‹ Chinois & missionnaires [microform]Chapitre 18 sur 27 · LE RÉCIT DU P. CHEN-ECL · texte numérisé non relu

LE RÉCIT DU P. CHEN-ECL

Trois missionnaires se trouvaient à Chœï-tong, quand arrivèrent coup sur coup les messagers annonçant les détails du meurtre de Lou-tseng et les proportions toujours croissantes du soulèvement païen.

Enivrés de rage par les calomnies répandues et leur propre crime, les païens avaient mis à prix les têtes de tous les missionnaires ; il fallait donc se cacher au plus tôt ou gagner Chang-haï, à travers des périls de toutes sortes.

Jésuite chinois, l'un des trois, le P. Chen-eul consigna plus tard le récit de sa fuite. Cette odyssée mérite de trouver sa place ici, et nous estimons qu'on nous saura gré de lui laisser la parole. La simplicité primitive et la couleur locale du style nous semblent bien loin d'en diminuer l'intérêt.

Le 13 juillet, à deux heures après midi, il nous est arrivé un courrier de Kien-ping-hien qui nous a annoncé la mort du R. P. Hoang avec son catéchiste causée par des brigands. Un peu après, trois courriers de suite nous sont arrivés qui nous ont raconté plus en détail le massacre, le pillage et le vol des filles de l'école. Le dernier nous a dit avec beaucoup d'assurance : « Mes pères, sauvez-vous vite, car ces brigands sont partis de Lou-tsen pour venir chez vous. » '

Après cette nouvelle, le P. André est parti avec deux catéchistes à Ning-ko-fou pour demander protection du mandarin ; moi, avec le P. Biès, gardons le poste. Le jour même, j'ai fait dissoudre toutes nos écoles, les

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étudiants sont tous renvoyés dans leurs familles ; les vierges ont passé le torrent pour aller à une autre chrétienté. J'ai fait avertir le ti-pao et les tong-che (1) du pays de veiller pendant la nuit et d'empêcher les gens du bourg de venir chez nous ; car ce jour-là, il y avait une inondation de visiteurs, il n'y avait plus moyen de les mettre dehors.

La nuit est arrivée ; j'ai profité de l'occasion des ténèbres; j'ai fait enterrer 1,500 piastres (2) dans la cave et fait transporter quatre calices, deux chapelles et nos archives.

Déjà minuit, il est temps de me reposer un peu. Donc, je me suis mis au lit, mais une heure après, j'entends du bruit. Il y avait un enfant venu m'éveiller : « Père, Père, levez-vous ; les brigands sont déjà arrivés, tout le monde se sauve. » Donc je me levai et me presse d'avertir le P. Biès pour partir ensemble ; mais je ne trouvai plus le Père qui était déjà hors de muraille.

Je grimpai sur les bois pour monter et, du haut de la muraille, j'ai sauté et je suis tombé juste dans une cage de poules. Une fois dehors, je demandai à nos gens :

— Pourquoi vous précipitez-vous les uns sur les autres ?

— C'est pour nous sauver.

— Mais avez-vous vu quelque chose ?

— Rien, nous avons entendu dire que les brigands sont arrivés.

— Où sont-ils ?

— Nous n'en savons rien.

Donc, je suis entré dans la maison pour dire la messe. Après la messe, je suis parti de l'autre côté du torrent, où je me cachai chez un chrétien, dans sa cabane de paille.

Deux jours après, on est venu me dire que les brigands désirent ardemment de m'attraper, qu'on sait déjà ma demeure ; il faut se sauver vite, il n'y a rien à dire...

Avant de quitter cette chrétienté, j'ai fait réunir les hommes et les femmes des deux villages In-tsen et Té-tsen, tous dans une même maison. Je leur ai donné l'absolution in çenere. Tous se sont mis à pleurer comme des enfants. Après cela, chacun préparait ses paquets. Une grande partie des chrétiens me suivit pour aller à une autre chrétienté nommée I-potsen.

Une fois arrivés là, les chrétiens du village font préparer quelque

(1) Le tong-che est un notable chaï'gé de régler les différends. Le ti-pao a quelque analogie avec le garde-champêtre.

(2) La cachette n'était pas sûre, car le trésor ne manqua pas d'être découvert et bel et bien volé.

chose pour me donner à manger. Ils ont rempli mes deux sacs de pro\isions et se sont mis à genoux pour recevoir l'absolution. Je levai donc la main pour les absoudre in génère. Ils ont pleuré et sangloté devant moi comme les bons enfants qui ont perdu leur chère maman. Deux chrétiens prennent la parole et disent :

— Mon Révérend Père, nous allons abandonner nos parents, no3 femmes, nos enfants et nos objets à la Providence, et nous vous accompagnerons partout. Nous mourrons ensemble, s'il le faut, car nous sommes bien inquiets de votre Révérence pendant tout le chemin.

Je leur dis :

— Mes enfants, je vous remercie de votre bonne volonté et noble et généreux cœur. Restez ici, soyez les enfants d'obéissance, vos nombreuses familles ont besoin de vous.

Ils continuaient leurs paroles. Mais enfin ils dirent :

— Mon Révérend Père, nous vous obéissons, mais sauvez-vous vite. Soyez tranquille, ne pensez pas à nous ; nous sommes décides de rester fidèles tous, et nous répandrons nos sangs pour la foi de notre sainte religion, si cette persécution est clairement ordonnée par l'ordre de l'empereur. Sinon, nous nous cacherons dans les montagnes. Pour vous, vous êtes notre tête, nous sommes vos membres. Il n'y a qu'une tête, les membres sont nombreux. Donc, nous désirons conserver notre tête, car si elle est entamée, les membres seront aussi détruits. Alors, mon Révérend Père, nous vous prions de ne penser qu'à vous et pas à nous. Nous prions le bon Dieu pour vous, priez pour nous. ^

Deux hommes nous conduisent pour passer le torrent. Nous avons voyagé toute la nuit et le matin nous sommes arrivés à Tsong-wang-tsen. Un peu après, le P. Biès est aussi arrivé ; il m'a dit qu'hier, pendant le jour, il était caché avec tous les chrétiens du village de Hiu-tsen dans les montagnes, sous le soleil brûlant. De là, le P. Biès est parti pour Koang-té.

Avant ma sortie de Chœï-tong, j'avais chargé une vingtaine de chrétiens de garder la maison pendant mon absence, mais ayant peur que ces gardiens ne prennent des armes et que les païens nous calomnient de nous révolter contre le gouvernement, j'ai écrit trois affiches pour mettre sur l'enclos de Chœï-tong. Le sens de l'affiche est ainsi conçu :

« Selon la loi de notre sainte Eglise, nous devons aimer nos ennemis; donc s'ils viennent pour nous attaquer sérieusement, nous ne nous défendrons pas avec des armes, au contraire, nous allons ouvrir la porte, laissons-les entrer. »

Pourquoi m'est-il venu l'idée d'écrire cette affiche ? C'est qu'il y avait

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deux notables qui m'ont conseillé et conseillé mes chrétiens de prendre les armes. De là, j'ai soupçonné quelque mauvaise intention.

Le soir du même jour, j'ai reçu une lettre du P. André qui me prie de me rendre à In-tsen. A l'instant même je me mis en marche. Arrivé à la porte, il y avait une dizaine de personnes pour veiller pendant la nuit, mais, ou lieu de veiller, ils se sont tous mis en sommeil. Aussi, à peine se sontils aperçu de notre présence que tous criaient au voleur d'un cri terrible, comme un homme qui a du cauchemar. Un d'entre eux a saisi mon conducteur très fortement, les autres prennent les armes et nous restons dans cet état sommenolant pendant deux ou trois minutes, à la fin on se reconnaît.

Entré dans la maison, le P. André me dit qu'il avait presque envie de se sauver par la fenêtre en entendant ce cri terrible. Puis il me dit qu'il avait vu les mandarins de Ning-ko-fou qui ont promis d'envoyer des soldats, s'il le faut, et ont chargé le Père d'écrire tous les jours tout ce qui se passe à Chœï-tong, bon ou mauvais. Bonnes paroles, et nous verrons leur pratique.

La nuit est bien courte, au jour j'ai commencé ma messe. Le Père a confessé, puis prêché avec beaucoup de zèle et confiance. Puis il est parti pour Ho-li-ki. Pour moi, je restai, car on n'avait pas affiché mes trois affiches. Quelques catéchistes, après les avoir lues, trouvaient cette manière d'agir trop faible et je savais que nos gardiens avaient pris les armes. Le jour même, j'ai fait déposer toutes les armes et mettre dehors ; j'ai diminué le nombre des gardiens et surtout posé mes petites affiches. Encore après cela, le bruit court que le Tien-tchou-kiao se révolte ; aussi, j'ai écrit quatre lettres aux mandarins, où j'ai énuméré toutes les calomnies qu'on jette sur notre dos, par exemple : « Arracher les yeux, les cœurs des enfants, couper les queues et les plumes des poules (1), se révolter contre le gouvernement. Mais les lettres restent sans réponse.

Pendant ce temps-là, il y avait toujours des satellites envoyés à Chœï-tong pour nous surveiller, et on dit que certain mandarin même, en habits simples, serait venu constater la révolte.

(1) Le P. Nempon écrivait du Tonkin, le 6 novembre 1888 :

« Il court des bruits très extraordinaires à Nam-dinh. Les hommes, paraît-il, se réveillent, le matin, la tête rasée. Il en est de même des porcs, des buffles et des bœufs. Pour ma part, j'ai vu, de mes yeux vu, les poules se couper les ailes. Les païens sont dans la terreur : pétards, tambours, tam-tams font un charivari formidable pour chasser le ma (démon) ; et le ma ne s'en va pas, et les poules continuent à se couper les ailes. Quelle curieuse affaire ! Les païens n'osant pas manger la poule aux ailes coupées, la vendent pour rien ; les chrétiens, qui n'ont guère peur du ma, en font leur profit sans mieux s'expliquer la chose. »

{L'âm.e du missionnaire, Paris, V. Retaux, p. 382.)

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deux notables qui m'ont conseillé et conseillé mes chrétiens de prendre les armes. De là, j'ai soupçonné quelque mauvaise intention.

Le soir du même jour, j'ai reçu une lettre du P. André qui me prie de me rendre à In-tsen. A l'instant même je me mis en marche. Arrivé à la porte, il y avait une dizaine de personnes pour veiller pendant la nuit, mais, ;iu lieu de veiller, ils se sont tous mis en sommeil. Aussi, à peine se sontils aperçu de notre présence que tous criaient au voleur d'un cri terrible, comme un homme qui a du cauchemar. Un d'entre eux a saisi mon conducteur très fortement, les autres prennent les armes et nous restons dans cet état sommenolant pendant deux ou trois minutes, à la fin on se reconnaît.

Entré dans la maison, le P. André me dit qu'il avait presque envie de se sauver par la fenêtre en entendant ce cri terrible. Puis il me dit qu'il avait vu les mandarins de Ning-ko-fou qui ont promis d'envoyer des soldats, s'il le faut, et ont chargé le Père d'écrire tous les jours tout ce qui se passe à Chœï-tong, bon ou mauvais. Bonnes paroles, et nous verrons leur pratique.

La nuit est bien courte, au jour j'ai commencé ma messe. Le Père a confessé, puis prêché avec beaucoup de zèle et confiance. Puis il est parti pour Ilo-Ii-kl. Pour moi, je restai, car on n'avait pas affiché mes trois alïiches. Quelques catéchistes, après les avoir lues, trouvaient cette manière d'agir trop faible et je savais que nos gardiens avaient pris les armes. Le jour même, j'ai fait déposer toutes les armes et mettre dehors ; j'ai diminué le nombre des gardiens et surtout posé mes petites affiches. Encore après cela, le bruit court que le Tien-tchou-kiao se révolte ; aussi, j'ai écrit quatre lettres aux mandarins, où j'ai énuméré toutes les calomnies qu'on jette sur notre dos, par exemple : « Arracher les yeux, les cœurs des enfants, couper les queues et les plumes des poules (1), se révolter contre le gouvernement. Mais les lettres restent sans réponse.

Pendant ce temps-là, il y avait toujours des satellites envoyés à Chœï-tong pour nous surveiller, et on dit que certain mandarin même, en habits simples, serait venu constater la révolte.

(1) Le P. Ncmpon écrivait du ïonkin, le 6 novembre 1888 :

« Il court des bruits très cxirnordinniros à Nam-dinh. Les hommes, paraît-il, se réveillent, le malin, la tête rasée. 11 en est de même des porcs, des buffles et des bneufs. Pour ma part, j"ai vu, de mes yeux vu, les poules se couper les ailes. Les iiaïcns sont dans la terreur : pétards, tambours, tam-lams font un charivari formidable pour chasser le ma (démon) ; et le ma ne s'en va pas, et les poules continuent à se couper les ailes. Quelle curieuse affaire ! Les païens n'osant pas manger la poule aux ailes coupées, la vendent pour rien ; les chrétiens, qui n'ont guère peur du ma, en font leui- profit sans mieux s'expliquer la chose. »

{L'âme du missionnaire, Paris, V. Retaux, p. 382.)

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(On faisait courir le bruit qu'il y avait à la résidence une garnison de mille chrétiens bien armés.) J'avoue que je perds ma boussole, et ne sais plus en quel côté il faut diriger ma barque demi-chavirée ", je ne sais non plus quelle comédie ces gens nous jouaient. 11 faut que je A-oyage encore sous les belles étoiles, encore ne pas dormir, car un courrier arrive du bourg et me dit :

— Père, il y a une vingtaine d'inconnus logés à l'auberge d'un Kiangpé-jen (1 ). Ils disent savoir que beaucoup d'objets de Chœï-tong ont été transportés à In-tsen, près de vous, c'est pour cela qu'ils vont venir demain ici, puis ensuite ils iront attaquer Chœï-tong. Si vous ne me croyez pas, allez vous-même voir.

Après une assurance de ce genre, je crois qu'il est prudent de se résigner et de continuer mon nocturne voyage. J'ai fait préparer mon petit paquet, j'ai entendu quelques confessions et suis parti pour Siao-in-tsen, à 15 li de Chœï-tong. Les vierges m'ont prié d'aller dans les montagnes ; je les ai euA'oyées sur les montures, accompagnées par deux néophytes, vers Tsong-wan-tren, où il y a de très grandes montagnes. Je suis allé là aussi la nuit suivante. On m'a dit que les indigènes, depuis plusieurs jours, ôtent les rouilles de leurs vieilles armes et les aiguisent avec un grand soin ; on dit que c'est pour tuer les chrétiens.

Jusqu'ici, ceux de ce village se tenaient vraiment bien. Le vieux Kiou, mon ancien catéchiste, qui, le premier, a introduit la religion dans le village et fait baptiser toute sa famille, sonne le tam-tam pour réunir tous les chrétiens dans une petite chapelle nouvellement bâtie par le R. P. Ly, sur une petite colline dédiée à la très sainte Vierge : 1° pour réciter les prières du matin ; 2° prier la sainte Vierge de leur donner la paix ; 3° demander la pluie à la bonne Mère. Tout le monde est allé, personne n'a ôté son image. La nuit est arrivée, terrible moment. Les chiens commencent à aboyer, le cœur battait, j« n'ai plus envie de souper.

La maman de mon jeune catéchiste m'a offert un très bon souper, elle m'a forcé de prendre quelque chose : Rexibus accinctis et calceamenta habentes in pedibus, tenentes baculos in manibus et comedimus festinanter, car nous voulions partir tout de suite à un autre endroit. Mais les chrétiens me retenaient disant que, du village à l'endroit où je Aoulais aller, il n'y a que trois li.

— Donc, vous pouvez dormir ici jusqu'à une heure après minuit; à deux heures, vous direz la messe, et après, vous vous rendrez là.

Je suis satisfait de leur bon conseil ; à force de veiller, le sommeil m'a pris soudainement jusqu'à deux heures après minuit. Je me suis éveillé, (1) Natif d'une préfecture sise au nord du fleuve Bleu.

j'ai fait lever mes gens pour préparer et dire la messe. Chose étonnante : la porte ouverte, on trouve derrière deux personnes restées debout aux deux côtés. On demande :

— Qui êtes-vous ? -

— Nous, deux chrétiens de Tcheng-tsen.

— Que faites-vous, venir ici pendant la nuit ?

— Nous sommes venus pour dire au Père une chose bien grave.

— Entrez vite; dites ce qu'il y a de nouveau?

Ils racontent que la veille, après dîner, il y avait eu un pen-ti du village de Tsong-wan-tsen qui était venu de Tchen-tsen pour acheter des légumes et avait dit au scieur de long que le P. Chen-eul était k son village et, avec le Père, toutes les bêtes et tout l'argent de Chœï-tong.

— Donc, allons bientôt le prendre et prendre ses biens.

Entendant ces paroles, nous avons craint beaucoup pour votre Révérence et nous sommes accourus ici pour vous avertir et vous prier de changer tout de suite de village.

Nous nous mettons vite en marche pour gagner les frontières du Koang-te-tcheou.

En passant un village de pen-ti, nommé Ta-ou-tsen, beaucoup de monde était sorti pour nous regarder avec un air de mépris, et on disait en secret que nous allons nous fuir dans les montagnes de Ning-ko-hien. J'ai frappé ma bête d'aller plus vite, car j'ai peur de ces gens qui peuvent bien me jouer un tour.

A midi juste, nous sommes arrivés à un village nommé Tsong-pao-tsen, où j'ai passé deux jours sur grenier. La nouvelle de Chœï-tong était assez bonne. Donc, je me décidai à retourner à Chœï-tong. Mais, après avoir fait 20 li, nous avons rencontré trois voyageurs qui nous approchent avec des pas très pressés. Nous leur disons :

— Qui êtes-vous ? car il fait des ténèbres.

— Nous sommes les chrétiens de Tcheng-tsen ; nous sauvons nousmêmes, caries soldats sont à Kou-tse-miao, à IS li de Chœï-tong. Demain ou après-demain ils vont démolir la résidence. Père, où allez-vous maintenant?

— Je m'en vais à Chœï-tong.

— Non, non. N'allez pas vous exposer, retournez avec nous. Attendez-nous par ici et, si la nouvelle devient de pire en pire. Père, nous vous accompagnerons à Hio-fong-hien.

Après leur conseil, j'ai repassé la montagne et je suis allé plus loin, chez un chrétien nommé Wei-li-fa. Là, j'ai logé dans le grenier un jour et une demi-nuit. Au-dessous du grenier, c'est la cuisine. Pendant qu'ils fai-

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saient le feu, la fumée et la chaleur nous faisaient suer et pleurer d'une manière très abondante.

Il est venu un bon néophyte qui nous a conseillé d'aller dans un endroit renfermé par des montagnes ; il s'est offert pour nous conduire. Après souper, nous marchions sur ses traces, toujours en tâtonnant avec un petit bambou dans la main ; mais quel affreux chemin ! Pour mieux dire, il n'y en a pas ; c'est nous qui faisons le chemin, car nous ne marchons que dans les herbes, les buissons et les pierres bien escarpées.

Dieu merci, qui nous a encore donné de la pluie et du vent. Point de lumière !

Pour compléter notre bonheur, le conducteur a perdu son chemin. Avec tous ces accidents, comprenez-vous bien quelles délices de rester au milieu d'un désert inconnu ? Mais malgré tous ces malheurs, il me venait une pensée bien consolante, c'est que personne de nos ennemis ne peut me tuer tant que je reste dans ce désert ; et si les panthères me pardonnent la vie, je suis vraiment en lieu sûr. Grâce aux chiens qui aboyaient au fond d'une montagne, nous dirigeons nos pas vers eux ; un quart d'heure après, nous sommes rendus au paradis qui est vraiment bien fermé, car deux jours de suite je n'ai pas vu un visiteur.

J'ai envoyé un orphelin à Chœï-tong et lui ai dit :

— S'il n'y a pas d'importantes nouvelles, ne revenez pas ; attendez jusqu'au moment où l'on commencera à piller la maison et que vous verrez ces brigands y entrer par vos propres yeux. Alors, revenez ici vite me le dire.

Deux jours se passent, personne ne revient. Le troisième jour, à trois neures, j'étais sur une petite colline et j'aperçus mon petit orphelin qui revenait avec une vitesse extraordinaire.

Je crus qu'il y avait quelque chose de grave , je suis allé le rencontrer. Je lui ai demandé :

— Mon enfant, avez-vous la bonne nouvelle?

— Très mauvaise, répond l'orphelin. L'église de Hiu-tsen est brûlée, c'était ce matin à dix heures. A midi, ces brigands sont arrivés au nombre de 300 environ, tous bien armés, et ils ont déjà commencé à piller notre maison, voler les objets, briser les meubles, casser les fenêtres, démolir la maison, en un mot ravager et bouleverser tout. Et après ça, on dit qu'ils vont piller tous les kong-sou autour de Chœï-tong. Dans tous les villages, sur le chemin, tous les mauvais indigènes et étrangers se préparent à piller et démolir les autres kong-sou qui sont dans leurs villages.

Une fois bien assuré de ces tristes nouvelles, je me préparai à me sauver pendant la nuit, car une fois la nouvelle arrivée ici, tout le pays sera en trouble, je n'aurai plus le moyen de m'enfuir.

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Donc, j'ordonne à un barbier de couper toute ma barbe. Mon catéchiste y fait difficulté, disant que ce n'est pas nécessaire.

Le barbier commence à couper la partie qui est sur le menton, alors je demandai à mon orphelin :

— Mon enfant, me reconnaissez-vous ?

— Oui, mon Père, je vous reconnais encore. Donc, j'ai dit au barbier, d'un ton solennel :

— Coupez tout.

Le barbier m'obéit ; il a rayé tout usque radicem, et je redemandai b. mon orphelin :

— Mon enfant, me reconnaissez- vous encore ?

— Non, non^ mon Père, chose curieuse, je ne vous reconnais plus.

Après ça, j'ai pris une vieille culotte, une chemise d'une toile grossière et je me suis mis en pieds nus, un petit sac et un parapluie sur le dos, la queue enroulée sur la tête. Aussitôt que nos toilettes sont faites, nous nous mîmes en marche bien gaiement. Sensim sine censu, nous avons fait 15 li. Il faut passer un petit village nommé Koan-in-ngan. Nous ne voulions pas que les habitants nous parlent les premiers. Nous demandons :

— Mes amis, avez-vous une lanterne à nous prêter, demain, en revenant, nous vous la rendrons ; car voyager pendant la nuit, il est vrai qu'il fait bien frais, mais c'est bien embêtant de marcher sans rien voir.

— Pardon, messieurs, répondent nos bons habitants, nous n'avons pas cette machine à vous prêter.

— Enfin, puisque vous n'en avez pas, il faut nous résigner à en être privés. Allons, continuons nos chemins, peut-être que nous la trouverons ailleurs. Merci, mes amis. :,

5 li après, nous sommes déjà au bourg de Kien-tcheng-pou. C'est un passage inévitable et bien difficile.- Mais, Dieu aidant, nous l'avons traversé bien tranquillement. Les gens n'ont rien dit. Mais, ayant fait 3 li, nous apercevons derrière nous des lanternes qui nous poursuivent malgré la pluie. Nous nous concertons sur ce qu'il faut faire. Notre conducteur dit qu'il faut nous arrêter dans une auberge qui est tout près. Nous nous hâtons d'y entrer et nous fermons la porte et nous nous lavons les pieds.

Au bout de cinq minutes, ces gens entrent avec des lanternes et des armes. Ils demandent à l'aubergiste :

— Avez-vous vu quatre personnes passer, portant leur paquet sur

le dos ?

Peut-être c'est nous que vous cherchez? Nous voici quatre, chacun

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portant un petit paquet, regardez bien si c'est nous que vous cherchez avec tant de peine.

Après quelques paroles de la sorte, ils sont tranquillisés. D'euxmêmes, ils disent que si c'est nous, ce n'est rien, mais que seulement il ne faut pas voyager la nuit.

— Merci, nous ne voyagerons plus ; soyez tranquilles, parce que nous ne voulons pas vous causer tant d'inquiétudes.

Après ces mots, ils nous quittent en riant.

Mais quelque temps après, arrive une autre bande plus féroce et mieux armée. Ils entrent brusquement, les lanternes dans les mains, et nous demandent :

— Qui êtes-vous ?

— Nous sommes voyageurs.

— Que faites-vous ?

— Nous faisons du papier. (1)

— D'où venez-vous?

— Nous venons de Po-me-tsen.

— Comment s'appelle le patron ?

— Il s'appelle Tchang.

— Où allez-vous?

— Nous allons au Hio-fong, à Tong-tsen, fabrique de papier.

— Comment s'appelle le maître de cette fabrique ?

— Il s'appelle Yang.

— Quel intérêt, quelle nécessité vous presse de voyager pendant la nuit?

— La fraîcheur.

— Savez-vous qu'il n'est pas permis de voyager pendant la nuit?

— Nous n'en savons rien.

— Désormais, il ne faut plus voyager la nuit. Allez, reposez-vous. A la fin, ils nous ont quittés assez aimablement.

Nous sommes montés au grenier pour nous coucher. Le grenier était porté par quatre bambous. Sur ces bambous, on avait attaché de petits bambous, sur ces petits bambous, il y a de la paille, sur cette paille, une vieille toile. De cette manière, le lit commun était formé. Une fois dessus un petit mouvement fait danser tout le grenier ; on a toujours peur de tomber.

Nous nous étendons sur ce lit mobile, combattant assidiiment contre

(1) En effet, l'un des voyageurs était fabricant de papier dans le Ning-ko-fou. Cette industrie est très répandue, favorisée qu'elle est par les bambous qui poussent sur les montagnes et les torrents qui font mouvoir les moulins.

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les moustiques et renouvelant sans cesse mes actes de contrition parfaite. La nuit me paraît bien longue. Mais minuit est passé, il n'y a plus longtemps avant le jour.

Tout d'un coup, nous entendons un coup de fusil et, bientôt après, des gens parlant entre eux qui nous approchent. Je tremble, je ne suis plus maître de moi-même. Je demande à mon catéchiste '

— Que faut-il faire?

— Mon Père, dans ce cas, il n'y a rien à faire que d'avoir confiance en Dieu ; restons tranquilles.

Après ces mots, vraiment je me sentis calmé ; je me remis dans le sens horizontal.

Mais ces gens arrivent devant la porte ; ils tirent un coup de fusil, et, d'un coup de pied, font ouvrir la porte. Tous entrent, au nombre de quinze, bien armés. Ils demandent à l'aubergiste, brusquement :

— Où sont-ils ces quatre voyageurs? Avez- vous fait inscrire leur nom, leur office et endroit ?

— Pas encore, répond l'aubergiste.

— Pourquoi être si négligent dans votre office?

— Parce que je ne sais pas écrire. Je vais les faire inscrire demain matin.

Un d'entre eux, montant sur une échelle, fait passer sa lanterne sur nos figures.

Nous faisons semblant de dormir.

L'un dit à l'aubergiste :

— Oii sont-ils ces quatre voyageurs?

— Ils sont au grenier.

— Faites-les descendre, nous voulons les voir.

— Descendez, messieurs, crie l'aubergiste. Les tong-che, lao-ye et ti-pao désirent vous voir.

Sur son appel, nous descendons pour nous faire voir. Ils nous regardent tous avec soupçon. Ils nous demandent d'un ton fâché :

— Qui êtes-vous ? Que faites-vous ? Pourquoi voyagez-vous pendant la nuit? D'où venez- vous? Où allez-vous? Pourquoi si pressés ? Certainement il y a quelque cause ; dites-le nous clairement.

— Nous sommes voyageurs, répond mon catéchiste, nous faisons le commerce du papier, nous sommes venus de Po-me-tsen, au N'- j-ko-hien, et nous allons à Tong-tsen, dans Hio-fong-hien, à une fabrique de papier dont le maître se nomme Yang. Nous profitons de la fraîcheur de la nuit et voyageons sous les belles étoiles. Si vous demandez une autre cause, nous n'en savons rien.

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Un d'entre eux entendant nommer Yang fut satisfait et dit :

— Oui, oui, je connais cet homme.

— Maintenant, montrez-nous vos paquets.

Je montai en haut et j'ai fait cacher notre argent dans la paille. J'ai jeté nos paquets du haut du grenier. Ils ont visité trois sacs ne trouvant rien d extraordinaire. Seulement, ils ont fait une remarque : « Trop d'habits » . Mais cette remarque est bientôt dissipée par un d'entre eux qui dit : « Les habits ne sont pas défendus ».

— Maintfcuant, étes-vous tranquille? Avez-vous quelque choS3 à visiter ?

— Il n'y a plus rien. Vous pouvez vous coucher ; nous verrons demain.

Ce mot demain attire notre attention. Quand ils sont partis, nous sommes remontés au grenier. Je redoublai avec ferveur mes actes de contrition, car le jour sera pire. Le coq ayant chanté une première fois, nous éveillons notre aubergiste pour préparer le déjeûner.

Nous mangeons beaucoup ; puis j'ai fait semblant de ne pas vouloir partir, car il tombait de la pluie. Mais mon catéchiste dit que si la pluie tombait beaucoup, le torrent serait gonflé, nous ne pourrions plus passer. Après beaucoup d'hésitations feintes, nous nous décidons. Nous remercions l'aubergiste qui s'est excusé du danger que nous avons trouvé chez lui pendant la nuit, mais que le mandarin a ordonné aux tong-che et ti-pao de surveiller partout afin que les Européens et chrétiens ne passent pas.

Nous avons d'abord marché d'un pas ordinaire ; mais, 4 li plus loin, nous avons couru à quatre jambes. Nous avons passé deux montagnes bien élevées et bien difficiles, nous avons monté et descendu, remonté et redescendu ; je ne sais combien nous avons fait de chemin par zig-zag.

A auatre heures du soir, nous sommes arrivés aux frontières de Koang-te-tcheou. Nous logions dans une maison chrétienne d'un nommé Kiang, personne ne m'a reconnu pour prêtre. Après avoir pris quelque chose, j'ai appelé le maître de la maison ; je lui ai communiqué la nouvelle, je lui ai dit que j'étais tel prêtre. Le mot de prêtre, comme un éclat de foudre, le fait tomber sur ses deux genoux, ses yeux sont baignés de larmes, il est plein de compassion en me voyant si défiguré.

Nous avons passé la nuit chez ce chrétien. Le lendemain, nous partions à âne pour la province du Tché-kiang. Le soir, nous sommes arrivés à un grand bourg nommé Se-ngan. Nous sommes entrés dans une barque commune.

Pendant toute la nuit, les voyageurs ne parlaient que du Tien-tchoukiao et des massacres du P. Hoang et des chrétiens, et de toutes les calom-

nies, par exemple couper les queues, arracher les cœurs humains, les yeux des enfants. Les gens sont contents d'entendre tout cela et ils ont une persuasion et une croyance de fer sur ces calomnies incroyables. Pendant toute la nuit, j'ai feint de dormir très bien, mais j'entendais tout.

Une fois arrivés à Hou-tsen, nous avons appelé une barque à nous seuls. De là, mon cœur a cessé de palpiter. Pendant tout le temps, j'ai dormi jour et nuit, et, au bout de trois jours, nous sommes arrivés à Zi-kawei le jour de saint Ignace, pendant la bénédiction du Saint-Saçrement,

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Journal du P. André

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