A XAN-KIN. — PREMIÈRE PARTIE DU PROCÈS
Dès la nouvelle des attentats de Lou-tsen, le R. P. Foucault, supérieur de la mission, remit au P. Seckinger pleins de pouvoirs pour traiter avec les tribunaux de Ngan-king (1). C'est là, en effet, que devait naturellement se développer le procès sous la direction du fou-tai (gouverneur) du Ngan-hœï.
Le Père partit aussitôt en compagnie du P. Ly. Dès le 23 juillet, les Pères avaient une entrevue avec le mandarin Ghen, président du tribunal des affaires étrangères.
Pour mettre la question dans tout son jour, le P. Seckinger ne négligea pas de s'étendre sur tous les désordres de détail qui semblaient être un acheminement au crime final, grâce à l'inertie des autorités locales qui avaient négligé tous les moyens de répression.
Le président, qui ne pouvait en rien ignorer, d'ailleurs, semblait attentif ; il promit avec chaleur de s'occuper du meurtre de Lou-tsen et de punir les coupables.
Le 24, il y eut visite du mandarin à la résidence. Le père montra des anges de papier semblables à ceux que Ho-tchou avait trouvés dans la caisse de l'école, et fit comprendre au président que ces images, purement décoratives, ne pouvaient en aucune façon s'assimiler aux lutins de papier dont le rôle à Nan-kin avait été si dramatique.
On convint que des délégués seraient expédiés immédiatement, l'un à Kien-ping pour informer, un second à la recherche des Pères qu'on savait
(1) Ngan-king est le chef-lieu de la province du Ngan-hœï, dont fait partie le Ning-ko. Nan-kin est la capitale du Ngan-hœï et du Kiang-sou. A Nan-kin réside le vice-roi. A Ngan-kin, gouverne le fou-tai.
CHINOIS ET MISSIONNAlnES 33
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encore dans le pays révolutionné et pour lesquels on avait droit de tout craindre ; un troisième devait, avec escorte, accompagner le P. Seckinger sur le théâtre de la persécution. Le tao-tai (1) de Ou-hou devait également se rendre à Kien-ping.
A Chang-haï, le R. P. Foucault, de son côté, informait M. Godeaux, consul de France,- et le priait d'en écrire au vice-roi de Nan-kin.
L'extrême gravité des événements demandait en effet le maximum de promptitude, et, dans les limites de la prudence, le minimum de ménagements suffisait. Le tao-tai de Chang-hai, se trouvant par hasard à Nankin, le consul lui écrivit.
Sur ces entrefaites, arrivait à Chang-hai, M. Brenier de Montmorant, nouveau ministre de France à Pékin. Le R. P. Foucault s'empressa de lui rendre visite et de lui demander sa protection.
Deux jours après (4 août), le P. Basuiau écrivait au R. P. supérieur : « M. le ministre part demain pour Nan-kin, mais non par un simple steamer. Hier matin, j'étais chez lui. En me voyant entrer, il me dit : « Votre affaire m'a empêché de dormir cette nuit ». Alors il me demanda les noms de l'endroit où avait eu lieu le massacre, le nom du mandarin et de l'assassin ; puis, après avoir remis sa pièce à son secrétaire, il se mit à causer très familièrement avec moi d'affaires de famille.
» Le motif pour lequel il s'est décidé à se rendre à Nan-kin sur le Talisman (2) a pour but de produire plus d'effet. « Peut-être, m'a-t-il dit, cnverrai-je le Talisman jusqu'à Ou-hou, afin que les Chinois s'aperçoivent qu'on s'occupe de la question ».
D'autre part, à Kien-ping, les ennemis ne s'endormaient pas. Ils avaient aussitôt rédigé des mémoires. Il faut supposer qu'ils reçurent bon accueil, car, plus de quinze jours après les événements, le vice-roi se conduit comme s'il eût tout ignoré. Il attend sans doute le Talisman.
C'est encore l'infatigable P. Seckinger qui va nous dire ce qu'il faut penser de la visite du ministre de France.
11 était donc revenu à Ou-hou avec les délégués. Mais en approchant du champ de bataille, ces excellents lettrés prirent peur. Personne ne voulut assumer la responsabilité de conduire l'intrépide missionnaire au Ning-ko, où les persécuteurs ont juré de le tuer s'il y venait. Le Père en profita pour courir à Nan-kin afin de mettre, d'une façon ou de l'autre, sa terrible droiture au service de la bonne cause.
Il écrivait ensuite (17 août) au R. P. supérieur :
a Votre lettre du 14 me témoigne le désir de savoir ce que je pense de
(1) Mandarin supérieur aux préfets.
(2) Navire de guerre.
Icntrevue des deux grands hommes (1). 11 y en a eu trois. Lun, sur le Talisman ; les deux autres au palais. Le tchang, envoyé du tao-tai (de Ou-hou), qui a assisté à chacune d'elles, m'a dit qu'on avait parlé d'affaires, mais peu. X***, qui a tout entendu ce qui s'est dit à l'entrevue du Talisman, me raconte la même chose. M. le ministre a surtout recommandé les PP. Biès et André. Le vice-roi a promis de donner des ordres pour qu'on les cherche et qu'on les ramène. Au lieu de ce dernier mot, qui peut cacher une arrière-pensée, celle de nous mettre à la porte du Ning-ko, j'aurais préféré entendre le grand homme dire qu'il allait les protéger efficacement là où ils se trouvent. En outre, le vice-roi a soutenu effrontément que, dans le Ning-ko, il ne s'agissait nullement de nous, ni d'attaques contre la religion ; que c'était tout simplement une querelle entre pen-ti et ke-min (aborigènes et immigrants) ; M. le ministre n'a pas répliqué.
» Dans mes entretiens, assez courts du reste, soit avec M. le ministre, soit avec ces Messieurs, j'ai remarqué qu'ils avaient une idée fort vague de nos affaires. Chose même qui m'a peiné, c'est que M. Lagréné (secrétaire d'ambassade) parlant de la persécution du Se-tchuen et de ce Monsieur des missions étrangères qui est venu demander secours, a crié à l'exagération, etc. Pour éclairer ces Messieurs et surtout M. le ministre, j'ai, sur l'avis de nos Pères, adressé mon rapport à Son Excellence. Pour prévenir l'accusation d'exagération j'ai mis : « Sur mon honneur sacerdotal... »
» De plus comme j'ai remarqué la même ignorance des faits chez le mandarin Tchang (préposé aux affaires européennes à Ngan-king), et ainsi, concluant que le vice-roi était dans le même état, craignant même que ce dernier ne fut prévenu contre nous par les visites antécédentes du général Fang et les mémoires de Ho-tchou, j'ai remis à M. Tchang un long mémoire chinois avec tous les détails et explications nécessaires. Je l'ai prié d'en donner connaissance au vice-roi. Il n'a dit ni oui, ni non. Enfin, connaissant combien sont insouciants quelquefois les interprètes de légation, en compagnie de mon rapport européen, j'ai remis à M. le ministre un autre rapport chinois qui était la traduction libre du premier pour qu'ils puissent le passer à leur secrétaire chinois, au vice-roi et même au Tsong-liyamen (2). Le secrétaire chinois Tcheng, au consulat, a aussi par écrit tous les détails ».
Le P. Seckinger ne pouvait se montrer plus actif, plus adroit, plus dévoué. Mais il était déjà trop tard. Les entrevues avaient eu lieu. Si le
(1) Le vice-roi et le ministre de France. - (2) Grand tribunal des afifaires étrangères à Pékin.
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Père avait su que toute l'action se porterait à Nan-kin, il n'eut point fait le voyage de Ngan-king qui, dès lors, n'avait plus qu'à garder la réserve, et tout eut été préparé pour l'arrivée du ministre, qui, mieux informé, eut sans doute causé un peu plus d'affaires.
« Quel résultat, poursuit-il, j'espère de cette entrevue? Connaissant M. Brenier (1), je réponds qu'à mon avis, ce résultat est meilleur que je n'osais l'espérer, et cependant moindre qu'il aurait pu être. Je dis meilleur. En effet, M. Brenier ne s'est pas fâché, il n'a pas rejeté nos demandes, il a même écrit et parlé pour nous. Je dis moindre : En effet, soit par raison d'âge, soit par manière d'agir, je ne sache pas qu'il ait plaidé beaucoup la cause de nos Pères chinois, ni celle de nos chrétiens. Il n'a pas réfuté les mensonges du vice-roi. Il s'est conduit, comme on dirait, en vieux bonhomme, parlant de la pluie et du beau temps, et seulement par entrefilet de nos affaires pourtant si sérieuses.
» Sans le fâcheux malentendu Ravary (2), M. le ministre aurait passé deux heures chez nous avant le dîner officiel ; nous aurions pu alors
(1) Le jugement du P. Seckinger peut paraître sévère; c'est qu'il avait connu M. de Rochechouart, son prédécesseur, dont Fénergie avait tant relevé notre prestige. Les défaites de 1870-1871 imposaient sans doute à M. Brenier une ligne de conduite plus modérée. Nous voyons aujourd'hui, grâce à Dieu et grâce aux hommes, qu'ici notre chère France sait parler encore (1895).
(2) Les murailles de Nan-kin s'étendent presque jusqu'au bord du fleuve Bleu où mouillent les grands navires; mais la ville habitée en est à deux heures, le reste est de la pleine campagne. Les murs de cette vieille capitale ont 30 kilomètres de développement.
Lorsque le Talisman arriva, un secrétaire chinois du consulat vint à la résidence et le P. Ravary comprit qu'il lui annonçait la visite de M. le ministre pour la matinée. C'était tout à fait inexact; premier malentendu. Dans la matinée, le Père avait envoyé des provisions et le Chinois chrétien, chargé du message, avait reçu une lettre très pressée de ces Messieurs pour la rapporter au Père. Or, sur ce, arrive un oi-age avec pluie battante. « J'avais hâte d'accourir, dit ensuite le brave homme, mais impossible par un pareil temps ». Cette lettre n'arriva qu'à quatre heures du soir au lieu de midi. Or, c'était une demande d'entrevue immédiate au supérieur général de l'Ouest (erreur de titre, sans importance, le P. Ravary n'étant qu'un simple missionnaire). li était donc trop tard. Toutefois, l'illusion de M. le ministre sur la qualité du P. Ravary concourut à le vexer; il crut que « le supérieur général de la mission, pour lequel il venait à Nan-kin et auquel il tenait à donner de vive voix les bonnes nouvelles de son entrevue, refusait opiniâtrement de venir le voir à bord ». Or, ce même après-midi, i! devait aller dîner chez le vice-roi à trois heures, la lettre n'était arrivée qu'à quatre heures. Il donna ordre à son escorte de ne pas faire relai à la résidence. Il faut dire que la pluie gênait peu ces Messieurs, qui venaient en chaloupe à vapeui jusqu'au Han-si-men, h cent pas de la résidence. Mais voici le dénouement. En accostant, quelques officiers et le secrétaire vinrent « déclarer au supérieur de la mission la cause qui empêchait son Excellence d'entrer ». Le P. Ravary ne se doutait de rien. A cette nouvelle, il prend son parapluie et s'élance vers le débarcadère. L'escorte était eu branle. M. le ministre fermait la marche.
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lui parler au long et au large de nos affaires, il aurait eu son rapport tout fait et aurait pu le présenter tout chaud au vice-roi. Quoi qu'il en soit, je suis content de vous avoir appuyés.
M II faut que M. le ministre parle d'une manière ferme et accentuée, sans cela, on rira de ses lettres aussi bien que de sa personne. Les Chinois, voire même ceux du tribunal, après l'avoir vu et entendu, tous s'amusaient
et disaient : « Lao leao (1) etc. ». Ces mots résument l'effet produit par
l'entrevue. Non, il n'jr a pas là l'ombre même de M. de Rochechouart. Mais le bon Dieu est tout puissant ».
Dans la prévision des insuccès, le P. Seckinger demandait au R. P. supérieur s'il ne serait pas opportun de tenter, en sa compagnie, une visite au vice-roi. Dix jours s'étaient déjà écoulés depuis l'entrevue quand il écrivait ainsi. Il ressemblait aux soldats de la vieille garde qu'on tient l'arme au pied quand le canon gronde. Mais, il avait une foi inébranlable dans son drapeau ; homme de la dernière cartouche, il eût été le martyr de la consigne. Les soldats de Jésus-Christ ne sont jamais vaincus.
Le lendemain, amenant avec lui Ho-tchou et trois de ses principaux complices, le sous-préfet de Kien-ping arrivait à Nan-kin. Ce voyage était-il dû à sa propre initiative ? était-ce pour obéir à un ordre ? peu importe. Les mémoires présentés et les démarches habilement faites et soutenues ne furent pas d'abord couronnées de succès. Le 16 août, on lisait à la porte du palais du vice-roi un décret ainsi conçu :
« Moi, Chen, vice-roi des deux Kiang, je porte mon jugement sur le mémoire que toi, Ho-tchou, émigré dans la sous-préfecture de Kien-ping, m'as présenté.
» Si les chrétiens de cette contrée se sont rendus coupables, tu aurais dû les accuser devant les mandarins locaux et laisser à ceux-ci le soin de traiter ces affaires. De quel droit t'es-tu mis à la tête d'une bande d'individus pour brûler une église, tuer deux hommes et brûler leurs cadavres? De plus, comme si ces crimes ne te suffisaient pas, tu es sorti de ton
« Je lui serre la main, dit le Père, mais ce bon Monsieur est froid. Je dis quelques mots, je parle du passé, de Zi-ka-wei, etc. Bientôt sa figui-e se déride, il comprend qu'il y a eu malentendu et me promet de venir à la maison à la sortie du tribunal. Il était déjà trois heures et demie. Enfin, à six heures, le ministre arrive. On s'explique et tous les nuages sont dissipés ».
(1) « C'est un vieux... « Inutile de rappoi'ter les autres expressions. Il est important de savoir combien les Chinois, si peu énergiques dans leur administration, mais si rusés diplomates pour suppléer à leur lâcheté, jugent sévèrement leurs adversaires. Du premier coup d'œil, ils ont vu le défaut de la cuirasse. Malheur à une nation dont ils jugent ainsi l'ambassadeur; car en Chine l'eslime est l'humble suivante de la crainte.
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pays avec ta bande et tu as brûlé les églises des sous-préfectures de Sinen-tchen et de Ning-ko. Tu as agi ainsi avec une témérité audacieuse et au mépris de toutes les lois.
» J'ordonne en conséquence que Ilo-tchou soit mis sous la garde du kiang-nin-fou et que le grand juge et le tao-tai saisissent immédiatement les autres accusateurs Ho-ta-tié, Yu-in-long et Hou-yun-tin.
» Qu'ils recherchent la vérité et qu'ils me rendent ensuite leur jugement, afin que la sentence qu'ils porteront soit exécutée.
» Je remets à ces juges les mémoires que Ho-tchou, etc., m'ont présentés. Ces mémoires me seront ensuite rendus ».
D'après ce jugement qui ne pouvait avoir été porté à la légère, il semblerait que le vice-roi, qui avait eu amplement le temps de s'informer, car c'était le 16 août, sût à quoi s'en tenir sur l'infâme personnage qu'il accueille si mal. Répondre à cet imposteur par un mandat d'arrêt motivé était de bon augure. Mais le jugement qui allait commencer allait être présidé par le fan-tai, (grand trésorier) ; on avait droit de tout craindre. Nous reparlerons de ce dignitaire célèbre par sa haine conti-e les Européens et le Tien-tchou-tang.
Le mémoire de Ho-tchou, pour ne pas parler des deux autres, qui sans doute n'étaient que des variantes, contenait dix articles également calomnieux et extravagants. Plusieurs sont si révoltants de cynisme que nous ne les rapporterons pas. Il suffit de dire, en général, que le bon prêtre chinois était accusé de vols, de meurtres, de débauche et d'autres choses moins infâmes, mais très contraires aux coutumes chinoises. Dès que les Pères purent se procurer copie de la pièce, une réfutation en règle en fut composée par les soins du P. Ly et immédiatement envoyée aux principaux mandarins.
Après l'arrestation de Ho-tchou, le sous-préfet de Kien-ping reprit la route de son tribunal.
Comme autorité locale responsable de tout ce qui s'était passé et ayant montré l'attitude la plus partiale dans toutes ces affaires si graves, on ne saurait trop s"étonner de la liberté qu'on lui laisse. Il était le premier coupable par son inertie impardonnable, quand les victimes menacées lui avaient maintes fois demandé protection, et quand les bourreau^^gissaient au grand soleil.
Quelques jours après, Ho-tchou entrait en jugement. Je n'ai qu'à transcrire la narration du P. Debrin. Cette pièce envoyée de Nan-kin, le 23 août, était adressée au R. P. supérieur.
« Le jugement a commencé lundi soir; jugement des plus solennels et à huis clos.
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» Siégeaient comme juges le fan-tai, les deux tao-tai et un autre mandarin, le préfet de Nan-kin assistait. A la porte, pour la garder, étaieiat les deux sous-préfets de la ville, c'est derrière l'un d'eux que l'ancien petit marchand de gâteaux X*** (1) a pu se faufiler.
» Voici ce quil a vu et entendu, sous toutes réserves, car aucun autre n'a pu pénétrer même dans la cour du tribunal. Impossible donc de contrôler. On fait entrer les accusés.
» Ho-tchou, le front haut, un globule de cristal sur son chapeau, se présente lésolument et se tient debout devant les juges.
» Le fan-tai. — Es-tu Ho-tchou?
» — Je suis Ho-tchou.
» — Ah! c'est toi, le fameux Ho-tchou !
» Comme celui-ci resta debout, le fan-tai lui dit :
» — ■ Mets-toi à genoux. — Il s'exécute.
» — Ton globule, comment l'as-tu gagné?
» — Je l'ai acheté.
» — • Oh ! il vaut cher ce globule !
» Cependant, le juge fait signe à un satellite- de déposer une théière auprès du prévenu.
» Le fan-tai. — Ho-tchou, allons; dis-nous la vérité. Si tu as la Ijouche trop sèche, tu peux prendre du thé. Raconte-nous tout à ton aise l'origine de ta haine contre le Tien-tchou-tang.
» Ho-tchou. — Dans le principe, je croyais que le Tien-tchou-tan^était une bonne chose ; aussi ai-je été d'abord dans les meilleurs termes avec les chrétiens. Mais, cette année, j'ai vu qu'ils cherchaient tous les moyens de nuire au peuple et qu'ils ont fait du mal à beaucoup dhonnètes gens. Le Tien-tchou-tang a commis cette année des crimes fort étran"-es.
» Le fan-tai. — Mais, as-tu vu de tes propres veux?
» — Je n'ai pas moi-même vu ; ce sont des voisins qui ont vu.
» — Ce que tu dis là est-il bien vrai?
)) — Très vrai. Si je dis la moindre fausseté, que le grand honiTr.:; me traite comme bon lui semblera.
)) — Eh bien soit! Dis-nous donc franchement la source de tes haincn; contre le Tien-tchou-tang.
>> — Voici les faits. Une veuve, pour ne pas rester sans postérité avait adopté pour fils un enfant du second frère de son propre mari. Cet enfant était à l'école du Tien-tchou-tang. De plus, une femme au servico d'une famille païenne avait son mari au service du Tien-tchou-tan»-. Oi-
(I) 11 semble qu'il eût été plus simple de fermer les portes, mais ce n'est probablement pas réglementaire.
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il est arrivé que cet enfant et ce domestique ont disparu sans qu'aucun indice puisse mettre sur leurs traces.
» La mère va donc au Tien-tcliou-tang réclamer son fils adoptif. « Il n'est pas ici >>. Voilà tout ce qu'on lui répond.
» Alors, de s'adresser au dehors et de faire avertir de tous côtés. Pas de traces ! Cette veuve vient donc m'avertir (1). Je parais surpris. Elle me dit qu'elle croit que le Tien-tchou-tang aura empoisonné l'enfant.
» — Tu n'as pas vu toi-même, lui dis-je !
» Elle me répond : « Un tel a vu deux cadavres d'hommes ; on ne sait quels sont ces hommes. »
» Ici, le fan-tai interrompant :
» — Si on les a vus, ces cadavres, pourquoi ne pas les apporter ?
» Ho-tchou. — Le peuple craignait un grand malheur et n'osait faire cette démarche.
» — Mais cet homme qui a vu, oii est-il, lui?
» — Tout le monde s'est dispersé et a fui dans toutes les directions ; j'ignore ce qu'est devenu ce témoin.
» Le fan-tai sourit avec tous les assesseurs et dit : « Et après^ qu'est-il arrivé? »
» Ho-tchou, imperturbable, reprend le fil de son histoire :
» — Entendant parler de ce bruit par trop fondé, je suis allé moimême, au nom de la veuve, prendre des informations au Tien-tchou-tang.
» Nous ignorons ces faits, m'a-t-il répondu. Impossible de s'adresser ailleurs, je suis donc revenu chez moi.
» Quant à la femme du domestique du Tien-tchou-tang, elle est allée réclamer son mari. Les gens lui ont répondu : « Nous ignorons ce qu'il est devenu ». La malheureuse alors de se lamenter et de pleurer. Un voisin lui demande la cause de sa douleur. Cette femme lui dit toute la vérité. Et le voisin de dire : « C'est comme pour l'enfant ».
» Là-dessus, tout deux viennent recourir à moi. Les circonstances m'ont paru si fâcheuses, que je suis allé au Tien-tchou-tang. Mais là, réponses ambiguës et obscures. « Ces deux têtes, ai-je dit alors, on vous les redemandera ». — « A votre aise », m'a-t-il dit.
» Accompagné de huit hommes, je retourne au Tien-tchou-tang pour y parler raison. On n'a pas voulu nous répondre. Trois jours plus tard, j'y retournais ; mais là, plusieurs centaines d'individus m'attendaient et voulaient me tuer. Je me suis sauvé à toutes jambes.
» Mais, des chrétiens, ils étaient plus de mille, m'ont poursuivi
(1) Ho-tchou était iong-che, c'est-à-dire notable administrateur de village. Son influence était grande, son crime n'en était que plus grave.
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» — Tu n'as pas vu toi-même, lui dis-je I
" Elle me répond : « lu tel a vu deux cadavres d"ln)mmes ; on ne sait quels sont ces hommes. »
» Ici. le fan-tai interrompant :
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" Ho-lclion. — Le peuple craii;-nait un i;rand malheur et n'osait l'aire celte démarolie.
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)i — Tout le monde s'est dispersé et a fui dans toutes les directions ; j'ignore ce qu'est devenu ce témoin.
» Le fan-tai sourit avec tous les assesseurs et dit : « Et après, qu"est-il arrivé ? »
» Ho-tchou, imperturbable, reprend le fil de son histoire :
» — Entendant parler de ce bruit par trop fondé, je suis allé moimême, au nom de la veuve, prendre des informations au Tien-tchou-tang.
» Nous ignorons ces faits, m'a-t-il répondu. Impossible de s'adresser ailleurs, je suis donc revenu chez moi.
» Quant à la femme du domestique du Tien-tchou-tang, elle est allée réclamer son mari. Les gens lui ont répondu : « Nous ignorons ce qu'il est devenu ». La malheureuse alors de se lamenter et de pleurer. Un voisin lui demande la cause de sa douleur. Cette femme lui dit toute la vérité. Et le voisin de dire : « C'est comme pour l'enfant ».
» Là-dessus, tout deux viennent recourir à moi. Les circonstances m'ont paru si fâcheuses, que je suis allé au Tien-tcliou-tang. ]\lais là, réponses ambiguës et obscures. « Ces deux tètes, ai-je dit alors, on vous les redemandera ». — « A votre aise », m'a-t-il dit.
» Accompagné de huit hommes, je retourne au Tien-tchou-tang pour y parler raison. On n'a pas voulu nous répondre. Trois jours plus tard, j'y retournais ; mais là, plusieurs centaines d'individus m'attendaient et voulaient me tuer. Je me suis sauvé à toutes jambes.
» Mais, des chrétiens, ils étaient plus de mille, m'ont poursuivi
(1 I Ho-tchou était lonr/'clm^ c'ost-."i-(liro iiol:il)lc admiiilstralour de villag-c. Son induence était grande, son crime n'en était (lue plus grave.
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jusque chez mol, ont voulu me faire sortir. Poussé à bout, j'ai crié au secours. De tous côtés le peuple s'est présenté avec un air si déterminé que les chrétiens se sont retirés sans avoir blessé personne. Nous, avant de nous séparer, nous avous voulu aller en finir avec le Tien-tchou-tang ; nous avons tout démoli. Un homme est mort, il est vrai dans la bagarre ; mais c'est un pan de muraille qui l'a écrasé dans sa chute ; personne n'a porté la main sur lui.
» Voilà ce que j'affirme. C'est la pure vérité. J'espère que le grand homme ne s'en laissera pas imposer.
» — Tu veux donc détruire le Tien-tchou-tang ; l'anéantir te sourirait, et à moi aussi ; mais il y a une difficulté, cela ne sourit pas à l'empereur. As-tu quelque chose à ajouter ?
» Ho-tchou déclare n'avoir plus rien à dire.
» Le sous-préfet qui gardait la porte, jusque-là très attentif aux débats, se détourne et aperçoit le gamin (1).
» — Que fais-tu là ?
» — Je regarde.
» — Comment as-tu pénétré jusqu'ici ?
)) — Je suis venu à la suite du grand homme.
» — De quel grand homme ?
» — Du mandarin militaire.
)) — Si toute la suite des grands hommes voulait faire comme toi, nous serions envahis ; sauve-toi bien vite.
» Et le gamin de détaler.
» Voilà,ce que je tiens de sa propre bouche. Nous croyons tous à sa sincérité. »
Un enfant chinois serait absolument incapable d'inventer une semblable déposition. D'ailleurs s'exposer comme il le faisait, les actes de dévouement qui signaleront sa conduite dans le cours de ce récit, son attachement aux missionnaires, tout est présomption en sa faveur et invite à donner pleine confiance au substantiel de son rapport.
Rien, d'ailleurs, qui doive étonner dans l'arrogante attitude du criminel. Il connaît son juge principal, il était d'avance suffisamment édifié sur les sympathies d'en haut pour le Tien-tchou-tang, et le général Fang, émissaire du vice-roi, le protégeait. Celui-ci se tenait dans l'ombre, le général sur la négative, Ho-tchou agissait. Le vice-roi au fond approuvait, le général immobilisait toutes les résistances des tribunaux, et Ho-tchou conduisait librement les excitations et le désordre.
Le plan était habilement conçu, et si l'événement dépassa le but qu'on (1) Le petit pâtissier, témoin cité plus haut.
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se proposait, car il est inadmissible que l'autorité ait désiré des meurtres, à cause des relations diplomatiques, on comprendra qu'elle se serait, à son cœur défendant, lancé dans une procédure sérieuse, dont un réel triomphe eut rejailli sur la cause détestée qu'on voulait déshonorer et affaiblir. Ces messieurs jouaient avec le feu, l'occasion était belle pour la diplomatie de leur brûler les doigts.
11 est donc évident déjà, au seul jugé de l'interrogatoire actif ou passif, que le procès de Nan-kin ne serait qu'une infâme comédie. Le premier acte fut l'affiche du vice-roi condamnant Ho-tchou d'avance ; le second est cet interrogatoire ridicule où le fou-tai écoute en riant des histoires insensées. Nous verrons les autres. '
Si nous en croyons le P. Le Cornée, et pourquoi pas ? Fang-ton-lin aurait fait trois ou quatre fois le voyage de Nan-kin durant les premiers mois de cette année fatale. Un homme qui paraissait, dit le Père, bien renseigné sur les démarches de Ho-tchou, l'avait assuré que ce misérable avait lui-même été rendre visite au vice-roi, lui demandant la permission de faire la guerre aux chrétiens ; que celui-ci lui aurait équivalement répondu : « Cela te regarde, c'est ton affaire ». Le grand homme ne pouvait se compromettre au point de donner la main ouvertement à une action décisive ; ne pouvait-il répondre par un sourire et être suffisamment compris ? -
Le 3 septembre, venant de Kien-ping, trois barques abordaient à Nan-kin. La première portait le sous-préfet Fong ; la seconde huit soldats, la troisième, sept des jeunes enfants enlevées à l'école de Lou-tsen et une servante.
En quittant Kien-ping, ces trois barques étaient précédées de deux autres, dont l'une accompagnait celle du général Fang. Arrivé à Ou-hou celui-ci prit la route de Ngan-king. Il avait sans doute à s'expliquer avec le fan-tai et les mandarins du chef-lieu. Car les délégués et le tao-tai avaient été sur les lieux du meurtre, mais contenus par la froideur calculée du général, ils étaient revenus honteusement. Celui-ci avait sans doute à insinuer en haut lieu que sa cause ne ressortissait qu'au vice-roi. Tout le monde officiel s'en doutait bien et agissait depuis longtemps en conséquence.
Le sous-préfet de Kien-ping n'était donc reparti de Nan-kin, en abandonnant momentanément Ho-tchou, que pour accomplir la mission d'amener à Nan-kin les petites filles et la veuve, cuisinière de l'école, pour y subir des interrogatoires.
Le fan-tai allait triompher en leur arrachant, par les menaces et les coups, des aveux épouvantables, conformes aux calomnies de Ho-tchou et