MISSIO.NNAIKES ET PAYSANS
En Chine, plus que partout ailleurs, le peuple qui travaille à la sueur de son front semble vivre au jour le jour et parfois connaît la faim. Cette masse ignorante est absorbée par la matière ; l'instruction ne la perfectionne ni ne la pervertit ; elle compose l'immense majorité. Voilà pourquoi, en étudiant la Chine, on ferait bien de compter davantage avec elle. Après tout, une nation : est-ce un ensemble de lois, est-ce une forme de gouvernement, une religion, un costume, une langue? Evidemment non; tout cela peut changer et les coutumes aussi.
Tempérament, caractère, race enfin, quelle que soit la caractéristique d'une nation, ce qui la signale et l'incarne, c'est la masse du peuple. Ici, le suffrage universel a raison. C'est que le peuple vit à ciel ouvert, sans contrainte, pense tout haut ; prime-sautier au premier chef, il n'a cure des chaînes de l'étiquette, ne sacrifie à la mode que très imparfaitement, est tout nature. Tout peuple sauvage a paru enfant aux explorateurs. Dans son genre très particulier de civilisation, le Chinois accuse encore cette note d'une façon très accentuée, cela tient à son isolement systématique. Il ne sait que ce qu'il a vu et il n'a vu que son coin de terre. Les lettrés euxmêmes n'ont rien vu autre chose.
« Si je compare ensemble, dit La Bruyère, les deux conditions des hommes les plus opposées, je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me paraît content du nécessaire. » Si l'écrivain vivait encore, il ne pourrait l'écrire aujourd'hui plus justement qu'en parlant des Chinois. Ici. en effet, cette seconde classe n'est vraiment pas difficile. Son berceau n'e.st pas moelleux ; l'apprentissage de la misère se fait en conscience. Tout le
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monde grandit dans ce qii'on appelle la souffrance et 1 î travail et n'imaginant pas d'autre sort ; il l'accepte comme la pluie et le beau temps. La jalousie et l'irritation des nouvelles couches ne troublent point son cerveau, du moins comme en Occident.
Il est hors de doute que le tempérament de la race se prête moins aux idées audacieuses. Des révolutions sanglantes et nombreuses ont bouleversé le pays, mais il faut les comparer à des tempêtes accidentelles : les ouragans qui passent ne modifient pas le climat.
Le peuple chinois paraît conservateur, si ce n'es: par raison, disons par instinct et il suffit. Le mot de république y est simplement inconnu. L'idée qui s'y attache serait incompréhensible. Est-ce parce que le régime monarchique est le plus naturel ? Est-ce aussi parce qu'il convient le mieux aux peuples ayant une certaine timidité, qui, pour la paix sociale, peut faire beaucoup, à défaut d'autres vertus ?
Le petit peuple n'a pas le malheur de se croire plus malheureux qu'il n'est ; c'est qu'il ignore ce qu'on appelle les revendications sociales. Sa misère, il l'accepte, et l'habitude non moins que l'exemple des misères qu'il trouve autour de lui changent en quelque sorte sa signification. De qui serait-il jaloux? Les commerçants plus à l'aise sont des parvenus qui travaillent encore. Les demi-lettrés ou les lettrés sans charge ont plus d'honneur que de sapèques ; les mandarins, pour la plupart, sont les enfants du peuple. Tout le monde fraternise. Le dernier paysan se croit aussi quelque chose.
La densité de la population semble défier toute statistique. Parfois les émigrations s'imposent, car la famine fait des ravages en certaines années de sécheresse ou d'inondation.
Les canaux sont couverts de barques, comme en aucun pays de la terre ; les barques des pêcheurs sont remplies d'enfants ; les campagnes sont couvertes de chaumières branlantes ; les rues étroites des villes et des bourgades sont encombrées de passants, de marchands et de voyageurs.
Il serait impossible d'énumérer tous les petits commerces, les moyens ingénieux, les mille industries qu'inspire au rusé et pratique Chinois la nécessité de se procurer des bols de riz. A chaque jour suffit son mal. C'est la très minime partie de la population qui met de côté des ressources pour les incertitudes du lendemain. L'ouvrier qui gagne plus que le nécessaire s'empresse de courir au superflu ; le paysan, au lendemain de la récolte, si elle n'est pas engagée d'avance, saura se dédommager de bien des mois de privations. Enfin, le crédit, car tout le monde prête et emprunte, aide à résoudre encore la question sociale et fait un peu de nivel-
lement. Car le moins pauvre y perd toujours en faveur du plus pauvre qui ne restitue qu'en partie. Le petit commerçant de village ne peut vendre qu'à crédit une partie de l'année, car le paysan pauvre achète sur ses récoltes. Le dernier mois de l'année, il faut mettre les comptes à jour. Les réclamations, les visites, les pourparlers, les va-et-vient sont indescriptibles.
Le Chinois n'aime pas l'étranger. Cette antipathie est remarquée par tous les missionnaires du xvn^ siècle. Est-ce la timidité qui engendre la défiance ? Ami de la paix, ce bon peuple croit-il prévenir la guerre en s'isolant?
Chose curieuse et digne de remarque, même entre eux il y a compétition. Les provinces sont moins sœurs que belles-sœurs. Dans certaines contrées, les villages sont frères ennemis. On pourrait descendre encore et trouver dans la famille les affreux ravages de l'égoïsme. Le paganisme peut-il faire autre chose que des peuples « sans affection », selon le mot de saint Paul.
Toutefois, de là à conclure que le Chinois, le peuple chinois soit rebelle à tout progrès et impénitent dans sa routine séculaire, il y aurait grave erreur. Le contraire aujourd'hui saute aux yeux.
Profondément absorbés par les soucis des conditions premières de la vie, paysans et travailleurs sont surtout attentifs et sensibles à ce qui facilite leur tâche dans la solution du problème quotidien.
Jamais ils ne feront grève aux étrangers qui payent argent comptant. Dans tous les ports ouverts aux Européens, les Chinois accourent, s'empressent et savent parfaitement se soumettre aux exigences des nouvelles conditions qui s'imposent.
D'ailleurs, quel est donc l'endroit où le missionnaire ne trouvera pas, du jour au lendemain, à acheter dix maisons plutôt qu'une, si les lettrés, ou les mandarins généralement poussés par eux, ne viennent pas s'interposer à la sourdine, circonvenir ou menacer le vendeur?
Que des navires étrangers viennent chargés de riz dans un port, le' paysan est enchanté. Mais l'exportation fait la hausse et le lettré, consommateur stérile, peu soucieux des bénéfices du producteur, partira de là pour monter l'opinion. Il aura pour l'approuver beaucoup d'ouvriers qui vivent au jour le jour et qui ne considèrent pas que l'argent qui entre lui reviendra sous forme de travail. Car c'est la pauvreté publique qui explique le mieux la singulière déchéance de tous les arts en Chine.
Le bas peuple ne voit que ce qu'il touche Laissé à lui-même, au nom de l'intérêt, il aime ce qui lui est avantageux.
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« Aux yeux du monde entier, dit le P. Gaillard (1), la Chine s'est fait une réputation presque indiscutable d'hostilité systématique à toute innovation. Ce conservatisme réfractaire n'est pourtant pas aussi ancré dans les mœurs que le réj^ètent les manuels de géographie. On se tromperait étrangement si l'on regardait les Chinois comme des ennemis nés de toute modification ; et, mieux étudiée, l'histoire de cette race donne un fréquent démenti à certaines affirmations courantes trop absolues. Les « Fils de Plan » forment avant tout un peuple positif, pratique, utilitaire, qui ouvre la porte bien large à toute invention de quelque provenance qu'elle soit, si, d'aventure, il y soupçonne un profit immédiat, tangible, réel ou chimérique. L'intérêt prime alors l'antipathie de race pour l'occidental.
» De nos jours et sous nos yeux, les Célestes encombrent les
steamers de leurs côtes et du Yang-tse, les rares lignes de chemin de fer tolérées et les voitures qui circulent sur les concessions. Les allumettes chimiques, les draps de laine, l'horlogerie, les cigares et les cigarettes, les parapluies européens, (avec la culture et l'abus de l'opium, hélas!) pénètrent jusqu'au fond des plus lointaines provinces. »
On pourrait augmenter beaucoup cette nomenclature tant le commerce européen trouve faveur auprès du peuple.
La récente guerre du Japon n'a-t-elle pas montré le Chinois sous un nouveau jour, le vrai, sans doute?
Partout où le vainqueur s'est momentanément fixé, il a trouvé des sujets non seulement obéissants, mais fort souples ; non seulement domptés par la peur, mais contents du nouveau régime, respectueux des droits individuels. Le drapeau national a fui les champs de bataille, mais on ne peut pas dire qu'il était réfugié dans les cœurs.
Le peuple tient à ses institutions plutôt négativement, parce qu'il n'en connaît pas d'autres. Il croit naïvement les calomnies et il a peur. Quand il voit de près l'étranger, ses sentiments se modifient.
Serait-ce sa religion qui lui tient davantage au cœur? Qui donc donnerait sa vie pour ses superstitions? De son argent, en fait-il moins de cas? Il faut être témoin des récriminations du peuple quand les notables font les collectes, impôts forcés, pour les comédies, les constructions de pagodes.
Combien sont venus au missionnaire pour profiter des immunités du chrétien ! La crédulité païenne est puissante, nous ne le nions pas, mais l'ostentation joue un grand rôle dans les générosités des donateurs. La main gauche sait toujours, même d'avance, ce que donne la main droite.
(1) « Croix et Swasli/îa » Variétés sinologiques, n° 3. Chang-haï. Mission catho-
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« Aux yeux (lu monde entier, dit le P. Gaillard (1), la Chine s'est fait une réputation presque indiscutable d'hostilité systématique à toute innovation. Ce conservatisme réfractaire n'est pourtant pas aussi ancré dans les mœurs que le réj.ètent les manuels de g-éographie. On se tromperait étrang-ement si l'on regardait les Chinois comme des ennemis nés de toute modification ; et, mieux étudiée, l'histoire de cette race donne un fréquent démenti à certaines affirmations courantes trop absolues. Les (( Fils de Ilan » forment avant tout un peuple positif, pratique, utilitaire, cjui ouvre la porte bien large à toute invention de quoique provenance qu'elle soit, si, d'aventure, il y soupçonne un profit immédiat, tangible, réel ou chimérique. L'intérêt prime alors l'antipathie de race pour l'occidental.
» De nos jours et sous nos yeux, les Célestes encombrent les
steamers de leurs côtes et du Yang-tse, les rares lignes de chemin de fer tolérées et les voitures cjui circulent sur les concessions. Les alhunettes cliimiques, les draps de laine, l'horlogerie, les cigares et les cigarettes, les parapluies européens, (avec la culture et l'abiis de l'opium, hélas 1) pénétrent jusqu'au fond des plus lointaines provinces. »
On pourrait augmenter licaucoup cette nomenclature tant le commerce européen trouve faveur auprès du peuple.
La récente guerre du Japon n'a-t-elle pas montré le Ciiinois sous un nouveau jour, le vrai, s;ins doute?
Partout où le vainqueur s'est momentanément iixé. il a trouvé de s sujets non seulement obéissants, mais fort souples ; non seidement domptés par la peur, mais contents du nouveau régime, respectueux des droits individuels. Le drapeau national a fui les champs de bataille, mais on ne peut pas dire q\i'il était réfugié dans les cœurs,
Le jDcuple tient à ses institutions plutôt négativement, parce qu'il n'en connaît pas d'autres. Il croit naïvement les calomnies et il a peur. Quand il voit de près l'étranger, ses sentiments se modifient.
Serait-ce sa religion qui lui tient davantage au cœur? Qui donc donnerait sa vie pour ses superstitions? De son argent, en fait-il moins de cas ? Il faut être témoin des récriminations du peuple quand les notables font les collectes, impôts forcés, pour les comédies, les constructions de pagodes.
Combien sont venus au missionnaire pour profiter des immunités du chrétien ! La crédulité païenne est puissante, nous ne le nions pas, mais l'ostentation joue un grand rôle dans les générosités des donateurs. La main gauche sait toujours, même d'avance, ce que donne la main droite.
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Comment, enfin, cette masse populaire accueille-t-elle les missionnaires ?
Le rapide succès qu'ils obtinrent dès l'aurore de leur apostolat au Ning-ko ne saurait résoudre la question, à cause des conditions exceptionnelles de l'immigration et de l'isolement des nouveaux venus.
Au fond, cependant, le fait repose sur un principe qui subsiste toujours, quelles que soient les modifications accidentelles des circonstances ; partout l'homme cherche son intérêt. Les motifs parfaitement purs sont rares aux cœurs des catéchumènes. Devenus chrétiens et bons chrétiens, cent fois leurs propres aveux en ont été le témoignage. S'en étonner serait ignorer le milieu païen et supposer, règle générale, une grâce exceptionnelle chez des ignorants qu'absorbe la matière.
Nous avons fait suflîsamment ressortir la condition du Chinois ordinaire, inutile de répéter que l'influence néfaste le remplit souvent d'une haine aveugle ou, pour le moins, d'une profonde défiance. Mais, j'ose le dire, l'éloignement pour les étranger cède vite quand son gros bon sens a le temps d'ouvrir les yeux ou que sa cupidité lui fait trouver l'amorce. Son attitude à l'égard du missionnaire devient donc, la plupart du temps, une question d'honnêteté relative ou de bénéfice entrevu. Telle est la condition ordinaire du paysan en face du prédicateur évangélique. Elle devient encore beaucoup plus avantageuse pour celui-ci quand il rencontre, comme il n'est pas si rare, des paysans païens indépendants, que les calomnies des lettrés n'ont pas excités, n'ayant que leurs préjugés naturels, leur timidité, leurs liens superstitieux, l'amour de l'argent et le terre-à-terre inhérent à la pauvreté, toutes choses de race, semble-t-il. Alors il n'a plus devant lui qu'un indifférent. La curiosité le lui amène, la pureté de la doctrine gagne son estime et l'intérêt fera bientôt le nœud des premiers compromis.
De la condition du missionnaire lui ncme dépend donc aussi la solution du problème ; car la curiosité porte à renseigne. Mais de l'enseigne au comptoir, il y a souvent plus loin qu'il ne paraît.
Comme les exemples et la conduite des premières autorités d'un pays ont une puissante influence sur l'opinion publique, il fut très sage et très apostolique, chez les Jésuites du xvii'= siècle, de tendre et d'arriver à gagner les faveurs de la couronne dès le début de leur entrée en Chine. Nous avons dit en commençant pourquoi Kang-hi lui-même fut impuissant à arrêter le grand mouvement païen qui l'entraînait malgré lui, semble-t-il. Sous son règne, il ne fut jamais permis aux Tartares d'embrasser le christianisme (1). La seule présence des missionnaires à la cour, indépendam- (1) Lettres édifiantes, t. 12, p. 42G.
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ment des faveurs de l'empereur et des conversions de hauts dignitaires, était pour le peuple un argument de la plus haute valeur.
Quand le P. Ricci vint en Chine, les vestiges des apôtres précédents avaient disparu et il eût sans doute été bien difficile de creuser de nouvelles fondations contre la volonté d'un pouvoir devenu si soupçonneux et si jaloux de son autorité. Dieu prépara des apôtres de choix et disposa les cœurs dont la faveur était nécessaire.
Quand l'édifice nouveau eut des bases solides, selon les lois ordinaires de la Providence, l'épreuve eut son tour. Elle avait, même au temps le plus florissant de la prédication, contrarié partiellement l'œuvre naissante, mais avec de particuliers ménagements ; car si les Chinois chrétiens n'ont pas très soif du martyre, les catéchumènes tremblent à la seule pensée d'un contre-temps.
Il y avait plus de cent ans que se poursuivait presque sans obstacles la pacifique conquête des âmes, quand s'éleva l'horrible tempête de 1724. Qui (lira les ruines amoncelées sous les trois successeurs de Kang-hi !
Fnfîa, après un temps de proscription violente à peu près égal au temps co la prospérité qui l'avait précédé, la miséricorde divine disposa des événements qui semblaient le moins préparés à l'œuvre la plus sainte pour en tirer les effets les plus inattendus. Les Anglais battent les Chinois pour les forcer à ouvrir leurs ports à l'opium ; n'était-ce pas la punition du ciel? Mais Dieu, qui châtie pour convertir, veut que par la brèche, et cette fois sous les plis pacifiques du drapeau de la France, rentre la paix religieuse que l'empereur Tao-koang, comme ses trois prédécesseurs, ne demandait qu'à troubler.
Après le traité de 1840, et la clause additionnelle du traité de 1860, la position du missionnaire en Chine est devenue officiellement régulière.
Indépendamment de toutes les haines sourdes, de toutes les trahisons ourdies dans l'ombre, de toutes les déloyautés, il peut sortir au grand soleil et prêcher à tout venant. 11 traite de pair avec les mandarins, et le petit peuple, qui ne peut se présenter devant eux qu'à genoux, est, malgré lui, profondément dominé par cette puissante attitude. Par le fait, l'Européen devient une caste privilégiée sous plus d'un rapport. On imaginerait difficilement le sans-gêne du mandarin à l'égard de ses subordonnés chinois. Le lettré trouve quelque grâce à ses yeux, parce qu'il a de l'influence, parce qu'il peut écrire une dénonciation. Il a l'immunité de la bastonnade. Mais le mandarin a mille moyens de lui montrer sa mauvaise humeur.
A l'égard du missionnaire, il tiendra généralement une conduite extérieurement correcte. Il n'est pas rare, si des complications ne viennent pas embrouiller les relations, de rencontrer des préfets et des sous-préfets bien-
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veillants. Il y a des courants établis dans plus d'un endroit où les employés du tribunal, gagnés, d'une certaine façon, à la cause de Tien-tchou-t'ang, ont à cœur d'écarter les nuages. Le mandarin nouveau ne change pas l'orientation et donne à pleines voiles dans la passe.
Dans les visites du premier de l'an et les cadeaux qu'on échange, le petit peuple ne voit qu'une chose : la position élevée d'un étranger qui marche dans les sphères supérieures. Il sê voit bien au-dessous de lui, car il a l'instinct et le respect de la hiérarchie.
Il estime le gradué, les privilèges du missionnaire sont à ses yeux une sorte de diplôme.
De plus, il a le respect de l'argent. L'Européen est à ses yeux exceptionnellement riche. Le missionnaire doit nécessairement acheter des terrains, bâtir des maisons, des églises, des écoles, entretenir un nombreux personnel. Il devient, à peu près partout dans les campagnes, l'homme le plus en vue par l'apparente supériorité de ses ressources. Il fait l'aumône, il s'inscrit sur les listes des oeuvres municipales, il est généreux pour récompenser à l'occasion le zèle d'un notable ou d'un satellite. Il occupe une place vraiment prépondérante.
Des vexations locales ont-elles lieu, si elles sont le fait particulier de quelque haineux, maladroit, la justice exceptionnellement prompte qu'il obtient, concourt encore à grandir son prestige.
Dans les grandes persécutions qui ont passé sous la rubrique d'une populace ameutée, depuis 1846, soit à Tien-tsin, soit au Ning-ko, soit sur les bords du fleuve Bleu en 1891, on a pu voir le gouvernement contraint d'en venir aux indemnités et, de toutes parts, la religion chrétienne relever tranquillement la tête. Sur les ruines de la veille s'élève, le lendemain, un établissement nouveau. Le petit peuple né peut, malgré sa courte philosophie, méconnaître qu'il n'y a point d'effet sans cause.
Ces courtes considérations suffisent pour indiquer sous quel jour, dans les circonstances actuelles, le missionnaire apparaît au Chinois. Si l'on n'y regarde pas de trop près, si l'on embrasse la situation dans son ensemble, cette troisième période du christianisme en Chine se distingue absolument des autres. Qui donc n'y doit admirer la sagesse et la miséricordieuse Providence de Dieu !
La domination païenne peut-elle faire autre chose que de regimber contre les baïonnettes qui brillent, bien que d'un éclat pacifique, autour des traités sommeillants sous le drapeau de la France? La faveur des empereurs fut chose précieuse, mais trop aléatoire. Le « Fils du Ciel « meurt, sa protection s'évanouit. D'ailleurs, impuissant à réformer les traditions anti-chrétiennes, son bon vouloir eut toujours des limites.
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Aujourd'hui, l'action de la diplomatie s'exerce sur un terrain moins mouvant. Peu importe la mauvaise humeur d'un fantôme dont l'ombre légère ne passe que sur les grands murs d'un palais. Au xvii® siècle, le bon exemple et la favorable attitude des autorités fut une question de bienveillance ; au XIX®, je ne dirai ni le bon exemple, ni la favorable attitude, mais la protection limitée et contrainte du pouvoir estime question de politique.
Pour le missionnaire et le peuple, c'est toutefois une influence et une action favorable qui descendent d'en haut. C'est l'essentiel. Rien ne fait prévoir qu'il y ait le moins à craindre sur la stabilité des positions désormais
Groupe de mandarins.
conquises. L'immense revers de l'Empire humilié sous les verges du petit Japon n'est pas fait pour flatter sa présomption, quoiqu'il n'ait rien perdu de sa morgue. Les nations européennes lui ont encore une fois montré la puissance de leur intervention. Sans penser à sa reconnaissance, elles peuvent compter sur ses calculs. Une revue de cuirassés européens l'emporte sur tous les cadeaux du monde.
Nous avons un instant interrompu notre récit, pour mieux aider le lecteur à juger des faits par la connaissance des deux classes principales de Chinois qui y jouent leur rôle, nous allons le reprendre sans désormais plus nous arrêter.
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veillants. Il y a des courants établis dans plus d'un endroit où les emploj'és du tribunal, gagnés, d'une certaine façon, à la cause de Tien-tchou-t'ang, ont à cœur d'écarter les nuages. Le mandarin nouveau ne change pas l'orientation et donne à pleines voiles dans la passe.
Dans les visites du premier de l'an et les cadeaux qu'on échange, le petit peuple ne voit qu'une chose : la position élevée d'un étranger qui marche dans les sphères supérieures. 11 se voit bien au-dessous de lui, car il a l'instinct et le respect de la hiérarchie.
Il estime le gradué, les privilèges du missionnaire sont à ses yeux une sorte de diplôme.
De plus, il a le respect de l'argent. L'Européen est à ses yeux exceptionnellement riche. Le missionnaire doit nécessairement acheter des terrains, bâtir des maisons, des églises, des écoles, entretenir un nombreux personnel. Il devient, à peu près partout dans les campagnes, l'homme le plus en vue par l'apparente supériorité de ses rtssDurces. Il fait l'aumône, il s'inscrit sur les listes des œuvres municipales, il est généreux pour récompenser à l'occasion le zèle d'un notable ou d'un satellite. Il occupe une place vraiment préjiondérante.
Des vexations locales ont-elles lieu, si elles sont le fait particulier de quelque haineux, maladroit, la justice exceptionnellement prompte qu'il obtient, concourt encore à grandir son prestige.
Dans les grandes persécutions qui ont passé sous la rubrique d'une populace ameutée, depuis lSi6. soit à Ticn-tsin, soit au Ning-ko, soit sur les bords du fleuve Bleu en 1891, on a pu voir le gouvernement contraint d'en venir aux indemnités et, de toutes parts, la religion chrétienne relever tranquillement la tête. Sur les ruines de la veille s'élève, le lendemain, un établissement nouveau. Le petit peuple ne peut, malgré sa courte philosophie, méconnaître qu'il n'y a point d'elfet sans cause.
Ces courtes considérations suilisont pour indiquer sous quel jour, dans les circonstances actuelles, le missionnaire apparaît au Chinois. Si l'on n'v regarde pas de trop près, si l'on embrasse la situation dans son ensemble, cette troisième période du christianisme en Chine se distingue absolument des autres. Qui donc n'y doit admirer la sagesse et la miséricordieuse Providence de Dieu !
La domination païenne peut-elle faire autre chose que de regimber contre les baïonnettes qui brillent, bien que d'un éclat pacifique, autour des traités sommeillants sous le drapeau de la France? La faveur des empereurs fut chose précieuse, mais trop aléatoire. Le « Fils du Ciel » meurt, sa protection s'évanouit. D'ailleurs, impuissant à réformer les traditions anti-chrétiennes, son bon vouloir eut toujours des limites.
Aujourd'hui, l'action de la diplomatie s'exerce sur un terrain moins mouvant. Peu importe la mauvaise humeur d'un fantôme dont l'ombre légère ne passe que sur les grands murs d'un palais. Au xvii° siècle, le bon exemple et la favorable attitude des autorités fut une question de bienveillance ; au XIX'', je ne dirai ni le bon exemple, ni la favorable attitude, mais la protection limitée et contrainte du pouvoir er.t une question de politique.
Pour le missionnaire et le peuple, c'est toutefois une influence et une action favorable qui descendent d'en haut. C'est l'essentiel. Rien ne fait prévoir qu'il y ait le moins à craindre sur la stabilité des positions désormais
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conquises. L'immense revers de l'Em^iire humilié sous les verges du petit Japon n'est pas fait pour flatter sa présomption, quoiqu'il n'ait rien perdu de sa morgue. Les nations européennes lui ont encore une fois montré la puissance de leur intervention. Sans penser à sa reconnaissance, elles peuvent compter sur ses calculs. Une revue de cuirassés européens l'emporte sur tous les cadeaux du monde.
Nous avons un instant interrompu notre récit, pour mieux aider le lecteur à juger des faits par la connaissance des deux classes principales de Chinois qui y jouent leur rôle, nous allons le reprendre sans désormais plus nous arrêter.
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UX INCENDIE A LOC-TSEX fXGOU-TSEN-WAN) ET UN PILLAGE A KIEX-PING
N'ayant point pour but d'écrire l'histoire proprement dite de la mission de Ning-ko, mais voulant simplement raconter l'émouvant épisode de la persécution qui troubla ses débuts, nous nous contentons d'esquisser à ii'rands traits ce qui semble avantageux à connaître pour mieux juger les événements. Les faits que nous choisissons, outre l'intérêt qu'ils peuvent présenter, ont une signification au point de vue de l'explication de la persécution qu'ils prépaient ou qu'ils présagent. Nous pourrons revenir sur la considération des causes auxquelles on peut l'attribuer, car elles tiennent à un ensemble de circonstances subordonnées les unes aux autres ; et ce sont elles qu'il importe surtout de faire ressortir dans les premiers chapitres de notre récit.
Nous sommes en 1875. Nous avons laissé le P. Ravary, à la fin du chapitre troisième, dans les consolations que lui apportaient les foules, accourant réclamer des places de catéchumènes sur ées listes interminables. Les années qui suivirent furent surtout laborieuses et méritoires par les innombrables sacritices que réclame l'organisation. Au spirituel comme au matériel, tout était à créer ; et si de ces deux chefs tout semblait relativement sourire aux missionnaires, on peut se demander sur lequel de ces deux terrains il était le plus facile de bâtir.
Il y eut bien quelques déboires a supporter aux environs de Kien-ping, mais ces prémices de la lutte se terminèrent pour le P. Bies par les honneurs d'une première victoire.
Un incident considérable signala l'année 1873, ce fut le voj^age do M"T Languillat. Si nous voulons résumer d'un mot l'impression de co
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passage, il faut dire qu'il fut vraiment triomphal, nous servant du mot lui-même que Sa Grandeur choisit pour exprimer l'enthousiasme qui l'accueillit partout.
« Jamais évêque n'avait foulé le sol de celte terre païenne. Le 8 novembre, Sa Grandeur accompagnée du R. P. Garnier, supérieur de la section de Nan-kin, arrivait à Ning-ko-fou, où elle était reçue par le P. Ravary ; et les païens députaient l'un des leurs pour souhaiter la bienvenue à l'évêque du Kiang-nan.
Le 9, jour du dimanche, à deux heures, Monseigneur lit sa visite officielle aux mandarins ; elle fut pleine de courtoisie. A quatre heures, les mandarins vinrent la lui rendre dans une maison achetée par les missionnaires, quelques jours auparavant. Le lendemain, Sa Grandeur partait pour faire sa tournée pastorale. Le sous-préfet avait eu la gracieuseté de mettre dix-huit porteurs de chaises à sa disposition.
Les païens eux-mêmes comme les chrétiens accouraient en foule pour voir le maître de la religion.
A Chœï-tong, les notables, tous païens, vinrent saluer Monseigneur et lui offrirent des présents (1). »
dette étonnante manifestation dura dix jours, se renouvelant partout. Elle demeure dans les cœurs comme un souvenir impérissable et tous ceux qui en ont été témoins aiment encore à en raconter les bruyantes fêtes. Pétards, coups de fusils, cavalcades, drapeaux, députations, dîners, musiques sans fin, rien ne manquait de ce qui exprime au plus haut point en Chine l'honneur rendu et le respect témoigné avec enthousiasme.
« Durant cette année, dit la Relation, la sollicitude des missionnaires s'est portée principalement sur la bonne organisation des écoles ; il y en a actuellement 22 et le nombre des élèves est de 337. Parmi ces enfants, 39 appartiennent à des familles chrétiennes ; les autres sont catéchumènes. Cette mission possède actuellement dix-neuf chapelles accompagnées de chambres pour les missionnaires au nombre de huit. »
Mais le démon ne pouvait se résoudre à se laisser, sans résistance, arracher tant d'âmes. Or, au mois de mai 187S, le P. Le Cornée, ministre de la section, écrivait : « Tous les pères vont bien et travaillent avec fruit, chacun selon la mesure de ses forces. Tout va-t-il encore bien ? — Oui ; avec une petite restriction. Ce n'est pas un orage, mais un petit point noir qui s'évanouira, j'espère, si la sainte Vierge veut bien nous protéger en ce mois.
» L'apparition de certains hommes est toujours de mauvais augure. Or, nous avons eu chez nous deux apparitions depuis un mois. (1) Relation de la mission de Nan-kin 1873-74.
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» A Kong-té-tcheou, jouit maintenant des loisirs de la vie privée un certain Tchang-ta-lao-yé, ex-préfet de Tien-tsin, dégradé et envoyé en exil à la suite des graves alTaires de 1870. Il vient de bâtir une maison dans cette ville, sa patrie; et quoiqu'il ne soit revêtu d'aucune charge officielle, il exerce là une influence qui peut devenir funeste. Jusqu'ici, nous ne pouvons l'accuser davoir rien fait contre nous à ciel ouvert, mais j'ai tout lieu de craindre ses menées secrètes. »
» La seconde apparition est celle du fameux Tcheng-yen. Il est à Pi-ka-kiao où il recommence ses menaces et ses manœuvres. 11 est secondé par le notable Tsang-fa-tsai qui, d'abord ami du P. Hoang après avoir été ennemi du P. Bies, vient de virer de bord après avoir acheté un bouton (1).
» Avec la réapparition de Tcheng-yen, coïncidait à Kien-ping l'affaire suivante.
» A quelques pas de cette ville, près de la porte du sud, nous avions depuis le mois de décembre ou janvier trois familles catéchumènes. Elles avaient bâti des cabanes en paille, comme le font les pauvres gens et s'occupaient tranquillement du défrichement des terres, quand quelques soldats se sont mis à les tracasser. Ils sont allés plusieurs fois dans les maisons, quand ne s'y trouvaient que les femmes, demandant du thé, du tabac, disant forces paroles grossières et se moquant des yang-kœï-tse, (diables d'occident), de leur religion et de leurs adhérents.
» Les chefs de famille sont venus prévenir le P. Hoang qui a envové l'exhortateur Kao passer un jour ou deux dans les familles, avec commission de dire aux soldats, quand ils reviendraient, que leur visite ne convenait point alors que les femmes seules étaient présentes.
» L'exhortateur parti, on n'a point tenu compte de l'avertissement, et nos chrétiens, fatigués de ces continuelles visites, ont enfin saisi deux soldats et les ont conduits au P. Hoang à Lou-tsen.
» Le Père, craignant de se compromettre avec cette race turbulente, a envoyé le catéchiste Yang à la ville de Kien-pin pour prévenir le chef des soldats, le priant d'envoyer un homme reconnaître si ces gens étaient réellement ses soldats et promettant de les lui rendre en cas d'affirmative.
» L'envoyé du colonel est venu, a d'abord fait quelques difficultés, puis a reconnu les individus pour de vrais soldats. Comme, entre autres paroles, ils avaient dit autrefois qu'ils brûleraient les cabanes de nos chrétiens, le P. Hoang leur demande, avant de les laisser aller, pourquoi ils avaient proféré de semblables menaces. Ils ont d'abord nié le fait, puis
(1) Globule qui surmonte le chnpeau de cérémonie et indique le degré de noblesse littéraire. Cest 1 "équivalent dun galon ou d'une décoration.
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ont fini, par dire qu'ils avaient simplement voulu plaisanter ; ont prié le Père de leur pardonner. Le Père alors, accompagné d'un catéchiste les conduisit lui-même jusqu'au bourg de Che-tse-pou, où il les remit devant témoins à l'envoyé du colonel.
» On croyait la chose terminée, quand deux jours après, les cabanes de nos chrétiens brûlaient. Hommes et femmes alors travaillaient aux champs ; seul, un vieillard se trouvait à la maison, et quand, à ses cris, ils aperçurent l'incendie, ils n'ont vu sur la route que des soldats courant vers la ville. Quatre étaient à cheval et deux à pied.
» Le feu avaient été mis par dehors, comme il était facile de le constater.
» A cette nouvelle, le bruit se répand partout que les soldats avaient brûlé les maisons des chrétiens, qu'on allait brûler toutes les églises, exterminer les chrétiens, etc.. Grand effroi chez bon nombre de catéchumènes.
» Je devais aller à Kien-plng voir le nouveau mandarin que je n'avais pas encore visité et qu'on disait bien disposé pour nous. Je suis donc parti immédiatement. En passant à Lou-tsen, je pris le P. Iloang avec moi et nous nous présentâmes au tribunal avec les cérémonies d'usage. Le sous-préfet nous reçut très bien, se montra très aimable ; et voyant ses bonnes dispositions, je lui dis un mot de l'affaire des soldats. Il me dit alors de m'adresser à Tchao-ta-jen qui remplaçait le tong-lin (1) Fang, absent depuis longtemps.
» Je me rendis donc chez lui dans le même équipage ; mais il nous reçut très froidement et nia que ses soldats fussent cause de l'incendie, refusant toute réparation.
» Voyant que tous les arguments du P. Hoang échouaient devant son obstination, je lui dis :
» — Pourquoi vos soldats ont-ils si souvent tracassé ces familles en leur reprochant d'être chrétiens ? c'est un fait que vous ne pouvez nier. Tous les sujets de l'Empire n'ont- ils pas le droit d'être chrétiens? Pourquoi vos soldats ont-ils déchiré les images de ces chrétiens? c'est encore un fait certain et une grave offense. Pourquoi vos soldats ont-ils plusieurs fois menacé ces gens de brûler leur maison ? c'est encore une chose certaine. Pourquoi, enfin, au commencement de l'incendie n'a-t-on vu qu'eux sur la route ?
» Il n'a pas répondu mot à toutes ces questions, mais pas davantage voulu nous donner satisfaction. »
On eut de nouveau recours au sous-préfet qui répondit d'attendre le (I) Tong-lin est le nom d'un grade militaire qui équivaut à général.
Monseittncur Languillal, vicaire ajiosLolique de Kiang-nan.
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» On croyait la chose terminée, quand deux jours après, les cabanes
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» Le feu avaient été mis par dehors, comme il était facile de le constater.
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)) Je me rendis donc chez lui dans le même écfuipage ; mais il nous reçut très froidement et nia que ses soldats fussent cause de l'incendie, refusant toute réparation.
)) Voyant ([ue tous les arguments du P. Iloang échouaient devant son obstination, je lui dis :
» — Pourquoi vos soldats ont-ils si souvent tra.cassé ces familles en leur reprochant tl être chrétiens.' c'est un fait que vous ne pouvez nier. Tous les sujets de riunjûre n'ont-ils pas le droit d'être chrétit'us? Pourquoi vos soldats ont-ils déchiré les images de ces chrétiens? e'ijst encore un fait certain et une grave olVense. Pourquoi vos soldats ont-ils plusieurs fois menacé ces gens de brûler leur maison ? c'est encore une chose certaine. Pourcjuoi, ealin, au coinmeneement de l'ineeiidie n"a-t-on vu qu'eux sur la route ?
» Il n'a pas répondu mot à toutes ces questions, mais pas davantage voulu nous donner satisfaction. »
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retour du général Fang pour cette affaire de soldats. ]\Iais que pour les différents au sujet des achats de terrain dont il lui avait été parlé en même temps, il se chargeait d'examiner la question.
I^e P. Le Cornée partit pour Koang-té où d'autres affaires demandaient sa présence. Il alla voir le mandarin. Celui-ci, dès le lendemain, lui rendit sa visite. Comme la conversation tomba incidemment sur l'incendie : « — (lu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est? » demanda le mandarin.
Le Père lui en fit sommairement le récit.
0 — La justice demande, dit alors le grand homme, qu'on traite avec la même balance ceux qui sont chrétiens comme ceux qui ne le sont pas. »
Il ajouta quelques paroles de bienveillance.
A peine rentré à l'auberge, le Père recevait du tribunal un diner composé de six plats -
C'était de très bon augure et la marque certaine d'excellentes dispositions de la part du mandarin. Ces bons rapports étaient d'autant plus précieux que Kien-pin est sous la juridiction de Koang-té.
Après un petit voyage à Chœï-tong, le Père ministre revenait à Kienpin et envoyait de nouveau sa carte au tribunal. Le sous-préfet fit répondre qu'étant fatigué, il lui était impossible d'accorder audience.
On rédigea donc une lettre motivée. Mais, hélas, le soir arriva une réponse écrite d'une manière très violente. Elle contenait en substance (( que, pour toute cause judiciaire, les parties quelles qu'elles fussent, chrétiennes ou païennes, devaient s'adresser personnellement au mandarin. Que notre rôle était de prêcher la religion et que celui du mandarin était de gouverner son peuple ; qu'il n'empêchait personne d'acheter, mais qu'il ne forçait personne à vendre ; qu'il ne suscitait point d'affaires, mais n'en craignait point... »
Ce n'était rien moins que favorable et ce style indiquait assez la main haineuse d'un subalterne, dont le mandarin, trop bonasse, par nature se servait malheureusement. Ils avaient sans doute appris que le mandarin de Koang-té n'ignorait rien et qu'on avait eu recours à lui ; cette démarche les humiliait et les irritait. On peut le supposer par la parole d'une autre autorité de la ville qui, en petit comité, avait dit au P. Hoang : « Si vous voulez perdre la paix avec nous, vous n'avez qu'à pousser plus haut. »
Rappelons en passant quelques appréciations du P. du Halde, dont on ne saurait contester ni la grande autorité, ni la bienveillance.
« Rien, dit-il, ne serait comparable au bel ordre que les lois chinoises ont établi pour le gouvernement de l'Empire, si tous les mandarins, au lieu de suivre leurs passions, se conformaient à des lois si sages ; et l'on peut dire qu'il n'y aurait point d'état plus heureux. Mais comme, parmi
un si grand nombre, il s'en trouve toujours qui bornent leur félicité aux biens de la vie pi-ésenie et à tout ce qui peut la rendre commode et agréable, ils se font quelquefois peu de scrupule de ne pas suivre les lois les plus sacrées de la raison et de la justice, et de les sacrifier à leur propre intérêt.
» 11 n'y a point de ruses ni d'artifices auxquels quelques officiers inférieurs n'aient recours pour tromper les mandarins supérieurs ; et parmi ceux-ci, il ne laisse pas de s'en trouver qui tâchent d'en imposer aux tribunaux suprêmes de la cour, et même de surprendre l'empereur. Ils savent si bien couvrir leurs passions sous les expressions les plus humbles et les plus flatteuses, et ils affectent dans les mémoires qu'ils présentent un tel air de désintéressement, qu'il est difficile que le prince ne prenne les mensonges pour la vérité.
» D'ailleurs, comme leurs appointements ne suffisent pas toujours pour entretenir leur faste et leur luxe, les injustices, pourvu qu'elles soient secrètes, ne leur coûtent guère. On a vu des ministres d'état et les premiers présidents des cours souveraines rançonner sous-main les vicerois des provinces, et ceux-ci forcés de se dédommager dé la même manière sur leurs subalternes qui ne manquent pas de tirer sur les peuples de quoi fournir à ces frais. »
Que cette citation, tableau d'histoire ancienne, suffise à la peinture d'aujourd'hui, car, outre la haine de l'étranger et du nom chrétien, le dépit des officiers du tribunal est toujours grand, quand ils nous voient prendre en mains la cause du peuple, qu'ils ne peuvent plus écorcher, obligés qu'ils sont de nous rendre gratis une justice que le pauvre n'achète qu'au prix de sa ruine. Le plus souvent, d'ailleurs, tout se termine par des accommodements dérisoires; tout le monde a raison, tout le monde a tort ; un peu de bastonnade, et surtout payez comptant. Disons toutefois, comme témoin à décharge, que le Chinois n'est pas facile à maintenir dans le sentier de la justice et de la charité ; et l'expérience ne montre que trop que les plus belles conceptions gouvernementales ne sont que des rêves, quand, pour produire de bons fruits, elles sont greffées sur le sauvageon du paganisme.
Sur ces entrefaites, malgré les inimitiés sourdes que l'autorité subalterne ourdissait contre les missionnaires, une maison avait été achetée à Kien-ping, car il était avantageux d'avoir une résidence dans la sous-préfecture, non seulement pour donner du prestige à l'évangélisation, mais aussi pour la facilité des relations avec les mandarins. Or, chaque nouveau pied-à-terre semble une conquête et demande une bataille. Le fantôme de nos enua^isse/nen/s fait toujours trembler.
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Les marchés étaient conclus, et le P. Hoang accompagné du P. Chen- Léang avaient à peine pris possession de la maison, que la nouA'elle de leur arrivée suscita une véritable émotion dans la petite ville. Les meneurs, comme toujours, n'avaient pas laissé échapper l'occasion d'une vengeance qu'ils se promettaient, en compagnie des païens de soldats irrités contre le P. Hoang.
On accourt de toutes parts ; les plus mauvaises paroles circulent, la multitude grossit à vue d'œil comme un flot qui monte, et entoure la maison^ se presse à la porte. 11 ne s'agissait ni de fuir, ni de perdre la tête.
Les Pères font immédiatement appeler le ii-pao (1), on lui demande de prendre des mesures contre cette foule qui n'a rien moins que l'air S3'mpathique. Mais le médiateur était fort mal choisi ; il était lui-même un des principaux instigateurs du tumulte, et sa présence ne fit que l'augmenter.
Les Pères sont insultés, menacés de violences. '
A bout d'arguments, il ne restait qu'à s'en aller au plus tôt. Les Pères partis , deux catéchistes voulant parler raison reçoivent des coups pour réponse. Ils prennent la fuite et la maison est envahie, pillée^ mise à sac.
Ce fut alors que le mandarin crut devoir accourir. Il pensait que les insultes ou les coups ne regardent que ceux qui les reçoivent ; pour un pillage qui peut nécessiter une indemnité, les considérations changent ; il faut intervenir.
Hélas^ il était déjà trop tard. Cependant il se mit à supplier la foule qui lui répondit par des quolibets. On ne se retira que le pillage fini. Meubles, portes, fenêtres, tout, sauf les murs, fut emporté.
Nous allons voir que ce triomphe d'une populace aveugle vint à point servir les intérêts des missionnaires.
En Chine, pour traiter avec les mandarins, une haute intelligence et des talents administratifs s: 3eptionnels ne suffisent pas toujours. - Il est trois choses que rien ne supplée, je veux dire l'âge, la renommée et le tour de main.
Le P. Le Cornée, ministre de toute la partie de la mission qui nous occupe, arrivé depuis sept ans seulement en Chine, avait de tout point répondu aux espérances des supérieurs, malgré la difliclle position que lui créaient les circonstances.
Il était très aimé des Pères qui dépendaient de son autorité, plein de prudence au milieu des embarras qui surgissaient de toutes parts, d'un zèle dévorant pour voler partout, malgré d'incroyable-; fatigues ; il eut à (1) Sorte de garde-champêtre, un peu juge de paix à ses heuics.
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toute autre époque magnifiquement rempli son mandat. Mais il n'avait que sept ans de Chine et n'était point encore connu dans les tribunaux, dont il avait relativement peu fréquenté les couloirs.
Là, comme dans toutes les administrations du monde, il y a des traditions. Les réputations des hommes s'y conservent et grossissent même dans la mémoire d'un personnel parfois payé pour se souvenir. Les mandarins changent, les bureaux gardent leurs titulaires, et ceux-ci les traditions. Elles servent le plus souvent d'orientation au nouveau mandarin.
De plus, d'une ville à l'autre, les gens de tribunaux sont en rapports perpétuels ; l'esprit de corps les unit; dans le cercle régional tout se sait, tout se répète, et, malgré les jalousies qui divisent, il y a des intérêts généraux, de même qu'il peut y avoir des amis et des ennemis communs.
Or, il y avait à Tchen-kiang, chargé de la procure, un Père qui depuis plusieurs années avait su se faire une certaine réputation parmi les mandarins. Il en connaissait beaucoup, grâce aux nombreuses relations nécessitées par les achats, et aux affaires que les circonstances Tavaient mis dans l'obligation de traiter. Son nom était connu dans beaucoup de tribunaux où il avait fait honneur à la cause qu'il était chargé de défendre. C'était le P. Seckinger, que nous avons montré partant de Nan-kin pour venir en reconnaissance avec le P. Heude dans la villaare de Hiu-tsen.
Venu en mission à l'âge de vingt-quatre ans. Il avait eu depuis vingt ans le temps de se former au génie propre du peuple Chinois. Il en possédait bien la langue et, à un talent hors ligne d'organisation, il joignait la plus grande activité apostolique. Sa santé de fer, son caractère entreprenant, énergique et persévérant, le servaient à souhait, non moins que son extérieur, car il avait le regard pénétrant et une attitude toute martiale. Il imposait dans la discussion et aimait ces revendications du bon droit.
Le R. P. Garnier (1), qui, en 1873, résidait à Nan-kin et était chargé de l'administration générale de toute la partie ouest de la mission, jugea qu'il était temps de prendre très sérieusement en main ces affaires qui pouvaient tourner au deshonneur de la religion et concourir à nous faire perdre des positions déjà conquises. Il jeta naturellement les yeux sur le P. Seckinger et l'adjoignit au P. Le Cornée pour traiter avec les manilarins de Kien-ping.
Les insultes des soldats, les masures de paille brûlées, la nouvelle résidence pillée, l'inertie calculée de l'autorité, l'audace croissante des païens rendaient la situation de P. Hoang très critique.
On ne tarda pas à apprendre dans les régions administratives l'ar-
(1) Aujourd'hui Mgr Garnier, vie. apost. du Kiang-nan.
CHINOIS ET MISSIONNAIliES
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rivée de ce précieux et A-igoureux renfort. Le sous-préfet, informé par la préfecture, fut littéralement démonté, écrit le P. Le Cornée, et il y eut une panique dans les bureaux du ya-men. C'est que le P. Kin (nom chinois du P. Seckinger) n'était pas un nom inconnu. Lui-même écrivait ; « Le tche-hien (sous-préfet) est une de mes anciennes connaissances ; il est originaire de Fan-wen près de Zo-cé : Il est bonhomme, mais malheureusement trop faible. »
Dans la lettre trop courte où il rend compte de sa mission, le Père ne nous dit rien de la bataille ; mais nous pouvons supposer qu'elle fut, sinon chaudement, du moins adroitement et longuement disputée.
Son arrivée en ville fut un événement. La surprise fut complète au tribunal, quand le nouvel ambassadeur, accompagné du P, Hoang, s'y rendit directement et sans préliminaires.
Les séances commencèrent, mais plusieurs fois interrompues, le P. Seckinger pour se reposer l'esprit parcourait, l'air souriant, les rues de la ville et comme il disait « formait l'opinion m. Tout le monde en effet imaginait qu'il avait la victoire et personne ne se permit jamais une insulte. Il y a des moments où il faut savoir payer d'audace. Le Père y excellait. Il connaissait si bien le caractère chinois.
Enfin, les choses, par la grâce de Dieu, allèrent si bien qu'il écrivait à son supérieur :
« Après quatre jours de débats, nous avons obtenu les résultats
suivants :
» 1° On a mis les sceaux sur le titre d'achat de la maison de la ville et, en plus, de trois autres achetées à la campagne.
» 2° Pendant qu'ils faisaient brûler des pétards en notre honneur^ les notables suspendaient au-dessus de notre porte d'entrée des tentures rouges et une toile portant l'inscription Tien-tchou-tang (1). On exécute en ce moment un tableau verni qui portera en lettres d'or ces trois mêmes caractères.
» 3° On nous a payé 200 piastres dont 100 pour les maisonnettes des chrétiens incendiées et 100 pour nos propres pertes.
» 4" Le mandarin achètera pour nous un terrain situé entre la rue et notre maison. A défaut de ce terrain, il paiera 100 piastres le 13 de la douzième lune.
» S° Il y a eu visites rendues, excuses faites par les notables et le sous-préfet ; cadeaux, dîner d'apparat aux frais de ce dernier.
» 6° Le ti-pao a été cassé pour toujours, mais les soldats se sont enfui.
(1) Temple du maître du ciel.
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» 7° Une lettre officielle sera envoyée à Ngan-king pour réparer la réputation du P. Hoang calomnié. »
Cette dernière clause fut exigée parce que le mandarin avait, en haut lieu, accusé le Père d'avoir frappé le ti-pao, expliquant par là le tumulte qui avait abouti au pillage.
' On voit que le P. Seckinger n'avait pas été encore cette fois audessous de sa réputation. Encore un tribunal où son nom aura sa manière de célébrité dont retentiront quelque peu les échos, je veux dire les tribunaux d'alentour.
Laissons donc le bon sous-préfet, cette vieille connaisance, aux sombres réflexions que durent lui inspirer sa totale déconfiture et surtout la méditation des sept articles du traité de paix où il lui restait, hélas, quelques devoirs à remplir. Nous retrouverons bientôt le P. Seckinger à Holiki, où il viendra en aide au P. André. Mais nous devons auparavant dire un mot de l'apostolat dans les campagnes.
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