CHAPITRE IV
LrS ORGUES DE BAîlBiP.IE ET LA LANTERNE MAGIQUE.
Vous êtes dans votre cabinet bien en train d'écrire une scène , de filer l'intrigue d'un drame, ou de chercher la* chute d'un couplet, lorsque tout-à-coup vous entendez à vos oreilles un orgue qui vous joue l'ouverture de la Caravane, ou du Jeune Henri, ou de Démoplion.
Cherchez donc une fin de couplet sur l'ouverture de Démophonl Vous avez justement choisi votre air, vous le chantez à demi-voix tout en faisant votre vaudeville, et le maudit orgue vous étourdit, vous trouble, vous assourdit.... Vous
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espérez qu'il so taira avec la fin de l'ouverture , et comme vous le savez par cœur, vous vous dites :
« — Un peu de patience, voilà le dernier mo- » tif qui approche. »
Mais, lorsque l'ouverture est terminée et que, respirant plus à votre aise, vous avez repris votre plume et recommencé à fredonner entre vos dents, voilà l'orgue qui se fait entendre de plus belle, et vous joue la romance de Giiido et Gincvra; ensuite il exécute \q Départ du Savoyard ; ensuite la valse de Robùi des Bols; c'est à n'y pas résister.
D'autant plus que sur les orgues de Barbarie, les plus jolis airs sont horriblement massacrés , défigurés, tronqués.
Lorsque le cylindre de l'instrument n'a point asiiez de notes pour faire les passages d'un air tel que le compositeur l'a écrit , l'arrangeur, ou plutôt le dérangeur, ne se gêne pas pour changer le passage ; il transpose, il coupe, il simplifie; ceci est un véritable délit que l'on ne devrait pas permettre.
Jouez les airs en vogue, messieurs les musiciens ambulants , mettez-les sur vos orgues,
puisque c'est un usage établi ; jouez -les depuis le matin jusqu'au soir pour le plus grand plaisir des portiers, des bonnes et des cuisinières ; jouez-les faux même, vous en avez le droit, cela rentre dans vos attributions ; mais ne changez point le passage d'un air pour en mettre un que le compositeur n'a jamais songé à faire ; ne lui placez pas un bémol là où il a mis un dièze ; et si vous ne comprenez rien aux règles de l'harmonie, de la mélodie, ne touchez pas aux œuvres d'autrui.
L'auteur dramatique n'est pas le seul que les orgues désolent ; toutes les fois qu'une pareille musique entre dans la cour d'une maison, il y a tout à parier qu'elle incommodera quelques locataires, car à Paris il y a tant de monde logé dans une même maison!
Voilà un négociant qui est en train de récapituler ses comptes, d'additionner ses bordereaux; il y a une erreur dans sa caisse et il veut savoir d'où elle provient...
Au moment où ce négociant se gratte le front et refait ses calculs, un orgue arrive, et cette fois il ne se borne pas à tourner la manivelle de I. 7
son instrument, il chante aussi. C'est-à-dire il crie de toutes ses forces :
Cinq sous 1 Cinq sous !
Pour monter notre ménage 1
Le négociant ne sait plus où il en est; il repasse six fois de suite la même addition, il ne
s'y retrouve pas 11 s'embrouille ; ce refrain
continuel :
Cinq sous I Cinq sous 1
lui bourdonne dans les oreilles, la sueur coule de son front ; il écrase sa plume, il fait des pâtés sur le livre, il fera nécessairement une erreur dans ses comptes, et c'est l'orgue qui en sera cause.
Dans cet autre appartement est une jeune dame qui a passé toute la nuit au bal ; elle est rentrée au point du jour, bien fatiguée de danse, d'hommages et de plaisirs; il faut ensuite le temps de se déshabiller, de se coiffer de nuit; on dit à la femme de chambre :
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« — Vous aurez bien soin de ne pas faire de «bruit demain dans la matinée, vous n'appro- » cherez pas de ma chambre , je veux dormir «bien tard, pour réparer les fatigues delà nuit; Dvous ne viendrez que quand je sonnerai.»
La femme de chambre a bien promis de ne faire aucun bruit et de ne laisser pénétrer personne auprès de sa maîtresse.
La jeune dame se met au lit en invoquant le sommeil. Mais le sommeil n'arrive pas tout de suite, après une nuit où l'esprit a été aussi agité que le corps ; malgré soi on repasse dans sa mémoire, des compliments, des propos galants, des déclarations que l'on a reçus au bal. Et le repos a de la peine à venir.
Ce n'est que vers les neuf ou dix heures du matin, que l'on goûte enfin un sommeil réparateur ; alors, entre dans la cour de votre maison un orgue, quelquefois accompagné d'une clarinette, d'une grosse caisse avec cymbales, et les musiciens ambulants se mettent à jouer la marche des Tartares dans Lodoïska, et ils braillent à tue-tête :
« Allons, mes bcUts, suivoz-nons !
• Sachez que lesTarlarcs
100 CIlirOLATA.
»Ne sont barbares «Qu'avec leurs ennemis.
La jeune dame s'éveille en sursaut; d'abord elle se croit encore au bal ; mais bientôt elle ne peut plusse faire illusion, et elle sonne avec violence sa femme de chambre en s'écriant :
« — Mon Dieu 1 qu'est-ce donc ce bruit-là ? «c'est horrible! c'est atroce!... et moi qui avais «tant besoin de repos...»
La femme de chambre n'arrive pas au premier coup de sonnette, car, comptant sur le sommeil de sa maîtresse, elle avait invité à déjeuner un tambour de la garde nationale qu'elle rencontre souvent dans l'escalier, parce que le sergent-major de la compagnie est leur voisin.
Mais madame sonne à briser tous les cordons de sonnettes, et la femme de chambre effrayée, quitte ses œufs frais et son tambour, son amoureux et sa mouillette, en disant :
« — Comment ! il n'est pas dix heures et «madame sonne, elle qui voulait dormir toute
«la journée.... mais c'est fort ridicule cela
«moi j'invite quelqu'un à déjeuner croyant être » tranquille. . . et on nous dérange !
3 Je ne pourrai pas rester dans cette maison «si on n'a pas une minute d'agrément.»
Enfm la femme de chambre se décide à se rendre près de sa maîtresse, qu'elle trouve fort en colère et qui lui dit :
« — Qu'est-ce que cela signifie, mademoi- » selle !... c'est donc ainsi que vous m'obéissez?»
La camériste se trouble, elle croit que sa maîtresse sait qu'elle a invité son tambour à déjeuner, elle balbutie et ne sait que répondre; heureusement pour elle la jeune dame ne lui en donne pas le temps, et reprend :
« — Et d'abord pourquoi me laissez-vous «sonner pendant une heure et n'arrivez-vous » pas tout de suite?
» — Madame, c'est qu-e... je donnais à déjeu- » ner à mon serin... du jaune d'œuf.
') — Votre serin est assez grand pour manger «tout seul, il me semble — et quand je sonne, «je pense que vous pouvez bien le laisser pour «venir.
» Mais enfin me direz- vous quel est ce bruit... »ce tapage qui m'a éveillée... moi qui désirais «tant dormir...
» — Du tapage 1^
» — Comment, mademoiselle.... est-ce que «vousnerentendezpasencoreen ce moment...
» Les Tartares ! les barbares!. ..
»0h! oui, ce sont des barbares!
» Des monstres !
0 — Mais, madame, c'est un orgue qui est «dans la cour.
» — Eh bien, mademoiselle, est-ce que vous » ne pouviez pas le renvoyer cet orgue, lui dontner de l'argent pour qu'il me laissât dormir »en paix...
» — Mon Dieu, madame, je ne l'avais pas en- » tendu, moi... j'étais occupée... avec mon se- »rin... et ma mouillette.
» — Mademoiselle, je vous l'ôterai, votre «serin, parce que je n'entends pas que vous » négligiez mon service pour un oiseau. Allez «renvoyer cette musique barbare, payez-la »pour qu'elle se taise, que je puisse dormir «enfin.»
La femme de chambre exécute les ordres de sa maîtresse ; elle jette des sous au joueur d'orgue, on le priant de s'en alkr, clic va ensuite mettre son serin à la porte.
Un peu plus loin l'orgue de Barbarie donnera lieu à une scène d'un autre genre.
C'est une mère qui vient d'apprendre que sa fille a reçu en cachette les lettres d'un jeune commis-marchand qui l'attend sans cesse au coin de la rue, et lui offre toujours des bouquets.
La maman, qui sait par expérience tous les dangers que court une demoiselle qui reçoit des bouquets et des billets doux, s'est promis de faire à sa fille une morale bien sévère. Elle la fait venir dans sa chambre, et là, d'un ton qui glace d'effroi la pauvre petite, lui dit :
« — Comment, mademoiselle, vous recevez «des lettres à mon insu! mais savez-vous où » cela mène ? savez-vous ce que se dit un homme «dont une femme a été assez faible pour rece- »voir les billets? »
Un orgue arrive et joue :
Ah I vous avez des droits superbes !
La maman fait un mouvement d'impatience, elle se tait quelques instants, puis reprend :
iOll CHIPOLATA.
« — Et que vous demandait-il dans sa lettre,
«cet audacieux qui se permet de vous
décrire.»
L'orgue joue :
Portrait charmant 1 portrait de mon amie 1
La jeune fille se mord les lèvres en détournant la tête.
La mère tâche de retrouver sa colère, elle s écrie :
• — Mademoiselle, vous n'auriez jamais dû » écouter cet impertinent, et la première fois » qu'il s'est permis de vous parler il fallait lui » répondre .. »
L'orgue joue :
Tu n'auras pas ma rose !
Té n'auras pas ma rose !
Alors la jeune fille n'y tient plus, elle part d'un éclat de rire; la maman ne peut pas s'empêcher d'en faire autant, et voilà une leçon morale qu'un orgue vient de faire manquer.
Et comhien d'autres événements que l'on ne
sait pas, et qui n'ont eu pour origine que cette malencontreuse musique qui arrive presque toujours mal à propos à nos oreilles.
C'est un vieillard très-malade qui se décide à faire son testament en faveur d'un neveu auquel il a pardonné ses folies ; l'orgue fait entendre une contredanse de Musard , cela rappelle au vieillard que son neveu dansait le cancan d'une façon très-leste, et il se décide à donner son bien à un autre parent qui ne danse jamais.
C'est une vieille dame à laquelle on applique une trentaine de sangsues à un endroit que je ne vous nommerai pas, ce qui lui cause des sensations peu agréables, et qui, pendant tout le temps de l'opération entend jouer dans sa cour :
Amusez-vous, trémoussez-vous, belles I
C'est un monsieur auquel on arrache une dent sur l'air :
Où peut-ou èlre mieux I
C'est un mari qui bat sa femme pendant qu'on joue :
L'hymen est un lien charmant I
Mais arrêtons-nous, en voilà assez pour vous prouver que les orgues de Barbarie ne sont rien moins qu'agréables à la plupart des habitants de Paris.
Dans beaucoup de maisons, les concierges ont ordre de ne point les laisser pénétrer dans la cour; mais alors cette cruelle musique va s'installer sous vos fenêtres; elle joue dans la rue, sur le boulevard, sur les places, et vous n'avez pas le droit de l'en empêcher; tout ce que vous pouvez faire, et que vous faites ordinairement, c'est de la payer pour qu'elle s'éloigne.
Cependant depuis quelques années, le nombre des joueurs d'orgues ambulants a beaucoup diminué à Paris. La prodigieuse quantité de salles ouvertes pour y donner des concerts, a dû faire beaucoup de tort aux musiciens des rues.
On assure que les orgues de Barbarie s'en vont... s'ils pouvaient ne plus revenir.
Il y a cependant un orgue que nous n'envelopperons pas dans la proscription générale, c'est celui qui accompagne la lanterne magique, lorsque par une froide soirée d'hiver, vous entendez dans la rue, une voix enrouée qui crie :
a — La lanterne magique ! la pièce cu- » rieuse. »
Alors les enfants regardent les parents en joignant leurs petites mains, et en s'écriant :
« — Oh! papa... maman!.., faites-nous voir » la pièce curieuse. »
Lorsque vous cédez aux désirs de vos enfants, votre domestique va appeler le spectacle qui passe, et bientôt deux hommes, ordinairement Auvergnats, et habillés comme votre porteur d'eau, entrent dans votre appartement. L'un d'eux porte un orgue, l'autre porte la lanterne.
Vos enfants se rangent en demi-cercle et vous faites comme eux.
Un des Auvergnats établit sa lanterne magique sur une table, il dispose tout ce qu'il faut,
on éteint les lumières de l'appartement, puis le spectacle commence.
L'Auvergnat fait passer les verres dans sa lanterne, et il en donne l'explication d'une voix tellement lente, tellement monotone, que cela vous fait bâiller sur-le-champ ; et l'orgue qui joue dans les entractes, ajoute encore à votre amusement.
Et puis c'est toujours monsieur le soleil, madame la lune, et les aventures du petit Poucet.
La lanterne ne renouvelle jamais son répertoire.
Mais vos enfants sont heureux ; vous voyez ces petites têtes qui regardent de tous leurs yeux, écoutent en silence, laissant seulement échapper parfois une exclamation de joie, de surprise, et le plaisir qu'éprouvent les enfants, vous donne le courage de supporter le spectacle de la lanterne magique.