‹ Chinois & missionnaires [microform]Chapitre 15 sur 27 · CONSOLATIONS AU MILIEU DES ÉPREUVES · texte numérisé non relu

CONSOLATIONS AU MILIEU DES ÉPREUVES

Si triste qu'on puisse imaginer l'état de la Mission après les somtres peintures de nos chapitres précédents, il serait inexact de croire à l'absence de toute consolation et de tout progrès apostolique. Les œuvres de Dieu ne prospèrent qu'au milieu des contradictions. Peut-être pourrait-on même se demander si cette terre, vaste comme une partie du monde, a été assez arrosée du sang des martyrs !

Loin de s'abandonner au découragement, les missionnaires ne cédaient pas un pouce de terrain; beaucoup de catéchumènes tenaient encore, les chrétiens ne tournaient pas le dos et des païens osaient encore donner leur nom. Le souffle de la grâce avait été puissant, le souffle de la tempête avait à fortifier les racines et à briser les plants mauvais.

Aux grandes fêtes religieuses, dont les solennités sont pour les Chinois, amis des manifestatations, un jour de joie et d'enthousiasme, chaque missionnaire, malgré la tourmente, comptait encore cinquante, cent, deux cents baptêmes d'adultes.

Les quatre écoles de Chœï-tong étaient prospères. Chaque centre de district avait également les siennes. Toute une jeune génération, espoir de l'avenir, s'y formait à la vie chrétienne, que ne comprendra jamais, dans ses délicatesses, le vieux païen converti d'hier.

Nous avons parlé du P. Audrain ; malgré sa santé délabrée, l'ardeur de son zèle, loin de lui inspirer des ménagements, le poussait à exagérer ses mortifications ; et sans parler des luttes quotidiennes, nous le trouvons à la tête d'un millier de catéchumènes disséminés sur un immense territoire. Il demandait du secours, et les circonstances, la pénurie des mission-

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naires ne permettaient point de répondre à ses désirs. Inquiets sur sa santé, les Supérieurs lui disaient : « Reposez- vous ». Il répondait : « Mais je n'ai pas le temps ». Que faire?

Mourir sur la brèche ! Un peu plus tard, en effet, le brave soldat du Christ mourait d'épuisement. Les fatigues de l'apostolat avaient tellement atteint sa robuste constitution que le repos ne put lui rendre ses forces. Il pouvait à l'heure suprême dire, en fermant les yeux : « Mon Dieu, je me suis tué pour vous. »

Il écrivait au mois d'avril :

« Quand, au grand jour de Pâques, je voyais près de deux cents personnes agenouillées devant l'autel du village de Ta-sen-tsen, et que j'entendais ces deux cents voix si fortes réciter avec mesure et ensemble la prière du matin, reproduisant en partie ce murmure solennel de la prière, si touchant à entendre dans nos églises de France, les larmes d'attendrissement et de reconnaissance roulaient dans mes yeux. Il y a quelques mois à peine, il n'y avait ici que peu de voix bégayant timidement le Pater et VAve. Tous ces braves gens venaient de 20 à 30 li à la ronde, apportant leurs provisions pour un ou deux jours.

» Beaucoup avaient quelque cadeau pour le Père, ou des objets pour rehausser la fête. Il y eut musique chinoise, canonnade à temps fixé, et force détonations de pétards. Pour comble de bonheur, le bon Dieu me rendit, pour la solennité, les forces qui m'avaient abandonné les jours précédents. Je pus confesser, prêcher et, le soir, baptiser plus de vingt adultes choisis. »

Citons un trait qui se passa vers cette époque et lui faisait espérer que la foi de ses gens serait solide.

Dans le district du P. Audrain, à 12 li de Hong-lin-kiao, se trouve un village appelé Tchen-men-tsen qui compte des catéchumènes en bon nombre.

A propos du pillage de Nin-ko-fou et des agitations persécutrices dont nous parlerons, un individu nommé Wei, soi-disant catéchumène, vient au bourg de Hong-lin-kiao et se met à narguer les chrétiens. « Ah çà ! vous autres, vous n'êtes point fins. Comment, vous avez encore des images dans ce pays-ci ? Nous avons tout déchiré depuis longtemps. » La panique, déjà grande, grandit encore. Plus d'un catéchumène ré\^ sans doute des têtes coupées.

Le bruit de l'aventure arriva vite à Tchen-men-tsen d'où était le Wei. On ne délibère pas longtemps. Quelques hommes déterminés saisissent mon Wei, le traînent jusquà Hong-lin-kiac, où il a si bien parlé, et là lui disent : « Tu as crié partout que nous avions apostasie, nous allons A'^oir

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maintenant si tu répareras notre honneur. Apportez un tam-tam » . On le lui met entre les mains, on le condamne à le frapper et à crier partout de temps en ter^.ps : « J "ai calomnié les chrétiens de Tchen-men-tsen , ils n'ont point apostasie. Le Tien-tchon-kiao est la vraie religion. Si je recommence, je demande qu'on me punisse. » Et il bat le tam-tam et il crie de nouveau sa formule. Encore doit-il, pour plus de solennité, brûler un millier de pétards, faire le koa-hong (tentures d'étoffe rouge encadrant une porte) et finir la cérémonie par des ko-téou (protestations) pour obtenir son pardon.

Rasage de la tête.

Le P. Biès, à son tour, au plus fort de la lutte, écrivait : « Le nombre des catéchumènes augmente de jour en jour. » On peut en croire sa parole, car dans les lettres que la situation menaçante lui dictait, les couleurs dç ses tableaux n'étaient pas riantes.

Sur les limites de la province, une chrétienté nouvelle venait d'être fondée ; mais comme sur toutes les limites de province, la population des villages était très mélangée. C'est là que se réfugient les garnements des deux préfectures. L'extradition n'existe que dans des circonstances tout à fait extraordinaires et les gens de sac et de corde font la navette en

toute sécurité.

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Rien de bien étonnant si, dans un pays pareil, la maison du missionnaire est troublée à chaque nouvelle insurrection contre le christianisme.

L'histoire de Tsiao-tsen, qui n'a pas plus de vingt ans, doit enregistrer deux pillages complets avec ruine de l'église de fond en comble. Mais ces excès qui viendront, à l'heure de la Providence, mettre à l'épreuve chrétiens et pasteur, n'empêchent pas aujourd'hui le P. Biès de surabonder de consolations, quand, à la belle fête de Pâques, cinquante communions lui prouvent la fécondité de son apostolat.

Tsiao-tsen, d'ailleurs, est le plus joli pays du Ning-ko-fou. Là, c'est plus que jamais la montagne. Si vous descendez vers le nord, vous traversez une gorge profonde, sur les bords d'un torrent dont les eaux pures comme le cristal murmurent dans les galets arrondis.

Taillées à pic, d'immenses roches de granit se dressent à droite et à gauche, et il faut, en s'effaçant contre ces sombres murailles, régler prudemment le pas de sa mule pour ne pas rouler dans le ravin. Là règne l'austère solitude des grottes d'Armorique, moins les mugissements de la mer ; c'est le même aspect grandiose, moins les souvenirs. Au fond du torrent, une masure où de pauvres Chinois fabriquent delà pâte à papier ; le bruit monotone des marteaux de bois et de la roue à palettes qui les met en mouvement sous l'action du flot qui bouillonne, voilà toute la vie humaine dans ce coin sauvage.

Si vous montez vers le sud, vous trouverez un immense village plein de ruines accumulées par les rebelles. Elles revivent peu à peu, mais le missionnaire n'y rencontre encore que des regards glacés. Quittant le ruisseau au bord duquel vous avez serpenté longtemps, vous gravissez les flancs d'une immense montagne, le long d'une profonde vallée, au milieu d'épais fourrés, car la végétation est exubérante, et dès les premiers jours du printemps, les flancs des coteaux sont couverts d'azalées en fleurs. Vous arrivez enfin à quelques maisonnettes groupées sur un vaste plateau. La vue s'étend à dix lieues à la ronde. C'est le village de Kien-pin-tang, où peu d'années après le missionnaire comptera quelques familles chrétiennes réfugiées dans ce nid d'aigle.

On redescend par les bords d'un torrent rapide entre les montagnes couvertes de pins et de lianes, remplies d'oiseaux superbes qui crient en fuyant. On passe, on repasse des ponts agrestes qui branlent sous les pieds de la mule. Vous chevauchez deux heures à petits pas au milieu des cascades et, sous vos regards qui plongent à l'horizon, à travers les vallées qui s'ouvrent, la plaine à perte de vue se déroule comme un océan.

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Ce n'est plus l'Armorique, c'est peut-être la Suisse, moins ses montagnards, ses neiges et ses touristes.

Le cœur du missionnaire cherche en vain des clochers. Il souffre et se console en pensant qu'il est venu pour en semer ces vastes régions païennes dont la beauté, alors, ne laissera plus rien à désirer ; car tout est froid, tout est inanimé, tout est mort, lorsqu'il manque des clochers dans les hameaux.

Ce délicieux pays offrait de grandes espérances à l'évangile quand la persécution gronda. Loin des villes et de leurs lettrés, la voix sympathique du prêtre trouvait quelque écho dans les cœurs plus simples des paysans. Ceux-ci ne voyaient point l'étranger à travers les préjugés de l'imagination trompée, mais par l'œil du bon sens, dans la réalité des avantages qu'il apporte.

Le P. Hoang, qui administrait le paj's de Kien-ping, écrivait en parlant de son apostolat, sur la fin de l'année 1875 : « Malgré tous les efforts diaboliques pour nous écraser, la religion s'avance à pas gigantesques. Après les dernières inquiétudes, le nom de Jésus-Christ est aussi connu au nord-est de Kien-ping, et là, j'ai formé une chrétienté de trente-six familles. J'ai six annexes ; sept exhortateurs à poste fixe, trois autres voyagent, vingt-six garçons, vingt-trois filles dans les écoles. Je baptiserai vingt-six adultes à la saint François-Xavier, trente-six à l'Immaculée- Conception. La croix de fer, haute de sept pieds, domine notre maison et est le renfort de nos nombreux néophytes et plus nombrenx catéchumènes. »

Ce bon et ardent prêtre séculier chinois ne laissait de repos à personne et donnait à tous l'exemple d'une activité sans pareille. Les païens auraient préféré un homme timide et ami de la retraite, le démon aussi.

Dans le district de Chœï-tong, le P. Ly, jésuite chinois, avait baptisé, en 1873, deux cent quatre-vingt-quinze adultes. Le jour de Pâques, les fêtes y étaient remarquables d'entrain et de ferveur. Dès deux heures du matin, il fallait ouvrir les portes, car les Chinois des campagnes n'ont point d'horloges, et s'il fait clair de lune, préoccupés de la solennité, craignant d'être en retard, ne sachant si le soleil ne va pas se lever, ils se mettent en route. Les pauvres vierges accueillent les femmes et toutes accourent à l'église pour se ménager des places.

Les consolations matérielles eussent été rares pour un homme peu disposé à l'immolation quotidienne. Tout manquait. Le nombre des chrétiens augmentant, l'église ne pouvait contenir la moitié des fidèles. On décida qu'il fallait absolument en bâtir une nouvelle. Le jour de Noël 1875,

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le P. Chen-eul lance parmi ses chrétiens, pauvres paysans, les souscriptions pour la future église de Ghœi-tong.

Presque tous, malgré leur misère, veulent y contribuer dans la mesure de leurs petites ressources. Les femmes elles-mêmes tiennent à fournir leur petite obole qu'elles prendront sur leurs économies, œufs de leurs poules, fil de leur coton, légumes de leur jardinet. Une pauvre vieille de In-tsen se présente : « Père, dit-elle, j'avais à moi, l'année dernière, 20 sapèques (2 sous), que j'avais cachées dans mon lit. Ce matin, en entendant le sermon, je me suis dit : ce sera pour la future église. Mais quand je suis allée pour les chercher, je n'ai pu en trouver que neuf et les voilà. »

N'ayant pas d'argent, une autre femme a donné un habit ouaté ayant coûté 1,600 sapèques. Une troisième, ne pouvant offrir que 100 sapèques, a enlevé ses pendants d'oreilles et les a joints à son trésor.

Des petites filles de dix ans apportent, l'une vingt, l'autre trente, l'autre cinquante sapèques, toute leur fortune !

Après l'argent, viendra le tour des matériaux, bois, vieilles briques, etc., et nos chrétiens auront ainsi une bonne part dans cette construction si désirée ; car le besoin s'est fait de plus en plus sentir.

Voilà le petit peuple, quand il a reçu le baptême. Il sait faire la charité. D'ailleurs, le Chinois qui ne pense qu'à l'argent,, ne travaille que pour l'argent, ne parle que d'argent, n'est pas avare ; il est, au contraire, singulièrement prodigue, aime le bien-être et l'ostentation. Le christianisme le rend parfaitement généreux.

Les missionnaires constataient que leurs sueurs et leurs peines n'avaient pas été stériles ; une abondante moisson les récompensait. Tout leur faisait prévoir que la récolte se ferait dans les larmes ; toutefois, qui pouvait penser à l'épouvantable tempête qui devait, dans peu de jours, en détruire la plus grande partie I

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Le crime de Lou-tsen

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