A NAN-KIN. — FIN DU PROCÈS
« Aide-toi et le Ciel t'aidera quand il voudra et comme il voudra. » Les prières et les supplications tentaient sans interruption de désarmer la colère de Dieu, s'il était irrité ; mais, prévoyant l'abîme où le courant nous entraînait, peu confiant dans les hommes, le R. P. Supérieur tenta une dernière ressource. Il écrivit au nom de Sa Grandeur, alors malade, une lettre au vice-roi, et la fit présenter par le tao-tai de Chang-haï, qui était à Nan-kin.
« Moi, évêque Lan, j'apprends que le P. Hoang, sur des accusations inventées après sa mort et par le moyen d'aveux forcés, est accusé devant les tribunaux de Nan-kin du double crime d'homicide et d'immoralité, et que ses accusateurs sont ceux-là mêmes qui l'ont mis à mort ou qui sont compromis dans l'affaire.
» Je suis surpris de ce qu'un homme qui était sous mon gouvernement, comme prêtre, soit, après sa mort, ainsi jugé sans que je sois averti des crimes qu'on lui reproche. De plus, comme la condamnation ne le déshonore pas seul, mais encore tous nos missionnaires français et moimême, évêque, qui répondais de ses actes, elle ne pourra point ne pas provoquer les réclamations de la France. En conséquence, s'il est condamné, je suis décidé à avertir le ministre qui la représente.
» Moi, évêque Lan, j'ai voulu vous faire avertir de ces choses et vous prie d'en prévenir le vice-roi pour qu'il fasse examiner plus clairement. »
Le R, P. Supérieur était, sur ces entrefaites, venu à Nan-kin. Il reçut la visite du tao-tai qui lui communiqua la réponse du vice-roi.
L'entretien fut assez long.
Le tao-tait dit, en résumé, que le vice-roi trouvait qu'il avait rempli
CHWOIS ET MISSIONNAIRES
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les promesses faites au ministre de France puisque les PP. André et Biès avaient été ramenés sains et saufs et que les 3,000 hommes étaient partis pour Ning-ko-fou. (1)
Il estime la religion; mais pour l'affaire de Kien-ping, comme elle est purement chinoise et que ce sont deux Chinois tués de chaque côté, les Européens n'ont rien à y voir. Pour les choses d'immoralité, on n'en croit pas la majeure partie ; mais, cependant, l'homme n'est pas impeccable, le Chinois notamment.
A chaque assertion malsonnante, et il y en avait plus d'une, comme on voit, le P. Tsiang, qui était là, avait une réponse immédiate et protestait fermement pour remettre dans la vérité le fait ou le principe.
Le P. Seckinger demanda qu'un missionnaire fut adjoint pour une expertise que le tao-tai annonçait en projet. Il paraît, d'après le délégué F***, que cette expertise était demandée par le tribunal de Pékin, peut-être à l'insinuation du ministre de France.
Le lendemain, le R. P. Supérieur rendit la visite. On lui annonça que le vice-roi ne désirait pas d'Européen dans l'expertise pour éviter tout éclat. On comprend tout autre motif.
Ces tentatives, sur le succès desquelles on ne se faisait aucune illusion, avaient lieu le 23 octobre. Le 27, le procès reprenait son cours ordinaire.
Dans une séance aussi solennelle que triste, on obtint des enfants de revenir à leurs premiers aveux. On procéda carrément par la brutalité.
A la première question, elles répondaient « non ».
— Donnez-lui dix soufflets, articulait le grand homme. Aussitôt l'enfant répondait « oui »,
— Greffier, écrivez la déposition.
Puis on passait à une autre. Les dernières, comme on pense, n'attendaient pas, si elles avaient assisté au précédent interrogatoire, qu'on donnât des ordres au bourreau.
Enfants ou grandes personnes, tous étaient peu préparés au martyre.
Ensuite, un catéchiste parvint à pénétrer jusqu'au malheureux palefrenier enchaîné dans son cachot. Celui-ci lui dit : « Le fait est que, certainement, le P. Hoang ni moi n'avons jamais tué personne ; le supplice était devenu intolérable. Les mandarins s'étaient tellement acharnés à m'arracher ce « oui » que toute résistance me paraissait inutile, J'ai avoué ce qu'ils voulaient. J'en serai quitte pour avoir la tête coupée. »
(1) Il n'y eut jamais que 1,500 soldats qui ne quittèrent pas la ville, occupant leurs loisirs à des terrassements. Pour les Pères, nous avons vu que l'honneur de leur protection en revient au P. Seckinger qui, dès le début, négocia à Ngan-king l'envoi des délégués qui les ramenèrent. Le vice-roi n'avait rien fait.
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Le catéchiste essaya de lui rappeler son devoir.
— Si je me rétracte, on ne me croira pas; on me battra encore. J'aime mieux me laisser tuer, c'est plus court.
Le catéchiste Pé n'avait pas encore répondu assez catégoriquement selon les désirs des juges. La maîtresse d'école, malgré quelques paroles un peu ambiguës arrachées une fois à la douleur, résistait toujours d'une manière admirable.
A la date du 9 novembre, le P. Ravary écrivait: « Nos mandarins se montrent de plus en plus acharnés contre leurs victimes et cela pour extorquer un « oui » quelconque. Depuis huit jours entiers, sauf de rares intervalles^ treize on quatorze ta-jen et lao-yé (titres communs des mandarins) de tous grades vont et viennent, et cela le jour et la nuit, comme des loups affamés et poursuivent avec cruauté deux pauvres créatures épuisées. Les coups de rotin et les soufflets n'ont pas été épargnés cette semaine ; c'est hideux, expression la plus mitigée que je trouve sous ma plume ».
Toute liberté semblait donc laissée aux tribunaux chinois de procéder au gré de leur passion.
On nous demandera peut-être à ce sujet si la Légation s'était désintéressée des intérêts des missionnaires. Il serait fort injuste de le dire.
L'entrevue de M. Brenier avec le vice-roi était sérieuse et la bonne volonté du ministre est incontestable. Toutefois, si nous nous gn rapportons aux paroles du vice-roi, répondant qu'il avait rempli son mandat, puisque les PP. Biès et André avaient été protégés et que des soldats avaient été expédiés, il resterait à craindre qu'au moment de sa visite, l'esprit du ministre de France ait été surtout et trop dominé par la pensée du danger de deux missionnaires européens, et qu'en appuyant sur la nécessité de les ramener en lieu sûr, il ait méconnu un autre côté de la question, qui, à nos yeux, est bien autrement considérable. Nous voulons signaler l'honneur de la religion. Dans sa lettre si courte et si catégorique, le R. P. Supérieur, au nom de Sa Grandeur, met ce côté dans toute sa lumière.
Qu'un missionnaire soit exposé, n'est-ce pas le sort du soldat d'avanlgarde? n'est-ce pas la position normale de cette sentinelle du Christ, en temps de paix comme en temps de guerre, sur un sol ennemi qui ne désai-mepas? Son sacrifice est fait et sa mort est sa gloire.
La diplomatie, nous le savons, ne peut prendre sur elle d'imposer ces liéroïsmes ; bien plus, comme elle doit, si elle veut conserver et augmenter l'honneur de son drapeau, venger les victimes du fanatisme païen et protester contre la violation des traités, elle pourrait être tentée de redouter à l'excès la hardiesse des missionnaires qui sont la seule cause des complications. Mais, que le missionnaire exagère à son tour la prudence, sa raison
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d'être a bientôt disparu. Il devient une bouche inutile dans une retraite isolée, et ses souffrances avec son inaction lui auront bientôt persuadé qu'il fera mieux de quitter un poste où la consigne est d'être trop prudent. Prêcher, s'établir, ouvrir des écoles, toutes choses explicitement comprises dans les traités, sont autant de casus helli pour le démon qui ne désarme pas. Si prudent qu'on soit, la seule présence d'un missionnaire dans un pays nouveau, surtout-, suscite la haine des lettrés et provoque souvent des émotions populaires.
Il faut donc renoncer à étendre la religion. Dès lors le drapeau français lui-même n'est plus sur ces bords qu'un promeneur inutile et son crédit est perdu.
Dans la persécution du Ning-ko, protéger deux Français exposés était urgent et digne d'attirer l'attention, mais avec cette partie du programme que nous appellerons volontiers secondaire, si nous considérons l'autre qu'il était urgent d'envisager, il était nécessaire de discuter un peu avec le vice-roi la part qui, à ses yeux, revenait à la Légation dans la question religieuse et chinoise. Le vice-roi eût été embarrassé.
Le missionnaire et son catéchiste étaient deux Chinois. Nous avons entendu le vice-roi affirmer par la bouche du tao-tai que, dans cette occurrence, les Européens n'avaient rien à y voir. Il y avait, donc dès le début, à lui faire faire le sacrifice de ce principe exorbitant qui, poussé dans ses conséquences, est la ruine de tout l'édifice. Non seulement le clergé indigène, mais tout chrétien, toute œuvre quelconque sont à la merci d'une législation arbitraire.
Encore une fois, le missionnaire européen qui plante sur un terrain qui n'est pas le sien prépare une récolte inutile. Les traités ont armé l'ambassadeur, à lui de connaître son arsenal.
La lettre de Sa Grandeur protestait hautement contre les prétentions inadmissibles du vice-roi.
Condamner un missionnaire pareillement calomnié n'est pas pour lui seul le déshonneur, c'est celui de la religion, et comme cette religion pacifique marche sous le drapeau français, son déshonneur est bien le déshonneur de la France.
Mais le Français est un chevalier, il croit à la loyauté quand même. Que l'esprit chevaleresque nous conduise, ce n'est pas un anachronisme ; qu'il nous aveugle, voilà qui n'est pas prudent. En Chine, dans les questions diplomatiques, c'est un contre-sens. Que de fois notre loyauté impénitente nous a stérilisés !
La protestation de l'évêque fut légère au grand homme. Voyons si le papier de la légation fut plus lourd dans sa balance.
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— 28S — Après une longue attente, le R. P. supérieur, qui avait écrit à Pékin,
reçut cette excellente lettre :
Paris, 0 décembre 1816.
« Mon Très Révérend Père,
» J'ai appris par une lettre de M. le consul général que le vice-roi avait décliné son intervention dans le procès du P. Hoang, et S. E. Chenpao-tsen (le vice-roi) m'a écrit lui-même une longue dépêche à ce sujet.
» Je viens de lui répondre une lettre sévère. Je me suis plaint énergiquement que les témoins favorables aux chrétiens fussent écartés (1) ; qu'on employât des tortures les plus violentes pour arracher à d'autres des témoignages mensongei's, qu'enfin les auteurs criminels du meurtre, de l'incendie, du pillage fussent laissés en liberté, alors qu'ils menaçaient de commettre de nouveaux attentats. Je l'ai engagé à faire respecter l'article XIII de notre traité, que je suis pour ma part décidé à faire exécuter comme tous les autres ; et j'ai fait appel à son impartialité, en lui rappelant que, plus j'aurais été conciliant, plus je serais ferme.
» Je ne sais encore quel effet mon langage aura produit sur Son Excellence Chen; j'espère cependant qu'il en aura compris la portée et qu'il saura maîtriser les violences des mauvais conseillers qui l'entourent et cherchent à le pousser dans une voie inique et dangereuse.
» Vous, de votre côté, mon Révérend Père, vous ne sauriez user en de telles circonstances de trop de prudence et trop de circonspection. Que vos missionnaires n'acceptent qu'avec réserve et après examen de nouveaux néophytes, et qu'ils calment surtout, autant qu'ils le pourront, tout antagonisme entre les chrétiens et les païens. C'est seulement en évitant avec soin tout prétexte d'irritation qu'il leur sera possible de faire pénétrer dans des contrées incultes l'esprit évangélique.
» Veuillez agréer, etc.
» V'^ Brenier de Montmorrant. »
Malheureusement pour la paix si désirée, l'étendard de la croix, qu'on ne peut plier pour le faire connaître, est, suivant la prophétie, bien des fois répétée dans les Evangiles, le signe de contradiction. Et voilà pourquoi, en Chine, il faut ou la faveur de l'empereur, ou la puissance des traités, toujours le sang des martyrs. (2)
(1) Ils n'ont pas été écartés, mais convertis en coupables, battus et condamnés.
(2) Au moment où nous écrivons ces lignes, nous apprenons que la mission du Sc-tchuen vient d'être détruite et Tévêque blessé.
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Si le grand crime des missionnaires, aux yeux du gouvernement chinois, est de préparer l'im^asion étrangère, comment se fait-il qu'on évite avec tant de soin de profiter des bonnes occasions qu'il s'obstine à donner à la France d'intervenir selon ses droits ?
Faut-il donc prier Dieu, qui permet leur aveuglement, de dessiller nos yeux? Non, pour aimer notre patrie, nous ne voulons point d'injustes conquêtes ; mais pour aimer Jésus-Christ et son Eglise, nous voulons pouvoir planter sa croix pacifique au-dessus de tous les drapeaux.
Le procès ne finissait point et le temps donnait toute liberté aux correspondances. Plus d'un mois après, le 17 janvier, nous nous retrouvons encore en pleine procédure. Le fan-tai a gagné du terrain, les tortures ont bien des fois triomphé.
C'est le catéchiste Pé qui est à genoux.
Il témoigne pour le missionnaire, on le menace de coups. Il se rétracte, s'accuse et accuse le P. Hoang de même que tous ses frères de distribuer la médecine qui fascine les gens.
Le fan-tai (1). — Pourquoi manges-tu de la religion ? Quel profit?
— C'est pour sauver mon âme.
— Est-ce pour devenir une divinité ?
— Non.
— Mais pourquoi donnez-vous cette médecine à manger?
— Nous n'en donnons pas.
— Si, on en donne ; une médecine qui force d'aller à l'église.
— Non.
— Frappez-le.
— Oui, on en donne.
— Cette médecine, comment est-elle? Est-ce grand, est-ce petit? De quelle couleur?
— C'est blanc, c'est rond comme une sapèque.
— A combien en as-tu donné ?
— Je n'en ai pas donné.
— Pourquoi, étant catéchiste, n'en as-tu pas donné?
— Ça coûte trop cher.
— Pourquoi?
— Ça vient d'Europe.
— Qui la donne?
— Les Pères européens.
L'interrogatoire fut très long. Ces lignes en montrent la tournure. Une multitude de détails ont échappé.
(1) Le fan-tai n'était pas le même, mais son esprit n'est pas nouveau.
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Tout cela était dit sur un ton plus ou moins moqueur, devant la plus grande réunion des dignitaires de la cour de Nan-kin.
Et comment a-t-on su ces détails? Par notre jeune ami qui, n'ayant pu se faufiler dans la grande salle, a entendu un sbire qui, la langue déliée, se faisait une fête de raconter aux badauds la séance au sortir du tribunal. L'enfant rusé était mêlé à la foule.
Vint le tour du palefrenier.
Le fan-tai avait sous les yeux le gros cahier où avaient été consignées les dépositions précédentes.
Z-e fan-tai. — Le missionnaire a donc tué deux hommes ? Qu'a-t-on fait des cadavres ?
— Je les ai portés assez loin de la maison.
— Tu as dit jadis que tu avais participé au meurtre. '
— Non.
— C'est faux ! Je vois cela écrit ici. Rappelle-toi bien ; dis la vérité ?
— C'est vrai.
■ — Comment?
— Je les ai achevés à coups de pieds.
Il y eut bien d'autres aveux, comme les queues coupées, mais nous n'avons pas d'autres détails précis.
Ca maîtresse d'école parut à son tour.
Les accusés, car, pour nous, nous ne pouvons les appeler témoins, étaient dans une salle dont la porte ouverte permettait d'entrevoir. Mais l'interrogatoire avait lieu dans une seconde salle attenante où ils se succédaient. Tout se passait donc comme à huis clos.
Notre petit messager fidèle était à la porte de la première salle, mêlé aux curieux.
Il vit, dit-il, la maîtresse d'école assise à l'écart avec ses écolières. Elle tenait un livre de prières à la main et priait. Avant d'entrer à l'audience, elle remit le livre à une petite fille.
Le fan-tai lui demanda depuis quand et pourquoi elle était chrétienne ; quelles étaient ses occupations ; à qui elle faisait la classe ; voyait-elle le missionnaire ; savait-elle lire et écrire ?
Le fan-tai lui fait remettre un livre :
— Lisez.
— Je ne sais pas lire cela.
— Pourquoi?
— Je lis les livres de prière.
— Lesquels?
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— J'en ai un ici.
— Montrez-le-moi. (Elle va le chercher.)
— Lisez. (Elle lit.)
— Expliquez. (Elle explique quelques mots.)
— Et vos rapports avec le missionnaire? N'y a-t-il rien à dire?
— Rien.
— On nous dit le contraire. (1)
— C'est faux.
— Qu'on frappe !
— Frappez ! Je ne dirai rien de plus, parce qu'il n'y a rien.
Ceux qui ont raconté l'interrog-atoire n'ont rien signalé qui fut à déplorer. Ces sbires ne s'en fussent pas fait faute pour le plus grand charme des badauds.
Pour les petites filles, on leur lit dire tout ce qu'on voulut.
Arrivons à la dernière séance, la plus solennelle, car le vice-roi luimême était présent. Ce fut le 31 janvier.
Le catéchiste Pé, le palefrenier, ainsi que deux païens saisis parmi les aventuriers au service de Ho-tchou, apparurent chargés de chaînes.
Ho-tchou, ses fils et plusieurs des siens étaient là, mais les mains libres.
C'est le catéchiste Pé qui est appelé le premier. Le vice-roi ayant un dossier sous les yeux interroge.
— Tu as coupé des queues et lancé des bonshommes de papier ?
— Non.
— Je le sais.
— Non.
— En as-tu entendu parler ?
— Oui.
— Par qui?
— Par le catéchiste Yang tué avec le Père.
— Dans l'église, sait-on faire ces choses ?
— Non.
— Cela suffit ; retire-toi.
Voilà, au fond, ce qu'il aurait dit d'après son propre témoignage ; cav on n'a pu rien savoir que par un autre catéchiste auquel il a communiqué ces quelques détails.
Pendant la séance, notre jeune pâtissier, placé à la grande porte d'où il voyait la maîtresse d'école, voulait absolument trouver le moyen de lui
(1) Elle avait été calomuiéo par ses cafanls, sous peine d'être battues, dans une séance que nous n'avons pas cru devoir rapporter.
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Supplice de la cage de suspension.
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parler. Mais près d'elle se trouvait une vieille duègne préposée à sa garde. Notre gamin demande à un satellite le nom de cette mé-hou. Alors il va droit à elle :
— Chen ma-ma (mère Chen), dit-il, aujourd'hui c'est rude pour vous.
— Qui êtes-vous ? Etes-vous un employé?
— A n'en pas douter, vieille mère.
Et le dialogue se poursuit.
Puis, quelques instants plus tard :
— Jeune homme, dit la mé-bou, gardez donc la position une minute.
— Soyez tranquille, vieille mère, je ni'en charge.
Il en profite, bien entendu, pour dire à la maîtresse de bonnes paroles de consolation et d'encouragement.
Mais voici la bonne femme de retour.
Il portait un petit panier de pâtisseries vulgaires. II en fait acheter 23ar un employé qu'il connaissait un peu. II en donne à la mé-bou, à la maîtresse d'école, aux enfants.
— Vous faites une bonne œuvre, lui dit la bonne femme très touchée, c'est vraiment très bien.
Ce fut à ce moment que la maîtresse d'école dut comparaître. L'interrogatoire fut court ; aucune parole malheureuse ne lui échappa. Vinrent les enfants qui, pour la plupart, se rétractèrent, car le vice-roi ne procédait pas par la torture.
Il est possible que la femme de service ne se rétracta pas, non plus que le domestique. Cette dernière séance, d'ailleurs, était pour la forme ; elle ne devait en rien changer les conclusions fixées d'aA'ance et basées sur les dossiers accumulés pendant ces longs mois.
C'est toutefois la fin de cette lamentable persécution juridique, qui, tissée de contradictions sans fin, doit aboutir au déshonneur de la plus innocente victime, au déshonneur de la religion et à une exécution capitale.
On attendait, en effet, le verdict du vice-roi avec une vive impatience. II allait être affiché d'un moment à l'autre. Tout serait définitivement terminé.
Le lendemain matin, de très bonne heure, l'homme chargé de porter au catéchiste Pé sa ration de riz, accourt à la résidence.
C'est alors que les missionnaires apprennent de sa bouche, avec une émotion facile à comprendre, que le malheureux avait déjà eu la tête tranchée. Avec lui, deux païens (1), compromis dans les pillages et choisis comme victimes obscures, avaient été exécutés. II fallait épargner Ho-tchou (i) Ou-sien-chen et Tclien-tse-koii.
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et offrir des semblants d'impartialité. Deux victimes de leur fureur, le P. Hoang et le catéchiste Yang étaient tombés ; il convenait, pour la balance, de mettre deux misérables à mort. Le Tien-tchou-tang n'aurait, non plus que la Légation, le droit de se plaindre.
Pour le catéchiste Pé, on invoquait un autre chef d'accusation. Il formait catégorie à part. Sa petite fille, on se souvient, avait, par peur, affirmé qu'il lançait des lutins de papier. La torture lui en arracha l'aveu ; il avoua les queues coupées ; il mérita ainsi qu'on lui coupât la tête.
Pour le palefrenier, dont les aveux de meurtre sembleraient plus graves, il resta en prison avec un autre païen. On lui rendit sa liberté plus tard.
Ho-tchou, renvoyé indemne, s'en allait donc avec les honneurs de la victoire. Toutefois, pour la forme, le fan-tai crut devoir lui dire que les ruines qu'il avait faites restaient à sa charge. Cette charge était aussi légère à sa conscience qu'à sa bourse.
La maîtresse d'école et toutes les autres étaient mises en liberté. Citons une lettre du P. Ravary :
« Dès le matin, notre bon Wei et le petit héros partaient pour l'hôtel où les filles sont réunies. Ho-tchou et ses amis sont réunis dans ce kongkoan d'un grand juge, protecteur des Honanais. Quel contraste!
» Grâce au secrétaire chargé de ces filles, qui s'est fort bien montré, une première entrevue, bonne et consolante, a eu lieu. Les deux messagers portaient quelques petites provisions. Le tout fut bien reçu, mais ne suffisait pas.
» Après le dîner, ils retournent, porteurs de plus amples provisions : viande, canards, poules, provisions de A'oyage...
» Pauvres filles, condamnées pendant si longtemps au simble chi-fan, (bouillie de riz) deux fois par jour ! Le mandarin de Kien-ping ne payait aux mé-hou, chargées de les nourrir, que 24 sapèques par jour, 12 par repas, quelle indignité !
» De plus, le Wei a remis une piastre à la maîtresse, 100 sapèques à chaque fille, et le secrétaire a reçu 800 sapèques. Il les méritait bien, car c'est à lui qu'on devait l'entrevue.
» La maîtresse Song, reconnaissante, a beaucoup pleuré en racontant les affreuses tortures exercées contre elle. A deux reprises, cinq jours et cinq nuits k genoux sur des chaînes. Trois fois, trois jours et trois nuits, même supplice.
» Le plus cruel, ajouta-t-elle, fut la suspension par les mains à un pied de terre, souvent répétée.
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» Il fallait qu'elle avouât latiaire des queues coupées et des hommes de papier. Il fallait surtout avouer l'origine des deux pieds d'enfants apportés dans la chaux. Elle a tenu bon. Promesses, menaces, coups, tout fut inutile. Elle était préparée à la mort qu'elle attendait comme une délivrance.
» Plusieurs fois elle est tombée sans connaissance ; avec la grâce de Dieu, elle a triomphé...
» Elle est malade depuis longtemps, minée par la fièvre et la dysenterie. »
Dans une autre lettre, le même Père dit « qu'on aurait encore voulu lui faire avouer qu'étant veuve, c'est le missionnaire qui aurait tué son mari, et qu'il devait être coupable de bien d'autres crimes !... »
Le lendemain, elle partait pour le Ning-ko, et deux mois après, elle mourait d'épuisement, victime sainte de la foi et de son honneur, le cœur plein de résignation et d'espérance.
Cette pauvre femme n'apparaît-elle pas, au milieu de toutes les iniquités infernales d'en haut et de toutes les désolantes faiblesses d'en bas, comme une vision consolatrice, image de l'Eglise militante en Chine, toujours torturée, et promesse de l'avenir qui lui réserve toujours des couronnes?
Le P. Dolliers écrivait de Pékin, en 1769, à propos d'une persécution : (( Je vous laisse, Monsieur, à chercher dans tout cela la sagesse et l'équité dont nos philosophes de France font tant d'honneur à la nation chinoise. »
Quand on rapproche l'acquittement du scélérat Ho-tchou, au 31 janvier, et l'infamie dont on couvre tous les missionnaires du premier jugement du 15 août, alors que le vice-roi lui demande « de quel droit il prend la tète d'une bande de brigands pour tuer deux chrétiens, détruire les église », on peut se demander de quel droit lui-même il juge ainsi les coupables et condamne les innocents.
En Chine, comme partout, devant des philosophes à la Confucius, ou des philosophes à la Voltaire, païens de droit ou païens de fait, la sagesse et l'équité n'ont pas le sens que l'Evangile nous donne. Aujourd'hui, si l'honneur est sauf, ce n'est pas à leurs yeux, mais aux yeux de Dieu, qui regarde sans doute avec complaisance une pauvre femme fidèle jusqu'à la mort à son baptême si héroïquement défendu .
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Coup d'oeil sur les campagnes pendant la durée
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COUP d'œil suk les campagnes pendant la dorée du procès
II faut maintenant contempler dans son ensemble toute cette période douloureuse, qui s'étend depuis le lendemain du meurtre jusqu'au lendemain du procès. Après la première effervescence de je ne sais quelle rage fanatique chez les uns, et de la joie vulgaire du pillage chez le plus grand nombre, un calme relatif se fit insensiblement. Les missionnaires avaient disparu, leurs résidences n'étaient plus que des ruines, les chrétiens étaient en fuite, il n'y avait plus rien à voler.
A Ta-yuen-tsen, quartier honanais, à 70 li de Kien-ping, dont les habitants, favorables à Ho-tchou, leur compatriote, s'étaient signalés par leur audace, la nouvelle de 1,500 soldats, qui ne vinrent pas, mais qui devaient venir, porta la fureur au comble. Les menacer, en fait des tigres ; leur apparaître, les eût changés en agneaux.
Pendant trois mois, trois fourneaux en activité, de jour comme de nuit, fabriquaient sabres, piques, lances, voire même d'étonnants fusils à mèche. Ce qui nous fait sourire, ce fut peut-être la cause de l'inaction des 1,300 braves restés à Ning-ko-fou. Les mandarins partageaient l'opinion publique. Le quartier de Kien-ping était déjà occupé par les soldats du général Fang dévoué à la cause, les Honanais forgent des armes ; comment attaquer de pareils guerriers ? Il faut bien le dire, le rôle d'un mandarin consciencieux serait à certains jours fort difQcile. Le soldat est le premier pillard, quand il a tourné sa veste à l'envers ; contre ses compatriotes et pour une cause détestée, il n'eut jamais livré bataille.
Ou-tong-Iin, leur général, fit aussi bien de les convertir en terrassiers pour occuper leurs loisirs dangereux. Tout eut été pacifié comme par cncliantenicnt si, dès le début, Ilo-tchou lui-même eut été mis à mort;
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mais, entre le général Fang et le sous-préfet, il pouvait reposer sans inquiétude.
Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que, malgré l'évidence des faits là plus manifeste, nul ne parlait de la révolte des Honanais et tout le monde proclamait la révolte des chrétiens.
Les rôles étaient complètement changés, beaucoup moins par la calomnie que par une peur fantastique. La renommée qui grossit tout avait également décuplé le nombre des chrétiens ; l'opinion, qui veut quand même en faire les vendus de la France et ses premiers bataillons, les armait dans sa pensée. Le païen, âpre à la vengeance, peut-il d'ailleurs comprendre que des multitudes qu'il imagine se laissent piller ou tuer sans représailles. Loin du pays, il était donc facile de s'y méprendre, quand, sur les lieux mêmes, on s'aveuglait au point de croire ce qu'on avait rêvé.
Un jour, à Ning-ko-fou, les gens du tribunal, voyant transporter à la l'ésidence quelques caisses venues de Ou-hou, assuraient qu'elles étaient pleines de poudre. Personne n'y alla voir.
Au mois de janvier 1877, à Koang-té, se trouvait un lieutenant de Fang-tong-lin avec ses soldats. Que faisait-il là, un mois avant la fin du procès? Prévenir des vexations et protéger les chrétiens, sans doute? Point du tout. Il disait à qui voulait l'entendre que, les chrétiens voulant se révolter, il veillait au salut du pays.
Ce courant d'idées excitait le peuple et entretenait la haine.
Que firent à cette époque les mandarins? 11 est plus facile qu'intéressant de le dire. Comme il serait très fastidieux de dénïontrer la parfaite réserve et la honteuse inaction d'où ils ne voulurent jamais sortir, contentons-nous de signaler leur excuse.
De Ngan-king, on envoya des délégués ; l'autorité supérieure agissait donc suffisamment pour permettre, que dis-je, pour nécessiter la délicate inertie des subalternes. Ils attendaient des ordres.
Des proclamations furent demandées : « Celle du vice-roi suffira », répondent les mandarins.
D'ailleurs, la proclamation réclamée par le ministre de France na parut jamais.
Le tao-tai de Ou-hou, finit par accorder une affiche. Hélas ! elle ne contenait que des phrases banales qui ne blâmaient personne. C'était de la littérature en pure perte.
Le P. Seckinger multipliait ses visites ; il ne perdit jamais mieux son temps. Il voulait à tout prix aller au Ning-ko et contraindre ainsi les mandarins à l'accompagner. Mais, ils ne se laissèrent pas entraîner. « Allez-y seul, si vous voulez. Nous vous le défendons, c'est imprudent ;
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si ua malheur arrive, vous ne pourrez vous en prendre qu'à -^oûsmême. »
Le peuple, ou pour mieux dire la populace, sorte de girouette que faisait tourner à son gré le clan des petits lettrés, flottait entre une vague inquiétude et une demi-confiance. Tantôt, la pensée de Ho-tchou mis en jugement le rappelait à l'ordre ; tantôt, le consentement tacite des autorités locales calmait ses scrupules. La moindre occasion provoquait l'explosion de sa rage, plus apaisée après un accès, que guérie pour ne jamais plus mordre.
En Chine, chaque village a ses mauvaises têtes, ses paresseux, ses hâbleurs, ses voleurs, tous fumeurs d'opium. Ce sont eux qui montent l'opinion et qui commencent; tout le monde suit.
Les chrétiens furent tenus pour taillables à merci. Plus de deux cents familles furent réduites à la misère, leurs domiciles violés, tout leur médiocre avoir pillé ; momentanément même, il fut prudent de se cacher dans les montagnes.
On rançonna les autres qui se ruinèrent d'une nouvelle façon pour calmer les voisins, s'offrant à les protéger. Ce ne fut qu'à prix d'argent qu'on racheta ses filles.
Le P. Le Cornée écrivait le 19 août : « Aujourd'hui, je demandais à un jeune homme arrivant de Chœï-tong : où est ton père? — Il est cache dans les montagnes. — Pourquoi ne retourne-t-il pas à la maison ? — Parce qu'il vient tous les jours des hommes voir s'il est revenu. — Eh bien, que feraient-ils? — Ils le lieraient, le battraient pour le forcer à donner 50 piastres. — Qui garde la maison ? — Ma mère qui a plus de 50 ans — Tes frères et tes belles-sœurs ? — Ils sont aussi dans les montagnes » .
L'histoire de cette famille était celle de la plupart des fidèles. Les apostats avaient la paix.
Or, l'époque venue de la récolte du riz, c'est l'heure de la fortune. Mais les païens ne s'en montraient que plus farouches, afin de récolter le riz des chrétiens pendant leur absence.
Les haines religieuses sont atroces ; mais le vol public, en plein soleil, ! organisé, du jour au lendemain, dans une société demi-civilisée, est-il rien de plus significatif ?
Si les apostats trouvaient grâce, il faut remarquer que les notabilités de village dirigeaient en partie le mouvement. Us étaient les premiers à répandre le bruit que l'ordre de tuer les chrétiens avait été donné, puis, comme par indulgence, ils débattaient le prix d'une rançon ou recevaient l'abjuration des pauvres parjures. Les mandarins n'en ignoraient rien ; ils gardaient leur odieux silence.
CUIKOIS ET MISSIONTfAIRES
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Pendant ces mois d'agonie, des délégués apparaissaient de temps en temps, faisant la tournée par toutes les bourgades où ils savaient que les missionnaires avaient des établissements. C'était pour prendre connaissance des dégâts matériels. Un mot de réprobation, sans les compromettre, puisqu'ils avaient si grand peur du peuple, eût été presque partout une matière à réflexion .suffisamment efficace ; ils se contentaient de prendre des notes sur les maisons et les terres.
Tous leurs renseignements leur étaient donnés par les païens de l'endroit, par les démolisseurs eux-mêmes.
Comme l'autorité prévoyait que la question des indemnités aurait son heure, et qu'elle leur tenait fort à cœur, il fallait préparer des pièces authentiques.
Le prix d'achat, connu de tout le monde dans le village, était religieusement enregistré, car ils comptaient sur cette base pour établir les compensations.
Fermer les yeux sur le prix réel était plus économique. Mais si, grâce aux circonstances, on avait, à bas prix, acheté des terrains inoccupés et de vieilles maisons en ruines, les réparations avaient parfois décuplé la dépense.
A Ngan-king, les mandarins, préoccupés de cette grosse question, puisque quarante établissements avaient été pillés, saccagés, dont plusieurs brûlés et rasés jusqu'au sol, avaient dit au P. Seckinger : « Nous vous indemniserons ; mais enfin, vous ne pouvez nier que vos maisons vous ont coûté des prix dérisoires, vous vous en souvenez et nous nous en souviendrons ».
« Très bien, grands hommes, répondit le Père, si vous les estiro.ez sur cette base, entendons-nous, c'est très facile. Je ne vous demande pas d'argent. Rebâtissez-les telles quelles étaient et telles qu'elles nous servaient, nous serons enchantés. »
Cette réponse fort juste nécessita sans doute de nouvelles expertises.
Venir en aide aux chrétiens, remonter leur moral et surtout les fortifier par les secours religieux, était le plus ardent désir des Pères et en particulier du P. Le Cornée, ministre de la section. Il n'avait pas été, comme le P. Seckinger, nommément signalé à la vindicte publique. Il épiait à Ou-hou le moment où il pourrait forcer la consigne des mandarins qui, si on les eût crus, nous eussent pour longtemps laissés à la porte. Prudent, il l'était autant qu'on doit l'être. Depuis quelque temps, n'entendant plus la rumeur menaçante dont les échos arrivaient jadis, il écrivit au R. P. supérieur pour lui demander la permission de reprendre la route du champ d'honneur.
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Après un mois d'informations et de sages négociations, il reçut la lettre où on lui disait : « Marchez à la grâce de Dieu ». Il partit malgré le mot d'ordre du tao-tai : « Nous ne répondons de rien ». Il était en compagnie du vaillant P. Chen-eul, qui avait, comme nous l'avons rapporté, si adroitement traversé, en marchand de papier, le territoire révolutionné des infidèles. Au bout de trois mois moins quelques jours, il rentrait donc au Ning-ko. C'était le 41 octobre. La paix, certes, n'était pas encore signée à Nan-kin ; mais, si elle n'était pas non plus bien assise dans les cœurs, elle régnait suffisamment à la surface.
Quand saint François de Sales partit pour le Chablais, infesté d'hérétiques autrement terribles que nos sournois et fort timides lettrés, M. de Boisj, son père, fit l'impossible pour le retenir. « Vous avez du zèle, mon fils, mais vous manquez de prudence... S'il vous arrive quelque chose de fâcheux, vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-même ». — « Mon cher père, répondit le saint prévôt. Dieu y pourvoiera. »
Dès son arrivée à Ning-ko-fou, Le P. Le Cornée envoya sa carte aux quatre grands hommes, le général en chef de la division, le préfet, le sous-préfet et le général des 1,500 terrassiers. Personne ne daigna renvoyer la sienne. Un soldat du camp vint demander à là porte si l'Européen savait le chinois ; vinrent ensuite des gens du sous-préfet demander si il se disposait à aller à la campagne ; on leur répondit que c'était son intention.
Au bout de quelques jours, le Père alla cependant voir le préfet et le sous-préfet.
« Le premier, dit-il, est un gros joufflu qui nage en plein dans les eaux du sous-préfet. Il a donc bien besoin d'être converti. Toutefois, il paraît convertissable, surtout si des ordres du vice-roi venaient lui donner la prémotion physique pour la contrition parfaite. Il est plus énergique que le tao-tai de Ou-hou ».
Chez le sous-préfet, l'entretien ne fut pas si serein. Il affirma qu'il ne ferait rien sans ordres de la capitale.
— Mais, dit le Père, vous pourriez nous faire rendre nos mules, nos chapelles, nos habits, dont nous connaissons quelques détenteurs.
— Je m'étonne que vous, se-to (1), arrivé depuis deux jours, vous osiez blâmer ma conduite.
D'ailleurs, ce sont les gens de Kien-ping qui ont tout fait ; si on arrête les malfaiteurs, le pays va se révolter : après toutes les peines qu'on s'est donné pour retirer du pays les PP. Biès et André, est-il concevable que l'on veuille y rentrer?
(1) Litt. gouverner la clochelte. nom quasi-officiel du prêtre devant les mandarins.