MISSIONNAIRES ET LETTRÉS
« En Chine, dit le P. du Halde, tout est peuple, ou lettré, ou mandarin. »
Dans l'acceptation stricte, le lettré serait un gradué ou un aspirant aux grades littéraires. Mais au sens communément reçu, il faut donner à cette dénomination si précieuse une extension beaucoup plus large. C'est ainsi que, dans les campages en particulier, passent pour lettrés tous ceux qui savent tenir honorablement un pinceau et lire couramment les caractères. D'ailleurs, les bacheliers, les docteurs, surtout les candidats aux examens, n'ont pas seuls la vanité, la fierté méprisante des castes nobles pour les parias, dès lors qu'ils se comparent au petit peuple, ou simplement méditent sur eux-mêmes.
Il en va ainsi de tous ces fruits secs de l'arbre de la science qui ont assez de génie pour écrire proprement une lettre, une supplique, un contrat de vente, ouvrir une école et commenter un journal. D'autre part, il ne serait pas exact d'imaginer rien qui, entre le lettré et le paysan, ressemblât aux luttes sourdes, aux jalousies bruyantes qui divisent les classes de la vieille Europe. L'ignorant en Chine, pour n'être pas plus sot que d jns les autres pays du monde, reconnaît à l'ordre et à la hiérarchie sa primauté de droit. Les commotions populaires sont surtout des questions de pillage pour lesquelles la misère, la paresse et l'opium sont toujours prêts à fournir des recrues.
Le lettré sait jouir en paix des égards dont la foule l'entoure •, il s'en prévaut surtout en lui-même, et est infiniment adroit pour exploiter son petit prestige. Il n'oublie rien pour se rendre indispensable, et comme la
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Chine est le pays de la chicane par excellence, sa sphère d'action est puissante.
Qu'il soit affilié aux sociétés secrètes, laisse pousser ses ongles et fume l'opium, c'est là son moindre défaut.
A l'affût de tous les scandales, il est passé maître chanteur ; qu'on me pardonne l'expression en faveur aujoiu-d'hui. Mêlé à toutes les disputes, il soutient toujours quelqu'un, celui d'abord qui soudoie le mieux sa verve intarissable. Des préférences, il n'en a pas ; il recevra volontiers des deux mains. Il n'a pas pu tout dire la veille, ni tant retourner la question qu'il ne reste à gagner des piastres sur le point de vue resté dans l'ombre. Compère des huissiers de prétoire, il leur amène des plaideurs embrouillés, ayant rédigé leurs suppliques. Ses clients reviennent avec les coquilles, lui a su partager l'huitre avec les prétoriens ; mais il sait faire remarquer aux intéressantes parties que les coquilles sont à peu près égales et que chacun a la sienne. On le récompense.
« On ne saurait croire, dit le P, Le Comte, au xviii" siècle, jusqu'où va leur souplesse et leur subtilité, quand il faut s'insinuer dans les esprits, ménager une bonne occasion, ou profiter des ouvertures qu'on leur donne. Leur qualité essentielle, c'est de tromper quand ils peuvent ; plusieurs ne s'en cachent point, et j'ai ouï dire qu'il y en a d'assez effrontés, quand on les a surpris en faute, pour s'excuser sur leur peu d'habileté. « Vous voyez, disent-ils, que je n'y entends pas finesse ; vous en savez plus long que moi; mais peut-être que je serai plus heureux une autre fois (1). »
Au premier rang de ces experts en lecture et en écriture, dont le pinceau est la gloire et l'effronterie la fortune, il faut placer les maîtres d'école.
Si, dans d'autres parties du monde, plusieurs de ces apôtres de l'enfance sortent de l'obscurité grâce à leur vertu et à leur dévouement, en Chine le maître d'école, par sa seule position, est dans la lumière qui environne la caste noble. Parmi eux, d'ailleurs, les bacheliers et les licenciés ne font pas défaut, et la gloire du globule qui brille sur le chapeau des privilégiés rejaillit sur le corps tout entier. Puisque les grades littéraires sont le blason au Céleste Empire, comment l'instituteur qui vit dans l'arène n'aurait-il pas sa place, au moins sous le péristyle du temple de l'aristocratie ?
Il est donc, comme nous avons dit, écrivain public, notaire, avoué de l'endroit, conseiller des notables, grand entremetteur d'affaires et de mariages, correspondant parfois des journaux, leur commentateur d'office,
(1) Nouveaux mémoires sur fétat présent de la Chine, t. I, p. i98.
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Au premier rang de ces experis en lecture el en écritui'e. dont le iiinceau est la gloire cl l'eUrontcrie la fortune, il faut placer les maitns d'école.
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— OG — et généralement ennemi juré des missionnaires. Il en a lu et relu toutes les infamies dans les pamphlets qu'il dévore et répand autour de lui.
Nous parlons en général; et cette peinture de l'instituteur païen subsiste vraie, alors que des cas particuliers semblent réclamer de moins sombres couleurs. Après le maître d'école, n'oublions pas d'autres demisavants tels que le médecin, l'apothicaire. Ils ont une teinture littéraire. Signalons le gros commerçant qui a possédé au moins ses quatre livres (1) avant de se livrer à l'étude approfondie de l'abaque et des roueries commerciales.
En réalité, ce ne sont pas des lettrés, quoi qu'il y en ait parmi eux, mais ils en ont la réputation dans la petite classe, ils en ont surtout lu fierté, la morgue, les préjugés contre les Européens, ces barbares. Ils peuvent lire les mauvais romans qui circulent de boutique en boutique ; ils tiennent parfaitement leurs comptes, écrivent des lettres, des contrats. Enfin ils en savent assez pour s'élever très haut dans leur propre estime, et ils consolent leurs regrets en destinant un de leur fils à la carrière des dignités.
Entre ces demi-lettrés et les mandarins, il y a les vrais lettrés sans charge et les candidats aux grades. 11 importe aussi d'en parler brièvement.
Par le fait que les succès littéraires confèrent aux élus les lettres de noblesse et ouvrent la porte à toutes les dignités ; comme en Chine, ainsi que d'autre part, les honneurs remontent l'arbre généalogique et couronnent l'heureux père d'un fils annobli, on conçoit l'ardeur pour l'étude, étonnante en ce pays, et le souci des parents à l'aise pour toutes les dépenses qu'exige l'instruction de leurs enfants. Il n'est donc point de nation plus entichée des grades littéraires, point de pays où de si grandes récompenses les fassent autant rechercher ; point de gouvernement qui pour ses aspirants et ses lauréats fasse de pareils sacrifices. Les examens semblent tenir en Chine la place la plus importante dans les affaires de l'état (2). Ce sont ces littérateurs qui occuperont tous les degrés de la hiérarchie
(1) « La grande étude. » — « Le juste milieu. » — « Le livre des sentences. » — « Le philosophe Mencius. »
(2) On peut consulter le savant et très intéressant travail du P. Zi, s. j. sur la « Pratique des examens littéraires >>. Variétés sinologiques, n" 5.
Un détail : A Nan-kin, aux sessions de licence, les 30,000 candidats, chaque fois, coûtent à l'Empereur 80,000 taëls environ ; soit 500,000 francs. Si on calcule les frais annuels que nécessitent tous les examens de tous genres, de toutes les préfectures et sous-préfectures, si on fait la part du principe qui veut former des hommes d'état à l'aide de l'amplification littéraire, il faut avour que ces dépenses pacifiques ont un genre de sagesse qui balance bien celui d'una paix armée comme en Europe, et les folies persécutives de la laïcisation comme en notre cher pavs.
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mandarinale, depuis le dernier sous-préfet, jusqu'au premier des censeiirs. L'écolier de la veille se trouve du jour au lendemain chargé d'un département où tout dépend de lui, justice, enregistrement, travaux publics, police, commerce et agriculture. On l'appelle « Père et Mère du peuple ». Ce titre est tout un programme. Plût à Dieu qu'il administrât en bon père de famille, lui que n'aiguillonnent point les épines de la bureaucratie.
Puisque nous parlons du but, à propos des lettrés qui y tendent, disons en passant que la faveur a bien aussi ses petites entrées dans les couloirs de l'université chinoise. Voici ce qu'on lit dans les Lettres édifiantes (t. 13, p. 303).
« Je ne vous détaillerai point, Monsieur, toutes les précautions dont on use pour obvier aux inconvénients et aux abus que la faveur a coutume
d'introduire dans ces sortes d'examens Cela n'empêche pas qu'il ne se
trouve à la Chine au moins autant de capitaines inhabiles que d'ignorants mandarins. Quoique la peine de mort soit attachée à la vente des suffrages, il arrive cependant rarement qu'on l'inflige aux examinateurs qui prostituent les leurs. D'abord, le nombre des coupables serait trop grand, et bientôt l'Empire n'aurait plus de mandarins. D'ailleurs, les dénonciations sont rares, crainte de se mettre à dos les gouverneurs des provinces, qui, sous divers prétextes, ne manqueraient pas de venger l'honneur du mandarinat, soit par des exactions tyraniques, soit par des persécutions cruelles, soit par des emprisonnements qu'ils motivent toujours assez bien pourvu qu'ils aient à la cour des partisans de leur iniquité. Ici, comme partout ailleurs, ces derniers sont fort communs, et l'injustice est toujours facile, quand on a la faveur du prince ou l'appui de ceux qui l'environnent.
» Cette grande application aux lettres rend les Chinois moins propres à la guerre, éteint en eux cette humeur martiale qui naît avec les peuples les plus barbares, et leur fait négliger les arts dont on prétend qu'ils avaient autrefois des connaissances plus étendues et plus parfaites. »
Enfin, cette littérature qui doit tenir lieu de tout dans la formation des autorités de ce vaste empire, en quoi consiste-t-elle donc, quelle est sa valeur ? Confucius a son nom parmi les sages du vieux temps ; les gradués seraient-ils formés à son école et classés par ordre de mérite dans la science raisonnée de ses sentences?
Effaçons-nous derrière des juges plus compétents et citons simplement quelques lignes de la préface d'un livre qui a rapport à la question (1 ) :
(1) Allusions littéraires, par le P. Pétillon. Variétés sinologiques, n" 8.
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« Science de mots au service d'un esprit délié, mais superficiel, voilà donc où aboutit l'instruction au Céleste Empire. Enrichissez votre mémoire de lambeaux de phrases, émaillez-en votre style, et ce qui, sous d'autres cieux vous mériterait l'épithète de pédant, vous vaut ici la qualification de littérateur admirable : mosaïste ou jongleur d'allusions, qu'on l'appelle du nom qu'on vou4ra, il n'en reste pas moins acquis que le lettré chinois, par son goût excessif pour cette figure de rhétorique, cause le désespoir de l'étudiant européen. »
Encore s'il comprenait toujours ce qu'il lit, ou ce qu'il dit, ou ce qu'il écrit ! « Mettez-lui sous les yeux une de ces descriptions rythmées, dont le commentaire n'est possible qu'à l'auteur, vous devinerez au dandinement de sa tête la satisfaction de son âme de lettré. Peut-être les exclamations louangeuses, qu'arrachera le chef-d'œuvre à votre dilettante, feront-elles naître en vous le désir de comprendre ces allégories pour partager son admiration ? Ne vous hâtez pas trop cependant de lui poser des questions. Si vous n'avez affaire qu'à un habile tourneur de périodes, et non à un vrai érudit, vous l'exposerez bien vite à ânonner devant ces allusions. Le fréquent usage qu'en font les autres et qu'il en fait lui-même ne lui en a pas rendu le sens plus familier. »
Mais, quoi qu'il en soit de cette beauté inutile et de cette gloire innocente, il nous intéresse surtout de considérer un instant les gradués et les non gradués, ces bâtards de la famille, en face de la religion chrétienne.
Traiter longuement cette question serait moins à propos que sans intérêt. Avec la question de fait dont toutes les lettres des missionnaires • sont remplies, on trouverait peut-être une pseudo-question de droit inhérente au singulier tempérament de cette monarchie séculaire. L'ennemi de tout bien, qui, avant Notre Seigneur, réalisa en Asie son règne officiel en plein soleil, semble avoir trouvé un refuge en Chine, où, grâce au caractère du peuple, aux traditions, aux lois de l'empire, il résiste aussi bien, sinon mieux, qu'en aucun lieu du monde. C'est bien à lui qu'il faut accorder la paternité de cette immense machine païenne dont les rouages bizarres sont si bien agencés et qui, montée depuis des siècles, n'avance ni ne recule.
Par le seul fait du paganisme, tous les cœurs sont corrompus ; mais à ce mal commun à tous les peuples que n'a pas transformés l'Evangile, il faut ajouter la perversion des esprits que se partagent entre tous les païens, quoiqu'à des titres différents, les disciples de Mahomet et ceux de Confucius. Celui-ci a dit : « Un homme doit souvent changer s'il veut être constant dans sa sac/esse. » Mais il a dit encore : « Il est vernicieux de
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Disciple aveugle du saint homme, le lettré, incapable de comprendre ce qu'il peut y avoir de relativement bon dans certaines pages de ses théories morales, serait très embarrassé de formuler ce qu'il croit. Il accepte les yeux fermés les explications traditionnelles, et c'est le philosophe Tchou-hi qui est pour les livres sacrés « le commentateur officiellement reconnu et faisant loi aux examens. »
« Beau diseur, autant que philosophe détestable, cet homme est parvenu à imposer, depuis bientôt six siècles, à la masse de ses compatriotes, une explication toute matérialiste des anciens livres.
» Il est vrai que la plupart, contents d'un vague à peu près, emploient la terminologie du philosophe commentateur sans se mettre guère en peine d'en rechercher le sens exact.
)) Le système... est exposé à l'orientale, sans ordre ni suite, sans précision ni métode (1).
En conséquence et en principe, le lettré est un sceptique.
» Tout lettré qui se respecte doit décrier les bonzes et vilipender leur doctrine ; c'est un lieu commun, une simple boutade sans conséquence ; car dans la pratique, de nos jours, du moins, le confucianiste le plus enragé réclame à l'occasion les services du bonze ou du tao-che (2) . »
« Les bonzes, écrivait le P. Premare, en 1699, sont fort méprisés des honnêtes gens, parce qu'avec ces apparences de piété, ont sait leurs divers systèmes sur la religion qui sont tout pleins d'extravagances, et que ce sont pour la plupart des gens perdus de débauche (3). »
N'importe quel ^bonze, en effet, pourrait dire comme ce médecin de Pékin au Père Cibot : « La crédulité du peuple est le gagne-pain de tous mes confrères (4). »
Les mandarins, d'ailleurs, donnent l'exemple des plus grossières superstitions et personne n'a jamais pensé, en Chine païenne, que ce monstrueux amalgame de contradictions religieuses méritât le moindre reproche; c'est tout le contraire qu'il faut admettre.
(1) Le Philosophe Tchou-hi, par le S. Le Gall. — Variétés sinologiques, n» 6, Chang-hai, mission catholique.
(2) Ibid. Le bonze est un prêtre bouddhiste, le tao-che, sectateur et prêtre de Lao-Kiun.
(3) Lettres édifiantes, t. 9, p. 227.
(4) Lettres édifiantes, t. 9, p. 134.
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Sans croire sérieusement aux sottises du bouddhisme populaire, le fait d'y adhérer pour la galerie montre chez le lettré un caractère bas et corrompu. Le petit peuple, sans rien raisonner, a au moins l'honneur de son aveuglement.
L'éducation sceptique du lettré l'arme de longue main contre le christianisme, il a l'esprit faussé.
La haute opinion qu'il conçoit de la philosophie de ses vieux livres, sans les comprendre, le remplit de mépris pour toutes les autres doctrines, dont il ne veut d'abord pas entendre parler. Son orgueil croît avec l'élévation que lui procure sa supériorité littéraire ; et dès lors qu'il se croit le premier dans son pays, qui donc le persuadera que son pays n'est pas le premier du monde !
La religion chrétienne qui frappe à sa porte n'est qu'une pauvre étrangère. Cette inconnue aurait trouvé mieux que lui dans les trésors de sa littérature archi-séculaire ? Est-ce acceptable?
D'ailleurs, les calomnies qui ont entouré le berceau relativement récent du christianisme en Chine, le lettré dès sa jeunesse les a entendues, lues dans vingt pamphlets . IL a l'opinion des docteurs et des académiciens qui sont pour lui l'organe de la sagesse. 11 sait enfin que le christianisme est incompatible avec les règlements superstitieux des charges auxquelles il aspire... Que de raisons pour le repousser et, quand on n'en veut pas, pour le combattre !
Tous ces prétextes, dont on comprend mieux la force quand on a vu leurs effets, expliquent l'attitude du lettré en face du missionnaire et peuvent faire comprendre ce que disait le fils de Kang-hi, une fois sur le trône : « Vous avez su tromper mon père, disait-il aux Jésuites qui le suppliaient lors d'une persécution, n'espérez pas me tromper. Au début, vous étiez très peu, mais aujourd'hui les chrétiens pullulent. Vous voulez que tous les Chinois soient chrétiens, que deviendrions-nous ? Nous serions les sujets de vos rois !
» L'Empereur, mon père, a beaucoup perdu de sa réputation dans l'esprit des lettrés. »
Les lettrés ! ils incarnent la vieille Chine païenne. N'étant jamais sortis de chez eux, ils n'ont rien vu qui puisse leur ouvrir de nouveaux horizons ; la majesté de leurs rites les surpasse. Issus du peuple pour la plupart, les honneurs qui récompensent leurs grades les passionnent; le bien-être relatif, au sein d'un paupérisme universel, les endort ; et comme ils résument l'opinion, puisque le peuple est une immense fourmilière sans soleil et sans suffrage, cette vieille monarchie aristocratique, sous le joug des lettrés, ne sortira jamais de son sillon. Il faut attendre un cataclysme.
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De tout temps le Chinois semble voir derrière l'Européen un fantôme d'invasion étrangère. Les paroles de Yong-tcheng, citées plus haut, en sont un témoignage qui peut suffire. L'Européen est donc l'ennemi. Que peut être le missionnaire, sinon un soldat d'avant-garde ? Le lettré est incapable de comprendre la simple loyauté des commerçants étrangers, infiniment moins encore le sacrifice désintéressé du prêtre.
Il convient donc au gardien officiel ou officieux de l'autonomie chinoise de lui faire une guerre sans merci. S'il est à la porte, il faut l'empêcher d'entrer; s'il a franchi le seuil, il faut le chasser ; si on ne peut le chasser, il faut faire le vide autour de lui ; si sa personne est relativement inviolable, il faut frapper les sujets de l'empire qui l'approchent. Mensonges, calomnies, pamphlets, tout est bon pour exciter la populace aveugle.
Tel est le programme diabolique et parfaitement poursuivi depuis des siècles par les lettrés de tout âge. Les jeunes candidats aux examens, « candidats rois du ciel » , comme les appellent facétieusement les gens du Kiang-sou (1), inaugureront à leur manière les luttes sérieuses de l'âge mûr contre le prêtre européen. Nous devons en dire quelque chose, car les vexations des jeunes lettrés appartiennent directement à notre récit.
Dans tous les pays du monde, la race des étudiants est turbulente. La Chine ne saurait faire exception.
Parmi les 162 décrets impériaux ou décisions ministérielles, édictés pour la réglementation des examens sous les neuf derniers Empereurs, plusieurs rappellent cette jeunesse à la bonne tenue qui sied à leur rang. C'est qu'on les a vus très souvent s'unir pour troubler les examens, imposer au préfet ce qui leur passe par la tête ; et comme celui-ci peut être cassé si l'examen n'a pas lieu, on a vu des préfets, incapables d'énergie, se prosterner devant les mutins pour acheter la paix.
Les missionnaires ont toujours à prendre quelques mesures de prudence à l'époque de ces réunions périodiques. La curiosité porte ces jeunes gens vers nos résidences ; et se sentant en nombre, ils sont arrogants.
Au mois de mars 1875, il y avait à Ning-ko-fou un examen supplémentaire ; à cette session extraordinaire pouvaient se présenter ceux qui avaient échoué précédemment.
Le P. Orta, résident habituel, était absent de la maison ; il ne s'y trouvait qu'un gardien. Celui-ci ne se préoccupait point, confiant que l'étroite et si misérable demeure, confondue au milieu des autres, n'attirerait pas l'attention. Ce n'était, en effet, rien moins qu'un palais. Le P. André écrivait : « Nous avons couché le 2 mars à Ning-ko-fou ; le (1) Pratique des Examens littéraires, p. 3. Variétés synologiques.
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p. Bies et le P. Chen-leang sur le plancher de la chapelle ; le P. Ministre dans la chambre de gauche en entrant; le P. Chen-euU dans celle de droite et votre petit serviteur sur un peu de paille, au pied du P. Orta. » Le vieux portier avait néanmoins fermé sa porte. Mais c'était la porte du Tien-tchou-t'ang ! (1)
Nos candidats ne furent pas embarrassés pour en trouver la route., La porte était close, raison de plus pour entrer. Les coups menacent de la briser, elle s'obstine à ne pas s'ouvrir. Fatigués de frapper sans succès, nos étourdis jetèrent des pierres sur le toit ; puis, quand ce jeu les eut également fatigués, l'un d'entre eux, plus hardi, sauta par dessus le mur du jardin ; les autres de suivre et les voilà qui pénètrent dans la maison.
Que se passa-t-il? Rien de bien lamentable. Ils firent main-basse sur beaucoup de petites choses qui leur convenaient ; encore ne se montrèrentils pas grands voleurs. Les carreaux de vitre, pour faire des lanternes sans doute, les séduisirent surtout. C'était mieux que de les casser. Enfin, quand ils eurent fait toutes leurs folies, ils disparurent.
A son retour, le P. Orta crut, au moins pour le principe, qu'il convenait de porler plainte au préfet. Celui-ci, pour ne pas irriter les coupables se garda bien de les gronder. Il fit dire au Père de mieux fermer sa porte. On pensa que, si la réponse était suffisamment cavalière, les dégâts ne dépassant pas un millier de sapèques, il serait impolitique de demander réparation.
Trois mois après, le P. Le Cornée, ministre, se trouvait lui-même de garde au retour de nouveaux examens. Il écrivait ensuite :
« Je n'ai eu qu'à me louer de mes rapports avec les lettrés. Ils se sont montrés avides de détail sur l'Europe ; ont admiré la rapidité avec laquelle j'écrivais le fi-ançais, et ont été tout ébahis quand je leur ai récité par cœur quelque tirade du Ta-hio ou du Tchong-iong (livres classiques). Ils ont ét^ généralement très polis. »
Il nen sera pas de même l'année suivante, comme nous le verrons dans un autre chapitre. Il n'en avait pas été non plus ainsi l'année précédente, à Ning-ko-fou, toujours.
Deux mille jeunes gens étaient réunis, et l'envie de voir les barbes d'occident les avait attirés en foule au Tien-tchou-t'ang.
Le P. Garnier (aujourd'hui Monseigneur Garnier) tenait la position, armé de cette patience sans limite qui, seule, peut conjurer des orages. Son catéchiste Yé consacra toutes les longues heures de ces quinze longs jours à recevoir ces messieurs, à leur exqliquer la doctrine ou plutôt à
(1) Ce nom désigne la résidence des missionnaires et parfois, mais improprement, la religion elle-même.
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répondre sagement à leurs fastidieuses et facétieuses questions. Comme dans les inondations, il est plus avantageux de tout ouvrir pour éviter que tout soit enfoncé. L'un d'eux avait à sa disposition un ouvrage du P. Jean Soerio, intitulé Chen kiao yao yen, ou Dissertation sur la christianisme. Il le couvrit de ratures, de notes obscènes et impies, puis le déposa secrètement sur l'autel. Au dire de ce jeune ami de Confucius, les Européens ne comprennent rien à la bonne doctrine du ciel, parce qu'ils sont nés d'animaux immondes. La métempsy chose nous donnait le coup de grâce.
Une autre main avait écrit sur le même livre :
« En publiant votre fausse doctrine, vous cherchez à corrompre les mœurs et à troubler les cœurs. Votre but est de profiter ensuite de ces désordres pour vous emparer du pays. Mais, tout diables que vous êtes, et malgré vos machinations, vous ne réussirez jamais à échapper aux pièges que vous tendent les Chinois. »
Enfin, après avoir de mille façons, soit en paroles moqueuses, soit en questions impertinentes^ soit en grimpant sur les tables et en fouillant partout, satisfait leurs odieux caprices, ils se retirèrent sans coup férir.
Comme nous les reverrons bientôt, il était nécessaire de les présenter au lecteur. Ces lignes peuvent le mettre « au point » sur l'esprit de cette classe influente et toute prépondérante en Chine.
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Missionnaires et Paysans
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