L IMMIGRATION
En Europe, la diversité des races, au moins autant que la position géographique des territoires a distingué et divise toujours les nations. Les variétés d'origine, de tempérament, de coutumes et même de religion, contiennent ou ramènent les nationalités dans leurs frontières naturelles. On y compterait de droit, sinon de fait, dix-huit états différents, comme en Chine, dix-huit provinces. C'est que le grand Empire céleste est homogène en principe et que l'élément Tartare qui l'a conquis a été absorbé par lui. Toutefois, divisée en dix-huit provinces, cette vaste nation, qui est plus facile de vaincre que de transformer, dans l'homogénéité même de sa race n'est pas sans offrir le spectacle de la diversité des caractères qui se modifient sous l'influence du climat et du sol. Ni la nourriture, ni les conditions de la vie ne sont partout les mêmes, tant s'en faut ; et les habitants des diverses provinces sont loin de se ressembler. La population fluviale, cette multitude à moitié cosmopolite dans sa patrie, diffère également des autres. Sans en chercher la cause, il faut constater que les sympathies mutuelles font défaut.
Or, comme on l'a pu voir par le tableau de statistique, dans le chapitre précédent, la préfecture de Ning-ko-fou, par le fait des circonstances, se trouve composée de familles appartenant à trois provinces : les Aborigènes, les Honanais (émigrés du Honan), les Houpenois (émigrés du Hou-pé). Cette réunion d'éléments disparates ne profitera pas d'ici longtemps à l'harmonie domestique. Vingt ans après l'immigration, il sera encore très rare et très difficile de trouver des mariages mixtes. Peut-être cet état de choses ne serait- il pas étranger aux troubles fort graves que nous raconterons.
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Mais, pourquoi ce mélange d'hommes de provenances diverses, si contraire en principe aux coutumes nationales? C'est que la préfecture de Ning-ko-fou fut plus qu'aucune autre dévastée par les rebelles, et qu'il fallut la repeupler au moyen des immigrations.
Sur la fin du règne de l'empereur Tao-Koang (1848), des bandes d'hommes se soulevèrent dans la province du Kouang-si. Peu nombreuses d'abord, ces hordes, que leur sauvagerie rendit dès le début redoutables, se grossirent vite d'une foule de bandits^ de mécontents, gens de sac et de corde, ne possédant rien en propre, ne rêvant que pillage et débauche.
Rien qui les inquiétât moins que les soldats chinois prêts à fraterniser et à leur procurer quelques armes. Sur leur passage les ruines s'amoncelèrent, tout était mis à feu et à sang.
Quel était le but de ces rebelles ? On ne saurait trop le définir. Bien des années ont passé depuis et si la lumière ne s'est pas encore faite, comment se fera-t-elle ?
Ces hommes laissaient pousser leurs cheveux comme des étrangers, refusant de se faire raser la tête, comme la coutume l'exige depuis l'avènement de la dynastie tartare. On les nomma Tchanh-mao (longs cheveux). Voulaient-ils protester contre cette inovation, signe déshonorant, souvenir de leur défaite ? Voulaient-ils, si les circonstances les favorisaient, renverser cette dynastie étrangère? Il est fort difficile de trancher la question. Il y eut, par moments et par quartiers, assez d'organisation pour qu'on soit porté à le croire ; il y en eut trop peu pour ne pas conclure que l'immense majorité n'était qu'un ramassis de voleurs, ne rêvant que le mal, comme la populace de toutes les révolutions.
Dieu se servit de ces nouveaux barbares pour châtier les crimes d'un peuple qui comblait la mesure.
Ces habitants du Ning-ko, notamment, étaient profondément corrompus ; les Tchang-mao passeront, pilleront, tueront, resteront longtemps même dans le pays, et les trois quarts des aborigènes disparaîtront. Des immigrants viendront prendre leur place et la religion chrétienne entrera avec eux dans un pays où jamais elle n'eut été acceptée. Ce fut vers 18S3 que les rebelles occupèrent la partie supérieure du Kiang-nan et Nan-kin sa capitale. Les vieillards du Hœi-tcheou racontaient, il y a peu d'années, que sur la route de Ou-ynen à Toen-ki, au passage de la grande montagne à cinq têtes (ou-téou-lin) , le défilé de ces barbares dura huit jours.
Nan-kin, malgré son développement de 30 kilomètres, grâce à de très hautes murailles, était pour les nombreuses troupes chinoises et tartares facile à défendre ; ce fut pour ainsi dire un jeu de s'en emparer 1 C'en était fait de la dynastie, si les rebelles eussent été autre chose que
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- —sodés troupeaux de brigands indisciplinés. Ils laissèrent le temps aux Européens de prêter main-forte à l'Empire, qui l'a oublié depuis longtemps. Mais de 1850 à 1860, les Tchang-mao eurent le temps de laisser loin derrière eux les exploits des Huns et des Vandales.
La Chine, modèle des royaumes heureux, sous la paisible observation des lois et le régime paternel dé ses mandarins, n'est-ce pas une légende contre laquelle proteste l'histoire des nombreuses révolutions qui l'ont désolée et les soulèvements locaux de mécontents qui la troublent à l'état chronique ?
Dans la préfecture de Ning-ko-fou qui nous occupe, aujourd'hui encore, c'est-à-dire trente ans après, on voit des villages, de grandes bourgades qu'on ne reconnait qu'à leurs ruines. Des monceaux de dalles superbes, de vastes fondations, de grands pans de murailles témoignent clairement que les habitants étaient riches et que cette population disparue était très dense. Il serait difficile de trouver un seul village actuellement habité qui ne fût composé de ruines dissimulées. Par les récits de quelques vieillards échappés à la tourmente, on a pu savoir d'ailleurs qu'au bienêtre et à l'abondance, répondait une extrême dépravation. La Providence pensait aux missionnaires en permettant que le vide se fît derrière l'invasion.
Au feu, au pillage, au carnage succéda la solitude. Plusieurs années durant, tout cet immense pays, en pleine Chine, ressembla réellement à un désert. Le voyageur pouvait y marcher des journées entières sans rencontrer personne. Les sentiers mêmes avaient momentanément disparu et les bêtes sauvages de toutes sortes régnaient en paix dans des forêts de lianes. Dix ans après, quand on commença à se répandre dans le pays, de véritables arbres poussaient au milieu des maisons abattues, et, chose horrible, les ossements de nombreux cadavres gisaient sous les broussailles. Ce fut alors que les mandarins pensèrent à faire-venir d'ailleurs des émigrants pour repeupler ces lieux de désolation sur lesquels semblait planer une malédiction superstitieuse. Les terres ne possédaient plus que de rares propriétaires et le petit nombre d'indigènes, revenus en tremblant, pouvait à peine cultiver la millième partie des champs.
Des proclamations furent lancées. Les habitants du Hou-pé y répondirent avec un empressement qu'explique leur pauvreté et la densité de la population ; ceux du Ho-nan accoururent aussi.
Les mandarins promettaient que les terres abandonnées appartiendraient aux premiers occupants. Quelle perspective !
Les colons accoururent aussitôt, non pas un à un, famille par famille, mais par villages entiers. La route longue et pénible qui conduit au
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Ning-ko se couvrit de caravanes houpénoises. Chacun emportait tout ce qu'il possédait. Les hommes, les femmes, les enfants, les petites filles, tout le monde était chargé. 11 fallait vivre durant le voyage, souvent lutter contre de plus forts, devancer les autres pour se choisir la meilleure part.
Les premiers arrivés dans les premiers villages n'allaient pas plus loin, mais de nouveaux venus se croyant en force prétendaient ne pas poursuivre davantage. Des luttes atroces, de véritables batailles se livrèrent et cette pauvre terre, déjà repue du sang de ses habitants, se rougit encore. Les plus faibles reprenaient leur marche et s'enfonçaient de quelques journées dans les solitudes.
Il fallait ainsi conquérir ce sol abandonné où nulle autorité supérieure n'avait s uci de l'organisation, du partage et du maintien de l'ordre. Point de mandarins pour dresser les actes d'une occupation légitime selon les termes du rescrit. Ils pensaient sans doute que la paix se ferait toute seule, comme l'eau troublée qui s'éclaircit d'autant plus vite qu'on s'en occupe moins.
Au bout de quelques mois survenaient d'anciens propriétaires, des aborigènes armés de faux titres ; ils les faisaient valoir contre les nouveaux venus déjà installés, après avoir triomphé des premiers obstacles au prix d'immenses sacrifices. Il s'agissait de les déposséder, de se mettre à leur place. Les querelles recommençaient plus intenses. Parfois des arrangements à l'amiable amenaient la paix, le plus souvent d'interminables procès bouleversaient tout, au triomphe d'insignes perfidies. Les autorités semblaient protéger l'élément aborigène. Cet état de choses enfanta des haines profondes, traditionnelles, qui restent et resteront longtemps enracinées dans les cœurs. Ces frères ennemis vivent côte à côte, sans se mêler, sans pour ainsi dire se connaître. Ils se détestent au fond plus cordialement peut-être qu'ils ne détestent l'Européen ; pouvons-nous dire davantage ?
Un jour A'iendra où le houpenois embrassera le christianisme ; dès lors, le missionnaire peut avoir la certitude que l'indigène, son rival, restera sourd à sa voix.
Dans ce nouveau pays, dont la terre délaissée avait poussé des forêts de lianes, il fallait non seulement s'assurer un coin de champ fertile, encore fallait-il vivre, fallait-il ne pas mourir de faim.
En quittant le rameau d'où la misère le chassait, autant que l'appelait l'espérance d'un avenir meilleur, l'émigrant emportait sa dernière poignée de riz. En quelques jours il ne lui restait plus qu'à tendre la main et à montrer sur le chemin ses enfants épuisés que traînait la mère. La lutte contre la mort commençait. Au terme du voyage, dans la forêt de Nin-ko,
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Ning-ko se couvrit de caravanes houpénoises. Chacun emportait tout ce qu'il possédait. Les hommes, les femmes, les enfants, les petites filles, tout le monde était chargé. Il fallait vivre durant le voyage, souvent lutter contre de plus forts, devancer les autres pour se choisir la meilleure part.
Les premiers arrivés dans les premiers villages n'allaient pas plus loin, mais de nouveaux venus se croyant en force prétendaient ne pas poursuivre davantage. Des luttes atroces, de véritables batailles se livrèrent et cette pauvre terre, déjà repue du sang de ses habitants, se rougit encore. Les plus faibles reprenaient leur marche et s'enfonçaient de quelques journées dans les solitudes.
Il fallcit ainsi conquérir ce sol abandonné où nulle autorité supérieure n'avait s uci de l'organisation, du partage et du maintien de l'ordre. Point de mandarins pour dresser les actes d'une occupation légitime selon les termes du rescril. Ils pensaient sans doute que la paix se ferait toute seule, comme l'eau troublée qui s'éclaircit d'autant plus vite oju'on sen occupe moins.
Au bout de quelques mois survenaient d'anciens propriétaires, des aborigènes armés de faux titres ; ils les faisaient valoir contre les nouveaux venus déjà installés, après avoir triomphé des premiers obstacles au prix d'immenses sacrifices. 11 s'agissait de les déposséder, de se mettre à leur place. Les querelles recommençaient plus intenses. Parfois des arrangements à l'amiable amenaient la paix, le plus souvent d'interminables procès bouleversaient tout, au triomphe d'insignes perfidies. Les autorités semblaient proléger l'élément aborigène. Cet état de choses enfanta des haines profondes, traditionnelles, qui restent et resteront longtemps enracinées dans les cœuro. <'.'es frères ennemis vivent côte à côte, sans se mêler, sans pour ainsi dii\^ se connaître. Ils se détestent au fond plus cordialement peut-être qu'ils ne détestent l'Européen; pouvons-nous dire davantage?
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elle atteignait la limite, la dépassait souvent, et le nombre des morts de faim dépassa peut-être celui des survivants.
Nous n'exagérons rien dans ce tableau très sombre. Il ne pouvait en être autrement. Les colons n'apportaient rien ; les instruments de travail manquaient, les semences faisaient défaut, les terres ne poussaient que des broussailles et, ensemencées, elles demandaient quelques mois pour récompenser le laboureur. Il ne restait à l'homme que les racines sauvages, ce fut pendant plusieurs mois son unique nourriture. Pendant plusieurs années, aucun animal domestique, de quelqu'espèce que ce soit, n'aidera l'homme à vivre. ^__
Une seule ressource restait, et nos Chinois ne se firent pas défaut, hélas, de l'exploiter.
Malgré les dévastations de toutes sortes auxquelles s'étaient livrés les Tchang-mao, ils n'avaient pu détruire les magnifiques forêts de grands arbres qui couronnaient les jolies collines du Ning-ko. Pour se procurer du riz, les nouveaux venus y mirent la hache à tort et à travers, anxieux de traîner au plus tôt sur les torrents qui descendent aux grandes villes ces précieux bois de construction. Heureux de leurs premiers succès, ils revinrent pleins d'ardeur. C'était une moisson toute prête ; âpre à cueillir, elle était au moins le salut. Des multitudes couvrirent les montagnes. Elles y passèrent des mois et des années. On ne s'arrêta que lorsque tout fut saccagé. L'autorité n'en avait cure. Sa voix peut-être eut été méconnue.
Aujourd'hui, nous l'avons dit, ce pays, qui avec ses vallées et ses montagnes vertes serait le plus joli et le plus pittoresque, ne présente guère à l'œil que l'aridité monotone de mamelons jaunis et brûlés par le soleil !
Au bout de quelques années, le nombre des colons était devenu considérable, et, bien qu'il restât encore une partie de la contrée inhabitée, les nouveaux propriétaires se virent inscrits sur les registres administatifs ; ils reçurent les visites officielles des agents du fisc. Cette horde rapace qui avait disparu avec la dépopulation y rentra aussitôt qu'elle aperçut des champs cultivés et des hommes ne mourant plus de faim. La proie était encore maigre, mais elle était facile. Les sympathies administratives n'étaient pas acquises aux nouveaux venus. Il leur fallut donner les premiers produits des récoltes et revenir aux racines de la montagne, aux derniers arbres à abattre pour ne pas être torturés ou expropriés.
Les anciens habitants qui possédaient quelques propriétés, n'ayant pas assez de bras pour en faire la culture, laissaient parfois les houpenois défricher en paix, puis après plusieurs années, quand les friches eurent
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43 — disparu, quand les champs de riz revêtaient bonne apparence, ils élevaient la voix, montraient leurs titres et réclamaient les redevances. Le travailleur s'était endormi propriétaire et se réveillait fermier. Ce n'était pas sans bataille qu'il acceptait cette nouvelle injustice. Deux ans, trois ans et plus, il avait payé l'impôt comme propriétaire, on ne voulait point le rembourser.
Les tribunaux vendus condamnaient le plus pauvre. D'autres anciens propriétaires vendaient les terres défrichées ; mais s'appuyant sur une proclamation mandarinale, les défricheurs exigeaient qu'on leur donnât la préférence s'ils voulaient acheter, ils étaient dans leur droit. Les procès néanmoins reprenaient de plus belle, au grand profit des huissiers.
Venaient des années de sécheresses ; certaines terres ne produisaient rien, et tout cultivateur sans distinction devait quand même payer sa redevance au gouvernement, c'est-à-dire aux prétoriens, car le gouvernement se portait propriétaire de tout lopin de terre abandonné. C'était un gâchis sans fond et sans bornes. La question sociale se résolvait ainsi : les paysans peuvent se disputer, se battre et mourir de faim ; on leur rendra la justice toutes les fois qu'ils pourront la payer.
Cet état de choses anormal et violent cessa peu à peu ; la reconnaissance des titres se fit, les achats de terre se régularisèrent, et aujourd'hui, sauf une grande partie des montagnes, chaque champ a son propriétaire reconnu. Et pourtant de nouveaux Houpenois immigrent encore.
Ce sont ces basses montagnes, ces flancs de collines qui attirent les colons. Vous rencontrez de temps en temps sur la route un voyageur harassé, chargé comme une bête de somme ; une femme et quelques enfants l'accompagnent. Vous lui adresez la parole :
— Quelle est votre vieille patrie, lui dites-vous?
— liC Hou-pé.
— Où allez-vous donc ?
— Au Ning-ko-fou.
— Y connaissez-vous quelqu'un ?
— Oui, j'ai là-bas des parents.
— Dans quel village ?
— Je n'en sais rien.
Peut-être vous répondra-t-il plus clairement ; peut-être vous dira-t-il qu'il ne connaît personne.
— Mais alors où comptez-vous vous établir?
— Je m'arrêterai au premier endroit où je trouverai de l'ouvrage, une masure, un moyen quelconque de me procurer un bol de riz.
Au moins, aujourd'hui, peut-il espérer de ne pas mourir d'inanition.
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Sur la route, il demandera l'aumône, et si maigre qu'elle soit, sufïira-t-elle au strict nécessaire.
De nos jours les houpénois ont imaginé une autre forme d'émigration; qu'on nous permette l'expression, c'est l'émigration à la façon des grues et des hirondelles. Quand la sécheresse a brûlé leur récolte et que l'hiver s'annonce impitoyable, des villages entiers s'organisent en bandes sous la direction des notables et avec le laisser-passer des mandarins. Ces familles se font nomades et quittent leurs demeures, abandonnées à la garde de quelques infirmes. Ils partent pour quatre mois, emportant tous les ustensiles et le bagage nécessaire, comme des soldats en campagne. Le riz et l'argent font défaut, la charité publique les leur fournira ; tel est le but de cette marche de juif errant dont les étapes sont vaguement prévues. Le soir, l'arrêt se fait dans les grands villages ; les granges et les pagodes sont un asile. Les chefs, ayant en main l'acte authentique de leur identité, s'acheminent de porte en porte et mendient au nom de la communauté. Ce ne sont pas des vagabonds en guenilles qui n'ont sur les lèvres que des paroles sans dignité ; ce ne sont pas non plus des brigands qui demandent la bourse ou la vie.
Si leur étoile les conduit à votre porte, vous vous trouverez en face de quelques hommes insinuants, au maintien convenable ; vous serez porté à leur dire : « Sien cheng » (Monsieur). Ils vous parleront comme on plaide pour des clients malheureux ; vous leur ouvrirez votre bourse volontiers ; quoi qu'il soit moralement impossible de leur refuser, vous donnerez de bonne grâce. 11 serait au moins inopportun de fermer l'oreille à leur prière : ils sont trop nombreux et trop honnêtes, il ne faut pas les irriter.
La paille pour faire le feu, le riz nécessaire, des légumes, de l'argent pour acheter l'huile, le sel ; tout se trouve au jour le jour.
Après deux mois de marche en avant, il est temps de revenir en arrière par une autre route.
Ils étaient partis trois ou quatre cents ; quand ils revoient le foyer solitaire, à l'époque où devront recommencer les travaux, plus d'un manque à l'appel.
Des vieillards, des femmes et leurs enfants n'ont pu résister aux fatigues. La troupe qui doit marcher, marcher toujours, les a laissés derrière elle, on ne les reverra plus.
Ces tournées étranges, nous les avons vues plusieurs fois. Mais si telle est la correction de droit qui semble légitimer l'autorisation des mandarins, n'y a-t-il pas trop souvent de graves abus de fait à déplorer, quand les chefs ne sont pas énergiques ?
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Je vais citer une lettre écrite par le P. Debrix, en 1878; elle nous montrera le revers de la médaille :
« Tong-ngan (village de la sous-préfecture de Ning-ko-hien) a été envahi, sali et en partie pillé par une de ces bandes. (Le Père veut parler de sa petite résidence sise au bourg de Tong-ngan). Elles ont chacune leurs chefs respectifs avec une patente des mandarins.
» Sans parler des dépenses, la bande avait établi treize feux dans l'église, soit pour cuire le riz, soit pour se chauffer, soit pour préparer l'opium ; car hommes, femmes, enfants mêmes sont d'enragés fumeurs. Ils ont passé quinze jours en cet endroit au commencement de l'année chinoise. Ils ont dépensé, en viandes et autres mets de luxe, de trois à cinq cents piastres. Les boucheries et le marché de Tong-ngan, de Ho-lo-sc et de Ho-li-ki avaient été mis à contribution. Quant au riz, à la paille et au bois de chauffage, on va demander de porte en porte, ou bien c'est le garde-champêtre qui recueille la quantité voulue.
Dernièrement, deux bandes de loO à 160 individus sont passées à Ho-li-ki. Chacun doit donner et s'exécuter soit en nature, soit en argent. La première bande alla à Manfou et envahit notre église malgré le maître d'école, malgré les protestations des chrétiens. Pour éviter une dévastation comme à Tong-ngan, je suis allé trouver le mandarin. En l'absence du sous-préfet, le chef de bureau est allé avec une escorte les prier poliment de se retirer au plus vite. L'un des chefs est bachelier ès-lettres, deux autres kien-seng.
» Dès le lendemain matin, tout le monde déguerpit sans tambour ni trompette. Il m'en a coûté la peine de remercier les gens du ya-men (tribunal), satellites et soldats. Le chef de bureau a donné quatre piastres aux chefs.
» La seconde bande arrêtée à Ho-li-ki s'installa dans les pagodes. La pluie les y a retenus. Alors, ils se sont mis à jouer de grosses sommes. J'ai vu leur patente : elle indique le pays, le nombre de voyageurs, et invite les mandarins locaux à les assister sur leur passage. »
Cette forme de mendicité légale qui se répète presque chaque année pour quelques parties de la Chine, éclaire un côté de la question sociale et indique un des moyens assez bizarres que les Chinois ont imaginé pour la résoudre. Au moins, avec ces émigrations qui pourraient être surveillées, sommes-nous bien loin du socialisme gouvernemental, du communisme, des grèves violentes qui ne capitulent que devant la baïonnette.
Parmi les Houpénois, venus si nombreux du Nin-ko, se trouvaient un certain nombre de familles chrétiennes. Elles y végétèrent, absorbées par les soucis matériels de l'existence, jusqu'au jour où, instruits du fait, des
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missionnaires de Nan-kin iront à leur recherche, et pourront avec ce petit noyau former une grande chrétienté.
En 187o, le P. Hoang, missionnaire à Lou-tsen, écrivait : « Monseigneur Zanoli m'a écrit dernièrement et m'a prié de rédiger une lettre en chinois pour les chrétiens de Hoei-tcheou, mes anciens paroissiens, sur les malheurs de ceux qui sont descendus au Kiang-nan et arrêter leur émigration. Leur départ fait, dit le saint Evêque, un dommage physique et moral très grave à son vicariat. Des chrétientés entières sont désertes; et cependant, cette année, le nombre des émigrants ne fait qu'augmenter ! »
On compred le crève-cœur pour les missionnaires du Hou-pé, témoins impuissants d'une désertion en masse qui les frustrait du fruit si doux de bien des années de labeur. Mais Dieu avait ses desseins ; en leur retirant des consolations, il grandissait leurs mérites, et ils auront au ciel une grande part de gloire à cause de leur bonne semence d'élus qui a germé au centuple sur la terre étrangère.
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Entrée des Missionnaires au Ning-ko
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