‹ Chinois & missionnaires [microform]Chapitre 5 sur 27 · ENTRÉE DES MISSIONNAIRES AU NING-KO · texte numérisé non relu

ENTRÉE DES MISSIONNAIRES AU NING-KO

N'ayant point à parler de la grande mission du Kiang-nanqui, depuis 1840, avait été confiée au zèle des Pères de la Compagnie de Jésus, il nous suffit de dire qu'elle se compose du Kiang-sou et du Ngan-hœï.

Absorbés par l'administration des chrétientés florissantes des environs de Chang-hai, les missionnaires, encore peu nombreux, dénués de ressources, ne purent de prime abord étendre leur action au gré de leurs désirs. Le Ngan-hœï demeura quelques années dans l'attente, les circonstances ne se prêtant pas à la conquête, l'heure de la Providence n'étant pas encore sonnée. Nan-kin était la limite du territoire *évangélisé. Un établissement important y existait et les chrétiens étaient nombreux. Cette belle chrétienté disparut momentanément sous le règne de la terreur qui signala le passage des rebelles. Leur souvenir n'est pas encore effacé et les missionnaires relèvent péniblement les ruines de leurs œuvres apostoliques.

Au mois de février de l'année 1868, arrivaient à Nan-kin quelques familles chrétiennes émigrant du Hou-pé.

Elles dressèrent au Han-si-men leurs misérables paillotes et ne tardèrent pas à apprendre l'existence de missionnaires catholiques dans le voisinage. Leur joie fut grande à cette nouvelle.

Le P. de Carrère était alors ministre de la résidence. Il fit aux nouveaux venus le meilleur accueil et convint avec le F. Goussery, qui dirigeait des travaux de construction, qu'on emploierait de préférence ces pauvres chrétiens pour leur aider à vivre.

Au mois d'août, le P. de Carrère étant mort, le P. Seckinger, son successeur, apprit par ces émigrés que plusieurs familles chrétiennes

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s'étaient dirigées vers le Ning-ko, et s'étaient arrêtées à un petit village appelé Hui-tsen, aux environs de Chœï-Tong. Il décida d'aller leur rendre visite. 11 prévoyait que ces émigrés pouvaient fournir les premiers éléments d'une chrétienté dans un pays où l'évangile n'avait pu pénétrer encore.

Ce fut au mois de septembre qu'il partit, en compagnie du P. Heude.

Une lettre de ce dernier nous donne quelques détails sur ce premier voyage d'exploration.

« Le 24 septembre, nous partions de Nan-kin par une jolie brise de mousson nord-est. En quelques heures, nous sortions du Kiang-sou pour entrer dans le Ngan-hœï. Le soir, nous couchions près d'un petit village appelé Tchai-che.

B Vous n'avez peut-être pas idée de la navigation à la chinoise. Si le vent est favorable, on marche bonnement; s'il est contraire, pas trop fort et que l'on ait le courant pour soi, on tire des bordées parfois assez dures à l'estomac, car la lame est courte et brisante, elle secoue ferme ces lourdes constructions (1). S'il y a calme, on rame (2), on perche, on tire à la corde. Si le vent est trop fort et contraire, on s'arrête au premier port.

» On s'arrête toujours la nuit (3). Il n'y a que les voleurs et quelques Européens qui marchent un peu après le coucher du soleil. S'il n'y a pas de port, on s'arrête ordinairement près des barques militaires. La nuit, cependant, s'il y a plusieurs barques réunies, on peut s'estimer en sûreté. En revanche, près du garde-côte, il faut avoir de la bonne volonté pour dormir. De temps en temps l'homme de garde frappe son tambour ou son tam-tam ; quelquefois il tire le canon pour avertir les voleurs que là il y a des braves et qu'il leur faut passer au large (4) .

(1) Quand le vent souffle à contre-courant, notamment du nord-est ou du nordouest, le vaste fleuve Bleu est très agité et le mal de mer n'y est point inconnu. Chaque année il s'y perd beaucoup de petites barques.

(2) Les grandes barques n'ont pas de rames, mais de longues godilles posées sur un bossoir latéral et ayant pour point d'appui une grosse tête de clou, grâce auquel on obtient le minimum de frottement.

(3) Sur les petits fleuves, de distance en distance, de 20 à 30 li, se trouve une barque militaire stationnaire chargée de la police. Quand arrive la brune, les bateaux ne peuvent passer outre. Sur le fleuve Bleu, les stations militaires sont nombreuses, mais la largeur est si vaste qu'il est impossible au garde-côte de contraindre à l'observation du règlement. Quand le vent est favorable, surtout pour remonter, beaucoup de mariniers en profitent toute la nuit ; notamment les grandes barques chargées de sel qui voyagent de conserve. Aujourd'hui la piraterie est moins à craindre, sans avoir dit son dernier mot, cependant.

(4) Il y a cependant peu d'années, malgré les soldats, une douane a été complètement dévalisée.

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Missionnaire en jonque chinoise.

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» Puis, viennent les pétards en l'honneur du diable (1), les cris des bateliers, leurs chants, les hurlements des chiens et des veilleurs du village. Tout cela favorise singulièrement le sommeil, surtout s'il y a un peu de fièvre dans les veines. J'ai fini par m'y habituer. Nous remontons le fleuve jusqu'à Tai-ping-fou, puis nous entrons dans le canal de Ningko-fou,

» Le long du chemin, rien de remarquable. De part et d'autre de la vallée, les collines sont complètement dénudées. Le sol se compose de grès ou d'argiles rouges mêlés de galets. A peine avions-nous fait deux lieues que le vent est devenu absolument contraire et la pluie très abondante ; il fallut s'arrêter avec quelques petites barques de pêche. C'est à cet endroit que j'ai vu pour la première fois les barques à miroir. Ce sont des canots longs et étroits. Ils se conjuguent souvent deux ensemble pour mieux tenir. Le long du bord est fixée une large planche peinte en blanc; elle s'incline doucement jusqu'à la surface de l'eau où elle se reflète. En avant et tout autour il y a des filets ; le poisson vient à cette lumière relativement plus considérable que celle de l'espace environnant et les pêcheurs le prennent. J'ai lu quelque part que le poisson sautait sur la planche et dans la barque ; mais d'après les explications qu'on nous a données, c'est erroné (2).

)) Le vent étant devenu contraire et très violent, il nous fallut séjourner au pied d'une petite colline un jour et demi. Nous remettons ensuite à la voile et le lendemain, après bien des difficultés causées par la rupture des digues et l'obstruction des canaux, nous jetions notre grappin sous les murs de Ning-ko-fou.

» Au milieu du canal, j'ai tiré le héron cendré [ardea cinerea Loth.). Avec un petit fusil comme le mien, cet oiseau est difficile à tuer.

» Le reste du jour fut employé à faire des provisions et à louer une petite barque pour remonter la rivière qui descend des montagnes à l'est de Ning-ko-fou. Nous sommes partis le soir même. Notre barque avait ordre de nous attendre. Nous avons couché, le soir, près d'un grand pont. Il a onze à douze arches et autant d'éperons en forte maçonnerie ; mais sa direction forme un angle obtus avec celle de l'eau. Le constructeur a eu

(d) Soir et matin, les grandes barques frappent le tam-tam et brûlent une liasse de pétards en l'honneur du dieu de la navigation. L'avant est la partie sacrée du bateau.

(2) Dans les Nouveaux Mémoires sur l'état présent de la Chine, du P. Lecomte; s. j., on lit en effet que le poisson saute dans la barque. Nous avons à notre tour interrogé plusieurs fois et les explications concordent avec l'assertion du P. Lecomte. Cette pêche se fait la nuit ; un fdet est tendu verticalement dans le sens de la longueur du canot pour arrêter le poisson qui saute par dessus la planche.

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en vue d'atténuer les désastres causés par la violence du courant en cet endroit. Le dessus du pont est pavé de grandes pierres plates ; malheureusement, les rebelles ont détruit la moitié des parapets pour construire un petit fort sur le milieu du pont, afin d'intercepter les communications des Impériaux et probablement aussi pour rançonner les allants et venants. Le matin d'assez bonne heure, le P. Seckinger crie aux bateliers de se lever et nous voilà remontant le courant à force de perche. L'eau devient de moins en moins profonde ; nous touchions souvent le fond de galets et nos hommes sont contraints de descendre dans la rivière pour soulever la barque. Je n'ai rien vu dans ce courant que quelques mulettes en mauvais état et un grand martin-pêcheur. Il est au moins d'une taille double du nôtre et fort beau. Je ne l'ai remarqué que le long de ce torrent. Les saules abondent : peut-être pourrai-je les étudier par la suite (1). Le troisième jour après notre départ de Ning-ko-fou, nous sommes arriA'és à Chœï-tong, La vallée où est situé ce village est fort bien cultivée et abonde en Pé-kochou ; c'est le Guiko-biloba. C'est un arbre d'une grande beauté ; son port rappelle celui du tulipier de Virginie. Son feuillage découpé s'agite au vent comme les feuilles du tremble. Les Chinois en font leurs planches d'imprimerie et d'autres ouvrages d'art. A Chang-hai et ailleurs, les bonzes le plantent près des pagodes ; mais, depuis la rébellion, un grand nombre a disparu et il est difîicile de s'en procurer. A Chœï-tong, on pourrait avoir un de ces arbres, de 20 à 30 pieds de haut sur 2 pieds de côté, pour une piastre. Un chrétien m'a donné beaucoup de noyaux et, en les examinant, j'ai trouvé deux formes distinctes.

» Dans la soirée, nous arrivions au village de Hin-tsen, but de notre excursion. C'est un amas de grandes et belles maisons étagées au fond d'une vallée. Les sommets les dominent de toutes parts et abritent des vents froids. Les vieux chênes verts, les platanes et les guikos y entrelacent leurs divers feuillages et y donnent une ombre impénétrable aux rayons du soleil. Nos pic-verts et nos grimpereaux parcourent sans cesse leur écorce pour y trouver leur repas quotidien. L'écureuil gris cabriole dans leurs branches ; la grive-mauviette et le hoa-mi font entendre leurs notes éclatantes et de nombreux sangliers s'engraissent dans les fourrés à la saison des glands. Mais, mon cher père, quelle désolation au milieu de cette ravissante nature ! De 70 pauvres émigrés chrétiens arrivés au printemps, 11 ont déjà succombé sous les attaques de fièvre bilieuse. Sur les 60 qui restent, je n'ai vu que deux ou trois figures en bon état et il est possible que cet hiver la moitié au moins succombe encore. Notre visite

(1) Le P. Heude, naturaliste distingué, a consacré sa vie en Chine aux éludes scientifiques. On lui doit plusieurs publications et des travaux remarquables.

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leur a fait du bien. Le P. Seckinger s'est eiTorcé de relever le moral et nous avons fait distribuer un peu de riz. Pendant que le Père s'occupait des affaires, moi, j'ai battu les bois.

» Le terrain est le carbonifère, marbre noir, galets roulés, schistes métamorphiques. J'ai vu le charbon dans la crevasse d'un torrent derrière ce village.

» Nous sommes restés quatre jours à Hui-tsen, puis nous avons regagné notre barque à Ning-ko-fou.

» En gagnant par les canaux le port de Ou-hou, je n'ai rien vu de curieux qu'une certaine méthode de pèche très bizarre. Le pécheur est couché à plat ventre dans un baquet oblong et ce baquet bascule sur l'avant de manière que le menton affleure l'eau. Les pieds et les jambes sont en l'air et tiennent un seau où sont déposées les captures. L'instrument de pêche est primitif, ce sont bel et bien les dix doigts qui fouillent dans les herbes aquatiques et les trous pratiqués sous le berge. On voit ainsi prendre des anguilles, des brèmes, etc. Le spectacle d'une bande de baquets vivants se mouvant ainsi à travers les roseaux est fort curieux. »

Nous n'avons pas hésité à transcrire cette longue lettre bien qu'elle ne nous donne aucun détail sur le vrai but du voyage ; les renseignements dont elle est pleine éclairent un côté de la question apostolique.

Le P. Seckinger s'occupa des émigrés. Ils étaient arrivés au printemps. Sur 70 personnes, 11 avaient déjà succombé sous les attaques de fièvres et dans les étreintes de la plus affreuse misère. Tous ressemblaient à des squelettes ; comment résisteraient-ils aux rigueurs de l'hiver ? Le bon missionnaire leur fît distribuer le riz qu'il avait apporté, et releva un peu leur moral pendant les quatre jours qu'il resta au milieu d'eux.

Dans ce petit village, perdu au milieu des montagnes, mais d'un abord relativement facile, providentiellement fourni d'un noyau chrétien, tout invitait les missionnaires à la fondation d'un premier établissement. Le P. Seckinger n'était pas homme à négliger une si bonne occasion. Au mois de mars 1869, le P. Rover fut envoyé de Nan-kin en compagnie du F. Goussery, ayant pour mission d'étudier les conditions matérielles pour une fondation, l'état des esprits, et d'offrir quelques nouveaux secours aux malheureux chrétiens.

Chœï-tong^ aujourd'hui si animé, si commerçant, quoique bourgade peu importante, n'offrait à cette époque que le spectacle de ruines amoncelées.

Le déboisement des montagnes y réunissait de nombreux travailleurs au visage amaigri, entassant sur les rives du torrent les troncs d'arbres abattus sur les montagnes.

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Point de chrétiens encore. Emportant les provisions que Taffreuse disette nécessitait, ils s'acheminèrent vers le hameau de Hui-tsen.

Des masures pitoyables, vides de tout, nous dit le F. Goussery, abritaient les plus malheureux des hommes. La faim, la maladie et le travail en avaient encore moissonné. Ils reçurent les missionnaires comme des anges descendus du ciel. « Les Pères ! les Pères ! » On répétait ces mots en pleurant de joie. La fin des souffrances semblait venue. Plrs de délaissement, plus de larmes ni de désespoir. La religion est bien le plus puissant des liens pour unir les cœurs.

Ces deux étrangers étaient pour ces Chinois chrétiens plus chers qu»tous les Chinois de la Chine.

Témoin irrécusable, le F. Goussery nous affirma que la famine était indescriptible. Ces affamés ne se nourrissaient que de glands ou de racines écrasées entre des pierres et pétries en galettes. On les disputait aux sangliers qui, nuit et jour, par bandes, fouillaient en liberté les halliers de la montagne. Les vêtements étaient à l'avenant et on sortait de l'hiver. Comme ceux de malheureux naufragés, ils se composaient de haillons pourris, à peine suffisants pour sauvegarder la décence la plus sommaire, inutiles et impuissants contre la rigueur du climat.

Au bout de huit jours, nos voyageurs durent néanmoins songer au départ. Ils avaient épuisé, en les distribuant, toutes leurs provisions. D'autre part, le toit qu'on leur partageait leur faisait une loi de ne pas prolonger les sacrifices de l'hospitalité. Ils quittèrent donc le village l'âme brisée p^^le spectacle de tant de maux et l'impuissance d'y apporter un remède.

Un rapport fut immédiatement envoyé à Mgr Languillat. Il fallait aviser à retourner le plus tôt possible dans cette contrée, y revenant les mains pleines et pour y fonder un établissement.

Des ordres furent donnés sans retard pour la confection de plusieurs centaines de vêtements de toutes formes et pour tous les âges.

Deux mois après, le P. Royer s'embarqua de nouveau. Il était seul, mais largement pourvu. Chrétiens et païens du voisinage, tous admis à partager les ressources de la charité, s'unissaient pour exprimer leur reconnaissance.

Le Père donnait son riz et ne dédaignait pas la galette de glands. Les cœurs lui étaient complètement acquis ; l'œuvre de Dieu était en bonne voie. 11 fallait une maison. On pouvait en choisir parmi les ruines, mais il était indispensable qu'un homme de la partie en dirigeât les réparations.

Au mois d'octobre, le P. Royer ramena le F. Goussery. Ordinairement de Ning-ko-pou à Chœï-tong, le voyage en barque s'effectue en deux

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jours. Cette fois, l'eau était si basse que trois jours et trois nuits furent nécessaires. Le Père avait remarqué que le pays, si peuplé d'animaux sauvages, ne possédait pas un seul animal domestique, de quelqu'espèce que ce fût. Il avait donc embarqué six couples de poulets et deux porcs. Ce furent là, comme dans l'arche de Noé, les prémices de toute l'immense basse-cour d'aujourd'hui et dont nul ne sait l'origine. Or, ces passagers de circonstance n'étaient pas là pour l'agrément des autres. La barque était très petite et, dès le soir du premier jour, la position des voyageurs était pitoyable.

La chaleur aidant, les jours et les nuits se passèrent dans l'exercice de la mortification la moins imaginaire. Elle eut sa récompense. Cette nouvelle ressource toucha le plus vivement les pauvres colons chrétiens et païens de Hui-tsen; elle concourut à augmenter la célébrité du missionnaire à dix lieues à la ronde. Cette étrange monnaie acheta bien des âmes.

Un fragment de lettre, écrite par le P. Royer à Sa Grandeur, nous donne quelques renseignements :

« Le 14 octobre, quoique bien fatigué, je quittai Nan-kin pour me rendre dans mon pauvre et désolé district de Ning-ko-fou. La crue des eaux du fleuve a été tellement grande que tout le pays était inondé depuis le 9 juillet.

» Nous avons mis douze jours pour remonter le fleuve Bleu ei la rivière de Ning-ko-fou. Comment vous peindre le spectacle de ces contrées entièrement submergées ; de ces populations réfugiées sur les collines, vivant de racines et de poisson !

» La Sainte-Marie (1) traversait le pays en pleins champs, à traA^ers les villages et les maisons en ruine. La lièvre ne me quittait guère et ce que je voyais était peu propre à me remettre.

» Arrivé à Ning-ko-fou, j'apprends que bon nombre de mes chrétiens nouvellement arrivés -^ù Hou-pé sont décimés par la fièvroi et la dysenterie. Je les avais quittés le 6 juillet, j'arrivais le 28 octobre; treize de nos chrétiens étaient morts pendant ces trois mois, sans sacrements. Six étaient encore moribonds. J'en administrai trois dès le premier jour de mon arrivée. »

Pendant que le P. Royer vaquait aux travaux de l'apostolat et profitait des bonnes dispositions des païens pour les conquérir à la foi, le F. Goussery installait une maison en ruines, y faisait toiture et plan-

(1) Grande barque appartenant aux missionnaires, pouvant remonter jusqu'à Ning-ko-fou, mais trop profonde pour les eaux basses du petit torrent de Chœï-tong,

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chers, relevait les pans de murs et préparait un pied-à-terre qui isolât les missionnaires.

Le Père était fort épuisé. Voyant son état, le Frère le pressait de repartir, mais l'apôtre, plein de zèle, lui répondait moitié riant, moitié sérieux : « Etes-vous donc mon supérieur? Savez-vous ce que vous avez à faire ? Eh bien, fabriquez-moi une grande croix, nous allons la planter sur la montagne et vous m'enterrerez au pied. »

Mais le Frère n'entendait pas raison et s'inquiétait non sans motif.

Un beau soir il dit au Père :

— Mon Père, j'ai loué une chaise et des porteurs, vous allez partir demain.

— Que dites-vous? qui êtes-vous pour me parler ainsi? étes-vous mon supérieur?

— Mon Père, je suis infirmier, et comme tel vous devez m'obéir, car je ne puis vous accorder de rester ici plus longtemps ; j'ai un devoir de conscience à remplir.

Le misssionnaire se radoucit aussitôt.

— C'est vrai, c'est vrai. Comme infirmier, vous pouvez, hélas! m'imposer vos volontés.

Et, le lendemain, une chaise de bambou et huit porteurs emportaient le pauvre épuisé vers Ning-ko-fou où attendait la barque.

Mais les porteurs, malgré leur grand nombre étaient eux-mêmes tellement privés de forces par le manque habituel de nourriture qu'ils ne purent aller plus loin que Siin-kia-pou, village situé sur le bord du torrent à miroute de Ning-ko-fou.

Là, le Père fut déposé sur la grève et l'on chercha une barque qui voulut bien s'en charger. Les esprits étaient si hostiles que voyant, un diable d'Occident, personne ne voulut se mettre à son service. Ce ne fut que le soir, fort tard, qu'on décida un batelier à louer sa barque. Le Père arriva à Nin-ko-fou à trois heures du matin.

Quand le F. Goussery, qui avait pris une barque à Chœï-tong, arriva dans la matinée, il trouva son malade couché et fort agité. Une fièvre violente l'avait malmené toute la nuit. Grâce à une forte dose de quinine, le retour s'effectua heureusement.

Le cinquième voyage fut accompli par le P. Lelec, qui acheta une maison de Hui-tsen et une autre à Choeï-tong qui devait plus tard devenir la plus importante chrétienté.

L'apostolat bientôt s'étendit au loin.

Terminons cet aperçu par une lettre du P. Ravary. En 1872, trois ans plus tard, il écrivait :

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« Cette espèce de grand mouvement vers notre sainte religion est aujourd'hui un fait accompli. Quelles consolations pour le cœur du missionnaire a données et donnera encore cette terre promise !

» C'est splendide ! Nous sommes arrivés au chiffre de 3,000 et quelques centaines de catéchumènes. Si nous avions pu et surtout voulu inscrire les noms présentés par les députations, nous aurions plus de i 0,000 noms inscrits sur nos listes.

» Parmi les premiers venus, nous avons baptisé, aux mois de mai et de juin, près de 120 adultes. Aux grandes fêtes de novembre et de décembre trois ou quatre cents pourront, je l'espère, recevoir la même faveur.

» L'an dernier à pareille époque nous n'avions qu'une église ; aujourd'hui nous en comptons onze : cinq dans le district de Ning-ko-fou. (Tiip.de dans celui de Ning-ko-hien, une dans le Koang-té-tcheou et la onzième dans le Kien-ping-hien. Nous avions fort à cœur, le P. Bies et votre serviteur, d'aller prendre possession d'une nouvelle résidence qu'on nous offrait dans le Kin-hien, mais le temps nous fit défaut. »

Les deux missionnaires, les catéchistes et les vieux chrétiens à leur service étaient débordés de tous côtés.

Bien qu'il puisse sembler peu à propos d'interrompre un récit qui commence à peine, nous croyons utile et intéressant de le faire pour étudier dans le chapitre qui va suivre les classes sociales avec lesquelles le missionnaire se trouve surtout en relations. Il est venu, il est a rai, évangéliser la Chine et tous les Chinois sans distinction ; mais, si nous nous plaçons au point de vue très particulier de ses succès et des obstacles qu'il rencontre, il faut nécessairement restreindre et préciser davantage ; dès lors, nous n'en comprendrons que mieux ses luttes, ses espérances et le caractère propre de son apostolat.

On le sait, l'heure où la voix du messager de Dieu trouvait quelques échos dans les rangs de la haute société est passée depuis longtemps. Fidèle à une tactique inaugurée surtout depuis les dures leçons de 1860, l'autorité a caché ses vieux sabres et dissimule de même, du moins ordinairement, ses plus ardents désirs.

Sans être neutre, le mandarin n'est donc ni le catéchumène, ni l'assaillant du prédicateur de l'Evangile. Le boute-feu, le porte-drapeau, le lier-à-bras, le risque-tout, qui d'ailleurs ne risque rien, c'est le lettré.

D'autre part, celui qui se montre accessible aux efforts du missionnaire, c'est le paysan. Nous allons donc, en quelques traits, essayer leurs profils, car il faut ici les envisager dans leur attitude vis-à-vis de la religion chrétienne.

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Missionnaires et Lettrés

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