigné Wangsse sous le nom de Tsaï-yong. Le Pi-pa-ki n'est |>as un drame historique. Et ce père qui vit et meurt sans savoir que son fils a été promu au grade de tchoang-youen , dira-t-on que c’est là un fait historique? Autre chose encore : on lit dans la scène d’exposition que
le père et la mère de Tsaï-vong sont tous deux octogénaires, et que le fils n’était âgé, lui, que de treute ans quand il contracta son premier mariage avec Tchao-ou-niang. Or, je vous le demande, a-t-on jamais vu une femme de cinquante ans donner le jour à un fils P If on, non, le Pi-pa-ki n’est pas un drame historique.
l'éditeur.
Arrêtez-vous un peu ; et , d'abord , puisque vous citez l'historien des Han , je vous dirai qu’il y a des traits de ressemblance entre ce personnage historique et le personnage de Tsaï-yong. N’avez-vous pas lu dans les annales que l’historien des Han avait des vertus domestiques , qu’il aimait son père , sa mère et ses ancêtres ? Mais voici le trait qui a fourni à Tong-kia le sujet de sou drame. Il existait, sous la dynastie desThaug, un personnage appelé Tsaï , à qui l'on douna le commandement en chef d’un corps d’armée. Tsaï , dans sa jeunesse , et pendant qu’il était pauvre , avait pour ami le fils de Nieou-seiigjou. On dit qu'ils obtinrent ensemble le grade de docteur. A cette époque, Nieou-seng-jou exprima le désir que sa fille Ti-tseu devint l’épouse de Tsaï; mais celui-ci, qui avait déjà une femme légitime nommée Tchao, rejeta la proposition d’un nouveau mariage , et persévéra dans son refus. Alors, pour lever ses scrupules, Nieou-seng-jou tâcha de gagner la coufiauce de Tchao, et lui parla de son projet; Tchao n’y mit point d’obstacle. Cette affaire devint , sous la dynastie des Thang , le sujet de toutes les conversations. Tong-kia lut quelque part ce trait bn-torique; il en fut touché, et composa son drame.
LE LETTRÉ
Je crois que cette anecdote est controuvée. Si Tong-kia eût voulu représenter dans son drame le commaudant en cnef des Thang, il aurait fait comme les poètes de la dy nastie des Touén, il aurait écrit un drame historique, et l’aurait dit. Qu’avait-il besoin de s’en cacher? Le nom du principal personnage du Pi-pa-ki est Tsaï - y ong ; c’est une preuve que Tong-kia a voulu tracer le caractère de Wang-sse, et non point celui du commandant des Thang. Puis il a amené tant de personnages sur la scène ! l’histoire ne fait point mention de Li-tching , de Ou-kiaï , de Li-kiun-yu , de Lo-te-hi (*).
l’éditeur.
11 arrive tous les jours qu’uu trait de l'antiquité fournit le sujet d’un tchouen-khi (drame historique) ; mais quand le pinceau du poète s'abaisse sur le papier, le sujet
( * ) Personnages du Pi-pa-ki.
584 L*UNIVER$.
s'étend H * développe , les ttèbês changent d’ispett.
U UThl
Préféref-Vm» lé Pi-pa-ki (histoire du luth) au Si-siang-ki (histoire du pavillon d’occident?
t'ibitlbk.
Quoiqu'on bit coutuinê de les réunir et de »es publier ensemble , la supériorité du Pipa-ki est incontestable. Le Pi-pa-ki offre même deux genres de Supériorité i la supériorité du sentiments et U supériorité du style. Il y a entre rei deux drames la différence qui subsiste entre le Kôtié-fong (pre* mière partie du Ghi-king) elle Siao-ya (deuxième partie du Clii-king). Dans le Pavillon d’occident , les entretiens roulent sur le veut et les fleurs, la neige et la lune (sur une intrigue amoureuse). Dans l’Histoire du Luth, on ne parle que de justice et de piété filiale. II est facile d'imiter le Sl-siaUg-ki , difficile d’imiter le Pi-pa-kl. On a toujours regardé le Pi-pa-kl comme l’ouvrage le plus utile aitk mœurs ; malgré cela , les hommes d’aujourd'hui lisent le Si-siang-ki et le relisent sans cesse. Quant au Pi-pa-ki , c’est à peine s’ils daignent y jeter les yeux ; ou bien , s'ils le lisent , ils ne le méditent plus comme on inédite Une belle leçon.
LF. LETTRÉ.
C’est aussi parce qu’il y a des longueurs dans le Pi-pa-ki.
l'éditeur , avec vivacité.
Des longueurs! y songez-vous? Parce que le Si-siang-ki n'a nue seize actes, on le trouve trop rouit , et Ion voudrait y ajouter des scènes; parce que le Pi-pa-ki a quarante-deux tableaux, on te trouve trop long, et l’on voudrait en retrahrher plusieurs. Mais tout critique exercé sait très-bien qu’il n’est pas plus nécessaire de faire des additions au Sisiang-ki que des coupures au Pi-pa-ki. Si , parce qu’un canard a les jambes trop courtes, on voulait les allonger, on le mutilerait ; et si , parce qu’une cigogne a le cou trop long, on voulait le raccourcir, on la tuerait. Qu’impOrte qu’un ouvrage soit long ou court ? Le mérite n’est pas là.
LE LETTRÉ
Vous regardez doue le Pi-o*»-ki comme une œuvre parfaite?
l'Éditeur.
Non ; la perfection est un mérite qui n’appartient à personne. Il y a des défauts daus ce drame , et il y eu a beaucoup ; niais le plus capital de tous les defauts du Pi-pa-ki est que le ressentiment y domine. Madame Tsaï a de la haine contre le youèn-waï , le youén-waï contre son fils, Tchao-ou-niang contre son époux, Nieou-chi contre son père;
Pe-kiaï fTsàï-yong) hait sé réputation, ses succès littéraires, son avancement dans le* charges , sa nouvelle épouse ; puis il finit par se haïr lui-méme. Ët cependant l’on s’intéresse tour à tour à madame Tsaï, au youénwaï, à Ti hao-ou-uiang , à Nieou-chi et à Tsaï-yong: tant il est vrai que le Pi-pa-ki est une oeuvre de génie.
le lettré, souriant.
On ne s’intéresse guère à madame Tsaï.
l’éd.txür.
On s’intéresse à cette femme , parée quelle est malheureuse, et que Sou infortune est attendrissante. Du reste , je couvieus que son caractère est quelquefois outré.
lk lettré.
Que dites-vous du voleur qui a dérobé à Thong-pin le breuvage d’immortalité , et qui fabrique une lettre pour avoir uu cadeau du Ichouang-youèu ? Est- ce qu’un fils ne connaît pas 1 écriture de son père? Est-ce que le youèu-waï, qui savait écrire, et qui érrit lui-méme son testament , dans le quinzième tableau , avait besoin de recourir à un étranger pour tracer une vingtaine de caractères? Que d’iuvraisemhlaiices!
l'éditeur.
Cette scène est détestable. Et voyez comme une faute conduit à une autre] Tsaï-yong,
aui ne reconnaît pas l’écriture de son père ans le dix-septieme tableau, ne reconnaît pas celle de sa femme dans le vingt-quatrième.
LE LETTRÉ
Le vingt-deuxième tableau n'est pas non plus à l’abri de la critique.