‹ Chipolata (volume 2)Chapitre 8 sur 11 · I. iO · texte numérisé non relu

I. iO

ll\Q CHIPOLATA.

Puis il se lève et tourne le clos à ce monsieur, qui se dit :

« — Apparemment qu'il n'a pas vu la pièce

«non plus alors il ne peut pas encore me

«dire son opinion. »

On frappe les trois coups. L'orchestre joue l'ouverture, la toile se lève. La pièce commence.

Ce monsieur qui a un col au-dessus des oreilles, écoute avec la plus grande attention, en roulant ses gros yeux comme pour tâcher de mieux comprendre.

Au milieu de l'acte , il s'adresse à un gros monsieur qui est à sa droite, en lui disant :

« — Trouvez-vous que ça marche ? c'est

» que ma femme m'a envoyé pour que je me «forme une opinion sur cette pièce... et quand flics acteurs ont des costumes turcs, je trouve «que c'est bien plus difficile à comprendre... et •vous?

0 — Ah! fichtre, monsieur, taisez-vous donc,

CHIPOLATA. Ihl

»et laissez-moi écouter! » répond le gros monsieur en faisant un geste d'impatience.

Notre homme n'ose plus rien dire. Il écoute en silence, et se contente de farfouiller dans sa tabatière, où il cherche peut-être une opinion.

Après le premier acte , il veut de nouveau parler au jeune homme de gauche; mais celuici lui tourne le dos en riant , dès qu'il lui adresse la parole.

Il s'adresse alors à un petit monsieur maigre, sec, jaune, et portant des besicles bleues, qui est devant lui. Il lui présente sa tabatière ; cette fois son offre est acceptée.

L'homme aux besicles y plonge ses doigts , se bourre le nez, éternue, crache, tousse, fredonne entre ses dents quelque chose qui voudrait ressembler à di tanti palpiti; et pendant ce temps notre monsieur a eu le temps de lui dire :

« — Etes-vous content de l'acte qu'on «vient 0 jouer? C/f-st que 'y. voudrais

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«bien me former ujio opinion, parce que ma » femme va me la demander quand je rentre- »rai. »

Le monsieur aux besicles prend un air important et repond :

» — Ma foi, je viens bien rarement à ces théà-

» trcs-ci C'est un grand hasard de m'y

» voir.

» Parlez-moi des Bouffes , monsieur ; ah ! «parlez-moi des Bouffes... à la bonne iieurc...

«Depuis vingt ans, je n'ai pas manqué une » de leurs représentations!... Voilà un théâtre, » de la musique, des chanteurs... Avez- vous «entendu la Pasta?

» — Monsieur, pardon... c'est que je vous de- » mandais votre idée... sur ce qu'on vient de »jouer. .. afin de pouvoir. ..

» — A.h! la Pasta ! monsieur, Ut Posta ! quelle «voix!... quelle timbre!

« — Alors vous ne voulez pas me dire ce que «vous pensez du premier acte de la pièce • que...

CHiroLAÏA. l/l9

» — Et la MaUbran\ monsieur, la Malibranl » C'est à force de l'admirer que je me suis perdu » la vue. . . O diva ! diva ! »

Notre monsieur cherche des yeux s'il ne pourrait pas offrir du tabac à une autre personne.

Mais on commence le second acte.

Notre homme reste quelque temps tranquille et écoute.

Enfin, ayant remarqué la ligure pleine de bonhomie d'un vieux monsieur assis derrière lui 5 il se retourne, et lui dit tout doucement :

» — Est-ce que vous êtes content? C'est

»que mafemmeveut que je me forme une opisnion sur cette pièce... et quand il y a des «Turcs, ça m'embrouille. »

Le vieux monsieur sourit, et répond en bégayant :

» — 11 faut voi... voi. . il faut voi voi... il «faut voi... voi... voir la su... su... la suite.. ))a... atten,.. attendons. »

Notre pauvre mari pousse un gros soupir, en se disant :

» — Ce vieux monsieur-là ne pourra jamais » me faire connaître son opinion... J'ai du «malheur !... c'est le seul qui avait l'air disposé »à causer. »

Enfin la pièce est terminée.

Notre homme écoute alors de toutes ses

oreilles, car chacun dit tout haut son opinion.

« — C'est cha... cha... armant! «s'écrie le vieux monsieur bègue.

« — C'est pitoyable ! » dit le monsieur aux besicles.

a — C'est plein d'esprit ! » murmure le gros monsieur de droite.

« — C'est terriblement bête ! » s'écrie le jeune homme de gauche.

Alors notre pauvre monsieur qui a écouté ces différents jugements, s'en retourne chez lui en disant :

« — Qu'est-ce que je vais donc dire à ma » femme,., quand elle me demandera mon opi- »nion?... Ma foi, elle n'en voulait qu'une et je » lui en rapporterai quatre ! elle choisira là-de- » dans. »

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