‹ Chinois & missionnaires [microform]Chapitre 8 sur 27 · L APOSTOLAT · texte numérisé non relu

L APOSTOLAT

Depuis 1808, l'œuvre des missionnaires avait marché à grands pas. Cinq Pères européens, deux Pères chinois et un prêtre indigène se divisaient les différents centres de la grande mission de Ning-ko.

On comptait 48 chrétientés et plus de 2,000 chrétiens. Le nombre des catéchumènes fut si considérable, à une époque, qu'il est difficile de hasarder un chiffre quand on a quelque souci de l'exactitude historique. En 1876, le chiffre officiel s'arrêtait à 5,000. Les Pères trouvaient qu'à la fois le nombre était bien suffisant.

Parmi les nombreux païens qui venaient, surtout les années précédentes, demander l'inscription de leur nom sur les registres des administrateurs, plus d'un n'était pas sincère ou ne regardait son engagement que comme purement conditionnel. Dans sa pensée, sa démarche toute politique devait, à un moment donné, lui assurer la protection de cette société puissante. Que les circonstances lui fussent défavorables, il accourrait et se réclamerait de l'européen. Que tout allât pour le mieux, il verrait s'il y avait lieu à persévérer ou à retourner ouvertement à ses anciennes traditions.

Le P. André écrivait de Tong-ngan, village distant de 60 li au sudest de Ning-ko-hien : « Il ne faut pas se le dissimuler, il reste encore beaucoup à faire pour que, du moins dans la partie où je suis, il y ait de véritables catéchumènes par centaines et par milliers, comme on l'a écrit. Je les ai presque tous visités et interrogés. Des noms, beaucoup ; des gens qui apprennent la doctrine et les prières, qui suivent bien les règles, assez peu. Dans plusieurs endroits, les catéchumènes ont presque tous

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acheté leurs terres, c'est une grande chose, car, par là, ils deviennent maniables et font disparaître une infinité de chicanes qui entravent singulièrement l'œuvre de Dieu dans les cœurs. »

D'autre part, le P. Le Cornée écrivait :

« Je demandais à l'un des principaux du village de Ta-ko-tsen, jadis entièrement catéchumène, pourquoi lui et ses voisins n'adoraient plus le vrai Dieu : « Autrefois, me répondit-il, nous croyions qu'en nous faisant chrétiens, nous n'aurions pas eu la peine d'acheter nos terres et nos maisons. Depuis que nous avons dû les payer, nous n'avons plus besoin du christianisme. «

Bien des familles d'ailleurs, usant de la même franchise, eussent fait pareil aveu. Les fruits malsains qui encombraient l'arbre tombaient déjà d'eux-mêmes.

Mais, quel que soit le nombre des catéchumènes, il est à propos, pour édifier le lecteur peu au courant des travaux des missionnaires, d'entrer dans le détail de leur vie apostolique.

La mission de Ning-ko comptait un certain nombre de familles déjà chrétiennes lors de leur émigration du Hou-pé. Les uns avaient été récemment convertis par les missionnaires de cette province ; d'autres, en petit nombre, descendaient des premières conquêtes des anciens Jésuites et avaient fidèlement conservé leur foi de génération en génération. Ces derniers surtout, instruits par l'expérience à marcher avec réserve au milieu des païens, n'inspiraient aux Pères aucune crainte de défection et, loin de leur susciter des embarras, leur servaient en quelque sorte de point d'appui.

La moitié du temps se passait en courses à travers les villages. Le missionnaire monté sur sa mule, ayant derrière lui son catéchiste et précédé du porteur de bagages, allait par tous les chemins et par tous les temps, la nuit comme le jour, quand il était appelé pour administrer les derniers sacrements. Il passait encore la moitié de l'année à visiter les chaumières où il fallait réchauffer les étincelles de foi, consoler les malades, prêcher et instruire, susciter de bons désirs dans les cœurs païens ; souvent mettre la paix entre les familles. Il s'efforçait de partager équitablement les différents dimanches du mois entre les plus importantes chrétientés qui s'échelonnent à huit ou dix lieues à la ronde autouf de sa résidence centrale.

Dans ces tournées apostoliques qui résumaient sa vie et dont nous passerons les souffrances et les sacrifices sous silence, le Père ne s'arrêtait que très rarement dans les auberges pour y passer la nuit. Il était attendu dans les vieilles familles chrétiennes dont nous avons parlé, et quand il ne

s'en trouvait pas, dans les nouvelles. L'hospitalité était cordiale, ce qui ne veut dire aucunement qu'elle fût confortable. Là, il était entouré de respect. Les vieux chrétiens surtout n'avaient pas de respect humain, pas de fausse honte. Dès que le Père était descendu de mule et assis à la place d'honneur, tout le monde, père de famille en tête, se précipitait à genoux et lui faisait le ho-tcou. La ménagère s'empressait au fourneau, et le thé ne tardait pas à être servi. Ce spectacle était une prédication pour les païens accourus à la hâte, et, pour les nouveaux chrétiens ou catéchumènes, une leçon des traditions qu'ils avaient à apprendre.

Devant la confiance témoignée h cet étranger, les préjugés commençaient à s'ébranler. La bonhommie de sa conversation, la douce familiarité des rapports, l'empressement de ce nouveau venu à chercher tous les moyens d'être utile, étonnaient les curieux habitués à vivre au milieu des glaces de l'égoïsme.

Etonnés d'entendre cet inconnu parler leur langue, ils se disaient à mi-voix: « Comprends-tu ce qu'il dit? moi je comprends; il parle comme nous ; il dit qu'il a fait de bonnes œuvres; il n'a pas l'air méchant ; » puis, ils s'enhardissaient à rompre le silence. Les enfants s'approchaient. Un rien, un de ces riens qui tire tout son prix de son origine étrangère les mettait au comble de la joie et faisait tomber, au moins pour l'heure, les antipathies des parents. Le soir, on devait réciter la prière en commun. Les quelques chrétiens du village se réunissaient. Le catéchiste du père entraînait la psalmodie.

Avant de se retirer, il fallait causer encore. Ces soirées chinoises ne manquent pas de pittoresque. L'hiver, quelques bûches flambent au beau milieu d'une chambre et tout le monde, groupé autour, boit du thé, fume la pipe. On est asphyxié par la fumée des bûches et les yeux pleurent, car il n'y a point de cheminée, mais les issues ne font pas défaut, non plus que les courants d'air. Des païens se sont glissés dans le groupe et le moment n'est pas le moins favorable à une prédication dialoguée pleine de franchise. Chacun apporte son argument et les plus convaincants ne sont pas toujours cei^x que les théologiens connaissent. Il faut avoir vécu dans un pareil milieu pour connaître le Chinois tel qu'il est.

En se retirant, le rendez-vous était donné pour la messe de bon matin. Le missionnaire alors était conduit au grenier. Là, il trouvait une belle couchette de paille fraîche. Son catéchiste y avait étendu la couverture ouatée, meuble indispensable au voyageur. Il s'y enroulait, sans s'inquiéter de la fumée ou du grand air que ni porte ni fenêtre n'avaient mission de contrarier, et il s'endormait à la grâce de Dieu.

Le lendemain matin, une sorte de table longue et étroite, en forme

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d'autel, débarrassée de sa poussière et de mille objets sans nom, était préparée pour le Saint-Sacrifice. Après avoir confessé les chrétiens dans quelque coin de la maison, à l'ombre d'une natte ou même d'un grand crible en guise de confessionnal, le Père montait à l'autel.

Les prières, criées avec ensemble, attiraient les païens et quand, à l'Evangile, le célébrant se retournait pour prêcher, il se voyait parfois en face d'un auditoire considérable. On comprend qu'alors il trouvât en son cœur abondante matière et douce éloquence.

Au moment de la sainte communion, les païens regardent avec plus d'attention et plus d'étonnement. N'ont-ils pas devant les yeux cet objet mystérieux qui, depuis des siècles, a donné naissance à tant de calomnies? Nous verrons, dans un chapitre suivant, que la médecine secrète, qui ensorcelle ceux qui la mangent, est un grief de la dernière gravité aux yeux des hauts mandarins et du vice-roi de Nan-kin.

Si la religion fait des progrès en Chine, malgré la confession des femmes et la sainte communion, cela seul suffirait pour prouver qu'elle est divine et que la puissance de Dieu renverse tous les obstacles. On n'en peut imaginer deux plus exorbitants. Ces deux sacrements ont inspiré les calomnies les plus infâmes; le peuple y croit , mais, témoin habituel de tant de crimes, il ne s'en émeut que le jour des soulèvements populaires. Les mandarins y croient aussi pour la plupart ; leur insouciance est providentielle. Pour triompher malgré tant de difficultés, le pauvre prêtre a grand besoin de la grâce, et les tentations d'orgueil ne troublent pas ses heures de succès.

C'est ainsi que passait et passe encore aujourd'hui le missionnaire dans les hameaux du Ning-ko. Quand de nouvelles familles désiraient quitter le paganisme, elles étaient présentées au Père par un administrateur; homme choisi parmi les meilleurs chrétiens, qui doit bien posséder la doctrine, être capable de juger une difficulté et de donner un conseil, en état aussi d'administrer le baptême en l'absence du missionnaire.

Non seulement il est difficile d'inspirer aux païens un désir de se convertir, appuyé par des motifs quelque peu désintéressés, mais la question de leur éducation surnaturelle est une œuvre de longue haleine.

Dès le début, les Pères comprirent la nécessité du catéchuménat. Quoique fort dispendieux, il est resté en faveur, car il résout une partie de la question. Voici, d'après une lettre du P. Chen-eul, comment il fonctionnait alors :

o II y a, dit-il, vingt personnes qui étudient les prières et entendent les instructions trois fois par jour. Le matin, à dix heures, j'explique le chenkiao-yao-li. Ensuite, je questionne et me rends compte de ce qui n'a pas été

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compris. A six heures du soir, c'est une explication de la lettre du catéchisme, avec interrogations, bien entendu.

» Enfin, une troisième fois, après la prière du soir, je choisis une vie de saint connu ou plus remarquable. Cet exemple me i'ournit d'excelienles conclusions très pratiques.

» Nos étudiants généralement sont bons, simples et assez intelligents. J'espère trouver parmi eux un certain nombre de bons catéchistes.

» Notre éeole de vieilles est aussi ouverte. Elles sont dix vieilles chrétiennes qui étudient et se forment un peu à l'apostolat. Nous les enverrons dans les chrétientés enseigner les prières aux femmes catéchumènes. »

Ce catéchuménat était un peu de l'enseignemsnt secondaire, quoique ce ne fût pas une école de catéchistes proprement dite. Les deux éléments se trouvaient réunis. Les plus lettrés et les mieux disposés pouvaient au bout de quelque temps aider le Père dans leur propre village. Une fois dégrossis par leurs soins, sachant faire le signe de la croix, réciter le Pater et VAve, les futurs chrétiens de tout âge viendraient au catéchuménat que le missionnaire lui-même dirigeait à la résidence quand les travaux de la campagne laissent aux paysan quelque peu de liberté. A l'aide d'images qui fixent les regards et l'imagination, il est toujours plus facile de se faire saisir; la doctrine seule est trop abstraite.

Pour former les catéchistes proprement dits, le même Père nous indique ses industries. En les relatant, nous ne prétendons point leur donner la préférence. Chacun met à profit son expérience et celle des autres. Tous les missionnaires rivalisaient de zèle et tous réussissaient.

« Voici, nous dit le P. Chen-eul, en 1873, la méthode que je crois la plus pratique pour former les catéchistes.

» 1° Etude des prières et de la doctrine avec les réponses de la messe.

» 2° Un exercice sur les travaux manuels qui constituent notre service. Une classe d'arithmétique pour leur faire apprendre les quatre opérations, ce qui leur facilitera beaucoup la tenue d'un registre de dépenses où le missionnaire puisse facilement s'y retrouver.

» 3" On leur enseigne à écrire en chinois une lettre de bienséance, de recommandation, de demande, et ils doivent apprendre quelques modèles pour écrire les contrats d'achats et d'affaires.

« 4° Je les prends avec moi quand je sors, soit pour une fête dans une chrétienté, soit pour l'administration des sacrements.

» 5° Il y a de temps en temps des exercices de catéchisme sous forme de controverse.

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» 6° Chacun à son tour doit passer par la salle d'exhortation où l'on reçoit les païens. Ils s'exercent ainsi à les accueillir aimablement, en observant les règles de la politesse, et à parler comme il faut de religion. Là, on juge leurs aptitudes. »

Aux débuts d'une mission, il était nécessaire de former ainsi rapidement un nombreux personnel qui permît de répondre aux besoins urgents de la foule. Mais déjà les écoles d'enfants étaient ouvertes, prospères et pleines d'espérance. En Chine, comme partout, cette question de l'œuvre de la Sainte-Enfance est d'emblée la plus fructeuse. Un vieux païen converti ne vaudra jamais le chrétien formé dès le bas âge.

Les petits Chinois ne sont point des perfections. Ils ont beaucoup d'orgueil, sont très capables d'un coup de tète, et leurs instincts d'indépendance ne trouvent point de contre-poids dans l'éducation déplorable du foyer paternel. Là, en effet, quoi qu'on en ait écrit parfois, l'obéissance et le respect laissent plus qu'à désirer. Il manque ce lien que nous appelons l'affection et qui n'a point son équivalent en chinois. Les rapports entre parents et enfants sont d'une toute autre nature que les nôtres ; il n'est guère facile d'en donner une idée. Part-il au loin, revient-il après un an d'absence, le jeune garçon, la jeune fille ne sont point embrassés, c'est tout au plus la séparation et le retour d'un ami du voisinage. Chacun à la maison cherche à faire à sa tête, et quand le père tient à ce qu'il veut obtenir, il n'a que deux moyens à employer, consulter l'enfant sur son bon plaisir ou les éclats de la colère avec des menaces et souvent des coups. Le premier moyen, plus que maternel, tue tout principe d'autorité ; le second entretient la haine. L'éducation ainsi comprise donne de mauvais résultats. Le christianisme seul pourra tout réformer et, dans leurs écoles, les missionnaires obtiennent plus de succès. L'enfant se sent aimé, dominé ; il subit l'influence d'une direction d'où le caprice est exclus, et la grâce, par dessus tout, perfectionne ces natures médiocrement riches.

Si le milieu où ces enfants ont vécu, en dehors de toute surveillance, si la licence du langage païen leur a, dès l'enfance, appris ce qu'ils devraient ignorer, d'autre part, le terre-à-terre d'une vie tout agreste n'a nullement développé leur imagination, et le mal semble n'avoir pour eux rien de très séducteur. Il est permis d'affirmer qu'en Chine la moralité des écoles chrétiennes ne le cède en rien à celles d'Europe. Certes, on n'y trouvera point de ces vertus généreuses et parfaites, de ces plantes délicates, je dirais célestes, qui ne fleurissent que dans les parterres privilégiés de Dieu ; mais ces natures médiocres se maintiennent dans leur sphère peu élevée et payent bien le missionnaire en petite monnaie.

Les premières années sont consacrées à l'étude des prières ; le caté-

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Aux débuts d'une mission, il était nécessaire de former ainsi rapidement un nombreux personnel qui permît de répondre aux besoins urgents de la foule. Mais déjà les écoles d'enfants étaient ouvertes, pro.spères et pleines d'espérance. En Chine, comme partout, cette question de l'œuvre de la Sainte-Enfance est d'emblée la plus fructeuse. Un vieux pa'ien converti ne vaudra jamais le chrétien formé dès le bas âge.

Les petits Chinois ne sont point des perfections. Ils ont beaucoup d'orgueil, sont très capables d'un coup de tète, et leurs instincts d'indè- ])endance ne trouvent point de contre-poids dans l'éducation déplorable du foyer paternel. Là, en eilet, quoi qu'on en ait écrit parfois, l'obéissance et le respect laissent plus qu'à désirer. Il manque ce lien que nous appelons l'ail'ection et (jui n'a point son é(juivalont en chinois. Les rapjuirts entre parents et enfants sont d une toute autre nature que les noires ; il n'est guère facile d'en donner une idée. Part-il au loin, revient-il après un an d'absence, le jeune garçon, la jeune fille ne sont point embrassés, c'est tout au plus la séparation et le retour d'un ami du voisinage. Chacun à la maison cherche à faire à sa tète, et cpiand le père tient à ce qu il veut obtenir, il n'a que deux moyens à employer, consulter l'enfant sur son bon j)laisir ou les éclats de la colère avec des menaces et souvent des coups. Le premier moyen, plus que maternel, tue tout principe d autorité ; le second tnitretient la haine. L'éducation ainsi comprise donne de mauvais résultats. Le christianisme seul pourra tout réformer et, dans leurs écoles, les missionnaires obtiennent plus de succès. L'enfant se sent aimé, dominé ; il subit l'inlluence d'une direction d'où le caprice est exclus, et la grâce, par dessus tout, perfectionne ces natures médiocrement riches.

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Il n'est pas à propos de parler ici des œuvres apostoliques qui florissaient dans les autres parties de la grande mission du Kiang-nan, mais nous ne saurions passer les vierges sous silence. Dès le début, elles furent au Ning-ka les auxiliaires les plus dévouées. Venues de Chang-hai, quittant leur famille, leurs habitudes locales, s'exposant au milieu des païens, leur mérite était grand, leur sacrifice fort généreux. Dans la persécution, leur courage a été admirable ; l'une d'entre elles l'a poussé jusqu'à l'héroïsme le plus vrai.

L'esprit apostolique et l'attrait du dévouement sont trop rares parmi les catéchistes. Ceci tient en partie à la nature de l'homme en ces parages et en partie à leur position de pères de famille. Les soucis du foyer domestique étouffent les autres sentiments.

Il est d'ailleurs fort difficile de fonder un corps de catéchistes renonçant au mariage et se donnant tout entier comme une sorte de missionnaire.

Toutes différentes sont les vierges. Elles se sont données à Dieu, à la mission et leurs cœurs débordent de bons désirs. Rien dans le passé qu'elles puissent regretter, car leur position, sous tous les rapports, est préférable ; la femme en Chine n'est pas esclave, mais elle ne s'appartient plus.

L'avenir n'inspire aux vierges aucune crainte, sachant que la mission ne les abandonnera pas. Elles sont considérées de tous, des chrétiens et des païens eux-mêmes ; et comme elles savent avec adresse répondre à ce qu'on attend d'elles, leur influence dans leur entourage est considérable. Les unes font l'école, les autres, les plus âgées, parcourent les environs pour la visite des malades ou des enfants moribonds qu'elles baptisent. Leur bonne réputation leur ouvre facilement toutes les portes ; et souvent' elles parviennent à entrer en relations avec des familles aisées, parfois avec les familles mandarinales.

Ce sont elles qui apprennent la doctrine aux femmes catéchumènes et les disposent au baptême. La moitié de la besogne du missionnaire est ainsi ébauchée, sinon faite, par les maîtresses d'école.

Je termine cet exposé et cet éloge par un trait charmant qui rappelle un des côtés pittoresques de la sœur de charité, maîtresse énergique au milieu des soldats.

Nous empruntons ce récit à une lettre du P. Chen-eul encore. Elle est du mois de janvier 1876.

« La première lune est une époque où le peuple aime à jouer. Plus d'un chrétien ne résistait pas à la tentation. Dans le bourg de Siao-hou-tsen, onze familles se sont fait chrétiennes ; une vierge nommée Fonff est là pour leur enseigner les prières. Il n'est aucune petite affaire qu'on ne vienne la prier de régler. Un jour, une troupe de néophytes se réunit dans une maison pour jouer ; mais la vierge passa par là, les réprimanda en face et tous se dispersèrent. La chose se renouvela jusqu'à deux ou trois fois. Mais ne pouvant résister à la démangeaison de jouer, ils se réunirent en cachette dans un appartement retiré. On avait placé à la porte un enfant armé d'un catéchisme et faisant mine d'étudier, tandis qu'en réalité il surveillait pour pouvoir avertir les joueurs. Nos gens pensaient qu'ils pouvaient ainsi rester en paix. Malheureusement une mauvaise, ou mieux, une bonne langue, eut bientôt averti la vierge, qui, tout en paraissant ne rien savoir, s'élança d'un trait jusqu'au fond de la maison, s'empara des cartes, les mit en poche et partit pour aller faire son rapport au missionnaire. Les joueurs tout effrayés ne savaient trop que devenir. S'étant réunis au nombre de vingt environ, hommes, femmes, vieillards, ils se mirent à sa poursuite et l'ayant atteinte à quelques li de là, ils se mirent en cercle à genoux devant elle, en lui demandant pardon. Les voyant repentants et résolus à se corriger, on fit la paix et tous ensemble rentrèrent au bourg. Aussitôt arrivés, elle les réunit à l'église où fut récitée la prière du soir et le chapelet. Les prières achevées, elle se leva et leur dit: « Que ceux d'entre vous qui n'ont pas pris part au jeu se lèvent et se tiennent debout de chaque côté ; que les joueurs et leurs complices s'avancent et se mettent à genoux devant l'autel, j'ai à parler. » — Tous obéirent. — « Vous, leur dit-elle, vous êtes des hommes, moi je ne suis qu'une pauvre fille de la campagne, ignorante et sans talent. Heureusement, Dieu m'a fait la grâce d'entrer dans la sainte religion, aussi puis -je, en beaucoup de choses, discerner le bien du mal. Or, il me semble que pour ce qui concerne le jeu, nos voisins comme les plus éloignés, les gens civilisés comme les barbares, tous, sans distinction, savent que c'est une mauvaise chose ; comment se fait-il que vous en ayez une telle passion et que vous ne teniez pas plus compte de mes reproches? Maintenant, quoique vous vouliez vous corriger, il faut une pénitence pour réparer le scandale. Mais je ne suis ni le missionnaire, ni l'administrateur, comment puis-je parler ainsi ? C'est que je comprends l'offense de Dieu, et je sais aussi que, pour obtenir son pardon, il faut le lui demander. Je ne crains donc pas de vous ordonner de réciler dix Paler et dix Ave en sa présence, pour obtenir qu'il vous

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remette votre faute. » Tous obéirent comme un seul homme. Les prières achevées, s'étant relevés, ils s'agenouillèrent en cercle autour de la vierge et lui dirent : « Mille fois merci de vos bons sentiments ; nous autres, quoique portant sur notre tête le titre d'homme, nous sommes bien loin d'avoir votre vertu. Pardonnez-nous, nous ne recommencerons plus jamais. »

Tous s'en retournèrent joyeux, et depuis ce jour la pensée du jeu, dit le narrateur, a été rejetée bien loin, et, pour un néophyte de ce bourg, voir jouer est chose aussi épouvantable que de voir le diable en personne.

A cet apostolat direct des Pères, des catéchistes et des vierges, il ne faut pas oublier que s'ajoutait celui des cérémonies extérieures du culte autant que les circonstances pouvaient le permettre. Les Chinois aiment beaucoup ce qui brille aux yeux, non moins que le tapage. Leurs grandes processions païennes ne manquent pas de grandiose et leur goût n'est pas assez épuré pour s'offusquer du grotesque qui y prend large place. Devant les beaux costumes, les drapeaux multicoloi'es qui flottent à profusion, les belles chaises dorées où trônent d'horribles poussahs, il est tout yeux et le bruit assourdissant des instruments de musique, des tam-tams et de la multitude, l'enthousiasme et le grise.

Une religion sans manifestations extérieures ne trouverait pas faveur auprès des grands enfants pour qui le rite est tout. Les missionnaires n'ont jamais négligé les grandes cérémonies du culte extérieur, si solennel et si éclatant de notre religion, et ils ont toujours senti l'importance d'entourer surtout le cercueil de tout l'appareil qu'autorise la liturgie, alin de lutter au grand jour contre les vieilles calomnies qui nous accusent de méconnaître le culte des morts, parce que nous condamnons les pratiques superstitieuses de celui des ancêtres.

Un vieillard était depuis longtemps catéchumène ; étant tombé malade, le Père alla plusieurs fois le visiter, et comme son état ne laissait plus d'espoir, il fut convenu qu'il recevrait le baptême. Or, quelques heures plus tard, le fils du moribond accourt disant que son père refuse de mourir chrétien.

Ce changement si prompt parut équivoque. Deux chrétiens sont envoyés près du mourant qui, ne pouvant plus parler, répond par signe de tête et ne laisse aucun doute sur la persévérance de ses bons désirs.

Le Père dit alors au jeune homme;

— Comment oses-tu tromper ainsi? Ton père n'est-il pas le chef de la famille? Tu ne respectes pas mieux ses volontés ?

— Le Père a raison, dit l'autre, mais comment ferons-nous quand il

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sera mort ? Nous ne pourrons lui rendre honneur, brûler de l'encens, du papier monnaie et accomplir les rites de la piété filiale ?

— Crois-tu donc que nous ignorons tout cela ? Tu verras nos cérémonies plus belles que les tiennes.

Il se rendit auprès du mourant. Plusieurs païens sur son passage disaient à mi-voix : « Tiens, voilà l'Européen ! il va lui arracher les yeux ! »

Le baptême fut administré et le lendemain, un enterrement solennel apprenait à la population comment la religion chrétienne entend le culte des morts.

Ce fut d'abord un étonnement général de porter le cerceuil à l'église. Porter un cadavre dans une maison, c'est contre toutes les coutumes païennes. Serait-il mort en dehors de sa famille, le cadavre n'entrera jamais dans sa propre demeure, les plus grands malheurs fondraient sur elle!

Comprenant les raisons de la cérémonie, le fils laissa porter la bière à l'église, mais il avait exigé que le menuisier clouât très solidement les planches du cerceuil pour qu'on ne pût arracher ni les yeux, ni le cœur de son père.

Les Chinois ont parfois de belles pagodes, surtout quand elles sont neuves ; car, toujours vides, abandonnées, ouvertes à tous les vents, refuge des vagabonds qui passent, elles ne tardent pas à perdre leur fraîcheur. Il est important que notre culte n'ait pas trop d'infériorité. Aussi Sa Grandeur avait-elle décidé qu'une église s'élèverait à Chœï-tong. Le temps fit défaut, comme nous le verrons, et il était réservé au R. P. Chauvin, nommé supérieur au milieu de la persécution, de faire vœu à Notre-Dame Auxiliatrice de lui élever un beau temple, si elle daignait précipiter le terme de l'épreuve.

Cette grande et belle église est debout depuis longtemps, et deux fois par an, aux jours de pèlerinage, elle regorge de chétiens accourus de 20 lieues à la ronde remercier cette bonne Mère de sa protection. Les processions, les chants, les pétards, la musique, rien ne fait défaut. Huit et neuf cents communions chaque fois témoignent de la ferveur réelle, qui s'allie fort bien à la joie et à l'enthousiasme exubérant de ce peuple quand il est en fête.

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