‹ Chinois & missionnaires [microform]Chapitre 3 sur 27 · I. .^agfSwgwji^iajfifcS&L · texte numérisé non relu

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mètres de largeur, monte à la sixième lune, vers le mois de juin, de plus de 20 pieds. D'ailleurs, la marée elle-même se fait sentir parfois d'un pied et davantage aux équinoxes. Ces grandes eaux, dues à la fonte des neiges, arrêtent le cours des torrents et même le courant remontant est sensible à 40 li en amont de l'embouchure de la rivière de Ning-ko-fou. A cette époque, non seulement la navigation est partout facile, mais ces crues qui coïncident avec la plantation et la culture du riz sont, pour une grande partie de la contrée, située en dehors des pays montagneux, une source de fortune presque assurée. Les digues énormes et fort bien entretenues par les riverains qui protègent les champs sont, de distance en distance, munies de batardeaux. Il est ainsi facile de régler la quantité d'eau que réclame la culture.

En partant du Ning-ko, le P. du Halde, il y a 150 ans, écrivait : « Les coteaux de cette préfecture sont très agréables à la vue, et ses montagnes toutes couvertes de bois fournissent aux herboristes d'excellentes herbes médicinales ». Il parlait principalement de la partie sud et ouest de cette contrée. « Hélas ! écrit à son tour le P. Havret en 1893 (1), ces beaux temps sont passés et les anciennes forêts, coupées à ras du sol par le vandalisme des âpres Houpénois, ont depuis un quart de siècle enlevé aux collines du Ning-ko-fou leur poésie avec leur parure.

« Le gouvernement qui a été impuissant à réprimer ces désordres le serait tout autant s'il tentait de s'adjuger, à titre de domaine d'état, pour les exploiter, ces immenses espaces qui sont vraiment nullius. »

Il n'est pas, disons le tout de suite, dans le génie des autorités chinoises d'avoir la haute main sur la direction de ce qui constitue le bien public. Le progrès matériel, l'amélioration des questions économiques, la protection efficace de l'agriculture et du commerce, la surveillance de la propriété, l'entretien des routes, la répression de certains envahissements particuliers et mille autres détails administratifs sont, en réalité, autant de chapitres qui laissent les mandarins dans la plus froide indifférence. Ils trouvent sans doute que la perception des impôts, le bénéfice des procès et le souci des intrigues pour monter en grade augmentent assez le poids de l'existence pour qu'on soit excusable de déposer tout autre fardeau. Etrangers à la contrée qu'ils administrent, d'après les règlements, changeant de poste tous les trois ans, ils passent complètement désintéressés du bien qu'il y aurait à faire. Etant peu rétribués, ayant besoin de beaucoup d'argent, l'administration devient une exploitation ; et comme le personnel du tribunal n'est pas payé du tout par le gouvernement, tout ce grand réseau subalterne, bureaucrates, hmssiers et policiers, devient un (l) La Province du Ngan-hœï ; Variétés sinologiques ; Chang-haï.

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filet aux mailles serrées, dont on ne sort que si Ton est assez petit pour y passer ou assez fort pour le briser.

L'état ruineux et immobile de la Chine peut s'expliquer et ces dernières lignes peuvent jeter quelque jour sur cette question ; elles nous aideront à en comprendre plusieurs autres, car on s'explique difficilement qu'un peuple intelligent, d'ailleurs, dans un pays richement doté parla nature, reste pauvre au point de vue matériel, arriéré au point de vue intellectuel et complètement en dehors du mouvement actuel des autres nations. La loi qui menace de mort tout Chinois qui sort du territoire n'est point abrogée. Son application, comme celle de bien d'autres lois, n'inquiète, sans doute, ni la justice ni le coupable, mais si cela prouve que la Chine commence à renier son passé, cela n'indique pas dans quel ordre d'idées elle envisage l'avenir.

Par le fait de l'incurie systématique des pères et mères (1) du peuple, les routes sont dans un état déplorable. Rien qui puisse en donner une idée aux Occidentaux de notre époque; il faudrait avoir vécu il y a 50 ans, dans nos campagnes, ou du temps de M"'° de Sévigné. Mais la route chinoise au Ning-ko ne ressemble aux grandes voies de communication du nord de la Chine que par ses bourbiers. Au nord, le char est un véhicule fort primitif, mais depuis longtemps connu. Au sud du Kiang, il n'existe pas. Autant donc les routes du nord sont larges et même praticables quand il ne pleut pas, bien qu'une poussière intense aveugle le voyageur, autant au Ning-ko les routes en général sont étroites. Ce sont à proprement parler des sentiers où brouettes et brouettiers, mules et muletiers, voyageurs en chaise et piétons marchent à la file. Si, jadis, les aborigènes avaient souci d'entretenir les dallages de pierres qui étaient leur méthode de résoudre ce problème des routes confortables, aujourd'hui les habitants, ou ruinés, ou nouveaux venus, n'ont point encore trouvé, ni le temps, ni l'argent nécessaire k une si vaste entreprise. L'initiative des notabilités locales est indispensable, puisque le chef du département n'y pense ni ne veut y penser ; il aurait d'ailleurs la sagesse d'en féliciter la commune, si elle voulait y consacrer du temps et de l'argent.

Dans la préfecture voisine de Hœï-tcheou, « les familles influentes, dit le P. Havret, ont à cœur ces travaux publics. Elles décident de l'urgence d'une souscription, en font circuler les listes et surveillent l'emploi des fonds. Ce sont elles pareillement qui prohibent l'emploi des brouettes sur tout le territoire de la préfecture. Ces véhicules à une roue, chargés de

(t) Cette dénomination classique donnée aux mandarins indique que les législateurs ont théoriquement compris le rôle qui leur est assigné.

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300 livres, sont la ruine des routes le plus solidement dallées ». Là où ils sont en faveur, leur nombre est parfois considérable.

Cependant, au Nin-ko, la nécessité réveille l'apathie et fait taire les rivalités qui souvent divisent ces habitants de provenances diverses. Les ponts ont été presque partout ruinés faute d'entretien ; il y en avait de beaux par le nombre et la largeur de leurs arcades. Aujourd'hui, quelquesuns ont été relevés. Les notables du pays ont avec le peuple tout l'honneur de ces travaux. Chacun est imposé au prorata de sa fortune ; les familles plus à l'aise sont flattées d'être en tête de liste, et une pierre, plusieurs pierres dressées en souvenir auprès du monument, montrent à la postérité les noms des donateurs et leur don gravés en magnifiques caractères.

Les habitations et les villages n'ont qu'un aspect misérable. Les mots propriétés, villa, maison de campagne, à plus forte raison chalets et châteaux, seraient ici sans aucune signification. Ce n'est pas qu'on ne rencontre dans les villes et bourgades des maisons en briques, d'une construction récente et d'un médiocre extérieur, indiquant un propriétaire plus à l'aise, un commerçant plus heureux. Mais en Chine, l'aristocratie, la bourgeoisie, le commerce enrichi ne répondent en rien aux idées qu'on peut s'en faire en Europe, à l'aide des données qu'on a.

Au moyen âge, le seigneur pourvoyait lui-même à sa sécurité et les grandes murailles de son castel abritaient son luxe. Aujourd'hui, la gendarmerie et la police permettent de s'étaler partout. L'idée chrétienne a d'ailleurs réformé les moeurs, et la barbarie ne relèverait la tête que si le paganisme triomphait. En Chine, le christianisme n'a rien adouci, car il n'est dans ce vaste empire qu'à l'état d'infiniment petit. Le génie national n'est pas chevalier ; la police est sans organisation, sans principes et infiniment trop restreinte. La population exubérante n'a pas assez de terres pour sa prospérité, le commerce n'est qu'intérieur, l'exploitation des mines est défendue pour ne pas irriter le dragon de la terre, le nombre des voleurs est infini, les bandes de mendiants sont partout, l'autorité est rapace. Il suit de là que le peuple est pauvre et que le riche cache sa fortune. S'il voulait imiter l'Européen, le riche Chinois ne le pourrait pas. Ses maisons de campagnes seraient pillées en grand et en détail ; le mandarin lui-même, sans se départir des règles de la politesse, saurait contribuer à son dépouillement par des impositions légales et des emprunts forcés.

En somme, les dépositaires de l'autorité seuls peuvent afficher un certain luxe traditionnel et d'un genre particulier, qu'imite dans sa maison et son costume le riche commerçapt des grandes villes.

Le Ning-ko, malgré ses maisons fort modestes, ses fermes consti\dtes

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en terre, couvertes en pailles, et d'une malpropreté, lîélas, que n'excuse point la misère, est un pays jadis célèbre par sa richesse. La nature n'a point émigré, et il est intéressant de donner un coup d'œil à ses productions.

La principale culture du pays est le riz. Il n'exige que quatre mois de plantation pour payer généreusement le travailleur, si toutefois les conditions atmosphériques ont été favorables. Dans les contrées où n'existe pas le régime des digues dont nous avons parlé, il faut ménager des réservoirs d'eau pratiqués dans les gorges de montagnes, à la naissance des vallées, ou attendre du ciel les pluies d'ailleurs habituelles à l'époque de cette culture ; car le riz, planté dans la vase, demande beaucoup d'eau et de soleil. Il est la prificipale nourriture du pays, comme en Europe est le pain.

Les autres produits du sol sont le blé, l'orge. Le blé est souvent semé dans le champ du riz, mais il n'a pas toujours le temps de venir à maturité avant l'époque où celui-ci réclame sa place ; on le coupe alors sans miséricorde. Le blé chinois, d'ailleurs bon, est maigre et justifie le mépris dont il est entouré.

Le coton est cultivé au Ning-ko, moins pour le commerce et l'exportation que pour les besoins locaux. Il alimente un certain nombre de métiers à domicile; ceux-ci diminuent de jour en jour, car Chang-haï compte aujourd'hui huit filatures à vapeur, et cinq nouvelles sont en construction. La principale appartient aux mandarins et compte 30,000 broches.

L'indigo est exploité sur place et sert à teindre les toiles de la campagne. Le colza et le chanvre oléagineux suffisent aux huileries locales et à la consommation. Le pays se suffit à lui-même. Certains cantons, Chœï-tong, par exemple, ont une réputation pour la perfection avec laquelle ils confisent les jujubes qu'ils exportent en abondance. Ce fruit est excellent. Le mûrier pousse partout et l'industrie des vers à soie y prospérerait si les habitants voulaient s'y adonner.

Nous avons dit que les montagnes étaient déboisées. Dans certaines parties cependant, on a senti qu'il était avantageux de s'entendre pour ménager la repousse des arbres. Le bambou pousse partout et rapidement. Il y a des pieds qui mesurent 15 centimères de diamètre. La pousse entière d'un bambou s'opère en trois mois, et ces tiges atteignent 20 et 30 pieds de hauteur. Il y a le bambou mâle et le bambou femelle. Il est difficile d'acheter aux propriétaires de bambouseries les souches de ces derniers. Ce sont les voleurs qui le plus souvent se chargent de fournir le double élément d'une plantation nouvelle.

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On ne saurait énumérer tous les emplois de cet arbre p^o^ identiel. Meubles, ustensiles de ménage et de travail, charpentes de maisons couvertes de pailles, cordes, papier, etc. ; on mange même les jeunes pousses qui, bien apprêtées, constituent un mets excellent. Pour faire du papier, le bambou, fendu d'abord, est ensuite placé dans de grands réservoirs et couvert de chaux ; après quelques mois, il est battu sous les marteaux de pierre des moulins à eau et son étoupe fournit un papier utile pour l'emballage, les superstitions, le crépissage des murs où il remplace le sable.

Les petits torrents du Ning-ko sont remplis de ces fabriques de papier.

Les montagnes sont riches en calcaires et les fours à chaux ne manquent pas, mais cette chaux est de qualité inférieure.

En quelques cantons, le charbon de terre affleure à la surface du sol. Les habitants ont soin de l'utiliser ; l'intérêt a vite raison de ^a superstition parmi le peuple. Il en va autrement des lettrés qui ne possèdent point de mines. Ils poussent les hauts cris et leur protestation est entendue des mandarins. Il ne faut pas irriter le dragon de la terre en le troublant dans la solitude de ses royaumes souterrains.

Le thé pousse assez abondamment sur quelques montagnes, mais il n'a pas de renommée.

Ce pays n'a point d'industrie spéciale. Il a comme partout ses ouvriers de toutes sortes qui travaillent à peu près de la même manière, transformant la matière première que le sol procure et fait une exportation très insignifiante ; la seule qui compte, nous l'avons mentionnée, c'est le surplus du riz, le charbon de bois et les bambous.

Si nous donnons un coup d'œil aux mœurs des campagnards, nous connaîtrons mieux la principale classe des Chinois où se recrutent les chrétiens, et celle qui tient la place la plus importante dans ce récit.

Prenons un fermier dans son village. Il revient du champ, pousse devant lui son buffle noir aux cornes immenses et au pas lent. Il porte sur l'épaule sa petite charrue qu'on dirige d'une seule main. Sa queue de chevelure est enroulée autour de sa tête, il marche pieds-nus, son pantalon de toile bleue est court et il n'a qu'une mauvaise chemise de toile qui ne descend pas au-dessous de la ceinture. Il ne sait point écrire ; il se rappelle quelques caractères appris à l'école qu'il a fréquentée deux ou trois ans, tout juste ce qu'il lui en faut pour suivre l'explication d'un petit contrat de vente ou le billet d'une dette. Plusieurs en savent un peu plus, beaucoup en savent moins. Presque tous ont passé un ou deux ans à l'école, mais sans profit réel, car l'écriture chinoise est la moins utile de la terre pour la pratique de la vie ; elle demande trop d'étude.

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Si notre campagnard n'est pas un lettré, au moins est-il vigoureux, d'une bonne taille, industrieux, rusé, routinier, et assez travailleur. Sa maison, c'est lui qui l'a construite. Les murs sont en terre, la charpente est de bambous, la couverture est la paille de son riz, ou le chaume qui pousse sur la montagne.

Entrons dans cette maison dont les murs ont 7 pieds peut-être d'élévation. Elle forme une cour intérieure avec les trois corps de bâtiments qui la composent ; le corps principal, orienté au midi, se divise en quatre chambres séparées par des cloisons de bambous entourés de paille tordue, fichés dans le sol et enduits d'une couche de terre délayée. Dans les murs, une ou deux lucarnes, un homme n'y pourrait passer, et elles sont garnies de barreaux très rapprochés. Une des deux chambres du milieu a une porte extérieure, toujours ouverte pendant le jour pour permettre à la lumière d'entrer. Cette chambre est la salle de réception. Au fond, face à la porte, se trouve collée au mur une grande image de poussah ou une image chrétienne ; au milieu, une table carrée et des bancs ; autour, quelques instruments de travail ; sous vos pieds^ la terre nue. Telle est la salle de réception. Là, on reçoit l'étranger, l'ami, le voisin, on fume, on boit le thé. Les autres chambres sont celles de la famille. Il y fait noir et c'est à dessein ; car, de l'extérieur, on ne voit point ce que le propriétaire possède ; l'aile droite sert de cuisine, l'aile gauche d'écurie au bœuf et au porc. Pendant la journée, les porcs, les poules, les chiens, les canards, ont toute liberté.

Au Ning-ko, beaucoup de campagnards ont des maisons de briques dont plusieurs sont grandes et belles ; le plus grand nombre cependant est moitié briques, moitié terre. Ce luxe trompeur est un souvenir du temps passé. Les Houpenois ont trouvé ces maisons abandonnées, comme nous dirons au chapitre suivant. Ces ruines disent assez qu'avant le passage des rebelles les campagnards étaient riches. Ceux qui les remplacent ne peuvent ni entretenir, ni réparer; et ces demeures à jour sont glaciales l'hiver.

Rentré à la maison, l'homme de travail appelle son fils, lui jette la corde du bœuf, et celui-ci, mettant un pied sur la grosse tête inclinée de l'animal, saute ou se hisse à califourchon sur son dos. Il va le conduire à la pâture, c'est-à-dire dans les chemins ou sur la montagne. Ces enfants pasteurs commencent dès l'âge de huit ans. Les petites filles font souvent partie de cette étrange cavalcade ; quand les garçons manquent dans la famille, elles y suppléent.

Pendant ce temps, le père de famille va battre du riz. Armé d'un gros marteau de pierre qui pèse presque 20 livres, il bat le riz placé dans un

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Entrons dans cette maison dont les murs ont 7 pieds peut-être d'élé- Aalion. Elle l'orme une cour intérieure avec les trois corps de bâtiments qui la composent ; le corps principal, orienté au midi, se divise en quatre chambres séparées par des cloisons de bambous entourés de paille tordue, iichés dans le sol et enduits d'une couche de terre délavée. Dans It'S murs, une ou deux lucarnes, un homme n'y pourrait passer, et elles sont garnies de barreaux très rapprochés. Une des deux chambres du milieu a ime porte extérieure, toujours ouverte pendant le jour pour permettre à la lumière d'entrer. Cette chambre est la salle de réception. Au foml, l'ace à la porte, se trouve collée au mur une grande image de poussali ou ime image chrétienne ; au milieu, une table carrée et des bancs ; autour, quelques instruments de travail ; sous vos pieds, la terre nue. Telle est la salle de réception. Là, on reçoit l'étranger, l'ami, le voisin, ou fume, on boit le thé. Les autres chambres sont celles de la famille. Il y fait noir et c'est à dessein ; car, de l'extérieur, on ne voit point ce que le propriétaire possède ; l'aile droite sert de cuisine, l'aile gauche d'écurie au bœuf et au porc. Pendant la journée, les porcs, les poules, les chiens, les canards, ont toute liberté.

Au Ning-ko. beaucoup de campagnards ont des maisons de briques dont plusieurs sont grandes et belles; le plus grand nombre cependant est moitié briques, moitié terre. Ce luxe trompeur est un__^uvenir du temps passé. Les Iloupenois ont trouvé ces maisons abandonnées, comme nous dirons au chapitre suivant. Ces ruines disent assez qu'avant le passage des rebelles les campagnards étaient riches. Ceux qui les remplacent ne peuvent ni entretenir, ni réparer; et ces demeures à jour sont glaciales l'hiver.

Rentré à la maison, l'homme de travail appelle son fils, lui jette la corde du bœuf, et celui-ci, mettant un pied sur la grosse tête inclinée de l'animal, saute ou se hisse à califourchon sur son dos. Il va le conduire à la pâture, c'est-à-dire dans les chemins ou sur la montagne. Ces enfants pasteurs commencent dès l'âge de huit ans. Los petites filles font souvent partie de cette étrange cavalcade ; quand les garçons manquent dans la famille, elles y suppléent.

Pendant ce temps, le père de famille va battre du riz. Armé d'un gros marteau de pierre qui pèse presque 20 livres, il bat le riz placé dans un

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énorme mertier de pierre, pour en enlever l'écorce ; il le tamise ensuite. Le son servira au porc, et le riz blanc est donné à la ménagère qui prépare le repas du soir.

Dans la maison, les petits enfants jouent, crient, se roulent à terre, pleurent, ils sont partout les mêmes. En Chine, dans ces campagnes pauvres, ils sont particulièrement malpropres. Les familles sans enfants sont aussi rares que les familles nombreuses (1). La moyenne est de trois ou quatre enfants ; souvent on trouve une petite fille qui n'est point la sœur des autres. On la nomme si- fou; elle a été achetée quelques piastres et est la future du fils aîné ou du cadet. Cette coutume des fiançailles, même dès le berceau, est tout à fait chinoise. L'église proteste, et le missionnaire s'oppose à cet usage autant qu'il peut.

Toute la maigre lingerie de la maison sort des mains de la fermière. Beaucoup de paysans, sans faire commerce de coton, aiment à en cultiver ce qui suffira pour donner de quoi filer à la femme et aux filles. Il en est qui savent tisser. Elles peuvent fournir la maison de bonne toile et en avoir encore à vendre. Un métier, qui d'assez loin ressemble à ceux de nos tisserands de village, coûte 3 piastres, 8 ou 10 francs.

La femme chinoise de ces contrées a de petits pieds, elle aime donc être assise et sans doute que cette infirmité n'est pas pour rien dans la question de propreté du ménage. Peut-être cette douleur continuelle a-t-elle influé sur sa santé, le développement de ses forces et souvent l'aigreur du caractère.

Quand vous passez dans un village, vous voyez presque toujours la femme assise à l'ombre en compagnie de quelques voisines et toutes sont occupées de couture. Les jeunes filles brodent à la soie des fleurs pour leurs petits souliers ; la ménagère fait de gros souliers d'étoffe pour le mari et les garçons.

Les instruments de labour, sauf les ferrures, ont été fabriqués par le père de famille. Il suffît presque à tout, quandil est travailleur.

Dans cette vie agreste, la conversion au christianisme du villageois est-elle donc impossible? Où sont les obstacles à la pratique des points essentiels de la loi évangélique ?

A certaines époques, lors de la plantation du riz ou de la récolte, il lui sera difficile de ne pas travailler le dimanche, car le travail se fait par grandes réunions d'hommes; païens et chrétiens se trouvent mêlés en raison du voisinage. Mais le missionnaire accorde des dispenses nécessaires.

Beaucoup de ces familles vivent honnêtement et l'immoralité des (1) La mortalité est grande parmi les petits entants, car Ihy-ièue est inconnue.

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centres populeux fait peu de ravages dans les campagnes. Le bien d' autrui n'est pas sans attraits pour ces consciences païennes, la justice ne domine pas toujours la voix des petits intérêts ; cependant le paysan n'est pas un grand voleur.

Le bon chrétien des campagnes gagne aussi bien sa vie que les païens les moins scrupuleux. L'obstacle vient donc d'ailleurs.

Les préjugés nationaux et le terre-à-terre des esprits et des cœurs arrêtent seuls la conquête du missionnaire.

Les calomnies les plus insensées ont perverti l'opinion. Elles ont pénétré partout ; car au bourg où le paysan doit aller souvent, il a eu l'occasion d'entendre le demi-lettré s'expliquer hautement sur les étrangers, ces diables d'occident qui arrachent les yeux, les oœurs, volent les enfants et sont de véritables monstres. D'autre part, le caractère du peuple, et en général du paysan, qui ne connaît rien absolument en dehors de la matière, est on ne peut moins préparé à goûter le culte du vrai.

Il ne s'est jamais demandé pourquoi il fait ses superstitions. Il ne sait pas qu'il a une âme, bien que les bonzes en reconnaissent trois. L'une demeure sur la tablette des ancêtres, l'autre va en enfer, la dernière passe dans le corps d'un animal. Pour le paysan, toutes ces histoires l'inquiètent moins que la plantation du riz.

Quand le missionnaire a l'occasion de l'inviter à embrasser le christianisme, il se hasarde parfois à lui demander d'un certain air narquois quel avantage il en résulterait. Comme il ne redoute aucunement l'enfer, il répond comme les sages de l'aréopage à saint Paul : « Nous en reparlerons ; nous t'entendrons une autre fois : tsai kiang, tsai kiang. »

Au fond il a peur de ses voisins, des notables, des lettréj, de l'opinion publique. Si le sous-préfet était chrétien, s'il avait sous les yeux l'exemple des grands, le paysan n'hésiterait pas. Mais nous ne sommes pas au xvn^ siècle, les temps sont changés. « Si les temps n'étaient pas changés, écrivait en 1894,1e P. Bazin, des missions étrangères, les chrétiens seraient probablement plus nombreux (au Kouang-si). Mais nous sommes gouvernés par des païens qui nous détestent cordialement. Nous sommes protégés par des francs-maçons qui nous détestent encore davantage. Les Chinois, par la voie des prétoires, savent tout ce qui se passe en France, excepté le bien; et les prétoriens, abusant .de la situation, répandent ce qu'ils savent dans le peuple.

Un autre obstacle au progrès de la religion chrétienne en nos contrées, c'est l'opium. Ceux qui n'ont pas vu sur place l'abus qui s'en fait n'en peuvent avoir une idée. L'opium abrutit le corps et l'âme et la paresse qui s'en suit détruit les fortunes acquises, augmentant, par conséquence

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forcée le nombre des voleurs dont la Chine est peuplée. Les fumeurs d'opium n'ont de goût pour rien ; tous les remèdes sont sur eux sans vertu. Si quelques-uns se corrigent pour un laps de temps quelconque, ce n'est que pour retomber plus bas après. Et notez bien qu'ici, tout le monde se met à fumer ce poison lent ; je connais des enfants de douze à quatorze ans qui fument l'opium comme on fume le tabac chez nous ; il y en a même qui le fument au-dessous de cet âge. Presque tous les mandarins fument. Tous les prétoriens (leurs commis) : cela va sans dire. Tout ce qui vit dans les prétoires est une race maudite. »

Le portrait n'est pas flatteur, mais il est en partie vrai pour le Ning-ko, comme il est vrai pour le Kouang-si.

Un autre mal mine cette pauvre société en décadence et fait comme le cancer, il désagrège dans l'ombre : nous voulons parler des sociétés secrètes. Elles ont existé sans doute de tout temps, elles sont nombreuses, elles ont des buts plus ou moins différents : l'une, que nous signalons, corrompt aujourd'hui le peuple du Ning-ko, on la nomme Ko-lao-hœï (société des vieux frères) ; elle embrasse dans ses ramifications plusieurs provinces de l'Empire, et aurait peut-être un but politique. Le gouvernement semble s'en inquiéter un peu.

Au mois de novenibre 1890, l'empereur accusait réception d'un mémorial du gouverneur du Ngah-hœï, rapportant l'arrestation et la décapitation de quelques membi-es influents de la société Ko-lao, lesquels depuis un certain temps préparaient une rébellion sur les limites de la dite province et de celle du Kiang-si. Dix-sept d'entre eux, le chef compris, avaient été saisis, ainsi que les armes et les munitions en leur pouvoir.

Chose déplorable, c'est que l'armée en est infestée (1).

Les sentiments de la secte à l'égard du christianisme et des missionnaires ne sauraient être l'objet d'un doute. Dans les troubles fort graves de la vallée du Kiang, qui ont tant inquiété les chrétiens en 1890 et ruiné tant d'églises, le mouvement et la direction n'avait pas d'autre origine ; seuls, les prétextes et les circonstances peuvent donner le change, car, contre le missionnaire, Hérode et Pilate se donnent la main.

Des ouvertures, dans un village du Nin-ko, étaient faites par les enrôleurs à quelques bons chrétiens qui tremblaient pour leur maison et l'église attenante : « Faites-vous inscrire de la société, leur fut-il dit; donnez 2 piastres d'admission et personne ne vous inquiétera. Si vous refusez, on brûlera votre maison, l'église ; touc sera pillé. »

(1) Voir quelques détails dans La province fiu ygan-hœï (page 38).

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On peut croire que si les chefs ont des idées de renversement dynastique, de bouleversement politique, l'immense majorité des membres se compose de peureux, qui font alliance avec l'ennemi pour n'en être pas dévorés, et de vauriens qui ne révent que brigandage.

Ces renseignements généraux fort restreints nous paraissent suffisants, et nous croyons superflu de répéter sur les Chinois mille choses connues. Un essai de détails et de peintures nous semblerait sortir du cadre. Il fallait un simple chapitre préliminaire mettant le lecteur sur la voie. Il peut m-îintenant nous suivre aisément dans nos récits.

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