‹ Chinois & missionnaires [microform]Chapitre 24 sur 27 · A NAN-KIN. — DEUXIÈME PARTIE DD PROCÈS · texte numérisé non relu

A NAN-KIN. — DEUXIÈME PARTIE DD PROCÈS

Le 6 septembre, à neuf heures du matin, commença la série des interrogatoires, sorte de corruption légale où le pharisaïsme du formalisme le plus naïf ne le cède qu'à la fourberie. A Pékin, il faut des preuves, on en aura ; nous n'en avons pas ; nous en ferons faire ; il faut que les témoignages sortent de la bouche des témoins, ils en sortiront. Que peut-on désirer de plus, au moins à Pékin?

Les enfants et la femme de service comparurent ensemble au tribunal. Le fan-tai présidait. Il était assisté des deux tao-tai et d'un préfet. Les sous-préfets gardaient les portes.

L'enfant qui avait si bien joué son rôle de pâtissier, marchand de gâteaux, essaya de forcer la consigne ; mais, cette fois, il échoua ; il ne vit que le défilé final. Deux soldats ouvraient la marche, les enfants suivaient ; six soldats formaient le cortège.

A travers les rues de Nan-kin, était-il rien de plus propre à faire sur l'opinion un effet déplorable, surtout à une époque où les examens qui vont s'ouvrir convoquent des milliers de jeunes lettrés ? Qu'on imagine tout ce qui se disait sur la religion dans les explications qu'essayaient toutes les imaginations à ce spectacle. Puis, tout ce qui s'était dit à la séance secrète transpirait immédiatement dans le public ; accusés et accusateurs parlaient à qui voulaient entendre.

Le petit pâtissier suivait parmi la foule ; il ne voulait pas revenir sans nouvelles. Quand on arriva à l'hôtel du sous-préfet de Kien-ping, où lo-

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geaientles enfants, sous la garde de me-bou (gardiennes) (1), il aperçut le chrétien Hen, qui avait pu déjà savoir quelque chose.

— La séance, lui dit celui-ci, a été mauvaise. Le catéchiste Yang a été calomnié ; demain j irai voir les Pères.

Le catéchumène Té, père d'une enfant, avait assisté et avait été interrogé, ce fut lui qui donna des détails. En voici la substance :

Tour à tour les enfants viennent se mettre à genoux devant les juges, et, dans leur épouvante, répondent tout ce qu'on veut. On comprend si, après les infâmes accusations de Ho-tchou, les questions étaient délicates et scrupuleuses. Le Père fut même accusé de lancer dans les airs des bonshommes de papier.

Bien entendu que pas une ne prit jamais 1 initiative de la moindre imputation, c'était déjà trop pour elles de laisser échapper du premier coup de leurs lèvres un oui arraché par la peur ; il fallut s'y reprendre à deux fois la plupart du temps ; mais le bourreau était là.

Le Té eut la franchise d'avouer au P. Ravary qu'il n'avait pas non plus brillé par son courage. Il avait bien, dit-il, avant la séance, exhorté sa fille à ne pas mentir... Mais lui-même, quand le mandarin lui demanda :

— Faut-il manger de la religion ?

Il répondit :

— Non, grand homme, il ne faut pas en manger.

— Pourquoi parler ainsi, malheureux, contre la vérité et ta conscience, lui dit le Père?

— Père, on ne peut pas répondre autrement en de telles circonstances !

Que dire à de pareils caractères?

Quelques jours après, quatre entants étaient renvoyées chez elles et le sous-préfet Fang retournait à Kien-ping pour en ramener la maîtresse d'école et deux élèves qui avaient été laissées parce qu'on n'espérait pas facilement en tirer les aveux qu'on désirait. Mais ceux de la veille avaient offert si peu de difficulté qu'on se flatta d'obtenir l'universelle déposition du personnel.

Parmi les petites filles, l'une était l'enfant d'un catéchiste du P. Hoang. Cet homme, très zélé, avait eu maille à partir avec les amis de Ho-tchou et Ho-tchou lui-même, notamment à propos d'un achat d'immeuble. Il avait dû être désigné nommément au fan-tai, car quand l'en-

(1) En Chine, il y a pour les femmes accusées des femmes satellites. Je ne sache pas qu'elles soient célèbres par leur férocité. Elles sont gardiennes et n'ont guère de clientes que par occasion. On n'abuse pas de la prison en Chine. La France, à elle seule, a cent fois plus de détenus et dépense pour eux mille fois davantage. La bastonnade, si courte et si économique, a bien des avantages quand elle est juste.

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fant, qui avait dix ou douze ans, subit l'interrogatoire, celui-ci lui demanda si son père ne faisait pas aussi des lutins de papier, et elle répondit qu'il en faisait et les lançait en l'air.

Or, à cette époque, tout le monde avons-nous dit était révolutionné par ces histoires et ces faits étranges. Les mandarins avaient juré de faire des exemples, ils ne prenaient personne en flagrant délit ; la petite fille, sans s'en douter, pour éviter des soufflets peut-être, a^ait, d'un mot, chargé son malheureux père de la plus grave accusation.

On le fit venir avec le palefrenier du P. Hoang, qui avait été accusé de battre les gens. On s'y prit fort adi-oitement. Sous prétexte d'avoir leur déposition comme témoins, on chargea un délégué de négocier leur comparution avec le P. Seckinger. Si celui-ci avait pu se douter de la perfidie des juges, dont pourtant tout l'invitait à se défier, au lieu d'inviter le catéchiste à venir, il eût favorisé son évasion ; rien de plus facile en Chine que de se soustraire. Mais il fut trompé par le délégué, probablement de bonne foi lui-même, si on en juge par tous les services qu'il rendit d'ailleurs aux missionnaires. Le P. Seckinger comptait bien sur l'énergie de cet homme qui, répétons-le, allait se présenter comme témoin. Dans quel pays meton les simples témoins à la torture ?

Ce n'était pas assez pour le démon inspirateur et guide de toute cette ténébreuse et infamante procédure, il fallait monter l'opinion publique.

Une après-midi, un inconnu, marchant à pas précipités, jeta dans une boutique un placard affreux contre le christianisme. Il se trouva que cette maison était chrétienne et, dès le lendemain matin, après la messe, le chef de la boutique le donnait aux missionnaires. C'était un imprimé. Il fallait donc supposer qu'on était en face d'une propagande.

Nous ne l'aurions pas signalé si ce pamphlet n'eût été dans son genre tout ce que l'on peut imaginer de plus révoltant.

On s'efforça d'en rechercher les auteurs. Les catéchistes apprirent que Ilo-tchou et ses complices en étaient probablement les inspirateurs. Le soir, quand la nuit était venue, des distributeurs parcouraient la ville et glissaient la pancarte dans les plus importantes boutiques.

En ces mêmes jours, un enfant de quatorze ans, en pleine grande rue, avait eu la queue coupée. Un immense rassemblement se fit autour de lui, l'émotion était au comble.

Un mouvement populaire allait-il, pour comble de malheur, couronner les efforts de nos ennemis? On pouvait tout craindre. Les Pères étaient résignés, sans jamais se laisser abattre, quand une nouvelle importante vint un instant détourner leur attention des murmures de la populace.

La barque qui amenait la maîtresse d'école était arrivée. Aussitôt, on

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pensa aux moyens de faire parvenir, avec les tristes nouvelles, des paroles de consolation et d'encouragement. Sur cette pauvre veuve, dont le dévouement ne s'était jamais démenti, qui avait quitté sa famille par zèle des âmes, et dont la ferme attitude était de bon augure, reposait l'espoir de notre honneur et de l'honneur de la religion.

Elle allait être circonvenue comme ses élèves et sa domestique qui, entre toutes, avait montré la faiblesse la plus impardonnable par des aveux détestables, obtenus sans coup férir. Résisterait-elle à la torture devant laquelle les juges ne reculeront pas s'il le faut.

Mais, placée entre celles du mandarin Fang et des soldats, sa barque était inabordable.

Comme on pourrait le deviner, parmi les messagers consolateurs qui rôdaient aux environs se trouvait l'imperturbable et rusé petit pâtissier. Il allait et venait comme un curieux vulgaire avec l'aplomb d'un païen et la naïveté d'un enfant. Il essaya encore de forcer la consigne sous prétexte de jouer, mais il perdait ses parties. Les soldats ne plaisantaient pas. Dans son dépit, il fît le maladroit et, par un faux pas bien exécuté, il tomba à l'eau. L'accident parut sérieux, on s'empressa autour de lui qui sut, pour son propre sauvetage, s'accrocher à la barque même des captives. Il attira ainsi leur attention et détourna des autres toute pensée de connivence. Il se laissa hisser à bord avec des airs de demi-noyé. Ses yeux fixés dans l'intérieur de la barque rencontrèrent ceux des captives. Il y vit trois personnes ; il ne s'était pas trompé. Il chanta les paroles de l'acte de foi. Les soldats n'y virent pas malice, pensant que le gamin voulait jouer la comédie païenne dans un costume de circonstance. Ils riaient de bon cœur, quand de l'intérieur de la barque répondaient quelques soupirs significatifs. II avait été compris. Il accourut à la résidence heureux et fier de son équipée si généreuse.

Déjà, depuis plus d'un mois, le procès était entamé et la lenteur de la procédure n'était pas d'heureux présage.

Le 8 octobre, nous assistons, pour la deuxième fois, à une séance solennelle qui commence à midi et ne finit qu'à sept heures du soir.

Cette fois, trois catéchistes purent se mêler à la foule qui assiégeait la porte.

Outre les grands juges, siégeaient nombre de mandarins.

La maîtresse d'école et les deux grandes élèves comparurent. Les quatre enfants restées à Nan-kin furent de nouveau interrogées. Le catéchiste Pé, le palefrenier, Ho-tchou et quelques complices. Tout le monde était là.

Les résultats furent consolants en partie.

La maîtresse et ses élèves nièrent tout. Les quatre petites se rétrac-

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Supplice des soufflets.

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toivnt, 00 qui provoqua uno vive agilaliou parmi les juges. Comme on lour ilomaiulait pourquoi elles niaient aujourtlliui ce qu'elles avaient allirmo Jalioril. elles répondirent quelles avaient eu peur. Seule, la femme de servioe. se ooupant à plusieurs reprises, jola le trouble ilans cette unanimité qui eût été du plus heureux elVet.

Le délégué F*", rapportant ces nouvelles à la résidence, ajouta que ce désaccord nécessiterait de nouveaux interro-iatoires.

Ilo-tcliûu et les siens parlèrent peu. Payant d'audace, ils dirent :

— Nous donnerons notre vie s'il le faut.

Pendant la séance, un médecin qu'on apercevait des cours intérieures, où se pressaient les curieux, manipulait des ossements déposés dans une caisse remplie de chaux. Ils avaient été apportés par le sous-préfet Fang.

Il est lacile de se rendre compte de la tactique des ennemis. On voulait exhiber des pièces à conviction pour couvrir d'infamie le P. Hoang. Ces ossements, apprit-on, étaient soi-disant ceux d'un mort-né de six mois, déterré on ne sait où. Il est facile en Chine, hélas ! de trouver pareille marchandise. Il y avait, dit-on, le pied d'un autre enfant, des yeux arrachés, des queues sans doute... car Ho-tchou en avait recueilli, entre autres, celles des deux victimes.

Il fut aussi question des deux hommes tués par le Père la veille de sa mort.

Le sous-préfet n'avait-il pas amené des témoins?

A partir de ce jour où les grands juges avaient reçu de ces versatiles témoins un pareil soulïlet, rien ne fut négligé pour faire reprendre au procès sa marche unanimement infamante.

Nous serions infini, si nous suivions pas à pas tous les interrogatoires de jour et de nuit, publics ou secrets, collectifs ou privés.

Des mandarins inférieurs se succcédaient à tour de rôle et, passant des promesses aux menaces, harcelaient leurs faibles victimes sans relâche.

Le fan-tai et les deux tao-tai, ses assesseurs, allaient tour à tour d'un tribunal k l'autre.

Le catéchi-ste Pé et le palefrenier étaient surtout visés pur le fantai (1). Deux hommes au service direct du missionnaire assassiné et incri-

(1) Il ne faut pas s"élonnor de I,i rag-e du fan-lai. Cet liomme était à Nan-kin depuis sept ou huit ans et s'était dès loi-s fait une réputation d"ennenii des chrétiens. Quand curent lieu les massacres de ïien-tsin, il désirait (lue ces excès se généralisassent. Il ne fut pas étranger aux placards incendiaires qui, à cette date, parurent sur les mnrs de Nan-kin, non plus qu'aux croix ii la chaux tracées dans les i-ues pour traliir les chrétiens soucieux <le ne pas les foulei' aux pic Is. Mais le vice-roi d'alors ne laissait pas faire. Le fan-lai résumait la magislralui'e assise et dcliout des deux provinces. On peut sn[)poserce qu'il savait faire conime Irésoriei- génér::!.

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miné étaient une proie fort précieuse. Leurs aveux étaient de première valeur, il les fallait h tout prix. Ils lurent donc enchaînés, privés de nourriture, ne subissaient d'interrogatoire qu'à genoux sur des chaînes ou des planches cannelées.

Voilà comme, de témoins, ils étaient tout à coup devenus accusés, assimilés aux pires criminels. N'ayant contre eux aucune preuve, aucun témoin, on pensait qu'ils devaient s'accuser et se cond.mner eux-mêmes. La torture indéfinie qui épouvante, qui épuise et finit par faire perdre le sens, saurait remporter la victoire.

Le catéchiste tint bon à cette séance. Le malheureux palefrenier, sous la bastonnade, finit par dire « oui » à tout ce qu'on voulut. Quand il fallut, après la lecture de ses aveux, lui en faire signer la copie, il se laissa couvrir la main d'encre et l'appliqua au bas de cet acte inique désormais pièce irréfragable.

Pour empêcher les chrétiens de venir au tribunal se mêler à la foule des curieux, des croix à la chaux avaient été tracées en face des portes.

Dans une lettre du P. Ly, à la date du 16 octobre, nous trouvons un résumé complet de la situation. Il tenait ces détails du mandarin déjà cité, qui se montrait vraiment soucieux d'aider les missionnaires. Malheureusement, sa position effacée ne lui donnait aucune influence.

« 1. Ly-hong-tchang a écrit au vice-roi que la France n'était plus qu'une puissance de second ordre et que cette affaire du Ning-ko pouvait être traitée librement ; il n'y avait rien à craindre de personne.

» 2. Du grand tribunal des Affaires étrangères à Pékin, on disait en somme : « Pressez-vous et soyez juste ».

» Mais il y avait d'autres influences de haut parage.

» 3. Comme le vice-roi, dès le début, a écrit à Pékin que le P. Hoans: a tué deux hommes, etc.. Il veut à tout prix n'avoir rien à rétracter et il lui faut des aveux semblables à ceux du palefrenier, qui avait été mainten-u deux jours et deux nuits à genoux nus sur des pierres. (Il ne parle pas de chaînes, mais l'un n'empêche pas l'autre, suivant le caprice du moment.)

» 4. Le catéchiste a avoué avoir connu les deux hommes qu'on dit tués par le missionnaire, et avoir également protégé deux chrétiens qui lançaient des lutins de papier. Depuis deux jours il était à genoux. (Ces aveux sont postérieurs à la séance que nous avons rapportée plus haut.)

» 5. La maîtresse d'école, fort maltraitée, aurait laissé échapper des paroles ambiguës.

» 6. Le vice-roi ne croit guère aux infanticides, parce que deux pieds apportés dans la chaux sont deux pieds droits.

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» 7. Les lutins de papier présentés par Ilo-tchou ne sont rien autre chose que des images préparées pour orner les rameaux,

» S. Toutes les élèves seront poussées à de nouveaux aveux.

» 9. Ho-tchou et les siens seront délivrés honorablement. Le palefrenier et le catéchiste ne sont probablement pas exécutés.

» 10. Les autres mandarins, dit le rapporteur, me ridiculisent parce qu'ils me voient incliner vers les missionnaires.

» 11. Le tao-tai de Ou-hou se tait, réservant son jugement.

» 12. Le gouverneur de Ngan-kin a écrit au vice-roi qu'il n'y avait rien de prouvé dans l'accusation de meurtre. Mais le vice-roi a répondu : « Vous ne savez pas bien ce qui s'est passé à Kien-ping, nous le savons mieux que vous. »

» 13. Dans quelques jours, le vice-roi écrira à Pékin et enverra toutes les calomnies sous forme d'aveux juridiquement obtenus. Prévenez donc au plutôt votre ambassadeur et renseignez-le. Car si la cause est perdue, l'indemnité sera insignifiante et de pure forme. »

Le brave homme pense, en bon Chinois, que les piastres ont une large part dans les grands soucis des Pères. Il n'était pas encore temps de s'en inquiéter.

Désespérant de rien faire, et peut-être un peu compromis par son bon vouloir, il avait demandé à quitter Nan-kin.

On le voit, les choses du Tien-tchou-tang étaient à la merci d'un fanatique et d'un vice-roi compromis. Un pli de l'ambassade n'eût même pas suffi déjà pour faire reprendre la route de l'équité; il eût fallu à Nan-kin une nouvelle apparition de M. de Rochechouart, vengeant, en 1869 (31 décembre), les violences des brigands et des lettrés de la préfecture de Ngan-king. La France n'est pas compromise pour si peu, la religion ne demande pas davantage. La Chine en est quitte pour enregistrer sur son livret une punition de plus. Elle les reçoit d'un air maussade ; il serait indélicat de lui contester ce droit ; mais elle les mérite si bien, qu'on a tort de l'en priver.

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A Nan-kin. — Fin du procès

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