‹ Chine moderne, ou Description historique, géographique et littéraire de ce vaste empire, d'après des documents chinoisChapitre 266 sur 292 · Prologue ou premier chapitre du Pr-kotteitehù · texte numérisé non relu

Prologue ou premier chapitre du Pr-kotteitehù

Sous la dynastie des Ming, au village de Siao-meï, situé dans le district de Ki-choui , département de Ki-ngan, province du Kinng-si , vivait dans l’opulence un excellent homm», dont le nom de famille était Tchang, et le titre honorifique Yng-tchouen. Il voyageait dans la province du Hou-nan, accompagné de ses deux flls.Touan-heng-thsaï et Kao-kouen chan.

Yug-tchoden mourut presque subitement. Les deux fils emportèrent avec eux le cercueil de leur pere; mais à peine avaient-ils fait deux ou trois milles, que tout à coup le char se brise ati pied du mont Yang-chan et qoe le cercueil tombe. Chose plus extraordinaire, malgré les efforts de vingt à trente personnes accourues sur leslieux, on ne parvint jamais à relever le corps du défunt. Touau et K.lo n’ayant plus qu’un parti à prendre, ce leur fut une nécessité d’acheter le terrain, qui servit à l’inhumation du corps, fis s'acquittèrent des devoirs que les rites leur imposaient; puis, ali bout de trois ans, quand le temps du deuil fut expiré, ils s’en retournèrent dans leur pays pour y vivre avec leur mère , qui était de la famille Li. Cette femme vénérable leur adressa la recommandation suivante:

«Mes enfants, quand je serai morte, je veux que l'on transporte mon corps dans le tombeau de votre père. » Les deux fils s'inclinèrent respectueusement , et , à quelque temps de là , ils

ChfldüWlrent le eemietl dé lêtlt mère dans la llotl-nan , ail |)led du (dont Yang-cheu.

Ce fül alors üUè Tchang-kao, düi était le cadet, dit à son frère aîné Tehang-touàn : • Leà précieuses dépouillés île nmfi père et de ma mère sont Ici , mais d’ici à notre village natal Il y a une grande distance; mon Intenifon est de fonder un établissement auprès de fette môhUgtté; Jê ne manquerai pas d'offrir à mes parents les sacrifices funèbres, d’arracher des Sépultures les herbes et leé broussailles, min autre côté , les tombeaux de nos ancêtres sont à Ki-chou! ; pouvons-nous abandonner les tombeaux de nos ancêtres f Non, il vaut mieux que mon frère retourne à Ri-choui , et que je demeure, moi, jusqu’à la fin de mes jours dans le Hou-nan. d'est assurément l'unique moyen de concilier nos devoirs ; nous serons liés aux auteurs de nos jours edtnme l’arbre est uni à Sa racine, le ruisseau à sa Source.»

Tchang-touan accueillit avec enthousiasme cette proposltiou. Sur ces entrefaites , les deux frères se Séparèrent.

Ils étaient riches , animés des sentiments les plus nobles , les plus généreux; car Tchdng-touan, à ce qu'on rapporte , outre qu’il avait toujours montré une intelligence très-vive, s'était encore fait de la charité une louable habitude. Il aimait les orphelins, les pauvres; et quand la récolte était abondante. il amassait des grains pour soulager la misère dàns les années stériles. Tous les hommes du pays , sans distinction, touchés de ses bienfaits et des éminentes qualités de son cœur, l’appelaient du titfe hohorilique de Youért-xVâï, titre qu'On n’âccorde qu'aux mandarins. Il avait épdtisé Ho-clu, fille de Ho-vu-kong, originaire du village deTSI-tnottg, homme Célébré dans toute la contrée par Sa piété filiale et l’inté- "rlté de ses mœurs. Ho-yu-kong avait

eux filles; la femme de Tchang-touan était l’atnée; quant à la cadette, elle s'était mariée, dans le village de Peyun, à un homme dont le nom de famille était Ilia , le surnom Song, et le titre honorifique Mong-bien...

Or, nous dirons que Tchang-touan

âVait une fortune immense , un grand nombre de fermes.de maisons de campagne; et comme pendant treize années consécutives la récolte drs céréales avait été abondante , il en résultait que les grains s'étaient, pour ainsi dire, amoncelés dans ses greniers. Cependant une grande sécheresse survint inopinément; Tes chateUrS tarirent les fontaines , les étangs, les sources; la terre perdit sa fécondité. Pouf celte fois, les habitants il’en souffrirent guère; mois l'année suivante, loin de ramener des jours meilleurs, fut plus désastreuse encore. On n'avait devant les veux que le spectacle de la famine. Tchang-touan distribua aux pauvres ses grains et ses réserves. De tous les villages, des plus proches comme des plus éloignés, ou accourait vers lui; o'était dans sa maison que la faim était rassasiée.

Tchang-touan avait atteint sa quarantième année, et n'avait pas d'enfants. Ün jour qu’il s’était reposé sur un lit, il crut voir en songe un personnage extraordinaire, couvert d’une belle armure, et tenant à la main un étendard rouge. Ce personnage , qui avait un air majestueux , lui dit d'un ton de voix plein de douceur : « Touan , vous étiez condamné à mourir sans postérité, niais te souverain seigneur au ciel (le Dieu des Tao-sse) ayant examiné tous vos mérites, qui sont immenses, revient aujourd'hui sur cet arrêt.» Tchangtouan, tremblant d’effroi, se réveilla dans une agitation extrême , et fit part à sa femme du songe qu'il avait eu.

«Je ne m'en étonne pas, s'écria lioebi , car il y a déjà plusieurs joiirs que j’ai commencé à sentir des mouvements inaccoutumés; toutes Ces choses présagent uné grossesse.» Après un tel événement, les deux époux s’abandonnèrent à la joie.

Ho-rhi mit au monde un fils. La nature avait doué cet enfant d'une merveilleuse beauté. Au moment de sa naissance, une odeur extraordinaire, mais plus agréable que tes parfums, se répandit dans toute la maison. Pendant l’hiver de l’année suivante, elle donua le jour à une fille. Le fils prit pour surnom Pong-tsou, pour litre honorifique Thing-cltoui ; la fille prit pour surnom Lan-yng; comme son frère, elle se dis-

L'UNIVERS

tinguait des autres enfants par ses qualités naturelles.

Un jour, dans un de ces moments où Tchang-touan jouissait d’un honnête loisir, on vint lui annoncer la visite d’un étranger. Touan se leva sur-lechamp , et sortit pour aller à sa rencontre. C’était un homme fort jeune encore, modestement , simplement vêtu, d'une physionomie riante, trèsgaie et très-ouverte. Après les compliments d’usage, quand il se fut assis dans le salon , Tchang-touan dit à son hôte : « Quels motifs , monsieur, vous amènent ici ?» Or, il faut savoir que cet étranger avait le même nom de famille que Tchang-touan, et que , par conséuent , il était véritablement son frère, on surnom était Hong , son titre honorifique Yô-sieou. Amateur de voyages, il avait navigué, au gré du vent, sur les fleuves et sur les lacs; après avoir couru bien des pays, sans pouvoir se fixer dans aucun , il retournait à petites journées dans son village.

Tchang-touan offrit une collation à son hôte. Pendant qu’ils étaient a table, Touan remarqua que Hong était circonspect, modéré, sage, tres-retenu dans ses discours ; il en fut charmé, et contracta avec lui une amitié sincère : mais Uong n'était , au fond , qu’un hypocrite. Cette amitié s’accrut encore avec le temps, au point qu'un jour Tchang-touan dit à son ami : « Hiasong , mon beau-frère , a son domicile dans l’arrondissement de Sou-tcheou ; il est devenu opulent; il faut que je vous introduise dans la maison de mon frère. Qui sait? Par la suite, vous pourrez y établir votre fortune. » Hong , au comble de la joie , rejnercia Tchangtouan. « Ah! s’écria-t-il , si je recevais un tel témoignage de votre estime et de votre confiance , que me faudrait-il de plus, et que manquerait-il à mon bonheur?» Sur quoi, Tchang-touan écrivit une lettre d’introduction qu’il remit à Hong , en y joignant , à titre de présents, quelques taels pour sa route.

Au moment de s'éloigner, Hong, après avoir achevé ses derniers préparatifs, revint pour prendre congé. Lqs deux amis passèrent un certain temps à causer et à boire quelques tasses;

leur entretien s’anima insensiblement.

« Mon frère aîné , dit Hong en riant , il ne convient pas que j’entreprenne le voyage de Sou-tcheou ; croyez-moi , il y a une chose que vous n’aimez pas, que vous ne souffrirez jamais, c’est la solitude. Comment ? vous, que j’ai tant cherché... Ah! mon frère, venez donc avec moi* je vous jure que vous trouverez dans votre voyage mille agréments. »

Tout à coup Tchang-touan pensa à Hia- Song , dont il était séparé ; il laissa un moment errer son imagination , accepta l’offre qui lui était faite, et se mit en route avec Hong, sans emmener un seul domestique.

Il n'y avait pas plus d'un mois qu’ils étaient partis, quand ils arrivèrent à Sou-tcheou. Les deux amis s’installèrent dans la maison de Hia-song , où ils furent accueillis cordialement, et de la manière du monde la plus obligeante. Comme il y a de belles promenades autour de Sou-tcheou-fou , Tchang-touan s’y plut pendant quelque temps ; mais il finit par s’en lasser. Sa belle-sœur, voyant qu'il était ennuyé de tout, en p3rla à Hia-song , et le jour du départ tut fixé. On transporta les bagages sur un bateau qui devait toucher à Kichoui. Tchang-touan et Hong s’embarquèrent, après avoir fait leurs adieux.

On les prenait dans le bateau pour les deux frères.

Mais Hong remarqua que Tchangtouan avait dans sa valise une immense quantité de perles et des bagues (cheoutchouen ) d’une grande valeur. Tant de rares objets avaient excité la convoitise de ce misérable ; il conçut , pendant le voyage, l’abominable dessein de tuer son bienfaiteur et son ami. Au bout de quelques jours on arriva à Nan-Khang ; Hong ordonna au patron de la barque de se tenir a l’ancre; quant à lui, il descendit du bateau , entra dans la ville, y acheta du vin, de la viande, des légumes, et finalement du poison qu’il cacha dans la manche de son habit. Approvisionné de la sorte , il retourna dans le bateau, et apprêta un repas auquel il invita Tchang-touan. On se mit à table. « Mon frère , observa Hong avec une insigne perfidie, je crois que le vin est pernicieux à votre santé ; il faut boire à petits traits, à petits

traits.» — «Comment donc, répondit Tchang-touan, est-ce de cette façon que l'on boit avec ses amis? Ne suis-je pas dans la force de l'âge ? Qu’ai-je à craindre? » — « Tant mieux, répliqua Hong.

Quant à moi , je veux boire aujourd’hui plus que de raison. « Après avoir ainsi parlé , les deux amis remplirent leurs tasses. C’était un pauvre buveur que Tchang-touan; aussi les vapeurs du vin lui montant à la tête, il s'appuya sur la table et finit par s’endormir.

Comme il avait laissé du vin dans sa tasse , Hong profita de ce moment pour y verser le poison. « Mon frère ! mon frère ! cria-t-il , c’est assez pour vous ; achevez votre vin, et nous irons nous reposer. » Touan l’avala d'un trait.

Hong alors disposa une natte sur laquelle Tchang-touan s’étendit; puis il alla lui-méme se coucher dans une cabine, sur l’avant de la barque , où il fit semblant de dormir. Quelques instants à peine s'étaient écoulés, que Tchangtouan se mit à pousser d’horribles cris. « Oh ! que je souffre ! ie me meurs , je me meurs! » disait-il. Hong, qui était sur l'avant, ne répondit pas. Le patron de la barque, rempli d'effroi, accourut au secours de Touan ; mais voyant que le sang de ce malheureux jaillissait des sept orifices de sa tête, il sortit avec précipitation de la cabine pour réveiller Hong. Quand Hong à sou tour s’approcha de Tchang-touan , celui-ci avait cessé de vivre.

Cependant Hong s'élança sur le pont, comme un homme frappe de vertige; il ne cessait de crier : « Au secours ! au secours! » Et quand les marchands, dans la compagnie desquels il se trouvait, lui demandèrent la cause d'une telle agitation et d’une telle douleur, « Ah ! leur répondit-il , le chef du bateau vient à l’instant même d’assassiner mon frère. Il s’est ensuite précipité sur moi; j’ignore, en vérité, comment j’ai pu échapper à ses coups. » Les marchands descendirent dans la cabine qu’il indiqua du doigt, et reconnurent que Tchang-touan était mort. « Dans mon infortune, continua Hong, puisje, messieurs, vous assigner comme témoins à charge?... »

Toutefois le batelier protestait de son innocence; il était entouré des

marchands, lorsqu’un homme, d’un vénérable aspect , prit sur-le-champ la parole : « Messieurs, leur dit-il avec le plus grand calme et l'accent de la vertu, il y a bien longtemps que je connais le maître de cette barque ; j’ose vous affirmer qu’il est inaccessible à toutes les convoitises , incapable de commettre un meurtre. Réfléchissez, messieurs, à l’instabilité des choses humaines; elles changent comme le temps; nous passons quelquefois du matin au soir par beaucoup de vicissitudes. Gardezvous d’accuser à tort un homme innocent !» A ces paroles , Hong , affectant de revenir sur ce qu’il avait dit, répliqua vivement: «Je vois, monsieur, que vous êtes un homme d’un caractère honorable, et je me désiste de ma plainte. Hélas! songez au coup terrible, imprévu , qui vient de me frapper.

Dans mon saisissement, j’ai formé, j’en conviens, une accusatiou fausse; mais si je n'eusse pas cherché à venger la mort de mon frere, comment auraisje pu soutenir les regards de ma bellesœur?» En achevant ces mots, il se jeta sur le cadavre de Tchang-touan pour l’embrasser, et versa des larmes en abondance; les assistants émus l’arrachèrent à ce douloureux spectacle.

Le lendemain, Hong entra dans la ville et y acheta un magnifique cercueil, dans lequel il plaça le corps de Tchangtouan. Après avoir mis la main sur les perles et sur les bagues, il revint au milieu des voyageurs, sans proférer une seule parole... Enfin ou arrive à Ki-choui. Hong descend du bateau, et s’achemine vers la maison de Tchangtouan pour y annoncer la fatale nouvelle. A ce moment, la femme de Tchang-touan, Ho-chi , était assise dans une salle où elle prenait un peu de repos. Quand elle vit que Hong revenait à la maison vêtu de blanc, elle s'approcha de lui et versa des larmes.

Hong se prosterna jusqu'à terre, puis, éclatant en sanglots: « Ah! ma sœur, s’écria-t-il , un coup funeste a enlevé mon frère à mes cotés , sans qu’auparavant il ait été atteint de la moindre indisposition. » A peine avait-il achevé ces paroles, que la malheureuse femme tomba évanouie. Elle revint à elle . avec les soins et les attentions de Hong;

L’UNIVERS

niais son âme était brisée , et l’on ne pourrait exprimer la douleur qu’elle ressentit. Hong, suivi d’un domestique, alla recevoir le cercueil deTchangtouan. Quel sujet de tristesse et de regrets ! Quand on apprit la nouvelle de sa mort , la consternation fut générale.

Cependant tous les parents, tous les alliés du défunt, quand on parlait dp Hong , ne tarissaient pas sur ses qualités, sur ses vertus : •» C’est un bon , un excellent homme, » disaient-ils. Après la cérémonie des funérailles , Ho-chi elle-même , dont la douleur était inconsolable, s’imagina qu'elle n’avait rien de mieux à faire que de livrer à Hong l’administration de sa fortune.

Celui-ci devint donc l’intendant général de la maison; terres, herbages, fermes, maisons de plaisance, if régissait tout. Cette administration, on le pense bien , ne laissait pas que d'être lucrative pour Hong. Deux ans a peine s’étaient écoules , qu'il figurait assez bien dans le monde; il avait une femme, des esclaves, des champs, une jolie maison de plaisance. Pendant son séjour dans le Hou-nan , il avait entretenu des liaisons criminelles avec la concubine d'un habitant du pays; il lui était né de ce mauvais commerce un fils qu’il avait fait venir à Ki clioui et qu'il comblait d'affection. Comme cet enfant avait les yeux très-beaux, il lui donna le surnom de Me! • yij ( beau comme le jade).

Mais laissons pour un moment Hong, et parlons de Ho-chi Le temps n'avait pas amorti sou affliction, Un jour qu'elle se trouvait par hasard sur les marches de l'escalier extérieur, elle aperçut un petit char de voyage dans lequel une jeune fetipne était assise,

[mis un homme qui marchait derrière e char. On s’arrêta devant la porte.

Or, la jeune femme , c’était l'épouse de Hia-song, la soeur cadette de Ho-chi; l'homme, c'était Hia-song lui-même.

Ils venaient tous les deux deSou-teheoufou. Après qu’ils furent entrés dans le salon , Ho-chi s'approcha de la femme de Hia-song, et remarqua quedes larmes coulaient de ses yeux. « Ah ! ma soeur, dit celje-ci, que je suis à plaindre!

Hier, à l'embouchure un fleuve , un vent terrible enfla tout à coup lq grande

voile du bateau; je tenais entre mes bras mon fils, qui n’était âgé que de trois ans: hélas! emportée par un tourbillon , les bras m'ont manqué, et le pauvre enfant est tombé dans le fleuve. Un batelier plein d’ardeur accourut à notre secours; quant à moi, je lui dois la vie: mais mon enfant, j’ignore ce qu’il est devenu ; peut-être qu’il a été enseveli dans le ventre d’un poisson. » En achevant ces mots, elle pleurait amèrement. Hia-song essaya de calmer son chagrin; hélas! les' deux sœurs se jetèrent dans les bras l'une de l'autre et confondirent leurs larmes. On ne pouvait les séparer. Cependant , un homme de l’équipage fut Introduit dans la salle, et annonça qu'on allait mettre à la voile. Hia-song et sa femme furent contraints de partira l’instant même. Quand ils se trouvèrent sur les marches du grand escalier, Ho-chi leur renouvela ses recommandations et leur donna mille marques de son attachement.

Ce n’est pas tout. Hans le district de Sing-tseu, du département de Nankhang, vivait un homme dont le nom de famille était tVou, le surnom Yng, et le titre honorifique Fjng cban. Naturellement studieux, parvenu tirs jeune au doctorat, il avait été nommé gouverneur de Tehang-tcheou dans la province du Fô-kien , et s’était acquitté des devoirs de sa charge avec u.nc grande probité et un désintéressement rare.

Il avait atteint sa soixantième année, et n’avait point d'enfants ni de sa première femme T.ieqij-chi.qui était morte à Ig fleur de l’âge, ni de Sun-chi, qu’il avait épousée en secondes noces, faugcliun, se trouvant donc seul, sans famille, mais avec une fortune assez digne d’envie, forma la résolution d'abdiquer sa charge pour s’abaudouner aux douceurs du repos. I( présenta un plaççt à l’empereur, obtint sa retraite comme sexagénaire, hâta $oq départ, et ne s'occupa plus que des préparatifs du voyage.

Il naviguait donc sur le fleuve et s'en retournait dans stm pays natal , lorsqu’il aperçut mie troupe de pics. Peg nageaient avec une grâce singulière , et portaient sur leurs ailes un objet dont on ne distinguait pas très-bien la ne-

lure; tout a coup, au sein des airs, retentit le concert des oiseaux : « Saisissez-vous, si vous pouvez, de cet objet mystérieux, » dit Fang-chan au batelier. Finalement qu etait-ee que cet objet? Un petit enfant qui pouvait avoir environ trois ans, niais dont la beauté extraordinaire charma tous les coeurs.

Fang-chan le prit daus ses bras , et s'écria, transporté de joie : « C’est un enfant que le ciel m'accorde. » Puis, voulant lui donner un nom , il l'appela Kbi-eul «l'enfant du miracle,» et l'eiiqiorta à Nan-khaug , où il l'eleva avec beaucoup de soin. Or, jl taut savoir que cet enfant était le fils de lliasonu, celui que fsun-chi avait tant aimé. On lui donna plus tard un précepteur ui lui apprit a lire. Il devint un proige de mémoire et surpassa l'espérance de sou père, car a Nan-khang on le regardait comme le Gis de Fangchan.

Nous ne sommes pas à la fin de l'histoire. 1 e temps s’écoule ; déjà Tliingchoui, fils de Ho-clii, et Meï-vü, fils de Houg , avaient atteint l’âge de sept ans, lorsque celui-ci confia leur éducation au plus habile maître du district. I.e nom de famille de ce précepteur était Tchin , son surnom Të-thsao. Il établit donc une école particulière dans la maison de Ho-ohi ; Lan-yng , soeur cadette de Tliing-choui , assistait aux leçons. Cette petite fille ne portait pas de pendants d’oreille comme les autres , elle ne portait meme pas le costume de son sexe; et quoiqu’elle eût été soumise à la compression des ligatures, se» jolis souliers, habilement faits, dérobaient aux regards la petitesse de ses pieds. Aussi disait-on communément qu’elle avait le corps d'une femme et rinteiligrnce d'un homme. Dans le district, beaucoup de gens ne savaient pas que Lan-yng était une fille.

Nés avec des dispositions heureuses, les trois élèves ne cassèrent de se livrer à l’étude. L'uppliontion , le discernement, la docilité, d'autres qualités encore, leur valurent des succès précoces ; Tflhing en était ravi. Apres trois années , les trois élèves excellaient à composer en vers et en prose ; et comme on aunonoa l’ouverture des examens dans le district, ’felung ordonna à

Tliing-choui et à Méi-yü de concourir pour le premier degré ; la jeune fille, de son côté , résolut d affronter les épreuves du concours.

On apprendra dans le chapitre suivant ce qui advint à Lan-yng , quand elle se présenta devant les examinateurs (*)•

ÉCRIVAINS DO MCOKO ORDRI.

Après les Thsaï-tseu , nous parlerons des écrivains du second ordre.

« Les Chinois, dit le traducteur français du Lao-seng-eul (**),ont des romans de tous les genres. Romans à aventures , romans de caractère, romans historiques; recueils d’anecdotes et de nouvelles; romans dialogues; contes moraux, contes obscènes; histoires merveilleuses; leurs auteurs ont, ooipme les nôtres, tout observé, tout peint, tout raconté. » Néanmoins , s’il n’y a pas de nation dans le inonde chez laquelle on trouve tant de romans, taut de nouvelles, la vérité est que les ouvrages de ce genre y sont mis à l’index, flétris quelquefois, comme le Kinp’Iiiiig-meï , par les cours souveraines de Pé-king, prohibés par les statuts, exclus des bibliothèques publiques.

C’est ainsi que la bibliothèque impériale, fondée par Khirn-long, et qui contient 180,000 volumes, ne renferme pas un seul monument de la langue vulgaire.

C'est ainsi qu'on trouve dans les grandes bibliothèques une foule d'excellents livres pour lesquels on a beaucoup d'estime, mais qu'oq lit rarement; tandis que les uuvrages qu'on aime à lire ne s’y trouvent jamais.

U n'existe pas à la Chine, pour l’histoire du théâtre, des romans, dés ouvrages d’imagination , un répertoire analogue au Weu-hiéh-thong-kao, de Ma-touan-lin, où l'on voit énumérés, juges et classés tous les écrivains qui se sont servis de la langue savante ; et quand M. Abel Rémosat annonçait dans sa grammaire un tableau owuplet de la littérature chinoise , l’illustre orieutaliste promettait iiien au delà de ce qu’il pouvait donner.

(• j Cet ouvrage a été composé sous la dynastie ncludlt.

(") M. Bruguière de Sorsum,

L’UNIVERS

A défaut de notices , nous nous bornerons donc à un aperçu , à une mention rapide des ouvrages qui ont été traduits. Notre plan est restreint, et l’on trouvera peut-être que la littérature occupe déjà trop de place.

Les ouvrages que les Chinois corn prennent sous la dénomination de Siaochoue se partagent en deux classes ; on peut ranger dans la première les Tatchouen (romans); dans la seconde, les Siao-tchouen (contes et nouvelles).

Commençons par les Ta-tchouen.

Des romans chinois.

On distingue, à la Chine, trois espèces de romans ; ce sont :

1“ Les romans historiques ;

2° Les romans mythologiques ;

3° Les romans de" mœurs.

De tous les romans historiques, le San-koüe-tchi, ou V Histoire des Trois Royaumes, dont j’ai déjà parlé, est incontestablement le premier et le plus beau. « Mais, dit M. Théodore Pavie, l’Histoire de la Chine presque tout entière a été mise en roman. Comme toutes les nations arrivées à un certain raffinement de civilisation ; comme celles aussi chez qui le sentiment du passé est plus vif que l'instinct de l’avenir, la nation chinoise a, au plus haut degré , la passion des petites chroniques et de la littérature facile, qui lui retracent son histoire sous une forme agréable à saisir (*). » L'observation de M. Pavie est exacte ; je remarquerai cependant que le style des romans historiques est en général fort élevé , assez concis, et n’offre presque jamais les formes du langage, habituel. Je crois que V Histoire des Sony et l’ Histoire des Thang sont , après le San-koue-tchi, ce qu’on possède de mieux en ce genre.

On connaît moins les romans mythologiques. Le plus considérable de tous, celui que les Chinois regardent comme un chef-d’œuvre et placent au nombre des quatre grands livres merveilleux (Sse-ta-y-chou), est sans contredit le roman bouddhique intitulé Si-yeou-ki, ou Voyage dans l'Occident (c’est-àdire dans l’Inde). M. Théodore Pavie

(*) Introduction à IHiit. des Trois Royaumes, t. I*r, p. 5».

en a tire deux épisodes : le Borne sauvé des eaux et le Roi des dragons. Dans un autre temps, on aurait pu s’arrêter au roman mythologique; mais quand un professeur célèbre a mis à notre portée la relation originale qui en a fourni le sujet , relation où l'on trouve l’exactitude historique à eôté des récits légendaires, on renonce à parler du Siyeou-ki. Le Voyage de Hiouen-thsang dans C/nde , traduit du chinois par M. Stanislas Julien, est peut-être le plus beau monument de la philologie orientale, indépendamment du grand intérêt qui s’y attache. Une telle publication exigeait des travaux préparatoires , au moyen desquels l'etude du chinois a été assujettie à une méthode exceptionnelle et soumise à des procédés nouveaux , dont la découverte appartient au savant traducteur.

Il y a loin du petit roman intitulé Blanche et Bleue, ou les Deux Couleuvres-fées, publié par M. Stanislas Julien en 1834, au Voyage de Hiouenthsang dans l’Inde. Toutefois j'en dirai un mot ici , parce que cet ouvrage rentre dans la classe qui nous occupe, et fournit un très-curieux échantillon des romans mêlés de merveilleux et de féeries. Voici le sujet de Blanche et Bleue :

« Blanche est une femme que Foë (le Bouddha des Indiens) a fait passer dans le corps d’une couleuvre blanche , pour expier, pendant des siècles, les fautes de sa vie antérieure. Au bout de dixhuit cents ans, ce dieu décide que l'aslra Wen-sing (i’astrede la littérature) descendra sur la terre, où il doit parvenir aux plus hauts honneurs. En conséuence» il permet à Blanche de reprenre un corps humain, et d’épouser Han-wen , afin de donner le jour a l’astre Wen-sing, qu’il veut récompenser d'une maniéré éclatante. Pendant plusieurs années Blanche est exposée aux plus grands périls; il lui arrive même une fois de perdre la vie ; mais comme de hautes destinées se rattachent à son existence, Bouddha ordonne à un dieu placé sous ses ordres de la protéger lorsqu’elle est en danger de périr, et de lui communiquer son souffle divin , après que la vue du génie de l’astre Nân-sing l’a fait mou-

rirde frayeur. Enfin, après beaucoup de vicissitudes où domine toujours le merveilleux , Blanche arrive aii terme de sa grossesse : une lumière brillante illumine toute la maison, et l’astre Wen-sing descend dans le monde.

« Dès ce moment le râle de Blanche est accompli ; et comme elle n’avait pas encore expié toutes ses fautes lorsque Bouddha la choisit pour être, à l'égard de l’astre Wen-sing, l’instrument de ses dess/eins, il ordonne au religieux Fa-haï de l'ensevelir sous la pagode de Louï-pong. Vingt ans après , lorsque Blanche a rempli la mesure de ses souffrances , Fa-bal vient la tirer de sa prison , et l’élève au séjour des dieux. »

L’histoire de Blanche et Bleue remonte à une époque peu éloignée de nous. La préface, rédigée par un ami de l’auteur, porte la date de 1807. C’est le premier roman de ce genre qui ait paru en Europe.

On a pu juger des romans de mœurs ar les extraits que j’ai donnés du Haohieou-tchouen , du Tu-kiao-li, du P’ing-chan-ling-yen, du Pe-koueï-tchi ; il me paraît inutile de revenir sur les tableaux de la société chinoise, d’énumérer tous les romans que l’on trouve dans notre Bibliothèque nationale; mais je ne puis omettre le plus étendu et le plus licencieux de tous, le Kin-p’hingmeî, qui parut pour la première fois en 1695, et qui n’a pas moins de cent livres. C’est au sujet de ce roman que M. Abel Rémusat, dans une note de sa traduction du livre des Récompensée et des peines, p. 68, dit: « Malgré la sévérité des lois et les perpétuelles déclamations des moralistes et des sectaires, la corruption des mœurs est aussi grande à la Chine qu’en toute autre contrée. A la vérité, la plupart des écrivains poussent la modestie des expressions jusqu'à l'affectation la plus ridicule. Mais il y a aussi un bon nombre d'ouvrages où règne le cynisme le plus révoltant. Nous avons ici un recueil qui peut être mis, sous ce rapport , à côté de Pétrone et de Martial. Je dois convenir pourtant que le lien conjugal n’y est presque jamais un objet de sarcasme et de dérision. On pourrait en tirer une conséquence favorable aux mœurs nationales, s’il en était de même dans

85* Livraison. (Chine modehne.)

le Kin-ptiing-meï, roman célèbre qu'on dit au-dessus, ou pour mieux dire au-dessous de tout ce que Rome corrompue et l’Europe moderne ont produit de plus licencieux. Je ne connais que de réputation cet ouvrage, qui, quoique flétri par les cours souveraines de Pé*king, n’a pas laissé de trouver un traducteur dans la personne d’un des frères du célèbre empereur Ching-tsou. et dont la version que ce prince en a faite en mandchou passe pour un chefd'œuvre d'élégance et de correction. •

Néanmoins , j'ai voulu montrer dans le siècle des Youên qu’on pouvait, sans pécher contre la bienséance, faire passer dans notre langue quelques pages du Kin-p’hing-meï. Voici le morceau que j’en ai tiré, et que j'abandonne au jugement du lecteur.

Histoire de Wou-song et de Kin-Hén.

(Extrait du premier chapitre du K in -p ’hing-meï. )

« ..... Mais , je ne me trompe pas , s’écria Wou-ta, c’est mon frère!

— « Comment donc ? vous dans cette ville! dit Wou-song, après avoir salué Wou-ta. Je ne m’attendais guère à vous rencontrer ici.

— « Ah ! mon frère , depuis plus d’un an que nous sommes séparés, pourquoi ne m’avez-vous pas écrit? En vous voyant, je ne puis dissimuler ni mon ressentiment ni mon affection : mon ressentiment, quand je pense à tous vos désordres; toujours dans les cabarets, toujours frappant, tantôt celuici , tantôt celui-là ; toujours des démêlés avec la justice. Je ne me souviens pas d’avoir joui un mois du calme et de la tranquillité. Que de soucis! que d’amertumes ! que de tribulations ! Oh!

quand je pense à cela , je ne vous aime pas. Mais voulez-vous savoir quand je vous aime ? Êcoutez-moi. Les habitants du district de Tsing-ho ne sont pas d’un caractère facile; vous les connaissez. Ces gens-là n’ouvrent la bouche que pour dire des sottises. Après votre départ, ils m’ont trompé de mille manières, puis tant tourmenté, tant opprimé , qu’à la fin j’ai quitté le district. Quand vous étiez à la maison, nul n'aurait osé souffler dans ses doigts.

L’UNIVEBS.

Oh! quand je pense à cela, je vous aime. »

Au fond, les deux frères Wou-ta et Wou-song , quoique nés du même père et de la même mère, ne se ressemblaient pas le moins du monde. Wousoup avait huit pieds de hauteur, une future singulièrement belle, des proportions athlétiques. U était doué d’une force si extraordinaire que personue n’osait l'aborder. Wou-ta n’avait pas cinq pieds (*) de hauteur II était horriblement laid : la forme de sa tête avait en outre quelque chose de comique.

Les habitants du Tsing-ho, voyant qu’il était chétif et d’une petite stature, l’avaieut affublé d’un sobriquet ; ils l'appelaient San-tsun-ting (Homme de trois pouces). Il existait, dans une famille opulente du Tsing-ho, une jeune camériste d’une beauté remarquable. Son nom de famille était Pan, son surnom Kin-lièn (nénuphar d'or). Elle avait alors vingt ans. Le maître de la maison , épris de ses charmes , voulait en faire sa concubine; mais, comme il arrive presque toujours, la femme légitime refusa son consentement Bans suit dépit . le maître proposa cette jeune fille, à un marchand ae gâteaux, à Wouta , qui l’épousa , moyennant quelques pièces d’argent. Kin-lièn o'aimait pas son mari ; elle se plaignait saus cesse de l'exiguïté de sa taille et de la laideur de son visage ; elle trouvait surtout ses manières fort communes. Pour le malheur de celui-ci, «Ile se lia d’amitié avec des courtisanes et des femme* d* mauvaise vie, qui étaient venues s’établir à Tsing-ho. Wou-ta était un homme fort honnête, plein de droiture, mais d'un caractère faible. Il toléra dans sa maison la présence de ces femmes . qui se moquaient de lui. Finalement , abreuvé de sarcasmes et las de toutes ces avanies, U transporta son domicile dans la ville de Yang-ke, cheflieu du district de ce nom ; loua uue petite maison rue des Améthyste*. Or, il était «a train d’exercer son état, quand il rencontra Wou-song.

« Ah! mou frère, continua-t-il, tenez , j'étais dans la me ces jours derniers , lorsque je vis un rassemblement

(*) Tche .• c'ut le pied chinois.

d’hommes et de femmes. Je m’approche pour entendre; quelqu’un racontait avec beaucoup de vivacité qu'un homme, d'une force extraordinaire, avait terrassé un tigre sur la montagne ; que le nom de cet homme était Wou, et que le préfet venait de le nommer toutheou ( major de la garde du district). Je gage que c’est mon frère, me dis-je à mot-même. Oh! après une si heureuse rencontre, je ne travaille plus d’aujourd’hui.

— « Où est votre maison, mou frère?

— «Vis-à-vis, répondit Wou-ta, montrant du doigt la rue des Améthystes. »

Wou-song , pour soulager son frère, chargea’ sur ses épaules le levier de bambou auquel étaient suspendues deux mannes de pâtisserie. Arrivés a la maison , Wou-ta souleva le treillis de la porte :

« Ma femme, cria-t-il, le vainqueur du tigre , celui que le préfet du district vient d’appeler aux fonctions de major de la garde, justement c'est mou frere.

— • Mou beau-frère, dit Kio-lten se tournant vers Wou-song, dix mille félicités.

— « Ma belle-sœur, répondit Wousong , asseyez-vous , je vous prie , pour recevoir tues salutations.

— « Tan» d’égards confondent votre servante.

— « Je veux observer tes rites et vous témoigner mon respect.

— «Mou beau-freve, imaginez-vous que. ces jours derniers, une de mes voisines- mailame Wang, voulait m’enmener avec elle pour voir le cortege.

Quoi ! cet homme admirable qui entrait dans la ville, c’était mon beau-frère!... Je vous en supplie, montez donc dans notre chambre ! >

Wou-song, Wou-ta et Kin-lièn montèrent dans l’étage supérieur. « Je vais tenir compagnie a mou beau-frère, dit Kin-lièn regardant Wou-ta; allez vite acheter quelque chose.

— «Très-bien! répliqua celui-ci.

Mon frère, asseyez-vous; je reviendrai dans quelques instants.

— « Quel extérieur agréable et plein de noblesse, se dit à elle-même Kin-lièn, après avoir examiné Wou-song depuis tes pieds jusqu'à b tête ; des deux frè-

res, celui que j'ai épousé n’est certainement pas le plus beau ; car s'il ressemble quelque peu à un homme , il ne laisse pas d'avoir encore plus l’aspect d’un démon. Qu'ai-je affaire de Troispouces, d'un mari si chétif et si laid ? Triste, languissante comme je le suis, il faut que je m'attache à Wou-song.

On dit qu'il n’est pas encore marie.

O heureux jour! Pouvais-je m’attendre à cette bonne fortune?

« Mon beau-frère, dit-elle à Wou- SO112 d’un air joyeux, combien y a-t-il que vous êtes ici ?

— » Dix jours.

— «Où logez-vous?

— « A la préfecture.

— « Oh ! que vous devez y être mal !

— « Un homme s’arrange toujours bien. D'ailleurs, je n’ai pas a me plaindre; les soldats de I'hêtel m'apportent tout ce qui m’est nécessaire.

— « Des soldats 1 Mais les gens de cette espère ne sont guère propres au service... du ménage. Vous n’avez jamais que des potages réchauffés; et quels potages encore ! c'est à soulever le cœur, j'imagine. Mon beau-lrère, il faut quitter la préfecture et venir demeurer avec nous. Je veux apprêter moi-même tout ce que vous mangerez.

— « Je suis profondément touché de votre accueil.

— « N’aurais-je pas quelque part une etite belle-sœur aun caractère agréale , enjoué , que vous seriez heureux

de...

— « Je ne suis pas encore marié.

— «Mon beau-frère, dit alors Kinlièn d'un ton de voix plein de douceur, quel âge avez-vous ?

— « Vingt-cinq ans.

— «Juste trois années de plus que votre servante. Mou beau-frère, d’où venez-vous maintenant?

— * Du district de Tsang-tcheou, où j’ai séjourne plus d'un an. Je ne m'attendais pas à rencontrer mon frère dans le Yang-ko.

— « Oh! oh ! ce n'est pas une petite histoire. Après mon mariage , figurezvous que mon époux m'a rassasiée de...

morale, et le public de mauvaises plaisanteries. Nous nous sommes trouvés dans l'obligation d'abandonner le district de Tsing-ho. Si j'avais épousé uu

homme fort, courageux comme tnon beau-frere, qui est-ce qui aurait osé prononcer le caractère pôu (non)?

— « Mon frère est un homme qui ne fait rien et n'a jamais rien fait que par principe de conscience ; il ne ressemble pas à Wou-song, dont la conduite a été si désordonnée.

— « Oh ! les jolis contes que vous débitez là, dit Km-lièn en riant. Quant à moi, j'ai toujours ain e la gaieté, la vivacité ; et je ne puis soult'rir ces hommes graves, compassés, qui vous répondent toujours sans branler la tête.

— « Mon frère est très-pacifique; il craindrait de jeter ma belle-sœur dans l’inquiétude et le chagrin. »

Sur ces entrefaites. Wou-ta , revenu du marché, entra dans la chambre.

«Ma femme, dit-il à Kin-lièn, les provisions sont dans la cuisine; vous pouvez apprêter Je dîner.

— « Voyez donc le malavisé ! s'écria Kin-lièn: pendant que mon beau-frère est dans ma chambre, il veut que je descende à la euisine.

— « Ma belle-sœur, répondit Wousong , je vous en supplie , ne faites pas de cérémonies pour moi.

— «Que ne va-t-il prier madame Wang, notre voisine, d’apprêter le dîner? »

Wou-ta obéit. Au bout de quelque temps, madame Wang entra dans la chambre et servit le dîner. Kin-iièn proposa une sauté à Wou-song. Wou-ta se levait à chaque instant pour transvaser le vin , a la grande satisfaction de Kin-lièn qui souriait et ne bougeait pas de sa place. « Mon beau-frère, continua-t-elle sans plus de façon, pourquoi ne mangez-vous pas du bœuf avec votre poisson? Tenez, je vais vous choisir un beau morceau. » Wou-song, comme, on l’a dit, avait des principes, une conscience délicate. 11 est cerlain qu'il trouvait les allures de Kin-lièn un peu vives; mais il témoignait des égards à cette jeune femme parce qu’elle était sa belle-sœur. Au fond pouvait-il deviner que son frère avait épousé une camériste? Kin-lièn, apres avoir bu quelques tasses de vin , se mit à considérer Wou-song. Celui-ci n’osait pas soutenir ses regards ; il baissait la tete,

L’UNIVERS

et finit par se lever de table. « Encore quelques tasses, lui dit Wou-ta. » — « Mon frère , c'est assez pour aujourd’hui ; je reviendrai vous voir. •

Wou-ta et Kin-lièn descendirent de la chambre ; ils accompagnèrent Wousong jusqu’à la porte extérieure. • Mon beau-frère, dit Kin-lièn, il faut que vous veniez demeurer avec nous. Autrement, vovez-vous, notre situation est intolérable. On se moque de nous du matin au soir; on nous raille, et moi je ne puis pas souffrir qu’on me raille.

— « Ma femme a raison , dit Wou-ta:

venez demeurer avec nous; vous m’apprendrez à défendre mes droits.

— « Très -volontiers, si c’est votre désir, répondit Wou-song. Je vais chercher ma valise, et demander au gouverneur la permission de quitter la préfecture.

— «Je compte sur vous, ajouta Kinlièn. »

Voilà donc Wou-song installé

dans la maison de son frère , Kin-lièn au comble de la joie. On était alors dans le douzième mois. Depuis plusieurs jours, le vent du nord soufflait avec violence. On apercevait des nuages qui, semblables à des vapeurs rougeâtres, s'étendaient et se groupaient de tous côtés. Pendant une journée, la neige tomba du ciel à gros flocons ; et comme le vent continuait à souffler par intervalles, ces flocons tourbillonnaient dans l’air.

Le lendemain , Wou-song , se levant avec le jour, alla marquer les heures de service au poste de la préfecture. Il n’était pas encore de retour à midi. Wou-ta, vivement pressé par Kin-lièn, sortit à son tour pour vendre des gâteaux. Or, la jeune femme , qui , ce jour-là , avait chargé sa voisine, madame Wang, de lui acheter des provisions, entra, dès qu’elle se vit seule, dans la chambre de son beau-frère, et alluma du feu ; puis, réfléchissant, elle se dit au fond du coeur : « Décidément je veux aujourd'hui lui faire quelques avances , quelques agaceries. Non, je ne puis croire qu'un tel homme demeure froid et insensible. > Et se plaçant derrière le treillis de la porte , immobile , pensive

mais pleine d’espoir, elle attendit. Lorsqu’elle vit revenir Wou-song , qui foulait aux pieds les flocons de neige , elle souleva le treillis, prit un air souriant, et marchant à sa rencontre :

« Mon beau-frère , s’écria-t-elle, comme le froid est vif! Ah I je souffrais pour vous.

— «Je remercie ma belle-sœur de l’intérét qu'elle me porte, répondit Wou-song en entrant ; et, sans souffrir que la jeune femme le débarrassât de son chapeau de feutre à larges bords, il l’accrocha lui-mémeà la muraille, après l’avoir secoué pour en faire tomber la neige; il délia sa ceinture, à laquelle pendait un sachet , quitta sa première robe , espèce de casaque en damas vert, dont la forme rappelait le pluvial des bonzes et sur laquelle figurait un perroquet gris; puis il pénétra dans la chambre.

— «Je vous ai attendu debout toute la matinée , mon beau-frère , dit alors Kin-lièn ; pourquoi n’êtes-vous pas revenu déjeuner?

— « C’est qu’à la préfecture , répondit Wou-song, une personne de ma connaissance m’a invité à prendre quelque chose. A l’arrivée d’un troisième convive, je me suis retiré par discrétion , et j’ai marché sans m’arrêter jusqu’ici.

— « En ce cas , mon beau-frère, approchez vous donc du feu.

— « Bien , bien , dit le major de la garde. * Alors il dta ses bottines de cuir, changea de bas, mit des pantoufles d'hiver, prit un tabouret et s’assit près du foyer.

Pendant ce temps, la jeune femme avait fermé la première porte au verrou et mis la barre à la seconde; elle apportait du vin, des légumes, des fruits, et préparait la table dans la chambre de Wou-song.

«Où donc est allé mon frère? demanda enfin celui-ci. Comment n'est-il pas rentré?

— « Il sort ainsi tous les jours pour vaquer à ses affaires. Qu’importe? Buvons ensemble quelques tasses.

— « Il vaut mieux attendre que mon frère soit de retour.

— «Pourquoi donc? pourquoi? On ne peut pas l'attendre, s'écria Kin-lièn, qui servait déjà du vin chaud.

— « Gardez cela pour mon frère, dit

Wou-song. »

Kin-lièn n’insista pas davantage; elle prit un tabouret, et vint s’asseoir près de Wou-song. A côté d’eux était une table , et sur cette table un grand vase plein. Obligée de renoncer au vin chaud, Kin-lièn se rejeta sur le vin froid. Elle emplit une tasse , l’éleva avec la main, et regardant fixement son beau-frère :

« Videz au moins celle-ci, lui dit-elle. » Il obéit, et la vida d’un trait. La rigueur du froid devint un prétexte pour en verser une seconde, et Wou-song ne put se dispenser d’en offrir une à son tour. La jeune femme avait accepté avec empressement. Bientôt elle trouva moyen de laisser entrevoir sa gorge, qui était blanche comme le lait; elle fit rouler les tresses de ses cheveux , qui l'enveloppaient à demi comme un épais nuage; puis d’un ton plein de gaieté;

• Il y a de sottes gens qui disent que mon beau-frère entretient une musicienne dans la rue de l’Est, vis-à-vis l’hôtel du gouverneur. Que faut-il penser de ces propos ?

— "Ma belle-sœur, ne prêtez pas l’oreille aux bavardages du monde. Je ne suis pas un homme de cette espèce.

— » Oh ! pure médisance , n’est-ce pas ? Mais quand on aime, on ne dit pas tout ce qu’on ressent au fond du cœur.

— « Si vous ne croyez pas à ma sincérité, vous n’avez qu’à interroger mon frère.

— «Lui! est-ce qu’il sait quelque chose? S'il se connaissait à ces sortes d’affaires, il ne vendrait pas des gâteaux. Mon beau-frère, buvez encore une tasse. »

Kin-lièn versa successivement trois ou quatre tasses; mais comme elle en avait déjà pris plusieurs , les fumées du vin commencèrent à lui troubler les sens. Son agitation était extrême ; alors il lui échappa cent discours hardis, mille propos lascifs. Cependant Wousong, uniquement attaché à ses devoirs, baissait la tête et demeurait inaccessible au gentiment de la volupté.

Kin-lièn se leva, et rapporta bientôt dans un grand vase le vin qu’elle avait fait chauffer; puis, demandant à son beau-frère s’il n’était pas trop légèrement vêtu pour la température, elle

passa les doigts sur ses épaules et sur tout son corps, comme pour s’en assurer. La chasteté de Wou-song souffrait beaucoup; il paraissait triste et ne répondait rien. Alors Kin-lièn, relevant les manches de sa robe , saisit quelque menu bois, et se prit à dire:

■ Mon beau-frère, vous ne savez pas faire le feu. Je vais m’en charger pour vous.» Wou-song était décontenancé; il gardait le silence. Kin-lièn s’abandonne à sa passion , qui était ardente comme la flamme. Elle ne voit pas l’embarras de Wou-song ; elle verse encore une tasse, y trempe ses lèvres; puis, avec ce regard expressif particulier aux femmes libertines : • Si vous savez aimer, lui dit-elle, vous achèverez ceci. • Wousong étend la main et prend la tasse, mais c’est pour la renverser par terre et s’écrier : « Ma belle-sœur, vous foulez aux pieds toutes les bienséances. »

Puis il la repousse, et, la regardant d’un œil sévère, il continue: « Votre beau-frère est un homme qui a des cheveux sur la tête et des dents dans la bouche ; mais il est si grand , si grand , qu'il touche à la voûte du ciel. Il n’appartient pas à la race des chiens et des porcs , qui sont dépourvus de raison et ne connaissent ni la justice ni la pudeur. Ma belle-sœur, gardez-vous d’agir de la sorte. Autrement, quuiquc mes yeux reconnussent toujours qui vous êtes, mes poings pourraient bien l’oublier. » A ces paroles , Kin-lièn devint rouge jusque dans le blanc des yeux. «Je voulais plaisanter, dit-eile; vous interprétez mal les choses et vous calomniez les intentions. • Elle se leva, prit le plateau, et descendit dans la cuisine.

Mais tandis que Wou-song, resté seul, sentait accroître son indignation, Wouta frappait à la porte , que sa femme lui ouvrait avec empressement. Il rentre, décharge son fardeau, pénétré dans la cuisine, et voit les yeux de Kin-lièn rouges de larmes.

« Encore une altercation ! et avec (jui avez-vous eu des paroles? deman-

— « Tout cela vient de votre faiblesse, et de ce que vous ne savez pas vous respecter. On m'insulte.

— • En! qui donc a osé vous insulter?

I/imiYERS.

— « Qui ? Votre misérable frère. Comme il veDait de rentrer, pendant que la neige tombait en abondance, je me suis empressée d’apporter du vin et je l’ai invité à boire ; mBis lui , voyant que nous étions seuls, s'est mis a tertir des propos d'ainour, et a voulu se divertir avec moi.

— « Mon frere n’est pas un homme d’un tel caractère , repartit Wou-ta; il a toujours été honnête et vertueux.

Gardez-vous de répéter tout haut ce que vous vent- s de aire, car les voisins se moqueraient de vous. »

A ces mots. Il quitta sa femme pour se rendre dans la chambre de son frère, auquel il proposa de déjeuner. YVousong réfléchit quelques minutes; puis, au lieu de répondre , il 6ta ses pantoufles de soie ouatée, remit ses bottines de cuir, attacha sa ceinture autour de ses reins, et, coiffé de son chapeau de feutra a larges bords, il sortit de la maison. Wou-la eut beau crier t « Où allez-vous, mon frère?» celui-ci s’éloigna sans proférer une parole.

Alors YVou-ta revint dans la cuisine et interrogea sa femme. « Je l’ai appelé, dit-il; mais, sons répondre un mot , il a pris le chemin de la préfecture. En vérité, j’ignore la cause de tout ceci.

— « O le pins stupide des êtres ! s’écria Kin-lièn ; Is cause est-elle donc bien difficile a trouver? Ce vaurien, tout honteux de lui-même, n’ose plus soutenir vos regards. Enfin , puisqu'il est parti , je m’oppose, pour ma part, à ce qu’il revienne dans notre maison.

— « Mais s’il va demeurer ailleurs, chacun parlera de nous.

— « Homme absurde , démon affamé! S’il m’avait séduite, ne parleraiton pas davantage? Rappelez-le, si vous voulez; quant à moi , je ne puis souffrir un pareil homme. Au surplus, dormez-moi un acte de divorce ; vous vivrez seul avec lui!»

I.e mari pe trouvait plus rien à répondre, et Kin-lièn continuait à l’exciter contre Wou-song. » On dirait partout, répétait-elle, que nous sommes entretenus par votre frere, le major de la garde, tandis que c’est lui qOi nous gruge. Remerciez le cièl et la terre de son départ. »

Sur ces entrefaites , Wou-song , ac-

compagné d'un soldat de la préfecture revint uour chercher ses valises, et sortit de la maison tout aussitôt. Wou-ta eourut après lui, et sc mit à crier :

• Mon frère! mon frêrt! pourquoi nous quittez-Tous? »

— » Ah ! cessez de m’interroger, répondit Wou-song; si je parlais, je briserais l’écran que vous avez devant les yeux. Il vaut mieux que je me retire. »

Or, on raconte que le gouverneur du district sc trouvait en possession de sa - charge depuis plus de deux ans et demi. Comme il était grand concussionnaire, et avait reçu beaucoup d or et d'argent à titre de cadeaux, il désirait en envoyer une parti* à ses parents dans la capitale de l'est. Il lit appeler Wou-song au tribunal, et lui dit : « J'ai un de mes proches qui habite la ville deTong-king. Je voudrais lui faire parvenir une caisse avec une lettre ; mais les routes sont dangereuses ; il faudrait pour une telle commission un homme sûr et d'un courage 6 toute épreuve. Parlez-moi avec franchise : seriez-vous disposé 5 faire pour moi le voyage de la capitale, sàns redouter la fatigue ni les périls ?

— « Je vous dois une grande reconnaissance, réponditYVou-song; vous êtes mon protecteur ; vous m’avez élevé au poste que j’occupe: comment oserais-je refuser? Puisque je reçois un témoignage si honorable de votre confiance, vos ordres seront exécutés sans retard. Dés demain, je prends des Informations sur mon voyJge. » Le gouverneur, transporte de joie , lui versa trois tasses de vin.

Mais nous ne sommes pas à la fin de l’histoire. On raconte que Wou-song, après avoir accepté la proposition du gouverneur, redescendit dans le poste, et remit quelques taels d’argent à un soldat, auquel il ordonna d’acheter des provisions de bouche ; puis, se dirigeant avec lui vers la rue des Améthystes, il arriva toutdrnit à la maison de Wou-ta.

Justement celui-ci venait de rentrer....

Le temps n’avait nas entièrement calmé la passion de la jeune femme.

Voyant que Wou-song apportait des provisions de toute espèce, Kin-lièn, réfléchissant, se dit au fond du cœur :

* Est-ce que par hasard ce vaurien peu-

SSI

serait à moi maintenant? Oui, je n’en doute plus, le voilà oui revient!... Mais c’est un homme calme ; i! ne voudra pas employer la violence. Oh ! il faut que je l'amène tout doucement à une conversation particulière. » Elle monta dans sa chambre . égalisa le fard sur ses deux joues , ajusta de nouveau les nœuds de son épaisse chevelure, et quitta la robe qu’elle portait, pour en mettre une autre d’une grande beauté. Alors seulement elle redescendit, et saluant son beau-frère : « En vérité, lui dit-elle d'un air souriant, je ne sais ce qui vous amène ici. Que de moments se sont écoulés depuis que je ne vous ai vu , et sans que je puisse comprendre la cause d'un pareil éloignement ! Chaque jour je disais à votre frère : Allez donc à la préfecture; causez avec le major; tâchez de le ramener ; mais chaque jour il répondait que cela n’était pas nécessaire. Enfin je me réjouis de votre retour; mais pourquoi prodiguer de l’argent sans motif?

— « J'aurais à vous entretenir, répondit Wou-song. Je suis venu tout exprès pour donner quelquesavis à mon frère et à ma belle-sœur.

— «Puisqu’il en est ainsi , allons nous asseoir, » répliqua Kin-lièn. Ils montèrent tous trois dans le pavillon (la chambre). Wou-song céda les places d’honneur; il prit un tabouret et s'assit au milieu de la table, où des mets furent bientôt servis par le soldat qui les avait préparés. Kin-lièn ne songeait qu’à lancer des œillades amoureuses à Wou-song;; Wou-song ne pensait qu'à bien boire. Aussi ne fut-ce qu'après avoir fait remplir cinq fois les tasses, que , se tournant vers son frère, il lui adressa ces paroles :

« Mon frère aîné , salut. Aujourd’hui le gouverneur me confie une mission honorable, et je. vous annonce que dès demain je me mets en route pour la capitale de l’est. Dans deux mois au plus tard, dans quarante ou cinquante jours au plus tôt, je serai de retour; mais avant de partir, j’ai voulu causer un instant avec vous. »

.... Après avoir adressé quelques conseils à son frère , "Wou-song remplit de nouveau sa tasse, et, se plaçant visà-vis de Kin-lièn , il continua ainsi :

« Ma belle-sœur est une personne d’un sens délicat et pur; on n’a pas besoin de lui faire de longues recommandations. Je compte entièrement sur elle pour soutenir et défendre au besoin son époux; elle sait d’ailleurs qu’il est plein de droiture, animé des plus nobles sentiments. Ma belle-sœur, si vous tenez votre maison comme elle doit l'être , pourquoi mon frère serait-il inquiété?

Vous connaissez celte maxime des anciens : « Quand l’enclos est bien fermé, les chiens n’y pénètrent pas. »

A ces mots, la jeune femme devient rouge jusqu'au fond des oreilles; elle fixe les yeux sur Wou-ta , et s’éerie avec l’accent de la colère: «O être stupide, immonde, si comme vous j’appartenais au sexe qui ne porte pas d aiguilles sur la tête, y aurait-il quelque part un homme assez hardi pour oser m’outrsger?

Oh ! c’est que je ne suis pas du caractère de ces femmes méticuleuses et semblables à la tortue , qui n’ose sortir de sa coquille. Depuis mon mariage, l’enclos n'est-il pas soigneusement fermé?

Où voyez-vous que les chiens aient pu faire un trou à la haie? Allez, soyez tranquille : que l’on vous adresserai mot injurieux , et je jette une tuile à la tête du premier qui s’en avisera ! -

Wou-song se mit à sourire. « Que ma belle-sœur defenrte aussi vaillamment les droits de mon frère, ajoutat-il, Je le souhaite, et tout sera pour le mieux. »

.... Après la vigoureuse sortie de Kin-lièn contre son mari, les deux frères burent encore quelques tasses ; |éiis Wou-song salua pour prendre congé, Wou-ta, la voix altérée par des pleurs, l'accompagna jusqu'à la porte , eu le suppliant de revenir le trouver aussitôt qu'il serait de retour. Wou song, qui vit ses yeux pleins de larmes, le pria de renoncer pour ce jour-là au commerce, et promit de lui envoyer toutes les provisions nécessaires. Enfin , au moment de s’éloigner, il répéta de nouveau : « Mon frère, souvenez-vous bien de mes conseils. » Puis il alla terminer ses derniers préparatifs, et se mit en route dans tme voiture que le gouverneur avait fait disposer pour lui.

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L’UNIVERS

Des contes et des nouvelles.

S’il existe un genre de littérature dans lequel les Chinois ont particulièrement excellé, c’est le conte ou. la nouvelle. Dans l'art de raconter, ils ont une supériorité qui ne me parait pas contestable. Les morceaux de cette espèce , observe M.Abel Rémusat, généralement peu étendus, ne sauraient, sous le rapport de l’art, entrer en comparaison avec les grandes compositions des romanciers; mais si la contexture de la fable et la peinture des caractères y sont ordinairement plus négligées, on y trouve en revanche une multiplicité d'incidents et de détails propres à soutenir l'attention, et à faire de plus en plus connaître l’intérieur de la vie privée et les habitudes domestiques dans les conditions inférieures de la société (*).

Le recueil intitulé: Kin-kou-kikouan , dont la Bibliothèque nationale possède plusieurs exempl aires, contient quarante nouvelles, sur lesquelles seize ont été traduites parle P. Dentrecolles, MM. Davis, Stanislas Julien, Théodore Pavie, et Robert Thom; ce sont :

1* U Héroïsme de la piété filiale;

3“ Les Tendres Époux;

S° L’Ombre dans l'eau;

4’ Les Trois Frères;

5° Le Crime puni;

6° La Calomnie démasquée;

7° L'Histoire de Fan-hi-tcheou;

8° Les Trois Étages consacrés;

9° Les Deux Jumelles;

10° La Matrone du pays de Song;

11° La Peinture mystérieuse ;

12° Les Deux Frères de sexe différent ;

1 3° Les Pivoines ;

14° Le Poete Li-thal-pe;

15° Le Luth brisé;

16° Le Ressentiment de fVang-kiaolouen.

I.‘ Héroïsme de la piété filiale a été inséré dans le recueil de M. Abel Rémusat. « Le sujet en est bizarre pour des Européens, dit le savant éditeur, et il faut s’étre bien pénétré des idées chinoises pour en apprécier le mérite.

Une femme exposée pendant plusieurs

(*) Conti» chinois, publié* par M. Abel Rémusat, 1. 1", avaut-propo» , p. vx.

années à d’odieuses persécutions, sans jamais perdre de vue la vengeance qu’elle doit à ses parents, et, dès qu’elle l'a obtenue, quittant sans regret la vie qu’elle ne supportait que par devoir, est aux yeux des Chinois un modèle d'héroïsme et l'exemple de la piété filiale. On ne voudrait pas chez nous que le crime et le châtiment de Sextus fussent séparés par un aussi long intervalle.

La nouvelle qui retrace cet étrange dévouement offre encore une autre singularité. Elle avait été mise en latin par un Chinois, disciple de quelqu'un de nos missionnaires, et nommé Abel Yan. Ce traducteur, d'une espèce nouvelle, n’avait fait que de médiocres prorès dans la connaissance du rudiment. ..

I n’est pas bien étonnant qu’un Chinois sache mal le latin; ce qui est plus singulier, c'est que celui-ci n’entendait qu'imparfaitement sa propre langue , ainsi qu'on s'en est convaincu en comparant avec le texte plusieurs passages de sa traduction. M. Stanislas Julien a revu cette traduction tout entière, et se l’est en quelque sorte appropriée par les améliorations sans nombre qu’il y a faites. Il a lui -même mis en français plusieurs autres compositions de' ce genre. . ..

M. Stanislas Julien a revu de la même manière les traductions du P.

d’Entrecolles. Elles avaient été faites assez légèrement pour avoir besoin d'être vérifiées en beaucoup d’endroits.

Le style de ces petites narrations est pourtant en général très-clair, privé d’ornements, et par conséquent exempt de difficultés. Mais apparemment le missionnaire n’y avait pas attaché d’importance; sa plume savante aurait rendu plus fidèlement les maximes de Confucius que certains passages de la Matrone de Song. Ce dernier conte, le plus piuant de ceux que d’Entrecolles a trauits, est une preuve que les Chinois ont connu ces failles milésiennes dont il faisait partie, et qui ont couru le monde. C’est la supposition la plus naturelle qu’on puisse faire ; car comment imaginer qu'un second modèle ait pu fournir, au bout de l’Asie, l’aventure sur lequel est fondé ce récit satirique ? I) est curieux d'examiner la manière dont l’auteur chinois s’y est pris pour

accommoder ce sujet aux moeurs de son pays. L'idée de l’éventail, l’indignation de la femme de Tchouang-tseu à la pensée d’une légèreté, comme celle de la première veuve, sont des traits de énie que Voltaire n’a pas dédaigné 'emprunter au conteur chinois, et dont celui-ci n’était pas redevable aux premiers inventeurs. Le dénomment de la Matrone de Song est d’une rare extravagance. Ceux des autres nouvelles, en général, en sont la partie faible. C’est que l’idée ingénieuse qui se présente à un auteur, et les développements agréables qu'il sait y donner, ne le soutiennent pas toujours jusqu'au bout, et que s’il y a mille moyens variés pour former une intrigue, il n'y en a qu’un très -petit nombre pour la dénouer.

Molière, dans son cbef-d'oeuvre , nous fournit la preuve de cette difficulté, qui ni pas etc complètement éludée dans les Deux Jumelles, les Tendres Époux, l'Ombre dans Ceau, et dans d’autres nouvelles dont le sujet est gracieux, mais dont la terminaison laisse quelque chose à délirer (*).

Les deux nouvelles traduites par M. Davis sont l’Ombre dans reau et les Deux Jumelles. Le sujet de la première offre quelque analogie avec celui de Pyrame et TrUsbi comme M. Davis l'indique par une citation d'Ovide; mais il n'offre point de catastrophe funeste. L’idée primitive en est gracieuse. Deux hommes de caractères opposés ont épousé deux soeurs, et habitent en commun la même maison. Peu à peu , par suite de leur différence d'humeur, leur amitié s’altère; ils s'éloignent l’un de l'autre, ils finissent par ne plus pouvoir vivre ensemble. La maison est vaste, on la partage en deux; le jardin est étendu , on le coupe par un mur trèsélevé. Dans le milieu était une pièce d’eau , aux deux bords de laquelle on avait construit deux pavillons d’été. Ou ne peut pousser le mur à travers la pièce d’eau , parce au’elle est trop profonde , mais on y élève une arche de pont qui intercepte la vue directe d’un pavillon à l'autre. La séparation est complète ; il n’y a plus aucune communication entre les deux familles. Mais

(*) Contes chinais, avant-propos, prix.

l’un de ces hommes avait un fils, et l'autre une fille : ils étaient à peu près du même âge, et si ressemblants l'un à l’autre qu’on les eût pris pour deux empreintes du même cbchet. Dans leur enfance, avant la brouillerie de leurs parents, ils étaient toujours ensemble. et quand ils étaient portés sur le dos de leurs nourrices, on n’eût pu distinguer quel était le jaspe et quelle était la perle; mais depuis ils n'avaient plus eu d’occasion de se voir. Le jeune homme avait été mal reçu dans la maison de sa tame, quand il s'y était présenté; la jeune fille ne pouvait même songer à rendre Visite aux parents de son ancien compagnon d'enfance. Ils avaient pourtant conservé le souvenir de leurs premières années, et la curiosité de voir si leur ressemblance était aussi parfaite qu'on le disait. Un jour d’eté , par un temps d'une chaleur excessive, tous deux prenaient le frais par hasard dans les deux pavillons, tous deux avaient en même temps les yeux sur la piece d’eau. Ils aperçoivent tous deux au même instant une figure réfléchie à la surface de l’eau , et chacun d’eux la prend pour la sienne propre. Cette erreur dure peu; elle est dissipée par une pièce ae poésie que le jeune homme jette dans le bassin. Cette pièce est recueillie par la jeune fille, qui y répond aussi par des vers. Une feuille de lotus sert d'intermédiaire à cette correspondance. La connaissance est faite, mais l’union des jeunes gens est retardée par les préventions et l'obstination des parents, que cependant un ami commun parvient à lever, mais par des moyens si compliqués et si peu naturels, que beaucoup de développements seraient nécessaires pour les rendre supportables.

« Dans les Deux Jumelles, il y a moins de détails agréables, mais plus de traits caractéristiques et de singularités morales. Un homme et une femme de mauvais caractère, vivant mal ensemble et toujours en opposition l’un avec l’autre, ne peuvent s’entendre sur le mariage de deux filles belles, douces, semblables à deux fleurs brillantes de rosée, ou aux herbes odorantes agitées par la brise. Le mari prétend disposer d’elles à son gré, et la femme soutient

L’UNIVERS

que c’est à une mère 4 marier ses filles. Chacun d'eux a fait choix de deux gendres. et l’effet suivant de près la menace, quatre charges de présents de noces, préliminaires indispensables d’un mariage chinois, sont apportées au même instant dans la maison. I.e père chasse les porteurs envoyés par les protégés de sa femme; celle-ci jette au loin les présents reçus par son mari. Le débat

fierait interminable ; ilest porté devant e magistrat, que la loi charge en pareil cas de prononcer sur les démêlés des parents.

Le magistrat est un homme inlègre et éclaire ; il s'arrête peu aux allégations du pere et de la mère, et veut consulter les filles. Il les mande devant lui, et les ayant fait mettre a genoux au pied de son tribunal, il les dispense de s'expliquer de vive voix , et les engage, pour faire connattre les objets de leur préférence . à tourner la tète ou bien du côté droit, où sont tes deux prétendus choisis par leur mere, ou du cdté gauche , où l'on a fait placer les deux gendres recommandés par le père.

Mais tous quatre sont également laids, dépourvus d'agréments quelconques.

Les deux jeunes filles se taisent, baissent les veux , et s’obstinent à garder leur position, sans se détourner ni d'un côté ni de l’autre.

Le magistrat entend ce langage; il renvoie les quatre gendres, et, ne pouvant accorder les parents des deux jeunes filles, il s’avise, pour les marier luimême, d'un expédient qui. partout ailleurs qu’à la Chine, paraîtrait plus que bizarre : c’est de les mettre nu concours. Il ouvre un examen extraordinaire, et annonce que les deux lettrés qui feront les meilleures compositions sur un sujet donné obtiendront la main des deux jeunes filles. On sait que ce moyen de discerner les hommes de mérite est en usage à la Chine pour tout ce qui tient aux charges et aux promotions; mais il ne doit pas être inouï de le voir employé pour les mariages, car il en est aussi question dans d'autres romans.

A l'issue de l’examen , un seul homme a traité convenablement le thème proposé, et cet homme refuse de se marier, sous prétexte que le. ciel l'a condamné au célibat. Il a déjà , dit-il , été la cause

innocente de la mon de six femmes.

Chacune de celles qu'il a épousées est morte victime de cette espèce de sort, et les astrologues s'accordent à lui assurer qu’il portera toujours malheur a une femme. • Cela peut être, répond le magistrat ; mais ici vous ne porterez pas malheur a une femme, car vous en aurez deux. ■ Par cet argument irrésistible, il l’oblige à épouser les deux jumelles. Cette querelle de ménage, cette intervention du magistrat dans des affaires domestiques, ce mariage soumis aux ciiRnces d’un concours public , l'expédient bizarre du juge pour éviter l'effet funeste de l’ascendant des astres, tout cela compose un ensemble si étrange, si éloigné à tous égards de notre manière de voir, que je n'ai pu m'empêcher d’en donner une idee succincte (*).

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