I. Il
r^Alda dans le fameux roman de la Catliédrale » de Paris.
» — Ah! je connais votre nièce, » dit l'épicier. « Jolie brune! les bras un peu longs... «mais c'est plus commode pour nouer ses jar- «retières...
« — Ils sont à proportion moins longs que «votre nez, ses bras! » répond la vieille, qui semble piquée de la réflexion de l'épicier; mais celui-ci s'empresse de lui offrir quelques figues pour adoucir le piquant de sa plaisanterie; la vieille en prend une poignée... qu'elle fourre dans son cabas et continue :
« — Si bien donc que ma nièce , qui va-tr> avoir dix-huit ans à la Saint-Nicaise , était «entrée chez des bourgeois... un ménage, le «mari, la femme, deux enfants, un chien, un «chat et trois oiseaux, en v'ià de l'ouvrage!... »Et qu'il fallait nettoyer tout ça chaque matin..
« Gomment ! le mari aussi , k demande l'épicier en caressant le menton de la femme.
« — Voulez-vous vous taire , polisson ! «Ah! par exemple... le plus souvent; est-ce «que j'aurais placé ma nièce dans une maison » où on aurait exigé des choses.. Dieu de Dieu !
» une jeune fille qui est innocente comme vos «pruneaux!... Enfin c'est pour vous dire qu'il >y avait de la besogne.
» Eh bien , sa maîtresse ne l'a-t-elle pas ren- «voyéesous le motif que je venais trop souvent
• la voir dans la cuisine, et qu'alors les volailles «n'avaient jamais qu'une cuisse... queu ca- »lomnie! moi Y^rendre quéque chose chez les «bourgeois de ma nièce , fi donc ! et d'ailleurs
• est-ce que je mange! moi!... Mais je vis de
• rien du tout, c'est cojinu! J'ai ime pauvre
• estomac qui répugne à la nourriture... je
• prends mon anisette le matin et mon petit
• verre de cassis le soir, v'ià avec quoi je me
• soutiens depuis vingt ans!... aussi vrai que •je suis une honnête femme. •
Les cancans vont ainsi leur train chez l'épicier, qui est très-aimable après dîner, parce que la vente a été bonne , il appelle sa femme ma bic/ie ou ma cliouclioutte ; celle-ci se laisse tapotter les joues : les garçons disent des douceurs aux bonnes , qui disent du mal de leurs maîtres, et tout le monde est satisfait.
Nous voilà devant la boutique de la mercière du faubourg St-Antoine, où nous avonsaperçu ce
matin mesdemoiselles Ernestineet Honorine, les yeux baissés surleur ouvrage et n'osant pas tourner la têtcpour regarder dansja rue ;tandis que la mercière les grondait parce qu'elles avaient fredonné bien bas un refrain de vaudeville.
Un grand changement s'est opéré depuis le matin.
Mademoiselle Ernestine est encore au comptoir, mais au Heu de travailler, elle lit un roman.
Honorine est sur le pas de la porte, tout en a3^ant l'air de broder, elle chante à demi-voix la romance de Guido :
Hélas 1 il a fui comme une ombre.
et ses regards se tournent assez fréquemment vers un magasin de toile, en face, où il y a un petit commis qui , loin de fuir comme une ombre, lui fait des signes et joue une pantomime très-facile à comprendre, tout en ayant l'air de faire son déplié.
D'où vient que ce soir ces demoiselles jouissent de tant de liberté, où donc est la sévère mercière dont la parole brève et sèche inspirait la crainte et faisait fuir la gaîtc ?
Passons dans l'arrière-boutique , nous allons y trouver cette dame en compagnie d'Un ancien militaire, c'est celui dont nous avons parlé avant dîner.
n y avait plusieurs jours que le vieux guerrier ne s'était pas présenté chez la mercière , et celle-ci éprouvait toutes les angoisses d'un cœur qui craint d'aimer sans espoir.
Quand on a passé son printemps et même son été, ces angoisses-là doivent être bien plus vives , parce qu'on ne trouve plus rien à lire dans le chapitre des consolations.
Mais vers la fm de la journée, l'ancien militaire était venu présenter ses hommages à la marchande. On l'avait accueilli comme YEnfant prodigue, on n'avait pas tué le veau gras , mais on lui avait proposé de prendre sa part d'un poulet aux olives que la cuisinière de madame accommodait avec une perfection qui faisait du bruit dans le quartier.
Le guerrier, après avoir fait quelques façons, avait accepté le dîner delà mercière , et ce jourlà , comme si elle eût deviné les sentiments de sa maîtresse, la cuisinière s'était surpassée.
Un poète . qui connaissait bien le cœur, ou plutôt l'estomac humain, a dit :
« C'est avec des dîners qu'on gouverne les hommes I •
En effet , depuis cet empereur romain qui fit sénateur son cuisinier pour le récompenser lâ'avoir inventé une sauce excellente , depuis Héliogabale et Lucullus qu'on aurait pu surnommer à juste titre les restaurateurs de l'empire, combien d'événements, de projets, de plans , d'intrigues , qui n'ont réussi que par le secours des dîners 1... ce puissant auxiliaire dont oû se sert toujours et dont on ne se lasse jamais.
Ceci prouverait aussi que les hommes sont gourmands...
Et comment ne pas le croire lorsque chaque jour nous voyons avant , et même après dîner, tant de personnes arrêtées et comme en contemplation devant la boutique de Clievetj àç.~ \nni V II ôtcl des Jméricains, enfm devant les principaux magasins de comestibles.
J'ai remarqué un jour un monsieur fort bien couvert , a la ligure large et rebondie qui , à ma connaissance, est resté cinq minutes sans
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détourner ses yeux de dessus un magnifique homard; et comme, fatigué d'observer ce monsieur, je l'ai laissé devant les comestibles , je ne puis dire combien de temps au juste il est resté dans cet état contemplatif.
Ce monsieur me rappela les Palamites,
Vous ne connaissez peut-être pas les Palamites ?
Je dois vous dire alors que c'étaient des moines grecs qui, dans le quatorzième siècle, sç dévouèrent à la vie contemplative, et parvinrent, en regardant sans distraction leur nombril, à se procurer des extases et à voir la lumière pure qui part du céleste séjour. Constantinople était remplie de ces dévots, protégés par l'empereur Jean Paléoiwge, et qui passaient des journées entières, immobiles sur un siège, les yeux fixés sur leur nombril , en attendant la céleste vision.
Tel gourmand qu'ait pu me paraître cemonsieur que j'ai observé devant Chevet, j'avoue que je conçois encore plutôt cette contemplation devant un homard ou un pâté de foie gras, que devant un nombril.
Mais tout ceci nous a fait perdre de vue la
mercière et son convive , l'ancien militaire , qui, ayant trouvé le dîner délicieux, commença à comprendre qu'une retraite est bien douce lorsqu'elle est ornée de poulets aux olives, et arrosée de vins généreux ; au rôti il fut trèsgalant, à l'entremets il risqua une déclaration, au dessert le mariage était arrêté.
Et dans son ivresse , la mercière avait dit à ses deux demoiselles de boutique :
« — Reposez-vous, vous avez assez tra- » vaille.»
Et les demoiselles avait profité de la permission , en bénissant la cuisinière dont le talent avait amené cet heureux changement.
En suivant le faubourg Saint-Antoine, nous rencontrons deux ouvriers qui se tiennent bras dessus, bras dessous, et paraissent les meilleurs amis du monde.
C'est Pierre et Gravouillet qui s'étaient quittés ce matin en se disputant, mais le soir ils se sont retrouvés au cabaret , et Pierre a dit à Gravoullrt :
« — Tu es fâché, mais moi je ne le suis pas; » tu ne peux pas te fâcher tout seul. Je paie un
» litre à condition que tu ne croiras plus ce «qu'on dit chez les fruitières. »
Gravouillet a accepté le litre; un peu plus loin^il a voulu payer le sien ; ensuite c'est Pierre qui a de nouveau régalé ; s'ils continuent ainsi ils ne pourront jamais regagner leur gîte, mais du moins l'amitié la plus vive a remplacé la colère, et tout le long du chemin on les entend répéter :
» — Tu es mon ami, toi!...
» — Toujours ! à la mort !
» — Et les amis sont les amisJ...
» — C'est bien dit...
» — 0 mon ami! tiens, embrassons-nous, » Et ces messieurs s'arrêtèrent au milieu de la rue pour s'embrasser. C'est extrêmement touchant ! f Arrivons aux boulevards.
Tout est illuminé, cafés, grands et petits théâtres, tréteaux, marionnettes, figures de cire, spectacles et curiosités, bateleurs, banquistes.
Tout est en mouvement, et la foule se presse devant ces Paillasses, ces Bobèches et ces grandes toiles sur lesquelles, pour vous donner
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un avant-goût de ce que l'on veut vous faire voir, on a peint des femmes qui ont de la barbe comme des ours véritables; des hommes qui sont venus jusqu'à l'âge viril sans avoir un seul poil sur le corps, ce dont vous avez, le droit de vous assurer ; des lions qui se laissent rosser sans se mettre en colère, et des tigres qui vous donnent une poignée de main, comme le plus intime de vos amis.
La foule admire tout cela , mais elle n'entre pas, elle r^ste sur le boulevard; elle sait que les bagatelles de la porte sont infiniment plus agréables à voir que tout ce qui est sous le rideau.
Voici des bonnes qui se promènent avec des tourlourous dont elles écoutent à loisir les propos séducteurs, car le soir elles se sont débarrassées de leurs marmots, leurs bourgeois sont sortis après avoir recommandé de bien garder leurs enfants; mais à peine les maîtres sont-ils dehors que les bonnes couchent les enfants en leur administrant le fouet quand ils se permettent de dire qu'ils n'ont pas sommeil; puis elles courent sur le boulevard rejoindre le bon ami en pantalon garance.
empoLATA, 59
Cependant ces couples , que vous voyez se glisser dans l'ombre, cherchant de préférence les, allées les moins fréquentées, ne se composent pas exclusivement de bonnes avec leurs amoureux.
Après dîner, les grisettes sont moins farouches, les petites ouvrières moins sauvages, les Lorettes même s'humanisent assez facilement; le soir on ne court pas chercher ou reporter de l'ouvrage , on y va en se promenant, et c'est fort triste de se promener seule ; le bras d'un cavalier devient alors aussi agréable que nécessaire. La femme a besoin^ de s'appuyer sur l'homme , comme le vieillard sur la canne, comme le lierre sur l'ormeau : comme une foule de choses que je ne nommerai pas.
En cherchant bien sur ces boulevards , je suis persuadé que nous retrouverons ce jeune homme et cette jeune dame qui , avant dîner, se sont quittés si brusquement et presque fâchés. Oui , les voilà tous deux; ils se promènent amoureusement dans la contre-allée la plus sombre, ils se parlent bien bas et bien tendrement. Ils sont d'accord maintenant.
Q'est, qu'après avoir pris sa part de la dinde
truffée le jeune homme a senti l'amour renaître dans son cœur avec encore plus de violence. Alors, plein de repentir, il est retourné au rendez-vous du matin, espérant que la sympathie y ramènerait aussi sa maîtresse ; celle-ci y était venue par hasard , et elle a pardonné à son amant, bien heureuse encore de n'avoir eu pour rivale qu'une dinde truffée!
Quittons les boulevards.
Je ne vous proposerai point de retourner maintenant vers le quartier des Halles, quoique tout y soit aussi calme le soir que cela était bruyant le matin ; quoique la paix ait succédé aux cris, aux injures, aux querelles, et cela par une bonne raison : c'est que maintenant les Halles sont désertes et que les marchandes ont plié bagage.
Nous traverserons rapidement la Cité, dont les habitants vont chercher des promenades loin de leur quartier.
Quant au Palais, vous savez qu'on ne plaide pas le soir, et la paix y est revenue aussi parce qu'il n'y a plus personne.
N'allez pas cependant tirer de là cette triste conséquence que les hommes ne puissent être
CHIPOLATA. 6i
ensemble sans se quereller ! non pas vraiment! et pour preuve du contraire , regardez chez ce traiteur , dans ce salon. Yoilà des avocats qui, ce matin, plaidaient l'un contre l'autre, qui se disaient des mots piquants , qui s'adressaient des sarcasmes violents! voyez-les trinquer ensemble en sablant le Champagne, ils plaisantent eux-mêmes de ce qu'ils se sont dit à l'audience.
Croyez donc à la persuasion, à la conviction de ces avocats qui prétendent ne vouloir défendre que les causes justes. Ces messieurs font leur métier , voilà tout ! et celui qui feint le plus de conviction en défendant une mauvaise cause, est celui qui montre le plus de talent.
Tout cela prouve que les plaideurs paieront le Champagne que boivent ces messieurs.
Entrons dans un café; c'est après dîner qu'ils brillent de tout leur éclat ; d'abord pàTce qu'ils sont éclairés , ensuite parce que la foule y abonde. Presque toutes les tables sont occupées, et maintenant ce n'est pas comme avant dîner ; au lieu de ces physionomies froides, sérieuses et sévères qui venaient lire les journaux
;Bans rien consommer , vous ne voyez de tous côtés que des figures de jubilation.
Ce vieux monsieur sourit à sa demi-tasse ; ces jeunes gens qui sont autour de ce bol de punch doivent avoir une conversation bien gaie , car elle est entremêlée d'éclats de rire ; là-bas est un vieux couple qui se permet le gloria; ici un grand maigre qui savoure une glace.
Ces messieurs qui étaient, ce matin, sur le point de se battre pour les ronds de jambes d'une danseuse, jouent ensemble au billard leurs verres de kirch et de rhum , le différend du matin est tout-à-fait oublié; il n'est pas jusqu'aux joueurs de domino eux-mêmes , dont l'aspect ne soit devenu radieux ou goguenard. La conversation , souvent languissante le matin, est alors vive, pressée, animée.
11 y a des gens qui ont presque de l'esprit quand ils ont fait un bon repas.
Quelle vie ! quel mouvement dans ce café !
On entre , on sort , on s'asseoit, on se lève; les garçons courent du fourneau aux tables ; des tables au comptoir, et, à chaque instant, vous entendez à vos oreilles :
CBIPOLATA. 68
« — Garçon!.., ici !...
» — Du punch!
» — Une demi-tasse!
» — Voilà, monsieur.
» — De la bière!
» — Un domino !
» — L'Audience l
» — Elle est retenue, monsieur.
» — Un riz au gras !
» — Les Débats !
1» — Huit sur cent?
» — Qu'est-ce qui a demandé le Messager^
» — Mettons-nous là.
» — Ici?
» — Non, là ; nous serons mieux.
» — Une bavaroise au lait pour monsieur! »
Etc., etc., etc.
Vous regardez en passant dans ces beaux magasins de nouveautés. Les commis y jouissent des douceurs de l'après-dîner ; maintenant, peu de personnes viennent acheter, le chef de l'établissement est allé au spectacle, et les jeunes gens peuvent causer et rire entre eux.
Ce ne sont point ici les cancans de l'épicier
et les propos des commères du Quartier,. ce sont les confidences que se font des apprentis commerçants , la plupart âgés de dix-huit à vingtcinq ans 5 et, par conséquent, tous plus ou moins amoureux.
Qui est-ce qui n'est pas amoureux à cet âgelà? Quel est celui qui n'a pas alors une , deux ou trois passions dans le cœur?
Et quand on a tant de choses dans le cœur, il est assez naturel d'aimer à le dire à ses amis, à ses camarades ; puis chacun de ces messieurs prétend avoir une maîtresse très-jolie, c'est à qui renchérira sur l'éloge que l'autre a fait de la sienne.
« — Ma lingère a des yeux superbes ! bleu- » russe.
» — La mienne les a noii's , j'aime mieux »cela.
» — Ma maîtresse a un pied pas plus grand » qu'un petit pain !
» — Si c'est une flûte, c'est encore long!
» — Eh ! non ! un petit pain d'un sou !
» — Celle qui possède mon cœur a des dents
«comme des perles... et pas une de moins
• les trente-deux également belles...
• — Ma dulcinée en a trente-quatre !
» — Trente-quatre! c'est pas possible! on »n'a pas trente-quatre dents.
» — Ah! cette bêtise.... j'ai connu des femj»mes qui en avaient quarante.
» — C'étaient donc des lionnes?
» — Ah ! bravo ! fameux le calembourg i »
Courage, messieurs, vantez les appas de vos belles ; c'est plus galant que d'en médire.
La journée est pour le travail et l'après-dîner
pour les causeries, quant à la nuit cela ne
nous regarde pas.
Mais quel est cet individu qui passe fièrement sur le trottoir de cette rue , qui tient le milieu, ne voulant céder ni à gauche, ni à droite, qui regarde tout le monde avec un -demi-sourire sur les lèvres, et cet air de béatitude qui signifie :
« Je suis très-heureux , je suis très-con- »tent!... j'ai ma soirée à moi, je suis mon maî- »tre maintenant! une fois cinq heures sonnées • je deviens libre comme l'air! aussi je m'en » donne 1 j'en profite... je ne reste jamais chez » moi le soir. »
Ce monsieur est un employé, un de ceux
que nous voyons passer le malin, toujours à la même heure , réglé comme un papier de musique.
Les employés , avant dîner, ne sont point à eux , ils ne s'appartiennent pas : leur temps , leur travail, leur talent, leur écriture, leur plume même! tout cela est au gouvernement qui les paie; jusqu'à cinq heures ils doivent faire abnégation complète d'eux-mêmes.
Mais, quand ils ont quitté leurs bureaux, avec quelle joie ils redeviennent libres!...
Et devez vous vous étonner du changement notable qui s'oj.ère alors dans cette classe nombreuse d'individus! Et si vous les avez trouvés le matin raides, brusques, peu agréables, quelquefois mècne peu polis avec les personnes qui ont affaire à eux, pardonnez-leur, ceci île doit être que la conséquence de l'ennui du travail bureaucratique.
Mais revoyez-les après diner, et vous serez tout surpris de trouver des hommes gais, aimable?, spirituels, dans ces mêmes individus que vous avez vus le matin, si ennuyés et si ennuyeux.
Maintenant aussi vous pouvez entrer au spcc-
tacle, car c'est le soir seulement qu'ils existent.
Semblables à ces coquettes surannées qui ne sont pas visibles dans le jour, parce qu'alors elles préparent, elles fardent , elles teignent ces appas avec lesquels elles espèrent vous séduire, les théâtres ne reçoivent leurs visiteurs qu'après le diner; mais ils déployent tous leurs prestiges, toutes leurs pompes pour séduire vos yeux, vos oreilles, charmer votre esprit et séduire votre cœur, et ils y parviennent souvent, parce qu'après le diner la tête encore remplie des vapeurs d'un vin généreux, nous sommes bien plus enclins à nous laisser séduire.
Terminons notre promenade de l'aprèsmidi, en retournant dans le salon de ce capitataliste où nous avons vu des hommes de tous les partis, de toutes les couleurs ; où, avant ([ue l'on allât se mettre à table, la conversation, de grave qu'elle avait été d'abord, était devenue animée, mordante, orageuse ^ et pouvait faire craindre des querelles sérieuses entre ces hommes qui avaient des opinions si opposées et ne
voulaient se faire mutuellement aucune concession.
Revoyez-les maintenant que le Champagne a passé sur tous leurs discours ; ces messieurs sont devenus accommodants, conciliants, optimistes même.
Ce vieux marquis ne nie plus que Napoléon était un grand canitaine.
Cet ancien soldat de l'empire avoue que les Français se battent fort bien à Alger.
L'avocat'commence à croire que les républiques de Rome et d'Athènes abusaient de l'ostracisme et des arènes.
L'artiste excuse la mode des habits et des chapeaux ronds; enfm il n'est pas jusqu'à l'expréfet qui ne se montre disposé à pardonner au gouvernement , si on lui rendait son emploi.
Et vous, mesdames, n'imitcz-vous pas ces messieurs? 11 me semble que maintenant votre parole est plus douce, votre regard moins sévère.
Je vois des conversations fort animées entamées entre des jeunes gens et quelques-unes de ces fières beautés qui, avant le dîner, sem-
blaient à peine les connaître, etqui maintenant se sont humanisées.
« — Qu'est-ce que tout cela prouve? allez- » vous peut-être me dire ?
» — Cela prouve, qu'en général, les hommes «sont meilleurs après dîner qu'avant. Que leur «estomac étant satisfait, ils éprouvent un bien- »être qui les rend plus disposés à l'indul- » gence. Observez ces signes pat/iogno?no?iif/aes , »et faites en sorte d'en tirer parti au profit de »la mojale.
» — Mais, me direz-vous encore, et ceux qui » n'ont pas de quoi dîner?
.) — Ah 1 c'est juste ! ceux-là ont bien le droit » d'être de mauvaise humeur; alors il faut ta- » cher d'arranger les choses de manière à ce » que tout le monde dine. »
CHAPiTllE III.
LES rONN;S 1)1, MADAME rOlKACAND.
Doincslica fa et a !
Yoiilez-voLis ne pas vieillir? ne clianj^^cz ni de logement ni de domestique.
Cet axiome vous semblera peul-être manquer de justesse, et vous me direz:
'( — Le temps va toujours son train, soit que » j'habite au Marais ou à la Ghaussée-d'Antin, »soit que je me fasse servir par une Picarde ou »une Normande. »
Je vous répondrai que ne pas vieillir c'est vieillir sans s'en anercevoir.
Vous me répliquerez peut-être encore que lesautres s'en apercevront pour vous. — Qu'estce que cela vous fait? vous vous moquez bien des autres !
M. Bouracand était un petit homme de cinquante ans à peu près; il avait vendu des lableaux dans sa première jeunesse, et avait conservé, dans son âge mûr, un goût très-prononcé pour les arts.
M. Bouracand n'avait jamais été beau ; il avait les yeux petits, le nez très-long, la bouche très-grande, et un menton qui n'avait pu entrer dans aucune cravate. Il n'était pas bien fait; il cognait ses genoux en marchant, et ne possédait pas même l'apparence d'un mollet; cependant il était adoré de son épouse, c^ui ne , trouvait rien au monde de plus beau que son mari.
Puisque l'amour nous aveugle, il n'est pas étonnant que l'on trouve beaux les gens que l'on aime. Madame Botuacand était prodigieusement aveuglée, et sa passion allait jusqu'à la
jalousie, et sa jalousie ridicule rendait souvent son mari malheureux.
C'est quelquefois une grande calamité que d'être adoré de sa femme.
Madame Bouracand était une grande femme, qui avait été fort bien, qui aurait pu être coquette, avoir des amants, tromper son mari... cela s'est vu !
Elle préféra adorer son époux , qui était fort laid et avait peu d'esprit. Il y a des gens beaux et spirituels à qui ces choses-là n'arriveront jamais.
De l'union des deux époux étaient nées deux filles, qui, heureusement, n'étaient pas tout le portrait de leur père : ce qui vous prouve encore que l'on peut être très-fidèle à son mari et lui donner des enfants qui ressemblent quelquefois à des voisins ou à des amis intimes. La nature est essentiellement bizarre dans ses caprices.
Les petites Bouracand se nommaient : l'ime Adèle, l'autre Eugénie.
Elles étaient absolument comme tontns les petites fdles de leur âge; apprenaient peu, jouaient beaucoup, et n'avaient aucune voeu-
tion prononcée pour un talent quelconque: ce qui rassurait beaucoup leurs parents, qui avaient entendu dire que les prodiges ne vivent pas longtemps.
La famille Bouracand habitait un joli logement situé sur un quai.
Le ci-devant marchand de tableaux tenait à ses habitudes; à défaut d'esprit, il avait du bon sens, ce qui vaut mieux quelquefois; il trouvait aussi, lui, que rien ne vieillit comme les dates, comme les changements de lieux, d'entourages.
Il tenait à son logement, qui était gai, et à une bonne qui, depuis dix ans, était à son service, et il se flattait de garder toujours son logement et sa bonne, et de continuer la douce vie qu'il menait, sans rien changer à ses habitudes.
Mais vous savez que les plus petites causes amènent parfois les plus grands événements.
Un jour, M. Bouracand était resté fort longtemps à sa fenêtre à voir couler l'eau. C'est un plaisir bien innocent et qui n'est pas dépourvu de poésie.
M. Bouracand n'y mettait point de préten-
tion; il ne faisait point de vers sur cette eau qui a inspiré tant de poètes; mais il gagna un rhume de cerveau.
11 y a mille remèdes pour les rhumes de cerveau, et M. Bouracand avait entendu dire que le meilleur est de se frotter le nez avec du suif.
Or, madame Bouracand était couchée depuis longtemps, lorsqu'elle crut entendre la Toix de son mari du côté de la cuisine; elle y courut, et vit M. Bouracand dans un négligé de nuit, se faisant frotter le nez avec une chandelle par sa bonne.
Une femme jalouse voit du mal dans les actions les plus innocentes; l'épouse du marchand de tableaux devint pom-pre, et s'écria en jetant sur sa bonne des regards furibonds :
« — Que faites-vous ici, monsieur?
» — Vous le voyez bien, je me fais meltre du » suif sur le nez par Dorothée.
» — Qu'est-ce que cela signifie, monsieur?
» — Cela signifie que je suis enrhumé du «cerveau, et qu'on m'a assuré que cela me gué- » rirait.
GfliPOLATA. 75
» — Et VOUS ne pouviez pas vous en mettre «vous-même?
» — Je n'aime pas toucher à la chandelle.
» — Hou!... monsieur!... »
Et madame Bouracand poussa son mari devant elle ; puis, arrivée dans sa chambre, lui dit :
0 — Monsieur, vous êtes un monstre horri" »ble!
» — Pourquoi donc? parce que j'ai du suif »sur le nez?
» — Oh! ce sont des subterfuges, cela. Et si » vous croyez que je donne là-dedans!
» — Dans quoi?
» — Oui, votre rhume est un prétexte. Vous «étiez dans la cuisine... avec mademoiselle Doprothée...
• Oh! il y a longtemps que je me doutais de «quelque chose ! Je vous ai déjà vu lancer des » regards !
« — Des regards! à qui?
» — Vous me comprenez fort bien. Vous avez » des intrigues avec la bonne.
» — J'ai des intrigues avec la bonne, moi?
j>Aliçà, ma chère amie, est-ce que tu rêves • encore?
» — Non, je ne rêve pas! Je ne m'étonne «plus si vous la traitez avec tant de douceur... !»yous ne la grondez jamais.
» — Tu grondes assez pour nous deux.
» — On dirait que vous avez peur de luipar-
»ler A table, vous n'osez pas lui demander
»une assiette.
» — Ah! par exemple, ma femme!...
» — Non, vous ne l'osez pas! Mais je ne soufr> frirai pas chez moi de telles abominations.
»Je chasserai mademoiselle Dorothée.
» — G'est-à-dire que tu renverras une lille »qui nous sert depuis dix ans, une fille à la- » quelle nous sommes habitués.
• » — Oui, oui, je crois que vous y êtes trop «habitué, en effet.
» — Madame Bouracand, vous êtes une Iblle; «si vous renvoyez cette bonne, vous ferez une «sottise.
»Elle a ses défauts, mais elles en ont tou- »tes; quand les qualités font la balance, on » doit encore se trouver heureux de son .lot.
» Vous ne renverrez pas Dorothée, parce que »je ne le veux pas; que nous la regretterions » bientôt, et que je déteste les nouveaux visa- » ges. »
M. Bouracand avait quelquefois du caractère ; quand il criait, il criait très-fort; quand il s'emportait, il n'était pas doux.
Madame ne répondit rien, et, le lendemain, ne parla plus de renvoyer la bonne; mais elle avait mis dans sa tête de ne pas céder, et savait bien qu'elle trouverait le moyen d'en venir à ses fins.
Au bout de quelques jours, le déjeuner et le diner n'étaient pas prêts à l'heure habituelle ; puis les meubles étaient mal époussetés ; tout allait de travers dans la maison, et, depuis le matin jusqu'au soir, on n'entendait que madame Bouracand se plaindre de sa bonne.
Un jour, madame montrait un meuble à son mari, en lui disant :
« — Voyez-vous — c'est couvert de pous- Bsière ! mais vous voulez garder votre bonne! » Monsieur Bouracand s'approchait du meuble, regardait, ne voyait rien, ne répondait pas.
Un autre jour, sa femme lui fourrait une cuiller d'argent sous le nez, en lui disant :
« — Sentez cela, monsieur. »
Monsieur Bouracand flairait la cuiller, qui ne sentait rien ; mais madame s'écriait :
« — Nous avons mangé hier du poisson, et
«cela sent encore le poisson aujourd'hui
^ C'est gentil ! »
Monsieur Bouracand se disait en lui-même :
« — Il me semble cependant qu'on ne mange «pas du poisson à la cuiller! »
Mais il se taisait pour ne point se disputer.
Bientôt sa femme lui apporta chaque jour une casserole à examiner, en lui disant :
« — Voyez, monsieur, on n'a aucun soin de «notre batterie de cuisine... on ne récure ja- «mais! on nous empoisonnera un de ces jours! » mais vous voulez garder votre bonne ! »
Comme tout cela ne réussissait pas encore, un matin madame Bouracand se présenta devant son mari, pâle, échevelée, la figure presque renversée, et elle se laissa tomber sur une chaise, en s'écriant :
n — Monsieur, elle sortira d'ici, ou je m'en » irai, moi ; choisissez.
» — Qu'est-ce qu'il y a donc encore de nou- »veau, ma femme?
» — Ce qu'il y a!... cette fille m'a insultée...
»Oui, monsieur, insultée Elle m'a dit
«quelle horreur! elle m'a dit... qu'elle me va- > lait bien !
» — Oh!... diable!... ça me semble éton- »nant... Mais vous l'avez donc poussée à cela?. .. «vous la traitez comme un nègre depuis quel- » que temps.
» Après tout, madame, les domestiques ne ))Sont pas des esclaves; ces gens-là sont déjà «assez malheureux de servir, sans que l'on «ajoute encore à leur misère en les humiliant » du matin jusqu'au soir.
» Les domestiques ont toujours été polis avec • moi; il est vrai que je le suis aussi avec » eux. 0
Mais tous les raisonnements d'un homme ne peuvent rien contre l'entêtement d'une femme.
Monsieur Bouracand voulait avoir la paix dans son ménage, il laissa renvoyer Dorothée.
Madame Bouracand redevint douce, aima-
blc, charmante, et au bout de doux jours elle dit à son mari :
« — Nous aurons demain une bonne...
» Ah ! vous verrez, monsieur, vous verrez «comme nous serons bien servis! D'abord, la «probité et la sagesse même... c'est une Pi- » carde... très-propre, très-vive, causant bien... »et quant à la cuisine, remplie de dispositions.
ï — Tant mieux, madame, je désire que «nous puissions la garder. »
La nouvelle bonne arriva ; elle se nommait Catherine.
Monsieur Bouracand se contenta de jeter un regard à la dérobée sur la nouvelle venue, et avant d'émettre son opinion sur cette domestique, il lui semblait nécessaire de la connaître pendant au moins six semaines.
Madame Bouracand, qui jugeait les personnes au premier coup-d'œil et prétendait ne jamais se tromper, était, le premier jour, dans le ravissement de sa nouvelle bonne, et ne tarissait pas en éloges sur Catherine.
Le second jour le ravissement était moins vif.
Le troisième, madame Bouracand, qui ne
se souciait pas de faire toujours sa cuisine eilemême, laissa faire le diiier à sa nouvelle domestique.
La bonne, remplie de dispositions pour la cuisine, servit un potage dans lequel il n'y avait pas moyen d'enfoncer la cuiller, des côtelettes réduites en charbon, un poulet dessèche et une salade qui craquait sous la dent.
Monsieur Bouracand faisait la grimace, mais ne disait rien. Les deux petites filles ne cessaient de s'écrier :
« — Ah! comme cela sent le bridé!... ah! » que c'est mauvais du sable dans de la laitue ! » Madame Bouracand affectait de parler politique, pour qrie son mari fit moins attention au dîner.
Au bout de huit jours, il fut avéré que la Picarde, remplie de dispositions pour la cuisine, n'était pas en état de faire durcir des œufs : On lui donna son congé.
Trois jours après, madame Bouracand entra d'un air radieux dans le cabinet de son mari, et lui dit :
« — Nous aurons une bonne demain ; pour » celle-là, je suis bien sûre qu'elle te conviendra. I. 6
» — Il me semble que ce n'est pas à moi «qu'il faut qu'elle convienne, et que cela ne »sert pas à grand'chose...
s — Si, si, tu seras content Oh! c'est
»une fille qui fait parfaitement la cuisine, «d'abord..,
«Elle sait faire mille petites friandises... les «omelettes soufflées... Tu aimes les omelettes «soufflées ?. ..
« — Oh! par hasard... quelquefois...
» — Tu les aimes beaucoup ; nous en man- » gérons souvent,.. C'est une Flamande que onous allons avoir, une bonne grosse fdle, fi- Bgure réjouie, vive, alerte... la probité et la sa- » gesse même
«D'ailleurs, mon épicière m'en répond
«Je suis persuadée que nous la garderons, » celle-là.
» — Ainsi soit-il ! »
Le lendemain, monsieur Bouracand Voit arriver chez lui une grande et grosse lîlle, dont la figure annonçait la santé et la gaîté.
Mademoiselle Désirée, c'était le nom de la nouvelle bonne, était d'une vivacité qui char-
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mait sa maîtresse; en un tour de main elle avait fait sa besogne.
Madame Bouracand accourut dans le cabinet de son mari, toute transportée de joie, lui dire :
I Yoyez-vous, monsieur, ce que c'est d'avoir » une bonne \ive. Le ménage est fait à onze » heures et demie, tandis qu'avec votre Dorothée «quelquefois les chambres n'étaient pas ba- «layées à une heure...
8 A dîner nous aurons une omelette soufflée, » Désirée nous en fera une. »
En ce moment une des petites fUles vient dire à sa mère :
<i — Maman, la nouvelle bonne vient de cas- »ser le grand saladier de porcelaine... »
Madame Bouracand aurait voulu que sa ûWe se fût mordu la langue plutôt que de lui dire cela devant son mari.
Elle se mit à chanter, poussa l'enfant hors de la chambre et s'éloigna elle-même, en s'écriant :
« — Je me fais une fête de manger de Tome- «lette soufflée!... »
L'heure du dîner nrriia.
La famille, du ci-devant marchand de tableaux se mit à table.
Tout était bon. Madame Bouracand était tf^llement satisfaite, qu'elle mangeait à se donner une indigestion.
L'omelette soufflée parut: elle était superbe! haute d'un pied, admirable de coloris.
On la mangeait avec délices, on n'osait point parler, pour mieux savourer l'entremets, lorsque tout-à-coup un grand fracas se fit entendre dans la cuisine.
« — Ah! mon Dieu ! qu'est-ce que c'est que »cela? » dit M. Bouracand.
La petite Adèle va à la cuisine et revient tout effarée annoncer que la nouvelle bonne a fait tomber une énorme pile d'assiettes.
Monsieur Bouracand fait un peu la grimace ; sa femme se hâte de dire :
« •*— C'est un malheur ! ces choses-là peu- »vent arriver à tout le monde!...
«Ça fait deux fois qu'elle casseaujourd'hui,» murmure la petite Eugénie: o ce matin, le «grand sa... »
L'enfant n'achève pas, sa mère lui donne, en même temps, un grand coup de pied dans
les jambes, et une grande cuillerée d'omelette soufflée dans la bouche.
Bientôt mademoiselle Désirée arrive, l'air toujours aussi gai, aussi dégagé, en disant :
« — Oli ! ce n'est pas grand chose, madame ! »La pile d'assiettes est tombée, c'est vrai, mais » il n'y en a que onze de cassées ; les autres » n'ont rien du tout : comme c'est heureux!
» — Qiie onze! » murmure M. Bouracand en quittant la table ; « ça me semble déjà assez » pour commencer. »
Le lendemain, en faisant son ménage, en époussetant avec une admirable vivacité, mademoiselle Désirée fait voler dans le salon deux: jolis flacons en rocaille, qui se brisent en éclats.
« — Il fallait que ça ne tinsse guère, » dit la grosse bonne d'un air riant, « car c'est à peine »sije leur z y al donné un coup de plumeau. »
M. Bouracand rentra dans sa chambre en poussant un gros soupir.
Madame se hâta de dire :
« — Désirée, vous nous ferez encore une » omeh'tte soufflée pour diner ; vous les faites » fort bien ! »
Le dîner arrive, madame Bouracand fait un peu moins réloge de la cuisine, parce que, dans la journée, sa nouvelle bonne lui a brisé son lavabo, accident qu'elle a soigneusement caché à son mari.
Cependant, lorsque l'omelette soufflée arrive, les témoignages d'admiration recommencent.
Mais, en desservant, Désirée brise un verre de cristal placé devant M. Bouracand et auquel il tenait beaucoup, parce qu'il lui venait de son père.
« — C'est un petit malheur! » ditlabonne. «Du reste, il avait l'air joliment vieux, ce verrc- »là!...
» — Il faudrait pourtant faire attention, Dé- » sirée, dit madame.
» — PauNre verre! auquel je tenais tant, » s'écrie M. Bouracand, « il me venait de mon a père...
» — Oh! soyez tranquille, monsieur; on en T trouve de pareils!
» — Mon ami, veux-tu encore de l'omelette «soufflée? » dit madame de Bouracand à son mari.
« — Non! j'en ai bien assez!» répond le
pauvre homme qui semble avoir envie de pleurer, et regarde d'un air piteux les débris de son verre.
Le lendemain , mademoiselle Désirée casse le dos d'une chaise et le cylindre de la pendule.
Madame Buuracand commande encore une omelette soufflée.
Le jour suivant, c'est une montre et une théière qui sont brisées.
Monsieur Bouracand déclare à sa femme qu'il est dégoûté des omelettes souiïlées, qu'elles lui reviennent trop cher.
Madame, trouvant la glace de sa toilette en six morceaux au lieu d'un, se décide à renvoyer mademoiselle Désirée.
On est huit jours sans bonne.
Le neuvième , madame Bouracand arrive d'un air satisfait auprès de son mari, et lui dit.
« — Demain, nous avons une domestique... »Je crois que j'ai cnfm trouvé ce qu'il nous «fallait... C'est une fille qui m'a plu tout de 'B suite.
» Elle est Normande... une figure ouverte...
» vingt ans; ce n'est pas un cordon bleu, mais «elle sait faire une cuisine bourgeoise. "
»Du reste, la probité et la sagesse même
«mon boucher me la garantit. »
Monsieur Bouracand avait pris le parti de ne plus répondre à ce que sa femme lui disait chaque fois qu'elle arrêtait une nouvelle bonne.
LaNormande arrive... C'est une assez vilaine fille, à figure rcfrognée, aux yeux louches. Mais madame Bouracand ne •> anque pas de dire :
« — Il ne faut point se fier aux visages, c'est «extrêmement trompeur! je ne m'y laisserai «plus prendre! »
Et malgré cela , pendant les premiers jours qui suivent l'arrivée de la Normande, madame Bouracand ne cesse de prôner sa nouvelle bonne.
« — Enfin , j'ai trouvé ce qu'il me fallait! «dit-elle à son mari d'un air de triomphe. Voilà «une fille qui fait notre affaire... active, labo- » rieuse, ne cassant rien — et honnête; jamais «un mot plus haut l'un que Tau Ire !...... Ce
«n'est pas une impertinente comme notre Do- » rothée !.. . »
Monsieur Bouracand se contentait de hocher ]a tête en répondant :
« — Attendons encore — il faudra voir. »
Mais bientôt on s'aperçut r^ua le vin diminuait, que les liqueurs disparaissaient, qu'il s'égarait des serviettes et des mouchoirs, que le compte de l'argenterie n'y était plus.
A chaque remarque, la Norniande répondait toujours :
6 — Madame, j'espère bien que vous ne me ') soupçonnerez, pas! sans quoi je vous quitterais » bien vite.
» — Non, certes! je ne vous soupçonne pas, répondait madame Bouracand; » mais je ne «comprends rien à tous ces mécomptes.
» — C'est que vos autres bonnes vous auront «auront chipé bien des clioses sans que vous »le sachiez.
» — Apparemment. »
Mais un soir, rentrant chez elle inopinément et lorsque la bonne croyait tout le monde au spectacle, madame trouva la domestique, dont
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on lui avait répondu, qui lui volait des fichus, des bas et des chemises.
Le lendemain , la Normande fut mise à la porte ; et on resta quinze jours sans domestique.
Au bout de ce temps , madame Bouracand reprit son air radieux, et aborda son mari en s'écriant :
• — Mon ami, c'est fini!
» — Qu'est-ce qui est fini ?
» — Tous nos ennuis avec les domestiques. »Nous allons avoir un trésor.
» — Un trésor!
» — Oui; oh! cette fois nous pouvons nous » y fier. C'est une Lorraine.
» — Une Lorraine ! je ne vois pas ce que cela » a de rassurant : il y a un vilain proverbe sur » les Lorrains...
» — Vous savez bien que les proverbes ne si- » gnificnt rien.
» — C'est une fille remplie de qualités ; clic » arrive de son pays ; c'est la probité et la sa- » gesse...
» — Oui, oui, comme à l'ordinaire! Eh,
«mon Dieu! quand donc vous déferez-vous de
» cette manie de vanter des personnes que vous » ne connaissez pas?
» — Ma mercière m'en répond.... Elle se » nomme Gothon.
» — Votre mercière?
» — Non, la Lorraine.
» ~ Ça fait quatre depuis Dorothée!... et en » deux mois !... «
Mademoiselle Gothon est inslallée dans la famille Bouracand.
La Lorraine est une assez jolie fdle, qui tient constamment ses yeux baissés , et qui a l'air aussi timide que novice.
Madame Bouracand est de nouveau enchantée.
Cette fois on n'a rien à reprocher à sabonne ; l'ouvrage est bien fait, la cuisine satisfaisante; tout est bien entretenu. C'est un trésor qu'on a trouvé.
Mais un soir la famille, revenant de la promenade plus tôt qu'elle ne l'avait annoncé , trouve le trésor en conversation avec un grand gaillard en blouse bleue.
Le grand gaillard se hâte de partir en criant à la Lorraine :
» — Adieu, ma cousine !
» ~ Vous avez donc des cousins? » demande luadame Bouracand à sa bonne.
« — Oui , madame . » réj)ond mademoiselle Gothon ; « j'en ai un tout petit qui vient d'arri- » ver à Paris.
» — Il ne m'a pns semblé si petit! «murmure monsieur Bouracand.
a — Après tout, 0 dit madame, '■' on peut avoir » un cousin... pourvu qu'il ne vienne pas sou- » vent ! »
Peu de temps après, on surprend le trésor en tête-à-tête avec un tourlonrou.
« — C'est encore un de mes cousins, » dit mademoiselle Gothon.
« — Elle en a plus d'un, à ce qu'il paraît, »se dit monsieur Bouracand.
Mais unmaiin, voulant éveiller son trésor de bonne heure, madame Bouracand se glisse en tapinois] usqu'à la chambre de Gothon, et trouve la Lorraine déjà en conversation avec un troisième cousin.
Cette lois, le sujet de la conversation était criminel.
Madame Bouracand est obligée de mettre son trésor à la porte.
Et à ces quatre bonnes succèdent douze autres dans l'espace de quatre mois.
On passe en revue des Bourguignonnes , des Périgourdines, des Alsaciennes, des Auvergnates .. presque tous les départements.
Au bout de ce temps, le pauvre M. Bouracand ayant pris sa maison en dégoût, parce qu'il ne pouvait s'accoutumer à ces changements de visage, arrêta un malin une place pour la diligence, et s'en fut faire ses adieux à sa femme en lui disant :
« — Je n'aime pas à me déplacer, mais vous savez fait de ma demeure une auberge ; autant » vaut alors que je voyage.
» — Comment, monsieur, vous allez vous «absenter?
» — Oui, madame.
» — Et pour combien de temps?
» — Je l'ignore moi-même.
«Quand vous aurez gardé plus de trois mois »la même bonne, vous me le ferez dire, et je » reviendrai. »
Et monsieur Bouracand partit.
Et deux ans ans après il n'était pas encore revenu.
Et cependant sa femme était tombée sur vingtsept trésors. . .