LNE RÉPÉTITION' AU THEATRE
A Paris on aime tout ce qui tient au tliéàtie, tout ce qui a quelque rapport à l'art dramatique ; on est aussi très-avide de connaitre ce qui se passe dans les coulisses ou sur la scène, lorsque le rideau n'est pas encore levé pour le public.
On a grand tort de vouloir être initié à ces mj'^stères, ce sont des illusions, et par conséquent des plaisirs que l'on va perdre ; mais le genre humain est ainsi fait, nous ne le guéri-
rons pas de sa curiosité, il vaut donc mieux la satisfaire.
Assistons à une répétition dans la journée; celles qui ont quelquefois lieu le soir, sont déjà moins intérieur de théâtre, car la rampe est allumée, on y admet du monde, hors les costumes cela ressemble à une représentation.
Pour bien connaître les gens, il faut les voir dans tout leur négligé. Le matin un théâtre n'est aucunement éclairé ; mais la toile est levée et il reçoit du jour par la salle, qui en reçoit par les petits carreaux de loge, qui en reçoivent par les corridors, qui la plupart du temps sont très-sombres, vous comprenez quel jour tout cela produit.
Aussi, quand vous arrivez du dehors et que vous mettez, le pied sur un théâtre, vous êtes pendant quelques minutes comme un aveugle qui a perdu son bâton, vous n'avancez qu'avec précaution et encore vous jetez-vous souvent centre un portant, ou une coulisse.
Mais enlin, on s'y l'ait et au bout de quel-
que temps on voit presqu'aussi bien que dans une rue où il n'y a point encore de gaz.
Acteurs, actrices, auteurs, se promènent et causent sur la scène en attendant la répétition et souvent même pendant que la répétition a lieu, quoi que souvent le régisseur leur crie :
« — Messieurs et mesdames allez-vous en » donc. . . ne restez pas là. . . c'est insupportable ; » on vous a prié cent fois de ne pas rester sur «le théâtre pendant lès répétitions... ça gêne, »ça distrait...
» Est-ce qu'il n'y a pas un foyer.., allez cau- » ser au foyer. »
Les causeurs se dispersent un moment, mais bientôt ils reviennent, se rapprochent, font de nouveau la petite causerie, qui est presque toujours gaie, car on entend à chaque instant partir des éclats de rire. Le régisseur tappe du pied avec colère pour qu'on se taise, une des dames s'empresse de lui crier :
» — Nous ne pouvons pas rester au foyer,
»le violon répétiteur fait chanter mademoi- » selle X..., et il n'y a pas moyen d'y tenir. »
On se met à rire de nouveau, le régisseur seul fait la moue, en murmurant le mot : amende !
Sur le devant de la scène, le souffleur, au lieu d'être dans son trou, est assis sur une chaise, devant une petite table sur laquelle brûle un quinquet.
Près de lui, l'auteur et le régisseur-général sont également assis, quand ce n'est pas le directeur lui-même qui assiste à la répétition. Lorsqu'il y est , il se place ordinairement près de l'auteur pour lui donner et recevoir ses avis.
Un monsieur entre deux âges, figure de parfait honnête homme, en redingote à la propriétaire, vient de débiter son monologue de père noble, tout en avançant sa main droite pour puiser dans la tabatière du souflleur.
L'auteur fra})pe du pied avec impatience, en s'écriant :
« — Madame D. . . , madame D .. , c'est cruel «ici, on n'est jamais à ses répliques. »
Madame D.-. est une assez, jolie femme qui remplit l'emploi des ingénues, et à laquelle les mauvaises langues donnent une foule d'amants. Elle a toujours une toilette du meilleur goût et d'une excessive élégance ; elle s'avance en disant :
« — Ce n'est pas ma faute, je n'ai pas en- » tendu ma réplique... Est-ce qu'il a dit :
» 0 ma fille, c'est ton bonheur seul que je T) veux ?
» — Mais oui, répond le père noble, en hu- » mant sa prise, je l'ai dit trois fois.
» — Ah! pardon, mon petit, je n'avais pas «entendu; mais aussi c'est la faute de B... il »nous assurait que hier il avait vu dans la loge «d'avant-scène, aux secondes, un petit chien «qui, pendant tout un acte, s'est tenu les deux «pattes de devant appuyées sur la grille »de la loge , et paraissait écouter la pièce
158 CniPOLATA.
» avec attention. Ah! ah! aurais-je ri, si j'avais j> vu ceLa!...
» — Allons, continuons la répétition, «dit le
régisseur général ; « M , reprenez l'entrée de
«madame, s'il vous plait. »
Le père noble répond :
« 0 ma fille^ c(st ton bonheur seul que je j> veux ! »
La jeune ingénue accourt à la réplique, tâchant de retenir son envie de rire, et, au lieu de regarder l'acteur qui fait son père, portant les yeux sur la loge d'avant-scène occupée la veille par le petit chien. Cependant elle répète son rôle :
« — Me voilà, mon père, j'ai entendu vos » accents chéris, et... »
Elle se met à rire :
« Ah! ah!... mon Dieu!... mon Dieu, que » j'aurais voulu voir ce petit chien!
» — Madame, ceci n'est pas dans votre rôle, » dit l'auteur.
» — Pnrdon , j'y suis. . .
«Oui, mon père, j'ai entendu vos accents » chéris... |f
» — B..., quelle espèce de chien était-ce?
» — Un lévrier, répond l'acteur du fond du » théâtre. »
« — Il n'y a pas moyen de répéter comme cela! » s'écrie le régisseur qui est chargé de mettre en scène. Nous perdons notre temps, et cependant on veut que la pièce marche samedi... le directeur l'a encore dit hier.
« — Samedi! s'écrie l'actrice, mais vous n'y «pensez pas, c'est impossible! est-ce que c'est »su !
» — Il est certain que si vous vous occupez »de petits chiens au lieu de votre rôle, vous ne «pourrez pas le savoir,
» — Ah! mon Dieu ! parce qu'on rit une fois «par hasard vous allez me faire une scène...
«Est-ce que tout le monde ne rit pas en ré- «pétant? est-ce que cela empêche qu'on ne » sache ses rôles ?. . .
«Avec ça qu'il est joli le mien!... Il ne faut
160 CTITPOL.iTA.
»pas vous figurer que j'accepterai souvent des «rôles comme celui-là. »
Ici, l'auteur se mouche ou fait semblant d'éternuer.
Le père noble s'écrie :
« — Voyons, voyons. Je commence, moi, »ce soir, et si cela continue, nous n'aurons pas «fini à quatre heures; et puis, on n'a pas le
«temps de dîner si vous croyez, que c'est
«amusant... Allons, continuons...
»0! nui fille, ccst ton bonheur seul (jue je » veux !
«Sapristi, ûnissons-en !
La répétition est en train lorsque le directeur arrive : c'est un monsieur qui a toujours l'air affairé; il a bien le temps de parler, mais il n'a jamais celui de vous écouter.
11 s'avance, donne une poignée de moin à l'auteur, et s'écrie :
« — Eh bien! mes enfants, où en sommes- »nous? voyons... ra va-t-il?... Oh! d'abord il » faut que ça marche... Ah çà, nous allons ré-
«péter avec soin n'est-ce pas répétons
«gentiment... en famille D'abord, je vous
«regarde tous comme mes enfants...
«Voyons, y sommes-nous, je vous préviens
«que je ne vous passerai rien je serai très-
» sévère.
«Hein... qu'est-ce qu'il dit, celui-là?...
» — Monsieur, pourrais-je avoir deux entrées «pour ce soir...
» — Oui, fais-les marquer au contrôle...
»Ah! pour les costumes.,... sommes-nous
«d'accord pour les costumes Vous m'avez
«demandé des hussards... je vous donnerai des » dragons... C'est absolument la même chose... «un mot ou deux à changer...
«De quoi?... on me demande... Je n'y suis «pas... Qui est-ce?. .
» — Un monsieur...
» — Comment est-il?...
«Répétez toujours, mes enfants, je vous
«écoute... Bon!... des lettres, à présent...
» — On attend la réponse...
162 CTIirOLATA.
» — Il fallait dire que j'étais absent pour huit «jours...
«Pas un moment à soi c'est insiipporta-
»ble... Allez toujours, mes enfants...
• Qu'est-ce encore?. .> on m'attend dans mon «cabinet... Allons, j'y vais...
» — Continuez, mes amis, je reviens tout de » suite. »
Le directeur s'éloigne, on répète sans lui.
L'amoureuse et l'ingénue se disputent pour la mise en scène.
La première prétend qu'on la met toujours dans le coiu, derrière sa camarade, et qu'elle a trop de talent pour être derrière les autres.
L'ingénue ne dispute pas à l'amoureuse son talent, mais elle ne veut pas que l'on change en rien la mise en scène.
L'auteur est très-embarrassé, le régisseur parvient à arranger le différend, en faisant supprimer la scène.
La ré])étition continue.
L'auteur arrêlr l'amoureux dans un passage
de son rôle, en lui disant, avec toutes les précautions possibles, pour ne pas blesser son amour-propre :
a — Mon ami, je n'entends pas cette phrase
«comme cela Vous y mettez de la force :
«moi, j'y mettrais de la finesse Votre per-
ïsonnage est un homme adroit... rusé...
» Au lieu de crier :
•aj'csj'cre^ avant reu, vous apprendre à me » connaître.
«Je sourirais et, d'un air mielleux, je
» dirais :
»J'efipcre, avanf peu^ vous apprendre à me » connaître. »
L'acteur, auquel cette observation s'adresse, fronce le sourcil en répondant :
« — Ce sera comme vous voudrez ; mais » moi je n'ai pas compris le rôle comme ça...
» — Oli! je vous certifii! que cela fera mieux.
« — Je ne crois pas du reste, je le dirai
«comme vous voudrez; mais la sortie sera j>manqucc.
)) — Non!... Oh! vous verrez. » L'amoureux recommence, et redit sa phrase positivement de la même manière qu'avant l'observation de l'auteur-, et celui-ci s'aperçoit alors qu'il fera aussi bien de ne plus en faire.
Un monsieur d'une cinquantaine d'années, qui fait les jeunes comiques, arrive avec une veste abricot et un petit chapeau sans bords : c'est la moitié de son costume qu'il essaie, et il veut avoir l'avis de l'auteur.
« Comment me trouvez-vous?
» — Vous serez fort drôle.
» — N'est-ce pas que la veste est bonne 1 c'est ^> de mon idée... le petit chapeau aussi... » — Quelle perruque aurez-vous avec cela? 0 — Quelle perruque? est-ce que vous tenez »à ce que je mette une perruque?
)» — 11 me semble que c'est indispensable...
» songez donc que vous faites un jeune fiancé.»
L'auteur n'ajoute pas, « et que vous avez les
» cheveux gris, «mais il se contente d'insister
pour une perruque, et le comique se décide
enfin à se faire blond, en disant avec un aplomb extraordinaire.
« — Puisque vous y tenez, je mettrai une j) perruque ; mais ça me vieillira ; je suis beau- » coup plus jçune avec mes cheveux.
» — Eh bienîc. où en est donc mademoiselle »Bibi pour répéter notre scène? »
Mademoiselle Bibi arrive en mangeant des brioches.
Elle répète ayant la bouche pleine , mais comme elle joue une jeune fille gourmande, elle prétend que c'est pour être dans l'esprit de son rôle.
L'auteur l'arrête au milieu d'une phrase, en lui disant :
« — Ceci n'y est plus... j'ai coupé cela...
» — Comment, vous m'avez coupé :
>y Je ne veux pas d'amants, faime mieux des sépinards.
» — Oui, c'était dangereux.
» — Comment, dangereux n'allez-voiis
»pas me dire que c'est leste!...
•!>Je ne veux pas (C amants ^ faime mieux des y>épinards...
» — Qu'est-ce que vous voyez donc de danogereux là-dedans —
» — C'était trop risqué.
» — C'est-à-dire que c'était le plus joli mot 0 de mon rôle. »
Et mademoiselle Bibi dit à demi-voix à une de ses camarades :
« -^ Il peut le couper s'il le veut, mais, ce «qu'il y a de bien sûr, c'est que je le dirai tout » de même !..
»Ahl ah! chose qui a mis son costume !.... » Il veut toujours faire de l'effet celui-là. »
Le régisseur crie en tapant du pied :
«— Allons, mesdames, au second acte; il se » fait tard...
» Voyons... la décoration du second acte... «Pas ce salon-là.... c'est trop riche.... il nous
» faut le petit salon jaune une fenêtre à
«gauche.... Avez-vous besoin d'une chemi- »née?
» — Certainement,» s'écrie l'auteur, «oh!
» la cheminée est indispensable ; et la lettre » qu'on jette au feu?
» — On aurait pu la brûler à un flam- »beau.
» — Non, ça fait plus d'effet dans une che- » minée. »
Le second acte commence, mais le père noble ne donne plus aucune attention à son rôle, parce qu'il est pressé d'aller dîner.
L'amoureuse ne sait pas le sien.
L'amoureux est de mauvaise humeur, parcequ'on lui a fait une observation.
Et le comique n'est pas du tout à son rôle, parce qu'il ne songe qu'à son costume et à sa perruque.
La répétition finit, et l'auteur qui trouve que sa pièce n'est pas sue, s'écrie :
« — Il est impossible que cela aille sa- » medi. »
En ce moment le directeur, que l'on n'avait plus revu, reparaît en disant :
» — Eh bien, mes enfants, ça va... quelques
• longueurs, n'est-ce pas mais je ferai des
«coupures...
» — Cela ne peut pas être joué samedi,» dit l'auteur.
« — Si fait, si fait! Sois donc tranquille,
» cher ami.... d'ailleurs, ils répéteraient encore «deux mois qu'ils ne la sauraient pas dayan- »tage... Cela marchera très-bien.
» — Mais vous n'avez pas assisté à la répétivtion.
— »Ça ne fait rien.... je connais ta pièce, et »la preuve c'est que je veux' te faire part d'une » observation bien importante pour le succès
» de l'ouvrage recommande à ton amou-
» reux. ..
» Ah ! bonjour , cher ami , je suis à toi dans »un moment...
«Recommande à ton amoureux...
» Qu'est-ce que c'est?... une loge pour un pe- » lit journal.... Dieu mercil... Ils me deman- » deront bientôt ma salle...
«Dis donc, toi là-bas, ne t'en va pas, j'ai à »te parler...
«Recommande à ton amoureux C'est
«d'ailleurs l'avis général...
»Ali sapristi! trois heures, et il faut que j'aille
* au ministère je ne trouverai plus per-
» sonne. »
En disant cela, le directeur quitte brusquement l'auteur qui attendait toujours l'observation importante qu'il devait lui faire, et qui se décide alors à s'en aller aussi.
Quant aux acteurs et aux actrices , ils sont partis depuis longtemps.
Tout cela compte pour une répétition.
ClJAPITFiE Vlli.