JOURNAL DU P. ANDRÉ
Le P. André était à Chœï-tong quand la nouvelle des meurtres de Lou-tsen arriva. Coup sur coup, plusieurs courriers se succédèrent : plus de doute possible, la situation des missionnaires était fort grave et l'avenir très sombre.
« Je monte vite à cheval, écrit-il, avec deux catéchistes pour aller demander secours et protection aux mandarins de Ning-ko-fou. Au gros bourg de Sun-kia-pou, depuis longtemps couraient des menaces de mort contre le chrétiens et le missionnaire. Nous y arrivâmes heureusement de nuit. Il était neuf heures du soir. Bien plus, en ces jours, il y avait grande comédie. Les auberges et les rues étaient encombrées, ce qui ne faisait que tout juste mon affaire. Je craignais d'être reconnu au milieu de cette foule sans foi ni loi. Enfin, grâce à nos bons anges, nous pûmes longer tout le bourg, tirant nos montures par la bride et passer sains et saufs de l'autre côté du torrent. Ceux qui nous montraient disaient : « En voilà qui viennent de voir la comédie », et n'en pensaient pas davantage.
» A minuit, nous étions à la porte nord de Ning-ko-fou. Mun premier soin fut d'envoyer mon catéchiste Ko voir si le P. Chen-Leang, parti dans la matinée de Chœï-tong, ignorant l'affreuse nouvelle, n'était pas sur sa barque dans le port. Il fallait qu'il en fût informé pour l'annoncer à Chang-hai. Dieu permit qu'il y fût et surtout que mon catéchiste le trouvât. »
Ce fut en vain que le Père demanda qu'on lui ouvrît les portes de la ville. Les auberges du faubourg refusant toutes de recevoir le voyageur,
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il demanda asile au P. Cheng-Léang et se réfugia sur sa barque : « Point de souper pour nous ce soir-là. Je m'étendis sur la planche à l'arrière.
» Au point du jour, les portes de la ville étant ouvertes, nous arrivâmes à notre maison. Vers huit heures, j'envoyai ma carte au sous-préfet et au préfet. Plus tard, je me rendis chez le premier qui refusa de me recevoir, prétextant qu'il n'était pas levé. Il était dix heures. Sans perdre de temps en pourparlers avec les employés, je dirigeai mes pas vers le tribunal du préfet. Ici nous trouvâmes plus de politesse. Les employés furent convenables et le préfet me reçut bien. Je lui fis part en quelques mots du massacre du P. Hoang et de tous les crimes dont Lou-tsen venait d'être souillé la veille, et du danger imminent d'être pillés et tués à Chœïtong si le mandarin ne nous portait prompt secours et ne lançait, dès le lendemain dans toute la préfecture, une proclamation qui pourrait prévenir d'innombrables malheurs.
» Le secours fut promis.
» Aujourd'hui même, dit le grand homme, quatre satellites vont partir pour Chœï-tong avec ordre sévère d'arrêter et d'amener ici quiconque répandra des bruits sinistres parmi le peuple et excitera soit au pillage, soit au meurtre.
» C'étaient de belles et bonnes promesses. Mais les malheurs que nous avons aujourd'hui à déplorer font voir que toutes ces promesses, comme tant d'autres, n'étaient que de pures paroles de politesse fourbe et un moyen de me renvoyer content. »
Le Père repartit le 13 de bonne heure, suivant un chemin moins fréquenté. Les plus mauvais bruits circulaient de tous côtés. Le surlendemain, il arrivait à Ho-li-ki. La veille, pendant la nuit, une tentative de pillage contre la résidence avait été faite par une soixantaine de vauriens et fumeurs d'opium. Quelques chrétiens appelés au secours, et le passage du pon-tinff (homme chargé des voleurs), qui visitait alors les auberges, suffirent pour disperser cette bande. Quelques carreaux cassés, une porte défoncée furent les seules traces de leur passage. Le coup manqué fut remis à plus tard. Mais laissons la parole au P. André.
« Les bruits de pillage et de mort étaient très accentués. Les chrétiens, ne me voyant pas arriver le lendemain du meurtre du P. Hoang, faisaient des conjectures de toutes sortes et croyaient facilement aux paroles des païens. Ceux-ci racontaient que Chœï-tong était détruit et que je m'étais enfui à Ning-ko-fou, mais qu'en passant à Sin-kia-pou j'avais été tué et jeté dans le torrent. D'autres disaient qu'en arrivant à Ning-kofou j'avais été arrêté par ordre des mandarins et jeté en prison. Le Père
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ne reviendra plus, disait-on ; si vous ne renoncez bien vite au Tien-tchoukiao, les soldats vont venir vous piller et vous tuer. Toutes ces rumeurs firent de tous côtés d'innombrables défections. Mon arrivée rassura un peu les chrétiens ; mais l'heure du trouble était venue.
» Le 16, dans l'après-midi, je fus en cérémonie rendre visite au souspréfet Wang. Je lui fît part de ma position, de celle des chrétiens, de l'attaque de la résidence, du danger qui nous menaçait, de toutes les rumeurs sinistres qu'on répandait
» — Tout cela n'est rien, dit-il, n"y faites pas attention; ici, il n'y aura rien.
» — Grand homme, nous ne voyons pas de la même manière : Si le danger pour moi et pour les chrétiens n'était évident, je ne serais pas venu aujourd'hui vous déranger. Donc, s'il vous plait, envoyez quelques satellites garder ma résidence ; faites, s'il vous plait, afficher une proclamation pour arrêter les mauvais bruits, défendre de piller les chrétiens, et par cette mesure sage vous détournerez un coup terrible qui nous menace et dont les graves conséquences retomberont sur vous.
» 11 me le promit. Mais tout cela est resté à l'état de promesse. Le mot semblait donné, il fallait partout laisser faire.
» Le 18, je me rendis dans la chrétienté de Mang-fou pour ranimer un peu les chrétiens que je savais en grand danger de perdre la foi. Hélas ! les rumeurs avaient jeté l'épouvante dans ces âmes timides. La crainte des vexations et de la mort avait fait détacher l'image chrétienne et coller à la place la fameuse pancarte païenne. Ils n'osaient plus venir devant moi, leur conscience leur reprochant cet acte de faiblesse. D'un autre côté, le démon leur inspirait une grande crainte de se compromettre en venant me voir. Quelques-uns se mirent en route et firent quelques li, mais la peur leur fit rebrousser chemin. Une des raisons sans doute, c'est que le matin même une proclamation du général Fang avait été affichée à Ho-li-ki. Elle fit le plus grand mal. C'était un hypocrite appel à l'apostasie. Des satellites en firent afficher une copie à Mang-fou par un des principaux chrétiens. Je l'avoue, cette désertion de mes chrétiens me mit un poignard au cœur. Mais je me rappelai la fuite des apôtres. Je fus plus heureux à Ki-chan-pin. Plusieurs familles étaient restées fidèles. J'y dis quatre messes. Tout le monde s'approcha des sacrements.
» Pendant ces jours, la peur des chrétiens et la joie des païens ennemis redoublèrent à Ho-li-ki. On avait annoncé l'arrivée d'une troupe de soldats du général Fang. Le sous-préfet avait reçu l'ordre de construire quelques baraques et de faire des provisions. En effet, le 22 au soir, quelques centaines de soldats arrivèrent de Kien-ping. Les méchants jubilaient;
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ils s'attendaient à les voir fondre sur notre maison et se tenaient prêts à leur donner un bon coup de main. Mais, le 23, les troupes partirent pour King-hien, sous-préfecture limitrophe. Que signifiait ce passage pacifique ? Il déconcerta la mauvaise populace. Deux chrétiens vinrent m'annoncer cette nouvelle. Il n'y a plus rien à craindre, disaient-ils, aous pouvez revenir. Je crus en effet la crise un peu passée. Je revins dans la matinée du 24. Tout était calme. J'écrivis un mot au P. Chen-Eul sans savoir où il était ; mon domestique Yang se chargerait de le découvrir. » C'est à cette date que les temps mauvais ont commencé pour
moi.
» Vers trois heures du soir, Yang revient, il est pâle et tout essoufflé.
» — Qu'y a-t-il donc, lui dis-je ?
» — Père, cela va très mal. Hin-tsen est brûlé et les brigands sont maintenant à Chœï-tong. Après avoir pillé les maisons, ils vont tout brûler. De Chœï-tong ils vont venir ici et détruire tous les kong-sou sur leur passage ; sauvez-vous, on en veut à votre vie.
» — Ce que tu dis n'est peut-être pas vrai ; attendons.
» — Père, je le tiens du catéchiste Ko qui vient achevai vous avertir. Il va arriver. Père, le voilà.
)) En effet, le catéchiste entrait, tout défiguré; il confirma la nouvelle ; il s'était enfui mal vêtu.
» Après avoir pris quelque nourriture, il partit pour Hoang-te.
» En même temps, on racontait partout dans les rues ce qui s'était passé à Hin-tsen et Chœï-tong. Un inconnu venait d'arriver dans le bourg en petite chaise. Il venait donner le signal.
» Le moment était donc venu de songer à disparaître ; il était temps de partir.
» Je donne ordre de seller les bêtes et, avec mon catéchiste Tang, nous allons nous réfugier dans une pauvre famille chrétienne, derrière une plantation de bambous, en attendant que les ténèbres nous permettent sans trop de danger d'aller plus loin et dans un lieu plus sûr.
» Avec le soir, Ho-li-ki commença à remuer et à se porter du côté de notre maison. De temps en temps des coups de fusil se faisaient entendre. De crainte que les chrétiens, et surtout le missionnaire, n'échappassent, les chemins furent très surveillés. Et pourtant, je ne pouvais demeurer dans ma retraite. On m'avait vu m'enfuir et l'on savait certainement où j'étais, à 3 li d'Ho-li-ki.
» Dieu inspira un des chrétiens qui m'entouraient.
» — Père, me dit-il, à 7 ou 8 li d'ici demeure un de mes anciens amis c'est un très honnête homme. Sa maison est complètement isolée
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dans les montagnes, et lui n'a rien à craindre des méchants ; il est païen lui-même; voulez-vous que je vous conduise chez lui?
» — Volontiers ; vers une heure du matin nous partirons.
» Il n'était guère alors que dix heures du soir.
» J'essaie, mais en vain, de sommeiller ; sommeil et appétit, tout avait disparu.
» J'assignai à mes catéchistes la marche à suivre. Chacun emmènerait une mule en suivant des directions opposées à la mienne ; peut-être nos ennemis seraient-ils ainsi dépistés. Le domestique Yang, inconnu dans ce pays, resterait avec moi. De plus, comme le digne homme chez lequel j'allais chercher refuge s'appelait Yang aussi, mon domestique pouvait facilement passer pour un de ses parents.
» L'heure du départ arrivée, nous nous mîmes en route. Le chrétien qui nous conduisait marchait en tête, portant mon léger bagage composé de quelques vêtements de rechange et du brévaire. Je le suis, et mon domestique ferme la marche. La nuit était très sombre. Armé d'un bambou, je tâtonne et me maintiens sur le sentier, ce qui ne m'empêche pas une fois de prendre un ruisseau pour lui ; je n'en eus que jusqu'à mi-jambe. Nous avions à passer devant deux villages païens. Nous redoublâmes de précautions, ne marchant que sur la pointe des pieds, comme des voleurs de nuit. Mais les chiens faisaient bonne garde ; malgré tout, quelque pierre heurtée roulait en faisant du bruit, et les chiens d'aboyer. Nous passâmes heureusement. Nous arrivons à la petite montagne derrière laquelle se trouvait la maison solitaire. Mes souliers pleins d'eau me rendaient la marche difficile. Enfin, après quelques efforts, nous étions à peu près rendus. Je dis au chrétien :
» Tu sais que ton ami ne nous attend pas; va donc voir d'abord s'il est là ; dis lui ma position et demande-lui s'il a le courage de me recevoir. 11 partit. J'étais assis avec mon domestique sur le bord du sentier. Je laisse à penser quels étaient les sentiments qui traversaient mon âme dans ce moment d'angoisse. Un grand calme y régnait et dominait les impressions pénibles; je sentais un abandon complet entre les mains de Celui qui peut tout et ne veut en toutes choses que notre unique bien.
» La réponse ne se fit pas attendre.
» — Père, venez, on est enchanté de vous recevoir et de vous protéger.
» — Dieu soit béni!
» Le brave païen vint lui-même me recevoir. J'avance et j'entre non dans une maison, mais dans une grange. En effet, le milieu des deux côtés ou des deux bouts est ouvei-t à tous les vents A l'est, un treillage
CHINOIS ET MISSIONKAIRES
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en jonc forme une chambre, mais sans porte. A l'ouest, il n'y a de treillage que de trois côtés. Je me demandai où l'on pourrait me cacher, la chose me paraissait impossible. Toute la famille s'était levée, le feu fut allumé, une tasse de thé me fut offerte. Quatre personnes composaient cette famille. Le père et la mère d'une cinquantaine d'années, un jeune homme et une jeune fille de dix-huit à vingt ans. La réception finie, je fus invité à prendre mon repos. Or, au-dessus du fourneau où l'on cuit le riz, se trouvait un treillage de bambous formant plafond. Là se trouvait le lit de mon protecteur, il eut l'amabilité de me l'offrir. Le tout se composait d'une vieille couverture sous une moustiquaire juste de ma longueur et blanche autant qu'elle pouvait l'être au milieu de la fumée du foyer qui l'enveloppait trois fois par jour. Sa hauteur ne dépassait pas deux pieds. C'est dans cette espèce de tombeau aérien que je demeurai du 24 juillet au 7 août. Quand le feu était allumé, force était de descendre.
» J'appris que nos ennemis, furieux de me voir leur échapper, avaient mis ma tête à prix. Les uns disaient 300 piastres, les autres 100 ou 200 ; c'était bien tentant pour des païens ou des Judas chrétiens.
» La résidence d'Ho-li-ki avait rapidement été livrée au pillage.
» Un jour, mon bon païen en revenant du bourg rencontra un pen-ti qui me cherchait et me faisait demander partout.
» — Où demeures-tu donc, lui dit-il.
Dans les montagnes de Mang-fou.
» — Que fais-tu là ?
» — Je cultive des terres.
» — N'aurais-tu pas connaissance de l'endroit où se cache Hangchen-fou ?
» — Je suis païen, je ne connais pas les Européens.
» Un autre jour, le bonhomme était allé vendre du bois en ville. A la porte du midi, il se mit à causer avec les soldats qui le connaissaient. La conversation roula sur le pillage des chrétiens. L'un d'eux lui dit :
» — Sais-tu que cent piastres sont promises à celui qui livrera le Père?
» — Je l'ai ouï dire, répond le vieux, mais le difîicile c'est de le trouver.
« — Tâche donc d'avoir cette chance, tu feras une bonne journée ; ' tu n'auras plus besoin de venir vendre du bois pour vivre.
» A son retour, le brave homme me racontait le dialogue et il ajoutait dans sa simplicité :
» — J'ai cinquante-deux ans, et ma femme cinquante-sept ; ce n'est pas maintenant que nous commencerons à commettre pareilles abomi-
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nations. Non, Père, n'ayez pas peur, nous ne vous trahirons pas ; nous avons encore de la conscience.
y J'admirais les desseins de la Providence; je bénissais Dieu et le priais de faire descendre ses grâces sur cette famille.
1- Le 28 juillet, le mandarin effrayé des proportions que prenait la persécution, des vols, des pillages et des meurtres même qui se commettaient, lança un édit qui fit du bien. Plût à Dieu qu'il l'eût fait quand je le lui demandai.
K — Etrangers, indigènes, chrétiens et païens, disait-il, sont également soumis aux lois de l'empire et ont des droits égaux à leur protection. Malheur à qui osera les violer en commettant des vols, des pillages et en troublant la paix.
Le P. André, s j., missionnaire à Ning-ko-hien.
» Malgré les bonnes nouvelles, entre autres celle que des Pères et des délégués envoyés de Ngan-king allaient venir, je restais caché dans mon réduit.
» Ceux qui me protégeaient étaient d'ailleurs si bons, si pleins de complaisance, que je ne trouvais pas le temps de m'ennuyer. Je ne craignais qu'une chose, les visites intempestives de deux ou trois pa'iens amis de la famille.
» Un jour, l'un d'eux arriva inopinément. J'étais au milieu de la maison, assis à une petite table. Heureusement, j'eus assez de temps pour me cacher, cela grâce au vieux qui, l'ayant vu à travers le treillage, s'était précipité dehors pour l'arrétei un instant.
» Un autre jour, sui le soir, nous causions tranquillement, quand
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loiit à coup je vois venir un honune. Je m'esquive derrière lu maison et m'enfuis dans la montaj;ne. Mais il était trop tard.
" — Quel est cet homme qui vient de s'enfuir, dit le visiteur?
" — lu es mon ami, dit le vieux Yang, et un homme discret ; tu me promets de ne pas me trahir.
» — Eh bien quoi, dit l'autre, que veux-tu dire?
" — Je fais une bonne action, je sauve un homme, et cet homme c'est le père Hang. Tu n'en diras rien, n'est-ce pas ; je serais aussi perdu.
» — Non, non, n'aie pas peur. Puisque c'est lui, je serais content de le voir. Prie le donc de rentrer.
" Le père et le fds vinrent à moi et me dirent qu'il n'y avait rien à craindre. Le visiteur fut en effet des plus aimables. Je l'aurais pris pour un chrétien, tant il s'apitoyait sur mon sort.
i> Il tint en elTet sa promesse de garder le silence.
» Enfin, le 3 août, j'appris qu'une lettre annonçait au mandarin de Ning-ko-hien qu'un délégué de Xgan-king venait chercher le P. André et demandait au sous-préfet où était ce missionnaire. Celui-ci prit des informations, mais en vain ; la rencontre de mes mules à 40 li dans l'est avait fait croire que je me cachais par là ; j'en étais bien loin.
0 Le mandarin fît une tournée du côté de Mang-fou. Plusieurs chrétiens et païens furent interrogés, personne ne pouvait répondre.
^) Mon vieux Yang se trouvant au village informa alors la vierge Cheng que j'étais chez lui.
■>) Cette vierge n'eut rien de plus pressé que de rapporter cette heureuse nouvelle au chef de la famille chrétienne où elle était.
1) Le 0, dans la matinée, le délégué Fong arriva à Ning-ko-hien. Sa première demande fut de savoir où j'étais.
» — Nous l'ignorons, répondent les gens du tribunal, mais le lao-yé est à sa recherche.
» Ce même jour, vers onze heures du soir, trois personnes frappent à notre porte, le chien aboie, on se lève, nous nous croyons envahis. C'étaient trois chrétiens conduits par le chef de la famille où était réfugiée la vierge. Ils venaient me raconter l'embarras du mandarin qui me cherchait et rarriA'ée du délégué Fong.
» Tout d'abord, je voulus les éprouver, car ils s'étaient mal conduits. Ce ne fut qu'après bien des instances que je permis à l'un d'eux de grimper jusqu'à mon grabat. Enfin, je leur dis d'aller le lendemain trouver le délégué et de l'avertir de l'endroit où j'étais. Ces pauvres gens n'attendaient que ce mot de ma part; ils brûlaient du désir de me voir sortir pour que je dise un mot en leur faveur au mandarin et au délégué.
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» Le londeinain, mon doim-slique me lupporlait une lettre du P. Seckinger, confiée au délégué, et la carlu de celui-ci. Je ne pouvais plus douter de sa mission.
» 11 arriva dans la journée à Mang-lou. Bientôt des grelots se font entendre dans notre voisinage ; deux cavaliers montés sur des ânes apparaissent, c'étaient deux chefs de satellites ; derrière eux, une demi-douzaine de leurs subordonnés ; enfin, pour fermer la marche, une petite chaise portée par deux hommes. La vieille Yang, en voyant tout cet appareil, ne put s'empêcher de rire de tout son cœur.
» — Comme tout change, disait-elle. Le Père est venu ici de pleine nuit ; on l'a cherché longtemps pour le tuer et maintenant des satellites vont le porter en chaise ! c'est vraiment curieux I
» Les nouveaux venus m'abordent avec les saluts réglementaires et me présentent la carte du grand homme qui m'invitait à le rejoindre. Mes préparatifs ne furent pas longs. Le vieux Yang était aux anges.
» — Ah! Père, que j'ai bien fait de vous protéger! Que je suis heureux de vous avoir sauvé !
» — Tu vas venir me conduire au délégué, nest-ce pas ?
» — Oui, oui, et je porterai votre petit paquet. J'y tiens; si besoin est, je vous accompagnerai jusqu'en ville.
» — Si tu tiens à me conduire, je tiens aussi à t'avoir, car cette journée est pour toi un jour de triomphe. Je te présenterai au grand homme et le prierai de te récompenser, en attendant que je puisse le faire moi-même.
» Sur ce, je saluai la vieille Yang et sa chaumière qui m'avait abrité en ces jours d'alarmes, et montai en chaise. Le bonhomme prit mon chapeau de paille, dont il couvrit son chef, et le petit trousseau qu'il mit sur son épaule. Sur le midi, j'étais en face du délégué Fong que j'avais l'honneur de c.onnaître.
» — Hélas ! Père, vous avez bien souffert, me dit-il ! Mais qui donc vous a gardé en ces mauvais jours ?
» — Grand homme, c'est un honnête et pauvre païen.
» — Un païen !
» — Oui, un païen. Ne mérite-t-il pas une récompense?
» — Est-il ici ?
» — Il est dehors.
» — Qu'on le fasse venir.
» Il fait signe à son suivant qui déroule quelques piastres. Il en prend huit et, devant tout le monde, les fait remettre au vieux Yang.
» — Comment as-tu osé garder le Père?
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» — Grand homme, je savais que ce n'était ni l'empereur, ni le mandarin qui en voulaient au Père, mais quelques vauriens ; voilà pourquoi je n'ai pas craint de le cacher dans ma maison.
,) — Je te félicite, tu as fait une bonne action, tu as de la conscience, tu es un brave.
» Tous les curieux avaient vu les piastres glisser dans la main du bonhomme et entendu les compliments du mandarin ; aussi plus d'un aurait-il voulu être à sa place. »
Le P. André partit pour Ning-ko-hien en compagnie du délégué qui, pour lui faire honneur, ne voulut marcher qu'à sa suite. Le sous-préfet était encore absent, cherchant le missionnaire dans les montagnes de l'Est ; il n'arriva que le lendemain soir. Aussitôt après son retour, il vint saluer le Père. Celui-ci avait la fièvre depuis plusieurs jours.
— Vous avez bien souffert, lui dit-il, et vous souffrez encore ; pourquoi n'êtes-vous pas venu ici? j'aurais été si heureux de vous donner
asile !
Ces belles paroles ne trompaient point le Père qui gardait le silence. Le mandarin reprit :
— Vous savez que j'ai fait afficher une proclamation ; elle a fait beaucoup d'effet; depuis ce moment la paix est revenue, on ne tracasse plus les chrétiens.
Le Père répondit alors :
— Je connais ledit, oui, il n'était pas mal ; mais il est venu un peu tard. Si vous l'aviez donné quand j'eus l'honneur de vous le demander, tous les pillages n'auraient pas eu lieu et je n'aurais pas été forcé de fuir dans les montagnes pour sauver ma tête mise à prix. Mais je connais votre justice, j'espère que'vous ferez vos efforts pour réparer tant de maux.
— Soyez tranquille, tout ira pour le mieux.
Le grand homme se mit en frais pour traiter de son mieux son hôte ; hélas, la fièvre l'empêchait de paraître à table. Le pauvre Père partit en chaise pour Ning-ko-fou. Là, il reçut une visite empressée du préfet. Ensuite il s'embarqua pour Ou-hou, toujours conduit par le délégué auquel il ne savait comment témoigner sa reconnaissance, tant il s'ingéniait à rendre le voyage moins pénible. Le missionnaire était complètement abattu par la fièvre ; heureusement que, grâce à l'escorte officielle, on pouvait voyager aussi la nuit.
Depuis le 24 juillet, il n'avait pu faire un bon repas ; d'abord les tristesses de tant de désastres l'avaient accablé au point que toute nourriture
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lui était impossible. Le régime de la pauvre famille Yang était d'ailleurs peu fait pour lui rendre l'appétit. Enfin, depuis le 4 août, la fièvre ne le quittant plus, lorsque dix jours après il arriva à Chang-haï, son état d'épuisement était absolu. Le pauvre missionnaire était content de retrouver ses frères, mais il remerciait encore Dieu de l'avoir trouvé digne de souffrir quelque chose pour son nom.
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