GUERRE CONTRE LES TARTARES
Cet empereur, lorsqu’il eut réuni tous les royaumes de la Chine sous son autorité , avait promis à ses sujets de les faire jouir d’une longue paix ; et il avait fait rassembler toutes les armes de guerre dans sa capitale i
CHIÎNE.
pour en faire, disait- il, des instruments de labourage. Il paraîtrait que la seconde visite qu’il fit dans son empire, ou peut-être l’activité extraordinaire de son esprit, qui devait être de ces natures insatiables de cononêtes, de puissance et de gloire, lui nt changer de résolution. Il conçut le dessein d’aller attaquer les Tartares HUnmg-nou (*). A cet effet, il leva promptement une armée de trois cent mille hommes , dont il donna le commandement à Moung-tien. Ce général vainquit les Tartares , en détruisit le plus ^and nombre, selon l’ordre qu’il en avait reçu de l’empereur. A son retour , il fut envoyé dans la province du Ho-nan,où une révolte avait éclaté , et où un succès plus facile favorisa ses armes.
AOSANDISSBMEMT DE L’BMPIRE BT COU- QOéTB DB MODVBàDX PBDPI.KS.
La paix ayant été rétablie dans l’empire , et les frontières du nord ayant cessé d’être exposées aux excursions des Tartares, Thsin-chi-hoang-ti pensa à conquérir et à se soumettre de nouveaux peuples. Ce furent les pays de Nan^oué, de Siang-Mun, de Nanrhdi {Mer méridionale , tous placés au midi de la Chine d’alors, et que l’on désignait sous le nom de Ji - nan ( pays au sud du soleil ).
Comme ces pys étaient habités par des peuples ^ucoup moins civilisés que tes Cliinois , et j^ut-être de race différente , puisqu’ils étaient les premiers occupants que la race chinoise des premières dynasties, venue en Chine par les provinces septentrionales , avait refoulés vers le midi par des envahissements successifs ; que , d’ailleurs , ils étaient défendus par de hautes montagnes , des fleuves et des rivières en grand nombre, il fallait une année considérable et bien aguerrie pour les soumettre. L’empereur la mit sur pied , en enrôlant parmi les gens de guerre toxu ceux qui n’avaient pas de profession fixe, tous
(*) Li-lai-ki-tse , kiouan lO , fol. a3, verso.
les marchands qui n'avaient pour commerce que des objets de luxe , et tous ceux qui , parmi les ouvriers et les gens de ta campagne , étaient doués d’une CTande force de corps.
Ces hommes , formés dans peu de temps à la discipline militaire , conquirent de nouvelles provinces à l’empire chinois ; ils pénétrèrent , dans respace de dix à douze mois , jusqu’à la grande mer méridionale, c’est-àdire, jusqu’à l’extrémité des provinces actuelles du Kouang-si et du Kouangtoung (ou du Kouang occidental et oriental), où sont aujourd'hui Canton et les autres villes maritimes de la même province. Ils allèrent même jusque dans le royaume actueidu Tonquin, qui fut réuni aussi à l’empire chinois.
« Ainsi , dit le P. Amiot , l’empire des Thsin , que , par corruption , on a appelé dans la suite des temps l'empire de ta Chine , embrassa dès tors , clu midi au septentrion , tout ce qui est entre rtle de Haï- nan et les déserts de la
frande Tartarie, et d’orient en occient , depuis la presqu’île de Corée jusqu’au royaume d’Ava. »
COaSTHCCTION DE L.V GRANDE MURAILLE.
Ayant ainsi porté les limites de son vaste empire jusqu’où il ne trouva plus d’hommes à combattre , mais des éléments indomptables, Chi-hoang- Ti pensa à le séparer du reste du monde, du seul coté où il n’espérait pas étendre sa puissance absolue , jusqu’aux mêmes éléments. C’est alors qu’il fit construire la grande murcUlle dont nous avons déjà parlé (voy. pag.
10), entre les provinces septentrionales de la Chine et les pays occupés par lesTartares (*). Cette même année (213 av. J.-C.) une comète fut observée en Chine.
(*) Nous donnons , pl. kg, une nouvelle vue de la Grande muraille de la Chine, em-
Îiruntée à la Relation de l'ambassade du ord Macarlhney près de l’empereur de la CJiioe ; la première que nous avons donnée {pi. 1 ) était tirée de la Relation en hollandais de l’ambassade de Isbraud Ydesà lacoiir de Pékin, Amsterdam, >;o5.
L’UNIVERS
4NCBNDIB DBS LIVRES, 213 AV. t. C. , SA* DD RÈGNE DE THSIN-CHI-ROANG-TI.
Au milieu de ses gloires et de ses prospérités inouïes, Thsin-cui-hoang-ti
Beaucoup d’écrivains ont prétendu que Tbsih-chi-hoshg-ti n’avait fait que de terminer la grande muraille. Toici les propres paroles du P. Amiot (Mém. sur les Cninois , I. JII, p. u63 ) : elles établissent clairement les faits , et ne laissent aucun doute sur la question:
« Il y avait déjà plusieurs siècles qu’on en avait formé le dessein , et les dilTérents princes qui avaient dépouillé les Tchéou des provinces qui occupent, d’est i ouest , la partie septentrionale de l’empire, avaient commence à l’exécuter. Tchao-ouaho , roi de rlisin , avait déjà mis son royaume à l’abri de toute surprise , en construisant une muraille haute et large qui prenait à Loung-si, se prolongeait le long de ce qu’on api>elle aujourd’hui le Chen-si, et se terminait à Chang-kiun, Les rois de Tcitao et de Yen avaient garanti pareillement les frontières de leurs états en élevant des murailles; le premier, depuis le pays de Tajr jusqu’à YncUan-kao-kiiié , et le second , depuis Hienya«^ jusqu’à Siang-tchoung , ce qui embrassait une grande partie du Pe-tchi-ti et du Clian-si du nos jours. Mais, par le peu desoin qu’on en avait eu, et par le lapsde temps, ces murailles, qu’on n’avait apparemment construites que comme les murailles ordinaires,sc trouvaient fort endommagées. Outre qu’elles ne fai.saient pas une suite exactement continue, on y voyait quantité de brèches qui laissaient une entrée libre dans l’intérieur de l’empire.
~ C/u-ltoang-ü entreprit de les réparer , ou plutôt U entreprit de construire de nouveau une seule et unique muraille, qui devait commencer à Lin-tao, dans les extrémités oi:cideu taies du Chen-si, et se terminer aux montagnes àa Leao-toung ; ce qui faisait, en tout , plus de dix mille lys {mille lieues) de distance itinéraire, à cause des hauts et des bas , des tours et détours , et de tous les circuits qu’on était obligé de lui faire prendre pour s’accommoder à la nature du soi sur lequel on devait bâtir.
« Le général Jklong-tien fut cliargé de présider à l’ouvrage et de distribuer des troupes pour veillersur les ouvriers, et maintenir le non ordre parmi quelques millions d hommes , pris imlifféremmeut de toutes
voulut réunir, dans une espèce de congrès et de fête brillante, les princes, les grands, les gouverneurs des provinces et les principaux mandarins de son empire. Après le festin et les cérémonies d’usage, l’empereur, assis sur son trône, invita tous les assistants à lui dire librement ce qu’ils pensaient de sa manière de gouverner et des nouvelles lois qu’il avait établies. Un mandarin prit le premier la parole et fit le plus grand éloge de l’empereur. Son panégyrique se terminait par ms mots : « Vous surpassez, sans contredit, tout ce qu’il y a jamais eu de plus grand depuis l’antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours. »
Cet éloge pouvait être vrai sous quelques rapports; il fut applaudi presue unanimement. Mais un mandarin e lettres, du nom de Chun-yu-yue, indigné de ce qu’il venait d’entendre, et ne pouvant souffrir que l’on osât ainsi rabaisser là vénérable antiquité, se leva et dit :
« Cet homme, qui vient de vous louer avec tant d’impudence, ne mérite pas , Seigneur, le nom de Grand de l’empire, dont il est décoré. Ce n’est qu’un lâche courtisan, un vil flatteur, ui, bassement attaché à une fortune ont il ne mérite pas de jouir, n’a d'autres vues que celles de vous plaire , aux dépens du bien public et de votre propre gloire. Je ne l’imiterai point; et, en profitant de votre permission, je vous dirai librement ce que je pense.
« Les dynasties Yn (ou Chang) et
les provinces de l’empire. Ce ne fut qu’après dix années d’tm travail opiniâtre qu’on put finir ce mopument éternel de la puisiuiuce des Cliiuois ; monument qui , après les travaux du grand Yu, serait digue des plus grands éloges , si son utilité avait pu comjicnser les peines en tout genre et les dépenses immenses qu’il occasiona.
« Chi-hoang-ti était dans la trente-troisième année de son règne lorsqu’il en jeta les premiers fondements. C’était l’an a 14 avant l’ère chrétienne. On ne cessa d’y travailler que dix ans après , quand celui qui l’avait ordonné n’existait déjà plus et que sa dynastie était allée le rejoindre dans la tombe.
CHINE
Tehéou ont donné des lois pendant plus de mille quatre cents ans : elles ont produit des princes dont les noms ne mourront jamais, parce que leur sagesse, leurs vertus et leurs belles actions passeront de bouche en bouche, de génération en génération , Jusqu’à la postérité la plus reculée. Vous n’avez rien de mieux à faire que de les prendre pour modèles de votre conduite. C’est en marchant sur leurs traces que votre nom , consigné dans l’histoire, peut devenir immortel comme les leurs, à côté desquels on le placera.
« Tching-thano etWou-’WANG,en fondant leurs dynasties, ne crurent pas qu’elles dussent durer touiours. Ils cherchèrent, non à les rendre éternelles, ce qui eût été chimérique, mais à prolonger la durée de leurs règnes aussi lom que les vicissitudes humaines pouvaient le leur faire espérer. Un de leurs premiers soins fut de se faire des appuis pour étayer un trône qu’ils eussent regardé, sans cela , comme toujours chancelant ; et ces appuis, ils les trouvèrent dans les personnes qui étaient de leur san^. Ils leur firent des apanages; ils érigèrent en leur faveur des principautés et des royaumes (*) ; ils les éleverent au rang de souverains , en conservant toutefois sur eux le droit de suzeraineté. Ils les
(*) On voit par ce discours du mandarin de lettres le motif de l'opposition des lettrés i la politique de l’empereur, qu’ils ne pouvaient ni comprendre, ni approuver, parce que celte politique unitaire qui consiste à concentrer tous les pouvoirs dans une seule el puissante main , était en op^ksition avec celle des empereurs des premières dynasties, tant célébrée par les philosophes de l’école de Kbouho-tssd , et qui consistait dans la division des |touvoirs et dans leur partage entre des princes du sang ou des généraux supérieurs, comme dans le régime féodal dt! l’Europe, L’hahile Cui-HOAiro-Ti , conseillé par son premier ministre Li-sse, avait bien jugé tous les inconvénients de la politique de ses prédécesseurs. 11 est à regretter toutefois qu'il ait soutenu la sienne par des moyens aussi violents que cettx qu’il employa.
oonvc^tinient quand les besoins de l’empire semblaient l’exiger; ils prescrivaient à chacun d’eux le genre de secours qu’ils en attendaient; ils les taxaient; ils leur donnaient des lois; ils leur intimaient des ordres : en un mot, c’étaient les premiers de leurs sujets , quoique revêtus de grands honneurs. Voila, Seigneur, ce qu’il me paraît que vous devriez faire pour assurer l’empire à vos descendants; pour »
L’empereur interrompit brusquement le mandarin de lettres, mats il se contenta de lui dire : « Ce point a déjà été discuté; on n’aurait pas dû y revenir. Cependant , comme il est d’une très-grande importance, je veux bien qu’on l’examine de nouveau , et qu’on me dise les raisons pour et contre, afin que je puisse prendre ensuite telle détermination que je jugerai à propos.
Parlez, Li-sse. »
Ce ministre, comme on l’a vu précédemment (voy. pag.216), avait déjà réfuté, par d’excellentes raisons, le sentiment de ceux qui prétendaient ériger des royaumes et des principautés. Il s’éleva de nouveau avec force contre le mandarin de lettres, et, a son occasion , contre tous les lettrés , auxquels il porta les derniers coups, en excitant contre eux l’indignation et la colère d’un souverain qui les haïssait déjà, et qui n’attendait qu’une occasion favorable de les anéantir.
« Il faut avouer, dit-il, que les gens de lettres sont, en général, bien peu au fait de ce qui concerne le gouvernement, non ce gouvernement de pure spéculation , qui n’est proprement qu’un fantôme qu’on voit disparaître lorsqu’on l’approche, mais ce gouvernement de pratique qui consiste à retenir les hommes dans les bornes de leurs devoirs réciproques. Avec toute leur prétendue science, ils ne sont, en ce genre, que des ignorants : ils savent par cœur tout ce qui s'est pratiqué dans les temps les plus recules, et ils ignorent, ou ils font semblant d’ignorer ce qui se pratique de leurs jours, ce qui se passe même sous leurs yeux.
« Prévenus en faveur de l’antiquité.
L’UNIVERS
dont ils admirent jusqu'aux sottises, ils sont pleins de mépris pour tout ce
3ui n’est pas exactement calqué sur es modèles que le temps a presque entièrement effacés de la mémoire des hommes; sans cesse ils ont à la bouche, ou au bout de leurs pinceaux, les trois Hoang et les cinq 7Ï (voy. p. 22 et 23).
« Incapables de discerner ce qui était convenable autrefois , d’avec ce qui ne convient nullement aujourd’hui; ce qui était alors utile et |)eut-étre même nécessaire , d’avec ce qui serait très-certainement préjudiciable dans le temps où nous vivons , ils voudraient que tout se fit conformément à ce qu’ils lisent dans leurs livres. Mais, dans leurs livres même, dans ces livres qu’ils nous citent à tout propos, ont-ils trouvé que les trois Hoang ( souverains absolus ) s’.étaient tellement modelés l’un sur l’autre, que le second n’ajoutèt rien, ne changeât rien à ce qu’avait fait le premier? que le troisième s’attachât servilement à suivre tous les usages établis par ses prédécesseurs? Y ontils lu que les cinq Ti (ou empereurs) n’avaient été en tout que les stériles imitateurs des premiers?... Nos lettrés s’abusent étrangement, s’ils le pensent ainsi. Ils veulent nous tromper, après s’étre trompés eux-mêmes les premiers, quand ils disent que les trois Hoang n’ont observé qu’une même forme de gouvernement, n’ont suivi que les mêmes usages.
« Ce qu’il y a de vrai, ce qui est hors de tout doute, c'est que chacun d’eux, conservant celles des anciennes lois qu’il a cru être bonnes et utiles pour le temps où il vivait, a abrogé celles qui lui ont paru ne devoir être d’aucune utilité, qu’il en a établi de nouvelles, et s’est conduit, non en imitateur servile de ce qui s’était pratiqué avant lui , mais en législateur éclairé qui se règle sur le besoin des temps.
« Comme c’est en cela surtout que ces grands hommes sont imitables, c’est en cela principalement que Votre Majesté les a imités. Comme eux , vous ayez presque fondé de nouveau l’empire; oui , à plus juste titre qu'eux en-
core, vous pouvez vous en dire le fondateur, parce que vous avez conquis des pays qui font considérablement agrandi , et qui ne furent jamais sous leur puissance; comme eux, vous avez laisse subsister les lois et les usages qui pouvaient s’accommoder avec les mœurs présentes; vous avez abrogé ce qui vous a paru ne plus convenir, et vous avez établi tout ce que vous avez cru nécessaire pour le grand objet que vous vous proposez , lequel n’est autre, comme tout le monde le sait, que l’établissement solide d’une domination ui doit faire éternellement le bonheur es peuples. Que prétendent donc ces insolents lettrés, en déchirant, comme ils le font à tout propos, un gouvernement qu’ils devraient admirer, et u’ils admireraient, sans doute, s’ils taient plus solidement instruits ? Poui^ quoi afliectent-ils tant de louer les anciens , et de blâmer tout ce que vous faites? N’est-ce pas pour indisposer peu à peu les esprits, et pour porter ensuite les peuples à une révolte ouverte? Prenez-y garde. Seigneur, ces sortes de gens sont plus à craindre que vous ne le croyez. Pour moi , qui surveille depuis long-temps leur conduite, qui suis au fait de leurs manœuvres, et qui les connais à fond , je les regarde comme vos plus grands ennemis. On les voit à toute heure du jour traîner leur oisiveté de maison en maison , d’un endroit public dans un autre, et répandre {ùrtout les bruits les plus injurieux pour Votre Majesté.
« Â les entendre , on ne doit vous regarder que comme un prince bouffi d’orgueil , qui se préfère, sans pudeur, à tout ceidfue l’antiquité a eu de plus respectable ; que comme un prince d’un esprit futile, d’un caractère inquiet et remuant, qui bouleverse tout, qui renverse tout dans l’empire. Si vous publiez quelque édit, ils croient y découvrir de l’injustice, ou, tout au moins, de l’inutilité; si vous donnez quelque ordre, ils l’éludent, ils en critiquent jusqu’aux termes dans lesquels il est conçu , ils font tous leurs efforts pour le rendre méprisable; si vous faites travailler à quelque ouvrage public, vous
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