L'N MOIS DANS LE GRENIER D UN TRIBUNAL
En qulUant Chœï-tong, le lendemain du massacre de Lou-tsen, le P. Biès alla à Hiu-tsen, ce charmant petit village assis au pied des collines qui bornent l'horizon de leur dentelle grise. Hui-tsen avait été le berceau des chrétientés de tout le pays ; les habitants étaient fervents et fidèles aux Pères; le lieu retiré pouvait inspirer l'idée d'un refuge , il n'est qu'à 10 li de Chœï-tong. Le Père, à son arrivée, trouve toutes les maisons fermées et abandonnées. Quelques hommes par-ci par-là, cachés dans les ])roussailles, montent la garde, tandis que femmes et enfants ont fui dans la montagne.
Vers le matin, les attaques redoutées n'ayant pas eu lieu, rien d'inquiétant ne paraissant menacer, les réfugiés rentrèrent au logis. Aussitôt, on se réunit à l'église et le Père s'établit au confessionnal. L'effroi glaçait les cœurs, l'image de la mort tournait tous les regards vers le ciel, on ne pensait qu'à recevoir encore une fois les sacrements. Vers neuf heures, quelques hommes accourent ; ils avaient entendu dire qu'un grand nombre d'hommes armés de fusils sont en route pour venir brûler l'église et la résidence.
« A cette nouvelle, dit le Père, tout le monde prend la fuite. Spectacle navrant ! On voit les femmes emportant les petits enfants dans leurs bras ; les plus grands courent derrière en pleurant et en poussant des cris, les hommes portent sur leur dos leur petit mobilier, tous se dispersent dans les montagnes et les villages voisins, chez des païens amis.
» 11 fait un soleil brûlant. Je grimpe sur une montagne jusqu'au milieu et m assieds en compagnie d'un orphelin pour contempler la scène qui
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doit avoir lieu. Mais ce n'était qu'une vaine et folle panique. Au bout de deux heures, nous redescendons pour prendre un peu de nourriture, quelques chrétiens reviennent et je les confesse. »
Que faire ? Ce hameau, connu et réputé pour sa nombreuse chrétienté, n'était pas un lieu de refuge; d'ailleurs, le P. Biès est missionnaire de Koang-té, à luO li de là ; il est inquiet pour les siens plus que pour luimême ; il part pendant la nuit. Il passe par Tsong-wang-tsen où il retrouve le P. Chen-eul. Le lendemain, il passe à Yué-w^an-kiai. Là aussi l'ègne la terreur. Les femmes ont toutes gagné les montagnes.
« Je reçois, dit le Père, une lettre du P. Chen-eul qui m'engage à revenir; les chrétiens épouvantés me disent que le général Fang est en route. Mais je juge qu'il vaut mieux poursuivre mon chemin ; je ne tiens pas à compromettre ces chrétiens en restant avec eux, je préfère encore mourir sous les yeux d'un mandarin que d'être égorgé par le premier vaurien venu. »
Toujours accompagné du pauvre orphelin délaissé de tous, le Père marche vers Koang-té. La route était encore libre. Il remarque cependant en entrant en ville qu'il est insulté plus qu'à l'ordinaire. « On s'étonne que le diable européen soit revenu. »
A la résidence, les visiteurs ont l'air de s'attrouper et montrent des visages peu sympathiques. Le chef d'un petit poste militaire vient saluer le missionnaire, il visite la maison d'un air poli, mais étrange. Quel est le fond de sa pensée ? Le soir, il est difficile de faire sortir les étrangers ; la nuit est agitée; autour de l'enclos on entend des cris sinistres et des menaces. Le lendemain, on remarque que, dans l'église, les yeux des saintes images ont été grattés.
Cependant, les relations avec les mandarins sont bonnes ; ils ne désirent nullement que les affaires se compliquent. Chez eux, leur protection est en principe accordée au Père et une proclamation est affichée à la porte. Mais la littérature officielle n'empêche point le peuple de se livrer à toutes les suppositions ; il ressasse les vieilles calomnies ; au Tien-tchoutang, on arrache les yeux, les cœurs, on coupe les queues, ce qui est aussi grave, car trois jours après la disparition de l'appendice, il faut mourir ; pauvres gens !
Le mandarin Lieou lit venir le catéchiste du missionnaire à son tribunal. Qu'avait-il à lui dire ? Il lui parla d'abord de la petite émeute de la veille, puis incidemment lui dit :
— Ne pourriez-vous m'éclairer sur tous ces mystères de queues coupées, d'yeux arrachés, d'hommes de papier ?
Ces grands hommes ont aussi quelque regain de crédulité au fond du cœur.
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Le catéchiste lui répondit en substance :
— Grand homme, vous n'ignorez pas que ces contes populaires ont été inventés à plaisir par la haine et la calomnie ; le petit peuple se laisse tromper ; les mandarins ont trop desprit pour 3' souscrire. Depuis le temps que pareils bruits circulent, ils en auraient eu cent fois des preuves palpables, si ils reposaient sur le moindre fondement.
— C'est vrai, c'est vrai, dit le grand homme ; nous savons tout ce qui se passe dans l'Empire.
Sur ces entrefaites, arriva de Kien-pin un courrier. Il raconta au P. Biès qu'il avait vu Ilo-tchou avec ses compagnons dans une auberge de la ville. 11 entendit entre Ho-tchou et Yu-ma-tse ce singulier dialogue :
— C'est toi, disait le premier, qui as tué le P. Hoang.
— Non, répondait l'autre, c'est toi ; et, d'ailleurs, si c'est nous, il y en a encore d'autres.
Pendant dix jours, le P. Biès ne quitta pas la résidence ; on était continuellement sur le qui-vive. Le bruit se répandait que les Honanais de Kien-pin allaient venir en armes. Les braves mandarins tremblaient. Ils envoyèrent demander au Père de quitter sa maison pour prévenir des malheurs, et lui oftrirent un refuge au tribunal.
Après quelques pourparlers, le Père dut accéder à ce désir, et « le 27 juin, dit-il, le mandarin Wen m'envoya un secrétaire qui me conduisit à son grenier, où je m'installai avec mon catéchiste. J'avais à côté de moi les domestiques du tribunal ».
Les constructions chinoises ne ressemblent nullement aux maisons européennes. Généralement, les maisons à étage n'y possèdent que des manières de combles, sous le toit de tuiles, qui servent de débarras et de lieu de repos pour la domesticité. La façade du midi est souvent ouverte comme une véranda; parfois, une cloison de planches mobiles permet d'obvier au vent glacial d'hiver et d'aérer, pendant les grandes chaleurs, qui sont atroces, dans ces greniers. Telle fut la singulière hospitalité des grands hommes, d'ailleurs fort pacifiques.
De cet étrange observatoire, qui donne sur les toits des maisons voisines, le P. Biès, pendant un long et triste mois, pourra contempler par la pensée les scènes de désolation que lui racontent des messages venant de partout.
Les lettres qu'il reçoit, les suppliques des chrétiens qui échouent systématiquement au tribunal et passent sous ses yeux, les confidences et les larmes de ses enfants lui brisent le cœur. Il est là, les mains liées, et ressemble au saint homme Job qui, coup sur coup, apprend la consommation de son immense malheur. Il n'aura pas de repos qu'il ne sache que
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trente-quatre résidences ou églises ont été détruites par le fer ou par le feu ; que cent et cent familles ont été chassées, pillées, ruinées ; que cent et cent autres ont apostasie ; que plusieurs ont été tués ou blessés. L'orage gronde, et le lendemain et toujours, cest la tempête.
« Le 30 au soir, dit le Père, M. Wen, ce mandarin chez lequel je suis réfugié, est monté chez moi ; je lui avais demandé une entrevue.
ï — On pille nos chrétiens, lui dis-je , les notables et les gardeschampêtres veulent les faire apostasier ; ce sont eux qui font tout le mal ; que ne les punissez-vous ?
» — Père, me dit-il, avant tout, il faut veiller à la sécurité de la ville: plus tard, on s'occupera des petites affaires de la campagne. »
Extrait du journal du Père. — 31 juillet.
<( Cette nuit, j'ai entendu sous moi les gens du tribunal causer entre eux ; ils paraissaient troublés ;
» — Si c'est comme cela, disaient-ils, nous ne pouvons plus protéger la maison du Père ; maintenant, l'affaire est grave ; il faut avertir tout de suite le mandarin.
» Il me semblait qu'on parlait de Nan-kin et des navires de guerre européens. »
En Chine, autant et plus qu'en aucun pays du monde, les fausses nouvelles ont un grand succès ; la renommée vole rapide, et, de bouche en bouche, tout devient matière à sensation.
« /'•■■ août. Ce matin, devant le tribunal, on criait davantage : « diable étranger, diable d'occident ».
» 3 août. Scène de mœurs et de police correctionnelle au ya-men. C'est une femme qui est venue réclamer justice ; elle veut se tuer. Le mandarin crie, la femme crie plus fort, tout le monde crie. On parvient à la mettre dehors. J'ai appris qu'on lui avait volé des piastres.
î) ô août. J'ai reçu une lettre du P. Seckinger. Il me dit que le tao-tai de Ou-hou est chargé par le fou-tai d'aller tout arranger et qu'il partira après-demain. Il me prie de rester ici, de ne pas m'exposer et d'envoyex des courriers de tous côtés pour voir ce que font les délégués, ce que devient le général Fang, d'engager enfin les chrétiens à rédiger des suppliques pour les présenter au tao-tai ou aux délégués.
» 8 août. Ce matin, le délégué Wan est venu me voir et je lui ai dit :
» — Vous devez savoir une bonne fois que ce sont les notables et les gardes-champêtres qui sont à la tête de la persécution. Pourquoi ne les arrête-t-on pas?
» — Père, c'est diflicile.
» — A-t-on arrêté Ho-tchou et Yu-ma-tse?
» — Non, on n'osera pas,
» — Mais combien avez- vous de soldats?
» — On en a envoyé six cents.
)) — Comment, avec six cents hommes vous ne pouvez pas en arrêter deux ?
» — Deux ! vous ne savez donc pas qu'ils sont plus de dix mille ?
;, — Dix mille, oh ! c'est beaucoup. Tenez, si on avait arrêté quelques meneurs, tous ces troubles n'auraient pas eu lieu.
>) M. Wan se retira.
» On disait au tribunal que Ho-tchou avait avec lui un millier d'hommes ; ce n'était déjà plus dix mille ; c'est encore très exagéré.
» 9 août. J'ai vu ce matin un chrétien de Kien-ping qui a su par son frère que letao-tai a mandé Ho-tchou et lui a dit :
M — Pourquoi as-tu tué le P. Hoang?
» — Ce n'est pas moi qui l'ai tué, cest le peuple.
» — Si ce n'est pas toi, que faisais-tu à Lou-tsen ? i:
» — J'y suis allé pour inscrire.
» — Inscrire quoi?
» — Inscrire les noms de ceux qui veulent entrer dans notre religion du saint homme (Confucius).
» — Je sais que le P. Hoang était ton ennemi ; mais pourquoi tuer ce Yang qui n'était qu'un serviteur du Père? Et tu les as brûlés, dispersé leurs cendres, Va-t-en. Je t'emmènerai avec moi.
» Ho-tchou est parti et est sorti de la ville avec ses gens, environ trois cents hommes.
» Sa femme avait dit :
» — Aujourd'hui, le mandarin Wen doit passer par ici conduisant le P. Biès à Ou-hou ; ils sont allés se poster sur la route pour le tuer.
)) Ho-tchou, au milieu de sa troupe, montait la mule du P. Hoang.
» Le tao-tai aurait interrogé le général Fang; mais celui-ci n'aurait rien répondu. Il interrogea également les petites filles de l'école de Loutsen ; celles-ci auraient rétracté toutes les calomnies avouées au sous-préfet. Ho-tchou les avait menacées de mort si elles refusaient de répéter à celui-ci la vilaine leçon qu'on leur avait apprise.
/2 août. Les mandarins étaient allés à Kien-ping, au-devant du taotai ; celui-ci ne viendra pas ici.
» Le mandarin Teng a dit à mon catéchiste que, présentement, nos affaires ne se peuvent traiter. Il le pria de ne plus sortir et de ne plus laisser les chrétiens venir à la maison de peur d'accident. M. Wen est venu : il fait prier le Père de ne pas se fâcher.
» Ces messieurs voient que, par nos chrétiens, nous sommes au courant de tout ; ils ont peur de cela et veulent nous isoler. Peut-être est-ce une manœuvre des notables qui veulent agir plus en libertés
» i3 août. J'ai demandé une entrevue à M. Wen. Il est venu et m'a appris que le tao-tai avait repris la route de Ou-hou ; qu'il se disait malade.
» — Voyez, Père, pour arranger tout cela, nous aurons bien du mal.
» — Mais, comment? quand vous occuperoz-vous de nos affaires locales ?
» — Nous les traiterons après les autres.
)) — Faites donc venir vos notables ; après avoir encouragé les bons, arrêtez les mauvais ; vous aurez immédiatement la paix.
» — Maintenant, on ne peut pas y toucher, le peuple se révolterait.
« — Le peuple ? Mais le peuple n'a pas persécuté ; il nous est plutôt favorable.
» — Vous et moi, me dit-il, nous sommes des étrangers; vous de l'Occident, moi du Kiang-si, à 2,000 li d'ici ; nous ne connaissons pas ce peuple. Je n'ai jamais vu pareille chose ; ce sont des tchang-mao (rebelles féroces).
» — Vous feriez mieux d'y aller rapidement, car s'il vient ensuite des délégués européens au cœur droiL mais sévère, ils se fâcheront. Ils ne sont pas si accommodants que les missionnaires ; vous serez dans un cruel embarras.
» — Je sais, dit-il, que les Pères sont bons ; tout le monde le dit, je m'en suis informé.
•n 17 août. Il paraît que c'est aujourd'hui l'anniversaire de mon hôte, M. Wen. Les autres mandarins sont venus le saluer, ainsi que les gens du tribunal. Ce soir, on boit le vin et, en buvant, on crie beaucoup.
» i9 août. Aujourd'hui, à cause du 1<"' jour de la 7" lune, mon man-
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/2 août. Les mandarins étaient allés à Kien-ping, au-devant du taotai ;^ celui-ci ne viendra pas ici.
» Le mandarin Teng a dit à mon catéchiste que, présentement, nos affaires ne se peuvent traiter. Il le pria de ne plus sortir et de ne plus laisser les chrétiens venir à la maison de peur d'accident. M. Wen est venu : il fait prier le Père de ne pas se fâcher.
» Ces messieurs voient que, par nos chrétiens, nous sommes au courant de tout ; ils ont peur de cela et veulent nous isoler. Peut-être est-ce une manœuvre des notables qui veulent agir plus en libertés
» 13 août. J'ai demandé une entrevue à M. Wen. Il est venu et m'a appris que le tao-tai avait repris la route de Ou-hou ; qu'il se disait malade.
» — Voyez, Père, pour arranger tout cela, nous aurons bien du mal.
)) — Mais, comment? quand vous occuperez- vous de nos affaires locales ?
» — Nous les traiterons après les autres.
» — Faites donc venir vos notables ; après avoir encouragé les bons, arrêtez les mauvais ; vous aurez immédiatement la paix.
» — Maintenant, on ne peut pas y toucher, le peuple se révolterait.
» — Le peuple ? Mais le peuple n'a pas persécuté ; il nous est plutôt favorable.
» — Vous et moi, me dit-il, nous sommes des étrangers; vous de l'Occident, moi du Kiang-si, à 2,000 li d'ici ; nous ne connaissons pas ce peuple. Je n'ai jamais vu pareille chose ; ce sont des tchang-mao (rebelles féroces).
» — Vous feriez mieux d'y aller rapidement; car s'il vient ensuite des délégués européens au cœur droiL mais sévère, ils se fâcheront. Ils ne sont pas si accommodants que les missionnaires ; vous serez dans un cruel embarras.
» — Je sais, dit-il, que les Pères sont bons ; tout le monde le dit, je m'en suis informé.
•n 17 août. Il paraît que c'est aujourd'hui l'anniversaire de mon hôte, M. Wen. Les autres mandarins sont venus le saluer, ainsi que les gens du tribunal. Ce soir, on boit le vin et, en buvant, on crie beaucoup.
» 19 août. Aujourd'hui, à cause du l""" jour de la 7" lune, mon man-