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ACCIDENTS RÉCENTS

Parmi les accidents récents qui exigent que l’amputation ait lieu d’urgence, il faut compter en premier lieu les plaies par armes à feu. Ce qui caractérise ces lésions, c’est la violence avec laquelle elles sont produites. Elles sont généralement accompagnées d’un état de stupeur dont on a voulu faire honneur au stoïcisme du soldat. Ainsi la jambe a été enlevée par un boulet, et le blessé est tombé sans avoir senti autre chose qu’un ébranlement soudain, qui lui a occasionné une insensibilité dont il ne revient que quelque temps après. Mais cette insensibilité même est de mauvais augure, puisqu’elle indique une commotion profonde du système nerveux. Quelquefois l’ébranlement est général, et le blessé peut mourir pendant sa durée ; quelquefois il se borne à la partie blessée et peut déterminer la gangrène ou la mort locale. Les annales militaires rapportent des cas où l’amputation a été pratiquée à trois reprises différentes et où chaque fois le moignon s’est mortifié.

Les plaies par armes à feu présentent cette autre particularité qu’elles sont noires, comme carbonisées, et ne donnent pas lieu à une hémorragie immédiate. Ces circonstances proviennent de la violence même de la contusion. Tout corps contondant autre qu’un boulet, et agissant avec la même force, produit des effets

identiques. Quelquefois cette mortification s’étend aux parties profondes, aux nerfs, aux muscles, aux vaisseaux. Dans ce dernier cas, c’est l’escarre qui arrête l’effusion du sang, comme il arrive quand on applique sur les vaisseaux un fer rougi. D’autres fois l’élasticité de la peau permet à cette dernière de rester intacte, tandis que les parties sous-jacentes sont broyées. Cet effet se produit surtout quand le projectile est arrivé à la fin de sa course, quand il frappe obliquement ou par ricochet.

Indépendamment de la stupeur, on a à craindre le délire nerveux. Ce délire, qui est en dehors de toute inflammation, se manifeste d’ordinaire quand la stupeur cesse et que le cerveau reprend son action. Il en résulte alors une agitation extrême du blessé, plutôt morale que physique. Ainsi le malade s’exalte, il parle de l’action à laquelle il a assisté, ou plutôt il y assiste encore en imagination ; ses gestes, ses paroles témoignent qu’il y prend une part active. Il est comme un homme ivre, reconnaissant parfaitement les personnes qui l’entourent et répondant avec justesse sur tout ce qui n’est pas relatif à son délire. Cette excitation cérébrale pourrait devenir dangereuse, en provoquant des congestions ou l’inflammation; aussi faut-il la faire cesser le plus tôt possible. A cet effet on administre un calmant, de préférence la teinture d’opium, ou le laudanum , en lavement. 11 se produit aussitôt une détente, l’agitation cesse et le blessé tombe dans un sommeil bienfaisant, au sortir duquel il n’a pas la conscience de son délire. Aussi il faut se garder de le lui rappeler. Ce serait quelquefois provoquer une nouvelle crise.

Après les accidents nerveux, viennent les hémorragies et les accidents inflammatoires. C’est le moment de nouveaux dangers, souvent plus graves que lespremiers. Alachutedes escarres, quand celles-ci ont atteint les gros vaisseaux, l’hémorragie a lieu ; si le blessé est alors privé de secours, il périt inévitablement. Dans les transports des blessés ou leur évacuation d’un hôpital sur un autre, dans la confusion d’une retraite, ces accidents sont très-communs.

L’inflammation est également une cause fréquente de mort. Le blessé s’épuise par la suppuration ou bien l’infection de l’air donne lieu à des fièvres mortelles. On comprend pourquoi, dans la chirurgie militaire, les amputations sur le champ de bataille sont

AMPUTATIONS DES MEMBRES

de règle. Les statistiques démontrent combien on a eu de revers en temporisant.

Dans la pratique civile, l’urgence des amputations, quant aux conditions qui les réclament à la guerre, peut ne pas exister, mais elle est la même quant à l’accident. Ainsi la jambe a été écrasée par la chute d’un corps pesant, les chairs sont meurtries, les vaisseaux et les nerfs dilacérés. Peut-on raisonnablement espérer de la conserver? Le chirurgien peut-il proposer de retarder l’opération, si le blessé ou sa famille le désirent? Nous ne le pensons pas. On dira peut-être qu’on a vu de pareils blessés guérir. Mais combien n’ont pas succombé! En nous montrant partisan des amputations immédiates, nous ne faisons donc que nous conformer aux enseignements de l’expérience, seul juge dans cette matière.

L’amputation se pratique dans le corps des membres ou dans leurs articulations. Elle a lieu par la section soit oblique, soit circulaire, des chairs avec le couteau et la division de l’os par la scie (fig. 20).

Fig. 20.

II y a pour faire l’opération un lieu Sélection et un lieu de nécessité « On choisit le premier de manière à conserver au moignon le plus de longueur possible pour l’usage du blessé. Ainsi à la jambe, le lieu d’élection est immédiatement au-dessus de la cheville; au bras, au-dessus du poignet, etc. Le lieu de nécessité est indiqué par l’endroit et l’étendue de la lésion. Dans les fractures compliquées de la partie inférieure de la jambe, on est obligé d’amputer au-dessous du genou, quelquefois même audessus, quand on a à craindre que la gangrène résultant de la stupeur, ne s’étende jusque-là.

Grâce aux procédés actuels, grâce surtout au chloroforme, les amputations ont perdu de ce qu’elles avaient de cruel. Précision, rapidité, tels sont les progrès réalisés. L’amputation faite, les artères liées ou tordues, un pansement doux est appliqué. D’ordinaire l’opéré reste pendant quelques heures sous l’influence bienfaisante du chloroforme, et au besoin on lui administre une potion calmante. Nous avons indiqué quels sont les soins particuliers que son régime exige. Quelquefois on est assez heureux pour obtenir la cicatrisation du moignon par première intention, c’est-à-dire sans suppuration. Mais pour cela il faut que le malade se trouve dans de bonnes conditions. C’est encore un motif pour préférer les amputations immédiates aux consécutives.

Quand l’amputation est nécessitée par des maladies chroniques, comme celles des articulations, ou ce qu’on nomme les tumeurs blanches, on a remarqué que ce sont d’ordinaire les individus les plus affaiblis qui supportent le mieux l’opération. L’affaiblissement, le marasme ne sont donc pas des contre-indications. A la fièvre de consomption qui entraînait le malade au tombeau, succède un bien-être du physique et du moral, puisque d’une part les douleurs cessent et que de l’autre surgit l’espoir d’une prompte guérison. C’est donc une grave erreur que de croire qu’un malade ne pourra supporter l’amputation parce qu’il est trop faible. L’expérience démontre qu’au contraire la plupart de ces opérés guérissent.

RÉSECTIONS.

DES RÉSECTIONS.

Les résections sont des opérations par lesquelles on extrait l’os ou la partie malade de l’os d’un membre en conservant à ce dernier ses usages. Supposons qu’il s’agisse de l’avant-bras. Le

chirurgien divise les chairs pour arriver à l’os, isole ce dernier, et après l’avoir scié vers sa partie moyenne, l’enlève dans son articulation, de manière à laisser Ja main intacte (fig. 21).

On voit que c’est là un immense avantage. Nous avons réséqué l’extrémité supérieure de l’os du bras, à un jeune garçon qui s’était fait une fracture grave dans l’épaule, en tombant de plus de quarante pieds de haut. Non-seulement le blessé a été guéri sans difformité, mais il a pu reprendre son état. Dans les grandes guerres de la République et de l’Empire, Larrey et Percy ont fait un grand nombre de résections du bras et de la cuisse.

En 1831, au siège d’Anvers, notre compatriote, M. Seutin, a pratiqué la résection de la cuisse dans son articulation avec la hanche ; quoique le malade ait succombé, ce n’en est pas moins une opération qui témoigne du talent de son auteur.

Les résections constituent donc un moyen de conservation qu’il faut préférer aux amputations chaque fois que l’état des

parties le permet. Pour cela, il faut que le mal soit limité, et que l’os puisse être isolé, sans qu’il doive résulter de l’opération même des dangers qui compromettraient la vie du malade. Nous avons extrait la mâchoire supérieure pour une tumeur développée dans les fosses nasales et qui menaçait d’entraîner la suffocation. Le malade, père d’une nombreuse famille dont il était l’unique soutien, n’a eu qu’à se féliciter d’avoir eu le courage nécessaire pour une opération aussi grave. Depuis plus de quatre ans qu’il a été opéré, rien ne fait craindre que le mal doive récidiver, et il est aussi alerte au travail qu'auparavant.

A la suite des accidents de fabrique, ou des plaies par écrasement, nous sommes fréquemment dans le cas d’opérer des résections des doigts ou d’une partie de la main, dont les blessés sont ainsi assez heureux de conserver l’usage. Qu’on remarque qu’il y va pour eux de leur existence, car ne pouvant plus travailler, c’est la misère qui les attend. Dans notre société qu’on croit si bien organisée, surtout si juste, si équitable, l’invalide du travail est loin de rencontrer la sollicitude qu’obtient l’invalide de la guerre. C’est que ce dernier flatte l’amour-propre national ; c’est un noble débris qu’on aime à montrer. Mais le malheureux mutilé par le travail, on ne fait rien pour lui. La sensibilité publique est profondément remuée en ce moment au récit des malheurs des nègres. Loin de repousser ce cri parti du cœur d’une femme généreuse, nous croyons qu’il n’a pas assez stigmatisé une société qui sacrifie à son égoïsme les intérêts les plus sacrés de l’humanité. Mais l’Europe a aussi ses Oncles Tom. Ses usines, ses manufactures absorbent autant d’hommes que les plantations de l’Amérique du Sud, et plus malheureux que les noirs, les blancs qu’un travail incessant épuise, n’éprouvent point la sollicitude d’un maître intéressé à les conserver. On parle de la séparation du nègre d’avec les siens. Mais a-t-on calculé ce qu’il y a de désespoir dans le cœur d’un pauvre ouvrier qu’un accident, une maladie forcent d’abandonner sa famille peut-être à la misère la plus profonde, pour chercher au fond d’un hôpital des soins, hélas! trop souvent inutiles?

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