ÉCOLE D'ALEXANDRIE
Après l'écrivain Hindou Susrutas, après Hippocrate et les Hébreux, nous arrivons à l'Ecole d'Alexandrie, fondée par les Ptolémées vers 320 avant J.-C. Elle eut des maîtres illustres dont le souvenir est arrivé jusqu'à nous et s'éteignit vers l'an 641 de notre ère, mais sans conserver la suprématie que Rome avait prise dès le premier siècle, quand les médecins grecs devinrent prépondérants chez elle.
La destruction sauvage de la bibliothèque de cette grande École, nous a privé de ses travaux et le souvenir de la plupart de ses Maîtres a disparu. Nous pouvons cependant citer encore quelques uns de leurs noms gardés par le hasard, tels que ceux de : Philumène qui vivait vers l'an 81 de notre ère, Soranus d'Ephèse vers l'an 97, de Léonidès médecin à Alexandrie, qui fut peut-être le contemporain, peut-être le prédécesseur de Soranus, d'Archigène d'Apamie en Syrie, du i^"" au 2^ siècle; d'Aétîus d'Amida en Mésopotamie, écrivain du vi^ siècle, de Paul d'Egine, un des derniers élèves d'Alexandrie qui florissait du vi^ au vir siècle.
Quand je fouille l'antiquité Egyptienne, je m'adresse toujours à M"" Daressy, Conservateur du Musée de Gizeh et je lui demande ce que la vieille Egypte a fait sur le sujet à l'étude. Et le savant archéologue avec une amabilité, dont je ne sais assez lui exprimer ma reconnaissance, vient toujours à mon aide. Je lui demandai, cette fois, l'Egypte a-t-elle connu le spéculum ? Et avec sa gracieuseté habituelle M'^ Daressy voulut bien me répondre : « Le Musée Egyptien ne possède aucun » instrument ayant pu servir de spéculum ; aucun » de ceux que nous possédons n'a pu être employé » spécialement à la médecine ou à la chirurgie ; » nous n'avons pas d'outils tranchants disposés » en vue d'opérations. Les ciseaux sont primitifs, » constitués par deux lames aux extrémités d'une » tige courbée, formant ressort. Je ne puis ranger » les pinces à épiler sous le nom d'instrument de » chirurgie. Aucun de ces outils n'a de mouve- » ments combinés. Aucun pas de vis n'est adapté » à un appareil Pharaonique. Il ne faut pas de » longues recherches pour s'apercevoir que l'anti- » que Egypte ne s'est pas livrée à de patientes » études sur les sciences médico-chirurgicales. » Des ciseaux, des pinces à épiler, voilà tout » ce qu'elle nous a laissé comme souvenir de » ses travaux sur la médecine. D'après de minu-
» tieuses recherches dans les papyrus et les inscrip- » tions, on voit que l'art médical était parvenu dès » la xii^ dynastie au point où le rencontrèrent plus » tard les Grecs et les Arabes au moment où ils » s'établirent sur les rives du Nil. La chirurgie » ne semble pas avoir beaucoup préoccupé les » Egyptiens, on s'aperçoit de la faiblesse de leurs » connaissances en regardant les ossements frac- » turés que le hasard nous fait découvrir. Les » chirurgiens de l'époque laissent les os se ressou- » der d'eux-mêmes, dans la situation où ils étaient » après l'accident ; la réduction des fractures sem- » ble leur être inconnue, tant les chevauchements » sont considérables; rien n'indique que des appa- » reils aient jamais entouré les membres fracturés. » Les textes médicaux ne signalent que des procé- » dés empiriques pour reconnaître les maladies » et l'on ne trouve nulle part la relation des » moyens à employer pour faire un minutieux » examen des régions plus ou moins accessibles. » L'Ecole d'Alexandrie fondée par les Ptolémées » vers l'an 320 avant J.-C. n'est pas Egyptienne, » mais Grecque ; c'est aux Grecs qu'il faut attri- » buer l'honneur des découvertes qui s'y firent » dans toutes les sciences.
« La munificence des Ptolémées attira dans » cette ville, les savants dispersés sur les rives de
» la Méditerranée et fonda dans Alexandrie un » Institut qui illustre à jamais le nom de ces » Princes. Mais dans le même temps le reste de » l'Egypte fidèle aux antiques traditions conti- » nuait à pratiquer les vieux errements de la » médecine primitive et ce n'est pas dans ce milieu » qu'il nous faut chercher les inventeurs du spe- » culum. Rien ne fait soupçonner que les Egyp- » tiens l'aient connu ou s'en soient servi. Si le spe- » culum a ses origines en Egypte, c'est à l'Ecole » d'Alexandrie qu'il vous les faut chercher ».
Et j'ai soigneusement suivi de point en point l'excellent conseil que voulait bien me donner le savant conservateur du Musée de Gizeh.
J'ai rappelé déjà qu'en l'an 97 de notre ère, quand disparut Pompeï, le Vésuve cacha sous ses cendres plusieurs spéculums de la matrice, retrouvés en 18 18 et 1882. Or ces instruments se trouvent signalés dans les travaux des élèves d'Alexandrie tels que Philumène, Soranus, Léonidés, Archigène, Aétius, Paul d'Egine.
Aétius, écrivain du vi^ siècle rapporte dans son traité (i) un passage de Philumène que nous signalons (Aetii Tetrabibli quartse sermo p. 906, chap. CIIII, de Thymis et Verrucis).
(i) Aetii medici graeci Tetrabibli, 1549.
« Les verrues peuvent s'engendrer chez les » femmes dans les parties génitales, sur le col » utérin, ou sur l'ouverture du col. Elles sont par- » fois couvertes d'aspérités. Les unes sont inoffen- » sives, d'autres sont malignes, rouges, saignantes » surtout après le coït ou la marche et pareilles à » des mûres en maturité. On peut les apercevoir » quelques fois, sans artifice de l'art, mais quel- » ques fois par l'introduction du Dioptre » (i).
J'avais fait d'assez longues recherches dans Soranus d'Ephèse qui vivait vers l'an 97 de notre ère, mais l'édition que j'ai étudiée à la Bibliothèque Nationale de Paris était muette sur ce sujet. C'est mon cher et savant confrère, M'^ le Docteur Pergens, déjà si connu par ses belles recherches sur la chirurgie antique qui a bien voulu me faire connaître que l'édition de Dietz, chap. 119, année i838 me donnerait les renseignements cherchés. C'était exact et voici la traduction du texte grec de Soranus.
« Le chirurgien recherchera d'abord au » moyen du Dioptre les causes de la Dystocie qui » peuvent être des excroissances, des callosités » proéminentes ou une autre des causes citées ».
Aétius cite encore un passage d'Archigène
(i) hioinpa — Dioptre ou spcculuni.
d'Apamie qui vivait au i^"" et 2^ siècle de notre ère, il dit au chapitre LXXXVIII, p. 900. Des ulcères de l'utérus. « L'ulcère sera mis au jour au moyen du Dioptre » .
Le même auteur nous rapporte encore chap. XCVII, p. 900, l'opinion de la célèbre accoucheuse Aspasie, qui vivait dans la seconde moitié du deuxième siècle, sur les hémorrhoïdes de l'utérus. « Il arrive que les hémorrhoïdes se déve- » loppent à l'orifice de l'utérus, dans le col, quel- » que fois dans la matrice, plus rarement dans » les parties génitales. On peut s'en rendre compte » par- le toucher, mais il vaut mieux se servir du » Dioptre ».
Nous trouvons encore dans Aétius au chapitre XCVI, p. 903, de l'utérus fermé, l'opinion personnelle de l'auteur. « Si la membrane ferme » l'ouverture de l'utérus, un Dioptre est introduit » dans le vagin de la femme, des pinces saisis- » sent la membrane, la tordent jusqu'à ce quelle » soit bien ramassée et on la coupe avec un large » bistouri. Une poudre médicamenteuse sèche est » projetée sur la plaie que l'on recouvre au moyen » d'une compresse pliée et attachée avec un fil » .
Nous trouvons dans Paul d'Egine (i) écri-
(i) Paul d'Egine, chirurgie par René Briau.
vain du vi^ au vii^ siècle, une nouvelle preuve de l'existence du Dioptre au i^'^ et 2^ siècle de notre ère. Il rapporte p. 819 au § LXXVIII. Des fistules à l'anus, l'opinion de Léonides qui exerçait à Alexandrie et qui fut le contemporain ou le prédécesseur de Soranus puisqu'il est cité par celui-ci. « Au sujet des fistules latentes Léonides » dit : Quand une fistule profonde a perforé le » sphyncter, soit qu'elle ait commencé par l'anus, » soit que s'étant beaucoup avancée, elle se soit » pourtant arrêtée dans le sphyncter, après l'ex- » ploration mentionnée, on dilate l'anus, comme w le vagin des femmes avec le dilatateur anal, je » veux dire avec le petit Dioptre » .
Si on dilatait le vagin comme l'anus, celui-ci avec le petit Dioptre, celui-là se dilatait donc avec le grand Dioptre.
Il suffit de regarder le spéculum utéri et le spéculum ani de Pompeï pour comprendre cette distinction. Le spéculum utéri est beaucoup plus grand que le spéculum ani. Nous voyons par les citations que je viens de faire que le spéculum ou Dioptre existait à Pompeï avant la destruction de cette ville en l'an 79 de notre ère, que cet instrument était employé en l'an 81 par Philumène, vers l'an 97 par Soranus d'Ephèse, plus tôt peutêtre par Léonides, au i*""et2'' siècle par Archigène.
Si les élèves d'Alexandrie se servaient du spéculum, au i^"^ siècle, comme d'un instrument vulgaire, sans prendre la peine d'en donner la moindre description, c'est qu'il était bien connu et depuis si longtemps en usage qu'il suffisait de le nommer. Il était sans doute, à l'école d'Alexandrie, dans la pratique habituelle.
Aétius que l'on regarde, bien à tort, comme l'inventeur du spéculum ou Dioptre ne le signale qu'au vi'^ siècle, mais il n'en donne aucune description, il le signale comme on le ferait d'un appareil connu de tout le monde.
Voici ce qu'il en dit encore :
Des tubercules miliaires de l'utérus, chapitre CVIII, p. 908.
« Quand des tubercules miliaires se dévelop- » peut au col ou sur les lèvres de l'utérus, on s'en » apercevra par le toucher, mais mieux par l'em- » ploi du Dioptre ».
Des calculs de l'utérus, chapitre XCVIII, p. 904.
« Des calculs se forment parfois dans l'uté- » rus ; s'ils se forment dans le col ou à son orifice, » la femme étant placée selon les règles et les » parties génitales, vulve et vagin, étant dilatées » par le Dioptre, il faut au moyen du scalpel, » enlever le calcul » .
De l'abcès du col de l'utérus, chap. LXXXVI, p, 899.
« Couchez la femme sur une chaise, les jam- » bes relevées sur le ventre et les cuisses écartées, » Les bras seront placés sous les jarrets et fixés » par des liens qui remonteront jusqu'au cou. » Cela se fera en pleine lumière. Le chirurgien » placé à droite se servira d'un Dioptre approprié » à l'âge, après avoir mesuré d'une sonde la pro- » fondeur du vagin, afin de ne pas comprimer » l'utérus par un Dioptre trop grand. Et s'il est » trop long, mettez de la laine au devant des » lèvres et appuyez le Dioptre sur ce tissu ».
A diverses reprises, Aétius parle encore du Dioptre, mais je ne vois plus d'utilité à reproduire ces textes ; il est amplement démontré, qu'à son époque, c'est-à-dire au vr siècle, le spéculum utérin était connu et employé.
Mais après avoir lu et étudié Aétius, je fus profondément surpris en voyant dans le dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, (an. 1888), à l'article spéculum : « Il n'est donc » pas positivement question du spéculum dans » Aétius » et ailleurs les auteurs de cet article ajoutent : « Mais si l'on remonte à la source on » voit qu' Aétius signale dans un de ses livres
» différentes affections de la matrice, mais qu'il » n'est nullement question du spéculum « .
Je crois bien que les honorables auteurs de cet article auront oublié de lire Aétius, ou peutêtre n'auront-ils pas compris la signification du mot Dioptre.
Au VII'' siècle, Paul d'Egine en son traité de chirurgie, chapitre LXXIII, p. 297, nous montre que cet instrument lui est bien familier :
De l'abcès de l'utérus. « Pour opérer, on place la femme sur un siège, ayant les jambes relevées sur le ventre et les cuisses éloignées l'une de l'autre. Les bras seront placés sous les jarrets et y seront attachés avec des liens correspondants les uns aux autres, qu'on suspendra au cou. L'opérateur étant placé à droite se servira d'un Dioptre ; or, il- faut auparavant mesurer avec une sonde la profondeur du vagin de la femme, de peur que si le canal d'un Dioptre est trop grand, il n'arrive que la matrice soit comprimée et si on trouve que le canal de l'instrument est plus grand que celui du vagin, il faut placer des compresses sur les grandes lèvres afin que le Dioptre s'applique sur elles. Ensuite on introduit le Dioptre de telle sorte que la vis soit à la partie supérieure ; l'instrument est maintenu par l'opérateur, mais c'est un aide qui
» doit tourner la vis au moyen de laquelle les » lames s'écartent et dilatent le vagin ».
Paul d'Egine parle encore de cet instrument au chapitre LXXII, p. 295. Des imperforations et du Phimus. « Ayant donc trouvé la cause à la simple inspection ou par l'immixion du Dioptre » .
A partir de Paul d'Egine, le dernier des écrivains grecs, la plupart des chirurgiens parlent du spéculum comme d'un instrument bien connu.