CHAPITRE V
LA ROTONDE DU TEMPLE ET LES MARCHANDS D'ilABITS.
C'est là que vont s'enfouir les grandeurs, les toilettes, le clinquant, les dorures, les parures, les fourrures, les garnitures!... et tant d'autres objets qui ont brillé dans le monde, fait l'orgueil de ceux ou de celles qui les portaient, excité l'envie des autres, et qui, dans tout l'éclat de leur gloire, ne s'i^Uendaient pas sans doute à tomber aussi bas.
C'est de là aussi que viennent ces oripeaux,
CCS parures, ces plumes, ces toques, ces chapeaux, ces robes et ces cliàles, que vous rencontrez encore dans un certain monde, beaucoup moins frais à la vérité, quand ils ont passé par le marché du Temple, que s'ils venaient directement de chezle fabricant, mais qui cependant jettent encore quelque éclat et abusent les personnes... qui ne s'y connaissent point.
La rotonde du Temple a été construite en 1781. Elle est maintenant spécialement affectée au commerce des vieux habits ; toutes les boutiques établies dans la galerie étalent des défroques ayant appartenu aux deux sexes, mais plus particulièrement aux hommes.
L'étalage n'étant pas défendu autour de la rotonde, vous vous promenez sous des berceaux formés d'habits de tous les âges, de tous les états, et presque de toutes les classes de la société.
La veste de l'artisan est à côté de l'habit du petit-maître ;
La redingote de l'ouvrier se balance contre le paletot de l'artiste ;
Une livrée de grande maison est mise en regard d'un habit de cour;
L'uniforme de garde nationale y pullule;
Vous y trouvez aussi l'habit à la française qui a figuré au bal de monsieur le préfet ;
Et jusqu'au costume à paillettes d'un marquis d'autrefois, qui a sans doute assisté à bien des cérémonies, brillé dans bien des hôtels, sauté dans bien des bals et salué bien des gouvernements.
Autour de la rotonde du Temple, se tient la Bourse, ou le cours des vieux vêtements ; c'est le Tortoni de la friperie, c'est là que se retrouvent tous les marchands d'habits ambulants, que vous voyez à chaque instant dans les rues, sur les boulevards, qui s'arrêtent devant vos fenêtres, qui entrent dans la cour de votre maison, en criant :
« — Marchand d'habits! Vieux habits,
» vieux galons !.«. — Avez-vous de vieux habits • à vendre !... »
Le hiarchand d'habits porte la marchandise sur son bras, ou sur son épaule.
Il n'est pas rare de rencontrer de ces hommes chargés d'une énorme pile de vêtements, et tenant encore sous leur bras plusieurs paires de vieilles bottes, et à leur main quelques mau-
lia CHIPOLATA.
Tais chapeaux, car les chapeaux et les chaussures sont aussi tombés dans le domaine du marchand d'habits, qui ne cherche qu'à étendre son commerce, et qui vous achèterait une poêle et un cor de chasse, si vous vouliez les lui vendre. «►
Le marchand d'habits est la providence de l'étudiant, de la femme de chambre, de l'artiste, de l'homme de lettres incompris par son siècle ; de la cuisinière, du groom, et généralement de tous ces viveurs, bambocheurs, farceurs, auxquels il faut de l'argent pour une partie de plaisir, un dîner, une orgie, et qui, ne possédant plus rien dans leur bourse, s'en prennent à leur garde-robe, et vendent à vil prix des objets qu'ils ont payés fort cher, ou que parfois ils n'ont pas payés du tout; mais ils sont toujours contents, du moment qu'il leur reste un habit pour sortir et de l'argent dans la poche pour s'amuser.
Le marchand d'habits connaît son monde.
C'est un renard ; lorsqu'il grimpe jusqu'au sixième étage, et peut-être dans la mansarde d'un jeune homme, il est bien certain d'avance que le propriétaire de la défroque qu'on va lui
offrir a un extrême besoin d'argent, et qu'il en passera par tout ce qu'il plaira au marchand de lui proposer.
Si, au contraire, le fripier ambulant est appelé par une domestique de bonne maison, il faudra qu'il se montre plus conciliant, caria cuisinière, qui n'attend pas après le produit de la vente d'un vieil habit dont son maître lui a fait cadeau, ne cédera que lorsqu'elle trouvera une offre avantageuse; dut-elle faire monter vingt marchands avant d'avoir pu obtenir le prix qu'elle demande.
L'étudiant en droit, ou en médecine, ou en vaudevilles, qui doit mener sa maîtresse au théâtre du Panthéon , ou qui veut la régaler d'une partie d'ânes à Montmorency, attend avec anxiété qu'un marchand d'habits passe devant sa demeure.
Il se met à sa fenêtre, d'où il ne peut pc,5 toujours apercevoir dans la rue, mais il a l'oreille au guet, et il saura bien attirer l'attention du courtier en garde-robes.
Le cri tant désiré se fait entendre; le jeune
homme, perché à sa lucarne, y répond en
beuglant de toute la force de ses poumons : I. 8
ïill CHIPOLATA.
« — Par ici... eli! marchand d'habits la
» maison du Boulanger l'allée qui est crot-
»tée... l'esalier au fond... au sixième... chaud! » chaud! Tenez la rampe, c'est de rigueur! »
Le marchand d'habits a compris cette voix qui semble venir du ciel, et bientôt le jeune homme entend son pas lourd et lent dans son escalier ; il se hâte d'aller ouvrir sa porte, afin d'éclairer son palier; il guide les pas du négociant en vieux, en lui criant :
« — Par ici il n'y a pas à se tromper,
«c'est tout en haut... je ne connais au-dessus » de moi que des chats. »
Bientôt le vendeur se trouve en présence de l'acheteur.
. Ici commence une scène digne quelquefois du pinceau de Biard.
Le jeune homme étale sur une ta':)le les objets qu'il veut Vendre , en ayant soin de les mettre dans un faux jour.
Précaution inutile :
Le marchand prend l'objet c^ sa màiri, il le tiilc, le palpe, et va l'e.taminer atlcntîvetricnt devant la fenêtre.
Le jeune homme tâche de faire valoir sa marchandise :
« — Ceci est une redingotte que je n'ai pas • mise dix fois... mais je la quitte parce qu'elle «m'est trop étroite, je suis engraissé ! »
Le marchand jette un coupd'œil sur le jeune homme qui est maigre comme un coucou, et répond :
« — Si vous ne l'avez mise que dix fois, ça «ne l'empêche pas d'être diablement usée aux
«coudes Et les parements... c'est de l'ama-
»dou.
» — Il n'y a rien de si facile que de mettre d'autres parements.
» — Et ce collet tout crasseux?
» — Ça. se détache très-bien avec de la terre » glaise.
«Voilà ensuite un pantalon collant à sous- » pieds... dernier genre... il manque de boutons, )) mais c'est la moindre des choses.
» — On ne porte plus de pantalons col- *lants.
» — On en reportera c'est une mode que
«les femmes affectionnent; c'est bien [)liis élé-' »gant !
» — Il est déchiré aux genoux.
» — On fait des reprises perdues... ça ne pa- »raît pas.
» — Les fonds ne valent plus rien.
» — Ali! parbleu, . écoutez donc, s'il était «neuf je ne vous le vendrais pas!... Enfin voici »un petit gilet pomme qui a fait bien des con- » quêtes, et que je ne quitterais pas si je n'étais »pas engraissé. r
» — Mais je crois qu'il vous quitterait, lui... » il s'en va en loques !...
» — Un ou deux accrocs!... ça se reprend.
» — On ne met plus de gilet vert-pomme.
» — Laissez-moi donc tranquille! on met tout » ce qu'on veut; en fait de gilet, les plus bizar- )'rcs sont les plus jolis.
V — Vous n'avez pas autre chose?
Le jeune homme jette un coup-d'œil dans sa chambre; il va à sa commode, ouvre tous les tiroirs, aperçoit une vieille veste de flanelle, et l'apporte en lui disant :
D — Tenez, voici encore un objet bien nchaud... c'est excellent pourl'hiver... jem'en » défais parce que voilà 1<^ printemps, je le ra- «chèterai à l'automne »
Le marchand prend la veste, fait un liaussement d'épaules, la jette avec le reste, etreprend son refrain habituel :
« Vous n'avez pas autre chose quelques
» vieilles bottes... de vieux chapeaux? »
Le jeune homme fait le tour de sa chambre, ramasse dans un coin une paire de bottes qui n'a plus de semelles, des socques de femme, oubliés chez lui par une brocheuse des environs, un chapeau gris dont les bordssont cassés, et une casquette privée de visière, il dépose tout cela devantle marchand, qui jette un coupd'œil, et répète encore :
« — Vous n'avez pas autre chose? »
Le jeune homme se gratte la tête, passe sa main sur son front, puis, tout-à-coup, comme frappé d'une idée subite, va à une armoire, et en retire un objet soigneusement enveloppé dans du papier.
Il le présente au marchand en lui disant ;
« — Tenez, ceci est un objet de luxe... c'est »une de mes tantes qui m'en avait fait cadeau.
«Bonne tante!... elle prenait tant de soin de ima santé!
»Mais ce meuble ne m'est nullement néces- »saire. »
Le marchand d'habits déploie le papier, et trouve une espèce de grand cornet en caoutchou, et terminé par un petit tuyau en bois.
Il regarde avec dédain cet objet, dont il ne connaît pas l'usage, en murmurant :
« — Qu'est-ce que cela., un étui de clari- » nette ? »
Le jeune homme part d'un éclat de rire, et répond enfin :
« — Non, ce n'est pas positivement de la » clarinette que l'on joue avec ceci... ce meuble » se nomme unclissoir. C'est une invention mo- »derne, tout à la fois commode et philanthro- » pique. ... cela remplace la seringue qui, dans «quelque temps, ne sera plus cultivée que par «les portiers, les femmes de ménage et les » gardes-malades.
«Le clissoir est d'un usage plus commode et nplus discret; vous pouvez facilement le metntre dans votre poche, l'emporter en voyage, le «pratiquer en voilure : à la rigueur vous pour- »riez vous en servir au spectacle...
oBref, la seringue est désormais enfoncée. »
CmPPLATA. 119
Le marchand d'habits examine encore le petit instrument, puis il recommence son refrain :
t — Et vous n'avez pas autre chose?
» — Ah! sapristi, mon cher, il me semble
• qu'en voilà bien assez, à moins que je nevous » vende mes meubles... mais le propriétaire s'y » opposerait...
» — Et combien voulez-vous de tout ça?
Le jeune homme réfléchit, se gratte Toreille, et dit :
« — Tenez, je n'y vais pas par quatre che- "> mins. Donnez-moi cinquante francs du tout,
• et c'est une affaire bâclée. »
Le marchand va reprendre son paquet d'ha" bits, qu'il avait déposé sur une chaise, et il fait mine de s'en aller. Le jeune homme court à lui, et l'arrête :
« — Eh bien.. .. Vous ne me proposez rien,
• quand je vous offre une masse d'effets!
» — Elle est jolie la masse d'effets! les
» bottes et le chapeau ne valent pas six sous, le
• gilet v-ert-pomme et la veste de flanelle ne va- » lent guère plus... . reste donc seulement [la
120 CniPOLATA.
«redingote et le pantalon, en vous donnant «quinze francs, ce sera bien payé.
» — Quinze francs!... barbare!... arabe qne • vous êtes... et le clissoir dont vous ne parlez »pas...
» — Oh ! ma foi, je ne connais pas ces outils- »là, je n'y tiens pas.
» — Donnez-moi trente francs et termi-
» nons.
» — J'en serais bien fâché !
» — Vingt-cinq francs, au moins.
» — Je vous mettrai vingt sous de plus, et
DJ'emporlerai le tout parce que je réfléchis
»que je donnerai le clissoir à ma femme pour
B sa félc Elle est toujours enrhumée, ça lui
» fera peut-être du bien.
» — Meltez vingt francs, et emportez...
» — Non, seize francs. ,. c'est bien payé.
» — Jamais.»
Le jeune homme fait semblant de vouloir tenir bon, mais il se dit : si j'en appelle un second, il jnc donnera moins que celui-ci; si j'en fais venir un troisième, il m'offrira moins que le second, et ainsi de suite; car ils s'entendent et se donnent le mot ; il vaut donc mieux trai-
ter avec le premier ; et l'industriel n'a pas descendu dix marches de l'escalier, qu'il s'entend appeler : on accepte la somme proposée.
Le marchand d'habits rentre dans la mansarde, compte seize francs, ajoute au paquet qu'il portait ce qu'il vient d'acheter, excepté le clissoir qu'il serre avec soin dans sa poche, puis il s'en va en disant au jeune homme :
« — A une autre fois, monsieur.»
Et le jeune homme compte encore ses seize francs, les met dans son gilet, après avoir eu grand soin de s'assurer que ses poches ne sont pas trouées, puis s'habille à la hâte, et s'en va trouver sa maîtresse, et en se disant :
« — En avant les bamboches 1 le fricandeau! j)la walsc, l'omelette soufflée, les ânes et l'a- »mour!»
Quant au marchand d'habits, qui ne fait jamais de mauvaises aflaires, il poursuit son chemin et son commerce. Et dans quelques jours, la redingottc, qui vient d'être achetée à si bas prix, sera nctt03'éc, réparée , rafistolée ; on mettra des fonds au pantalon, des semelles aux bottes, et tout cela figurera avec avantage au marché ou à la rotonde du Temple, et scralorgné
par un amateur, obligé de s'abiller à peu de frais. Il n'est pas même sans exemple de voir un jeune Immme aller acheter au Temple une redingote qu'il a vendue quelque temps auparavant à un marchand d'habits, et qu'il ne reconnaît plus.
Le marché du Temple, nommé autrefois halle au vieux linge, a été bâti en 1809, il est situé en face de la rotonde, dans un vaste emplacement, où se tenait jadis la foire du Temple. Ce marché n'est pas élégant, mais il peut contenir une immense quantité de marchandises.
Il est divisé en quatre parties qui sont encore coupées par des espèces de petits couloirs, où il n'y a que bien juste la place pour le passage d'une personne.
Les places , car c'est ainsi que l'on nomme les boutiques de chaque marchand du Temple, les places se payent fort cher, ce qui doit faire présumer que la vente y est bonne. Un coté est réservé à la friperie, un autre au vieux linge, un autre à la ferraille, un autre aux chaussures, un autre aux bonnets, aux modes ou aux habillements de théâtres, etc., etc.
Les passages étroits de ce marché n'offrent aucun charme pour la promenade, on ne va ordinairement là que pour acheter; aussi vous ne pouvez y faire quatre pas sans que les marchandes vous disent :
« — Que cherchez-vous, madame?
» — Que désirez-vous, monsieur?
D — Un manteau? une robe-de-chambre? des » brodequins ?
» — Une layette, ma petite dame... j'ai votre » affaire »
Le marché du temple est fort utile aux acteurs, aux actrices, qui trouvent souvent là des costumes assez frais encore, et qui dureront plus longtemps que la pièce pour laquelle ils sont achetés.
D'ailleurs, au théâtre, où tout est illusion, des étoffes d'occasion peuvent paraître encore fort belles devant la rampe.
Mais ce qui est plus surprenant, c'est de savoir qu'à Paris, dans la société, parmi les bourgeoises, les femmes aisées, il en est beaucoup qui ne portent que des objets achetés au Temple, et qui, par conséquent ont déjà été portés par d'autres.
Pour aller au bal, une dame ira au marché du temple chercher une garniture de robe, des fleurs pour mettre dans ses cheveux et des souliers de satin.
Une autre y va faire emplette d'un chapeau ou d'un bonnet, et la marchande ne manque jamais de lui dire :
« — C'est tout neuf cela n'a été porté
» qu'une fois.»
Quelle que soit la manière dont ces dames s'arrangent pour que leur toilette paraisse élégante et fraîche, un œil exercé ne s'y trompera pas; et puis, il y a dans la tournure des personnes qui s'habillent au Temple, quelque chose qui trahit toujours l'origine des chiffons dont elles se parent.
Quelquefois aussi ce marché, où l'on va chercher des toilettes d'occasion, donne lieu à de fort piquantes aventures.
Un monsieur, tout en lorgnant une jolie femme au spectacle , s'aperçoit qu'elle a la robe que son épouse portait quelques jours auparavant.
Dans un concert, une dame reconnaît son châle sur les épaules d'une de ses voisines.
Un jeune homme est fort mal i\ son aise dans un habit qu'il a acheté tout fait la veille, et qui vient d'un petit maître, assis un peu plus loin que lui , lequel se fait faire des habits à crédit par un tailleur, et les revend ensuite pour avoir de l'argent.
Et dans les promenades, combien de dames parées, parfumées, fleuries, et qui n'ont même, fait que louer, pour un jour, cette toilette avec laquelle elles veulent vous séduire ; hàtez-vous donc, vous, qui avez été charmés par leurs attraits et leur élégance! demain vous ne reconnaîtriez plus ces dames, si vous veniez à les rencontrer encore.
Car, au marché du Temple, on loue aussi des robes à la journée, et même à la demi-journée. Il y a dans Paris tant de gens qui veulent paraître riches et briller, ne fût-ce que pour quelques instants.