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LA CUIRURGIE AU MOYEN AGE

Deux noms célèbres : Henri de Mondeville, Guy de Chauliac.

Leurs œuvres à l’un et à l’autre ont été traduites et commentées par Nicaise, professeur agrégé à la Facuiié de Médecine de Paris.

La chirurgie de maître Henri de Mondeville, chirurgien de Philippe le Bel, roi de France, a été composée de 1306 à 1320. La traduction française en a été publiée par E. Nicaise en 1889, ainsi qu’une introduction et une biographie.

« Ce monument de la chirurgie française méritait de trouver sa place parmi ceux des prédécesseurs de Guy de Chauliac. » (Littré.) C’est notre premier chirurgien en France.

Henri de Mondeville est né en Normandie, dans le village de ce nom, à quelques kilomètres de Caen. C’est lui le premier en France qui chercha à relever la chirurgie qui était tombée très bas.

« Le premier document qui parle de Mondeville est de 1301 ; il nous apprend que Mondeville est Chirurgien du roi. Il est porté en effet sur des tablettes de cire comme ayant accompagné le roi en Flandre, dans un voyage qu’il fit entre le 28 avril et le 29 octobre 1301, avec la reine et ses enfants. D’après ces tablettes, H. de Amondaville (autre nom sous lequel il était connu) reçut de J. Breton, pour 234 jours passés en 1301 avec les fils du Roi et à la Cour et 9 en dehors, la somme de 41 livres 2 sols 4 deniers. ^

« En 1301, le service médical de la maison du Roi comprenait, outre H. de Mondeville, trois autres chirurgiens, Jacques de Sienne, Jean de Padoue et Jean Pitard, puis trois médecins, Jean de Paris, Guillaume de Gross et Guillaume

d’Auriliac, de son vrai nom Guillaume Bauffet, qui fut nommé évêque de Paris le 23 juin 1304. Cet exemple est un des nombreux qui montrent en quel honneur était la médecine auprès de l’Eglise et le rôle important que jouaient certains médecins. »

II. de Mondeville termine un long plaidoyer en faveur de la chirurgie par cette péroraison : « Vous autres, chirurgiens, si vous avez opéré consciencieusement chez les riches et pour un salaire convenable, et chez les pauvres par charité, vous ne devez craindre ni le feu, ni la pluie, ni le vent ; vous n’avez pas besoin d’entrer en religion, de faire des pèlerinages, parce que par votre science vous pouvez sauver des âmes, vivre sans pauvreté et mourir dans vos maisons, vivre en paix et avec joie, et exulter parce que votre récompense est grande dans les cieux. De même que Jésus-Christ en faisant œuvre de chirurgien a voulu honorer les chirurgiens, de même le roi de France les honore en guérissant les scrofules. »

Guy de Citauliac. — Le début du traité de Guy de Chauliac est cité partout.

« Les sciences sont faites par additions, n’estant possible qu’un même commence et achève.

« Nous sommes comme enfant au col d’un géant ; car nous pouvons voir tout ce que voit le géant, et quelque peu davantage. )>

Guy de Chauliac termine ainsi :

« Or, il est temps de finir ce sermon, suppliant celui qui en cette navigation a gouverné l’an dire, qu’en attirant les amis fideiles il les admette en la gloire céleste : ce que daigne octroyer à moy, et à tous les lecteurs, le mesme Dieu bénit, qui vit et règne aux siècles des siècles. Amen. »

Il est encore un portrait du chirurgien qu’a tracé Guy de Chauliac. E. Nicaise le donne dans la Grande Chirurgie de Guy de Chauliac (Paris, 1890, Félix Alcan). Nicaise a tant vécu avec Guy de Chauliac, qu’il fait comme les critiques qui ont vécu avec les maîtres du quinzième siècle et qui ne disent plus que le « quinzième », ou avec ceux qui ont beaucoup étudié l’œuvre de Balzac et qui ne disent plus qu’ « Honoré ». Nicaise ne dit plus Guy de Chauliac, mais d’une façon charmante, il dit Guy.

« Je rappellerai d’abord ce que, selon Guy, doit être le

chirurgien et quelles sont les conditions qu’il doit remplir pour opérer. Les conditions requises au chirurgien sont quatre : la première est qu’il soit lettré ; la seconde qu’il soit expert ; la troisième qu’il soit ingénieux ; la quatrième qu’il soit bien morigéré (morigeratus) . Il est donc requis en premier lieu que le chirurgien soit lettré, non seulement ès principes de la chirurgie, mais aussi de la physique, tant en rhétorique qu’en pratique.

« Et principalement, il faut qu’il entende les choses naturelles, principalement l’anatomie, car sans icelle, il n’y a rien de fait en la chirurgie, comme il apperera ci-dessous.

« Ainsi donc il appert qu’il faut que le chirurgien œuvrant avec art sache les principes de médecine. En second lieu, j’ai dit qu’il faut qu’il soit expert et ait vu opérer d’autres. Troisièmement qu’il soit ingénieux, et de bon jugement, et bonne mémoire. Quatrièmement, j’ai dit qu’il faut qu’il soit bien morigéré. Soit hardi en choses sûres, craintif ès dangers, qu’il fuie les mauvaises cures et pratiques ; soit gracieux aux malades, bienveillant à ses compagnons, sage en ses prédictions. Soit chaste, sobre, pitoyable, et miséricordieux, non convoiteux, ni extorsionnaire d’argent, ains qu’il reçoive modérément salaire, selon le travail, les facultés du malade, la qualité de l’issue et sa dignité. »

Malgré toute son affection et son admiration pour Guy de Chauiiac, Nicaise ne peut s’empêcher de ne pas tout accepter parmi ses recommandations, celle-ci, entre autres, où il doit fuir les mauvaises causes ! « Au contraire, le médecin se doit au malade, et s’il ne peut le guérir, il peut le soulager. »

Il faut lire le livre de Nicaise sur Guy de Chauiiac.

LA CHIRURGIE A LA RENAISSANCE ET AU XVIIe SIÈCLE.

Des anatomistes, des physiologistes et un chirurgien au très grand renom, ce sont les savants qui ont repris les traditions et préparé le grand renouveau scientifique et chirurgical.

W. Harvey (1578-1657) démontre tout le mécanisme de la circulation.

Vésale, un des plus grands anatomistes, publie, en 1543,

son traité de Y Anatomie humaine, illustré de très belles et nombreuses planches.

Enfin, Ambroise Paré (1516-1590), un des fondateurs de la chirurgie. C’est le premier chirurgien qui ait écrit en français ; il en fut fort critiqué, mais c’est justement grâce à l’emploi de la langue française que son œuvre put être divulguée comme elle l’a été. S’il n’a pas découvert la ligature des artères, il l’a remise en honneur. La vie d’Ambroise Paré est connue de tous, et Malgaigne s’est surtout employé à la diffusion de son œuvre.

J’ai pu avoir entre les mains la neuvième édition d’Ambroise Paré (Lyon, MDCXXXIII). Le titre exact est : Les œuvres d’Ambroise Paré, Conseiller et premier chirurgien du Roy. Elles sont dédiées : Au très chrétien Roy de France et de Pologne, Henri troisième.

Il faut lire Ambroise Paré, commenté par Malgaigne et l’on éprouvera alors le vif désir de connaître Malgaigne lui-même.

LA CHIRURGIE AU XVIIIe SIECLE

avec l’Académie royale de Chirurgie.

Dans le livre de Lecène, le chapitre consacré à la chirurgie du xviii6 siècle est parfait.

L’anatomie humaine se perfectionne au xvme par quelques découvertes de détail. Il faut signaler l’étude des vaisseaux lymphatiques, réalisée grâce aux injections mercurielles par l’anatomiste italien Mascagni (Sienne, 1787) ; Soemmering (1778, Gôttingen) recherches sur les nerfs crâniens ; Douglas (1730, Londres) recherches sur le péritoine ; Vicq d’Azyr (1748- 1794) recherches d’anatomie comparée. Le Danois Jacques Bénigne Winslow (1669-1760) enseigne l’anatomie au jardin du Roi. Lieutaud (1703-1780) fonde l’anatomie topographique. « Grâce à l’effort de professeurs d’anatomie du xviii6, c’est Paris qui sera la ville d’Europe où l’on pourra le mieux apprendre l’anatomie humaine ; mais, vers la fin du siècle, Edimbourg et Londres deviendront des centres d’instruction anatomique également très prospères avec les Monro et les Hunter. »

En physiologie, Albert de Haller (de Berne, 1708-1777) qui

enseigna à Gottingue ; l’Italien Spallanzani (1729-1779) précurseur de Pasteur.

En 1731, fondation de l’Académie royale de Chirurgie, grâce au chirurgien de Louis XV, Mareschal et à son successeur Lapeyronnie, avec, comme directeur, Jean-Louis Petit.

En Angleterre, John Hunier apparaît comme un des plus grands chirurgiens connus.

PREMIÈRE MOITIÉ DU XIXe SIECLE AVEC DUPUYTREN.

A tous ceux qu’intéresse la magnifique personnalité de Dupuytren, je conseille vivement la lecture du beau livre qui a été écrit sur sa vie et son oeuvre par le docteur Léon Delhoume (Limoges, 1935), vie et œuvre si pleines d’enseignements pour ceux qui aiment non pas critiquer toujours, mais ressentir la douceur d’admirer.

Délégué par l’Académie des Sciences à la cérémonie du centenaire de la mort de Dupuytren, à l’Hôtel-Dieu de Paris, le dimanche 7 avril 1935, j’ai prononcé un discours que je vais me permettre de reproduire ici intégralement.

« Il y a cent ans — le dix février 1835 — furent célébrées, en l’église Saint-Eustache, les funérailles du plus grand chirurgien de l’époque, celui que l’on appelait déjà le « grand Dupuytren ».

La popularité de Dupuytren était telle que le char mortuaire fut dételé et traîné, tour à tour, par des groupes d’étudiants et d’ouvriers, les deux classes sociales que Dupuytren avait le plus aimées et pour lesquelles il s’était toujours dépensé sans compter.

Sur la tombe de Dupuytren, au Père-Lachaise, prirent la parole Dominique Larrey, au nom de l’Académie des Sciences, Pariset au nom de l’Académie royale de Médecine, Orfila, au nom de la Faculté de Médecine, Bouillaud, au nom de ses amis, Ilippolyte Royer-Collard au nom de ses disciples.

L’éloge de Pariset, lu dans la séance du 9 août 1836, est vraiment très beau. On y trouve un portrait de Dupuytren dont je ne puis m’empêcher de transcrire quelques courts fragments : « Homme d’un puissant esprit, dont la gloire t sera continuée par ses élèves ; mais homme d’un caractère

complexe;... sans lâche ménagement pour le rang ou le crédit ou l’autorité ; tendre toutefois pour ses amis , entrant dans leurs peines et mettant tout son art à les ménager ;... né pauvre, peut-être prenait-il trop de souci pour ne plus l’être ; et cependant généreux et désintéressé quelquefois outre mesure. Que de contrastes ! »

C’est au nom de la Faculté de Médecine, qu’Orfila prit la parole : « La perte d’une des illustrations chirurgicales de l’Europe retentira péniblement dans le monde entier. » Qrfila rappelle les grades obtenus par Dupuytren après des concours brillants et pénibles « dans lesquels il eut à lutter contre des hommes d’un mérite transcendant ». Aussi « les concours n’eurent jamais de plus ardent défenseur que Dupuytren », c’est lui qui les fit rétablir, en 1821, après une suspension de sept ans, et c’est sur sa proposition que l’on tint compte, aux concurrents, de leurs titres antérieurs, en instituant ainsi ce que nous appelons aujourd’hui l’épreuve, du reste si légitime, des « titres et travaux ». Orfila termine son discours en annonçant que Dupuytren a légué à la Faculté une somme importante pour la création d’une chaire d’anatomie pathologique, destinée à son illustre ami Cruveilhier.

Au cours de ces obsèques, c’est naturellement la jeunesse qui exprime le mieux sa reconnaissance et son admiration. Voici quelques phrases de l’allocution de Royer-Collard : u Elèves de l’Hôtel-Dieu, témoins et compagnons de ses travaux, vous qui avez porté de toutes parts les enseignements de votre maître et la gloire éternelle de son école, vous qui lui devez tout ce que vous êtes, son nom vous sera toujours saint et sacré ; vous resterez fidèles à sa mémoire ; vous la défendrez s’il le faut, contre les erreurs et les injustices des passions humaines. Hélas ! sa carrière a été bien rude ! puisset-il, du moins, obtenir après sa mort, cette justice bienveillante qu’on lui a trop souvent refusée pendant sa vie. »

Au nom de l’Académie des Sciences, Dominique Larrey s’exprime ainsi : « Lorsqu’un professeur tel que celui dont nous déplorons aujourd’hui la perte a rempli le monde de sa renommée... »

Ainsi Dominique Larrey place au-dessus de tout, pour glorifier Dupuytren, sa qualité de professeur. Après un siècle écoulé, il apparaît bien, en effet, que Dupuytren fut, avant tout, un professeur et un chef d’école, et comme professeur, un homme que personne n’égalera jamais.

Larrey retrace, à grands traits, la carrière de Dupuytren, puis continue ainsi : « C’est à notre départ pour l’expédition de Russie (1812) que M. Dupuytren... fut promu à la chaire de professeur de chirurgie, devenue vacante par la mort de mon illustre maître Sabatier. » Cette chaire fut bientôt convertie en celle de clinique à l’Hôtel-Dieu.

« Admis à l’Académie des Sciences en 1825, il s’y fit bientôt remarquer par ses intéressantes discussions et ses rapports lumineux. »

Et Dominique Larrey conclut :

u Les travaux de ce grand chirurgien resteront gravés dans les fastes de la science. »

A l’Académie des Sciences, c’est au fauteuil de Percy, devenu vacant, le 18 février 1825, que Dupuytren fut élu, le 4 avril. L’Académie des Sciences, dit-on, aurait eu l’intention de ne pas nommer un représentant de la chirurgie. En effet, Geoffroy Saint-Hilaire proposa à la Compagnie d’écarter les candidatures des chirurgiens « suspects d’oublier trop facilement la science pour la pratique ». C’était la seconde fois que cette proposition voyait le jour, car elle avait déjà été formulée au moment de l’élection de Boyer. Cependant, cette fois encore, on passa outre, un chirurgien fut nommé, et ce chirurgien fut Dupuytren. C’est Pelîetan, le prédécesseur de Dupuytren à l’Hôtel-Dieu, — que n’a-t-on pas écrit sur les rapports de Pelîetan et de Dupuytren ! — c’est Pelîetan qui fut rapporteur de la section de médecine, et vous ne serez sans doute pas surpris quand je vous aurai dit que Dupuytren fut peu favorisé, dans le classement, par la section : Larrey en premier, Richerand et Roux sur la même ligne, et enfin Dupuytren, Jules Cloquet, Alibert, Serres et Desgenettes furent, dans cet ordre, ainsi présentés. Dupuytren fut élu au premier tour, à une très grande majorité (41 voix) contre cinq voix à Roux, trois voix à Larrey, Alibert, Richerand et Jules Cloquet obtenant chacun une voix. Dupuytren avait alors 47 ans. C’était la dernière fois, vraisemblablement, et la plus rude, où il avait à solliciter les suffrages.

Or, ce ne fut pas la dernière fois : Dupuytren, en effet, brigua encore, quelques années après, un autre suffrage, mais cette fois, ce fut le suffrage populaire, et celui qui, dans toutes ses compétitions contre les hommes de la plus grande valeur, avait toujours triomphé, connut, ce jour-là, la défaite, et pour rendre celle-ci encore plus amère, ce fut dans sa pro-

vince natale, dans cette partie de notre belle France qui a vu naître, outre Dupuytren, des célébrités comme Boyer, Gay-'Lussac et notre éminent confrère, le professeur d’Arsonval.

La seconde fois que l’Académie des Sciences se fit représenter à une cérémonie pour glorifier Dupuytren, ce fut le 17 octobre 1809, lors de l’inauguration de sa statue à Pierre- Buffière. Hippolyte Larrey, le fils de Dominique Larrey, prit la parole, avec une chaleur, une émotion qui manquaient vraiment trop, — on peut bien le reconnaître après cent ans écoulés, — au discours de Dominique Larrey.

Après un préambule où Hippolyte Larrey réclame l’indulgence, après avoir rappelé les noms de bien des élèves disparus de Dupuytren « qui ne sont plus là aujourd’hui pour saluer son image de leur présence, de leur admiration et de leur gratitude » ; après avoir salué « le digne compatriote, le savant disciple et le fidèle ami de M. Dupuytren, M. Cruveilhier qui « a voulu, malgré l’âge et la fatigue, présider au couronnement de cette statue, au milieu de nos sympathies et de nos respects », Hippolyte Larrey retrace à grands traits la vie de Dupuytren et s’excuse de refaire « un éloge déjà tant de fois si bien fait ».

Aujourd’hui, c’est à moi qu’échoit le périlleux honneur de parler, au nom de l’Académie des Sciences, à cette célébration du centenaire de la mort de Dupuytren. Je ne suis pas sans éprouver une réelle émotion, quand je songe que cet hôpital fut le théâtre du labeur surhumain fourni chaque jour par Dupuytren, à la tête de la clinique chirurgicale de l’Hôlel-Dieu, pendant 23 ans, de 1812 à 1885.

Je n’ai pas à imiter mon illustre prédécesseur Hippolyte Larrey et à m’excuser de refaire à mon tour cet éloge et à retracer la vie chirurgicale admirable de Dupuytren, alors que tout a été si bien dit par ceux que j’ai déjà cités, et aussi par Malgaigne, par Vidal (de Cassis) et par tant d’autres.

Sur Dupuytren, en effet, tout a été dit et redit, en bien et en mal, et aujourd’hui même, dans les différents discours qui seront prononcés, il y aura forcément des répétitions ; mais qu’importe après tout, pour un homme comme Dupuytren, dont on ne saura jamais trop proclamer la gloire.

Un grand opérateur comme Dupuytren, un professeur hors pair comme lui, laisse, surtout après sa disparition, comme preuve de sa valeur, la profonde empreinte dont il a marqué

ses élèves immédiats. Quant au bagage scientifique d’un grand chirurgien, les critiqueurs obstinés le trouveront toujours trop faible par rapport à la renommée de son auteur. L’œuvre de Dupuytren est cependant considérable. C’est lui qui réséqua le premier, en 1812, le maxillaire inférieur ; on lui doit la ténotomie sous-cutanée du sterno-mastoïdien dans le torticolis ; on lui doit certaines ligatures artérielles importantes ; on lui doit un instrument ingénieux, Eentérotome. La découverte de Eentérotome n’est pas seulement l’apport d’un instrument nouveau, c’est le début de toute une méthode qui, en chirurgie gastro-intestinale, a fait faire d’immenses progrès, la méthode dite de l’écrasement.

On doit à Dupuytren une quantité considérable de travaux publiés par lui ou par ses élèves, travaux devenus classiques, et dont on trouve la liste complète dans l’éloge d’Hippolyte Larrey.

Mais ce qui a fait, par-dessus tout, la grandeur de Dupuytren, c’est son enseignement anatomo-clinique, et c’est parce que noire pays a possédé des hommes comme Laënnec, comme Bichat, comme Dupuytren, que l’enseignement clinique français a conquis le monde. Voilà le plus grand titre de gloire de Dupuytren !

Ce que les contemporains ne pouvaient pas faire avec équité, nous pouvons le tenter aujourd’hui, avec le recul d’un siècle, et juger avec impartialité l’œuvre et l’homme.

Un très grand mérite de Dupuytren, c’est d’avoir compris, dans le cours de ses études médicales, qu’un chirurgien ne doit pas seulement connaître à fond l’anatomie du corps humain et avoir pratiqué, avec une méthode impeccable, la médecine opératoire. Dupuytren voulut aussi acquérir — et il y réussit pleinement — de solides notions d’anatomie comparée, et il travailla avec Cuvier, — des connaissances en chimie, et il les acquit auprès de Thénard, — des connaissances en physiologie, et il fit de l’expérimentation, publia par exemple, en 1807, à l’Académie des Sciences, un mémoire sur 1’ « espèce et le degré d’influence que les nerfs du poumon exercent sur la respiration », travail dont l’impression fut ordonnée par l’Académie, après un rapport de Ilallé.

Avec de telles connaissances, Dupuytren était armé comme aucun de ses prédécesseurs ne l’avait été, et mieux que la plupart de ses successeurs ne le furent. C’est dans la manière dont Dupuytren a coordonné ses études médicales, depuis

leur début jusqu’à l’âge de 30 ans, que l’on trouve la meilleure preuve de sa magnifique intelligence.

Beaucoup de générations chirurgicales de notre pays ont consacré trop de temps aux éludes anatomiques. Il faut à tout chirurgien une très solide base anatomique qui demande un travail de plusieurs années, c’est entendu, mais il lui faut autre chose ; il lui faut de grandes connaissances anatomopathologiques, et aussi, comme nous dirions aujourd’hui, de solides notions biologiques. Dupuytren avait tout cela, autant qu’on pouvait l’avoir au début de l’autre siècle, et c’est en se plaçant à ce point de vue qu’il a été unique. C’est lui qui a contribué à créer l’esprit anatomo-clinique.

L’acquisition de ces vastes connaissances n’empêcha pas Dupuytren de fréquenter, autant que quiconque, les amphithéâtres de médecine opératoire. N’est-ce pas un de ses meilleurs biographes qui raconte ainsi le concours pour la chaire de médecine opératoire : « C’était en 1812, le concours s’ouvre ; des talents de premier ordre se présentent : Roux, Marjolin, Tartra, tels sont les redoutables athlètes à qui Dupuytren va disputer la victoire. Quoi que la malignité veuille insinuer contre les concours, il suffirait de celui-là pour trancher toute objection, tant il fut sévère, brillant, solennel ! Pendant près de quarante jours, les concurrents furent tenus en haleine, et eurent à traiter, en face d’un public et d’un jury plein de lumières, les plus hautes questions de la chirurgie. Ils firent des réponses écrites, l’une en français, l’autre en latin ; des leçons orales et des thèses, où ils argumentèrent l’un contre l’autre ; et finalement des opérations sur le cadavre. Il y en eut trois, particulièrement l’amputation d’un bras dans l’articulation supérieure. Dupuytren mit tant de prestesse à la faire, que les yeux cherchaient encore le bras dans son lieu naturel, ce bras était aux pieds de l’opérateur. » Ce passage pleine de saveur est de Pariset.

« Il était inséparable dans ce travail (de préparation aux concours) avec notre honoré collègue le docteur Alard, avec qui il partageait tout : tout, c’est-à-dire une petite chambre, trois chaises, une table, du pain, de l’eau ; et à côté de quelques volumes d’écrivains classiques, que les deux amis relisaient avec délices, une sorte de lit sur lequel ils oubliaient un instant les fatigues du jour. »

Je disais qu’on avait tout reproché à Dupuytren. Ne lui a-t-on pas, tout récemment encore, par la plume d’un coi-

lègue distingué, et habituellement bienveillant, reproché de ne pas s’être laissé opérer d’un épanchement pleural ! L’auteur oublie que Dupuytren, qui se savait condamné — les foyers cérébraux constatés à l’autopsie le prouvent, — préférait, sans doute, ne plus lutter et quitter cette vie où son rôle à lui, homme d’action, était terminé.

Si Dupuytren n’a pas écrit ses mémoires, s’il n’a pas cherché à défendre son œuvre et ses actes, — lui, je le répète, homme d’action avant tout, — il a laissé ce soin à ses élèves directs et à nous tous, ses obligés. Et cela est peut-être mieux ainsi. Sa gloire en éclate plus pure à la lumière des faits euxmêmes.

11 n’a rien manqué à Dupuytren. Il eut tout ; l’intelligence, le savoir, le talent, le caractère. Il ne lui a même pas manqué l’envie et la jalousie de quelques-uns de ses contemporains, et l’injustice de quelques hommes de la postérité.

Ne lui a-t-on pas reproché de manquer de culture classique ? Or, et c’est à Hippolyte Larrey que j’emprunte ces quelques lignes : « Dupuytren a rédigé, à propos de la mort du duc de Berry, une brochure ayant pour titre : Déposition faite, ce 25 mars 1820, à la Chambre des pairs, sur les événements de la nuit du 13 au 14 février. » « Ce rapport, continue Hippolyte Larrey, est, paraît-il, un modèle de convenance, de goût et de style ; il valut même à son auteur un bel éloge de la part du célèbre Fontanes qui s’y connaissait. « Il vous a fallu, lui disait-il, toute votre vie pour devenir le premier de votre art, et voilà qu’un grand crime aura fait de vous un grand écrivain. »

Est-ce trop demander que d’espérer qu’après la belle cérémonie de ce jour, il ne soit plus question de ces critiques, regrettables surtout pour ceux qui les rééditent ? Un siècle s’est écoulé depuis la mort de Dupuytren, et sa gloire n’a fait que grandir.

Et maintenant, représentez-vous, par la pensée, cet homme de grande intelligence, pourvu d’une telle instruction anatomo-clinique, riche de dons inouïs, ayant l’art du diagnostic, possédant un caractère d’une trempe exceptionnelle, ayant un grand talent d’opérateur, avec le haut sentiment de ses devoirs envers les humbles, et placé encore tout jeune à la tête du plus grand service de chirurgie de l’époque. Que ne fera-t-il pas ! Quelle auréole de gloire ne projettera-t-il pas sur la clinique de son pays ? Mais — car il y a un mais, —

tout cela se passait malheureusement à la période la plus épouvantablement désastreuse de la chirurgie aussi bien pour les opérateurs — qui finissaient par perdre la foi — que pour les opérés qui succombaient en proportion effrayante. Imaginez, au contraire, Dupuytren à la tête du service de l’Hôtel - Dieu aux environs de 1890, et concluez !

Dupuytren, en effet, a eu le grand malheur de naître cinquante ans trop tôt, et d’exercer son art à une époque de véritable régression chirurgicale, alors que les pansements avec le vin aromatique, la poudre de quinquina, les essences, qui constituaient une sorte d’antisepsie avant la lettre, avaient disparu, pour être remplacés par les pommades, le cataplasme et la saignée !

L’anesthésie ne fit que rendre la chirurgie de ce temps-là plus meurtrière encore, parce que plus audacieuse, et la période chirurgicale qui s’étend de 1840 à 1870 fut encore plus terrible que celle de 1800 à 1840.

Il fallait Pasteur, il fallait l’asepsie, il fallait Terrier, ce grand chirurgien, pour que la chirurgie pût être mise en œuvre avec sécurité. Mais ce que Dupuytren, avec sa grande conscience, avait parfaitement compris, c’est qu’on devait, à son époque, réserver l’acte opératoire aux cas où la vie est immédiatement menacée. Avec les années, Dupuytren opère, en effet, de moins en moins, car il avait le respect de la vie humaine. Que vouliez- vous que Dupuytren fît de vraiment grand, en chirurgie opératoire, sans anesthésie et surtout sans asepsie !

Quel merveilleux spectacle procurerait aujourd’hui, si le cinéma eût été inventé un siècle plus tôt, un film reproduisant une matinée de travail de Dupuytren ! Quelle admirable leçon pour tous, et dans tous les domaines, aussi bien dans le domaine de la chirurgie que dans le domaine moral !

Je termine.

Dupuytren fut le plus grand chirurgien de son temps. C’est là une vérité admise par tous. Comme homme, il dominait. Il avait le sang-froid et le courage, et ne craignait aucune responsabilité. On réclame, dans tous les milieux, des hommes d’autorité et, quand il en surgit un, tous s’unissent contre lui !

Il avait le courage civique ; il le montra aux jours sombres de 1814, lorsque, à la tête de ses élèves, il se porta jusqu’aux lignes ennemies.

Il avait la bonté et la pitié pour les déshérités et, chaque matin, il en donnait la preuve, à sa consultation de l’Hôtel- Dieu, par l’accueil qu’il réservait aux plus pauvres, surtout aux enfants et aux aveugles. N’est-ce pas lui qui fit enlever la camisole de force aux malheureux atteints de la rage ?

Il avait le culte de l’amitié, au moins pour les amis fidèles et sincères, dont Cruveilhier.

Il avait la reconnaissance, comme le prouve sa donation à Charles X. Quelle grandeur dans sa lettre d’envoi ! (t Sire, grâce en partie à vos 'bienfaits, je possède trois millions : je vous en offre un ; je destine le second à ma fille, et je réserve le troisième pour mes vieux jours ! »

11 avait la générosité, témoin sa donation pour une chaire d’anatomie pathologique en faveur de son ami Cruveilhier.

Il fallait Balzac pour comprendre Dupuytren ; relisez la Messe de V Athée, ce chef-d’œuvre !

Gustave Flaubert aurait dit de Dupuytren que c’était un « Grand Monsieur ».

Disons que ce fut un grand chirurgien et un grand homme, et qu’il a droit à l’immortalité. »

Ayant reproduit tout mon discours de 1935, je reviens à cette première moitié du xixe siècle où il faut citer en Angleterre, Astley Cooper, Syme ; en Allemagne, Bernard Langenheck (1810-1887), Esmarch ; en France, Roux, Lisfranc ; en Amérique, Emmet, Rattey, Marion Sims.

Il faut aussi citer, en Allemagne encore, Sommelweiss (1818- 1865) qui fut un précurseur dans la théorie microbienne des infections.

DEUXIÈME MOITIÉ DU XIXe SIÈCLE (1847 à 1886) avec V anesthésie générale et V antisepsie.

Parmi les chirurgiens de la deuxième moitié du xixe siècle, trois noms sont à noter : Maisonneuve, qui fut un grand opérateur, Chassaignac qui fut un grand chirurgien et Malgaigne qui fut un grand érudit. Il faudrait ajouter les noms de Velpeau et de Nélaton, et encore quelques autres, car les person-

nalités de haute valeur ne manquèrent pas en France à cette époque : Ollier, Bonnet, à Lyon.

Malgaigne (1806-1865). — Mon ami Charles Lenormant a prononcé, à l’Académie de Chirurgie, en 1929 (Bull, et Mém. p. 55), un très bel éloge de Malgaigne, une des personnalités les plus attachantes de la chirurgie de notre pays. Malgaigne était lorrain. Après avoir fait ses études médicales à Nancy et obtenu le brevet d’officier de santé, il vint à Paris, pour les recommencer. « Toute la chirurgie y est dominée par la grande figure de Dupuytren. Il est à l’époque de sa gloire ; il règne despotiquement à l’Ilôtel-Dieu sur le plus vaste service que jamais chirurgien ait eu à sa disposition ; il s’est débarrassé de tous ses rivaux, il a rendu la place intenable à ses chirurgiens en second ; il ne tolère autour de lui que des admirateurs et des élèves. Mais l’éclat de son génie, sa notoriété mondiale font accepter cette suprématie. Autour de lui, les chaires de la Faculté sont occupées par des hommes arrivés à la fin de leur carrière ; à la Charité, Boyer qui a soixante-dix ans, ressasse les vieilles histoires du siècle précédent et entrave sourdement les initiatives de Roux, son gendre et son chirurgien en second. Le vieil Antoine Dubois se prépare à la retraite. A Saint-Louis, Richerand qui a toujours été plus idéologue qu 'opérateur, se morfond de jalousie devant les succès de Dupuytren et se console en le criblant d’épigrammes. Marjolin à Beaujon ne fait guère parler de lui et se consacre à un enseignement sans éclat et à la clientèle. Tout disparaît dans l’ombre du maître de l’Hôtel-Dieu.

« Dans la chirurgie militaire, les grands noms de l’époque napoléonienne s’obscurcissent. Percy vient de mourir et Larrey, disgracié par la Restauration, est relégué à l’hôpital du Gros-Caillou, sans enseignement officiel. Le Val-de-Grâce retentit des fureurs de Broussais ; auprès de lui, comme chirurgien en chef et professeur de chirurgie, un homme de second plan, Gama, qui va devenir le maître de Malgaigne. »

Le tableau de Ch. Lenormant est si bien brossé qu’il valait d’être reproduit en entier. La dernière phrase sur Gama, le maître de Malgaigne, est à retenir, car elle explique, en partie tout au moins, pourquoi Malgaigne, cette si haute intelligence, ne fut qu’un médiocre opérateur. J’ai souvent pensé que si certains chirurgiens français qui avaient soixante ans quand j’en avais 30, et qui avaient tant de dons naturels, étaient

passés à Uécole de Terrier, la chirurgie française de 1900 à 1910 aurait été inégalable. Vous imaginez les Segond, les Tuf fier, les Ricard, les Souligoux, les Doyen, ayant subi la dure discipline de Terrier !

À côté d’idées très particulières, Malgaigne a soutenu que le liquide céphalo-rachidien, que Magendie venait de découvrir, ne se trouve que chez les cachectiques ! Dans sa thèse (. Paradoxes de médecine théorique et pratique, Paris 1831), il plaide en faveur de l’histoire de la médecine à laquelle il s’intéressera toute sa vie, et réclame une chaire d’histoire de la médecine.

En 1830, Malgaigne rassemble une ambulance et va offrir ses secours à la Pologne. Les résultats n’étaient pas brillants, puisque Malgaigne perdit tous ses amputés. « Il en fut d’autant plus frappé que les chirurgiens du premier Empire, les Percy, les Larrey, les Dubois, les Dupuytren avaient publié des succès et posé en principe que les trois quarts des amputés devaient guérir. »

Malgaigne était célèbre par son esprit critique et la verdeur de ses apostrophes. C’est dans un concours d’agrégation, en 1832, qu’il dit à l’un des concurrents la phrase demeurée célèbre : « Il y a, Monsieur, dans votre travail, des choses qui sont nouvelles et des choses qui sont bonnes ; malheureusement celles qui sont nouvelles ne sont pas bonnes, et celles qui sont bonnes ne sont pas nouvelles. »

Il se livra avec toute sa sagacité à des études statistiques sur les résultats des grandes opérations dans les hôpitaux de Paris. « Il compulse les registres de tous les hôpitaux pour la période 1836-1841, et relève toutes les opérations de hernies étranglées et toutes les amputations pratiquées. Vous ne vous attendez pas à trouver dans ces statistiques des chiffres bien encourageants. Ilélas ! ils sont plus effroyables encore que l’on ne peut imaginer : de 15 trépanés, pas un n’a survécu ; la kélotomie ne sauve pas beaucoup plus d’un tiers des opérés (87 sur 200), la taille n’en guérit que 3 sur 5 ; on perd 6 amputés de cuisse sur 10, plus de la moitié des amputés de jambe, presque la moitié des amputés du bras, et il n’est pas jusqu’aux amputations de doigts et d’orteils qui n’accusent près de 10 % de mortalité ! Le doute qui poursuivait Malgaigne depuis son expédition en Pologne fut enfin calmé : il n’était pas le seul à voir mourir ses amputés ! » C’est Mal- I gaigne qui a ainsi créé la statistique chirurgicale.

« Enfin l’histoire de la chirurgie va tenir une grande place dans les travaux de Malgaigne. Sa curiosité, son érudition universelles, sa connaissance approfondie des langues anciennes, son goût pour les grandes vues d’ensemble devaient fatalement l’y conduire... Il trouve le temps d’écrire des articles sur l’anatomie et la chirurgie d’Homère, sur la médecine grecque avant Hippocrate, sur la chirurgie dans la Bible, sur la médecine égyptienne. » Et surtout son édition d’Ambroise Paré, parue en 1840.

Je me rappelle, dans ma jeunesse, avoir vu le fabricant Collin fréquenter assidûment les services de chirurgie pour y voir employer les instruments construits par lui, écouter avec soin les critiques des chirurgiens et en tenir le plus grand compte.

Dans son éloge sur Malgaigne, Charles Lenormant rappelle une habitude semblable qu’avait Charrière, le prédécesseur de Collin ; sans doute est-ce lui qui l’avait transmise à son gendre. Dans sa chaire de médecine opératoire « la description des instruments et des appareils ne tenait pas moins de place, et Malgaigne trouvait là une occasion de montrer son extraordinaire connaissance des époques anciennes de la chirurgie. 11 était aidé dans cette tâche par le père Charrière qui assistait à toutes ses leçons, et pour la circonstance, à côté des instruments modernes, tirait de son grenier les outils les plus hétéroclites, et Malgaigne, se tournant vers lui, au cours de la leçon, l’interpellait suivant les occasions, d’un cordial « Monsieur le coutelier », ou d’un non moins sympathique « Monsieur le bandagiste », et le bon Charrière de se rengorger et de rougir de plaisir.

« Malgaigne avait été nommé professeur en 1849 après concours ; il était très populaire parmi les étudiants qui l’acclamèrent et le lendemain le nouvel élu put faire peindre sur les panneaux de sa voiture, au lieu et place de blason, la toque professorale qu’il avait si longtemps convoitée. »

Maisonneuve. — Pendant les quatre années où il fut Secrétaire général de l’Académie de Chirurgie, Paul Reclus prononça les éloges d’Hippolyte Larrey, de René Marjolin, de Yerneuil, de Maisonneuve. Tous sont à lire, le plus beau est celui de Maisonneuve, l’inventeur de l’uréthrotome.

Maisonneuve (1809-1897) eut deux maîtres, Dupuytren et Récamier. J’avoue goûter fort peu la phrase de Reclus rela-

tive aux rapports de Dupuytren et de Maisonneuve : « Dupuytren avait bien accueilli le jeune externe, dans l’attitude et dans les yeux duquel il lisait une évidente admiration : les grands arbres laissent croître à leurs pieds les herbes et la mousse ; plus tard la jalousie eût pu naître et la mort précoce de Dupuytren prévint peut-être l’animosité entre ces deux esprits trop personnels. » On ne peut trouver procès tendancieux plus caractérisé, mais passons...

« L’empreinte de Récamier fut profonde sur Maisonneuve : l’élève lui dut la foi, si rare à cette époque, dans l’eflicacité de la thérapeutique et la puissance de la chirurgie. Récamier fut aussi grand chirurgien que médecin, il créa la gynécologie par l’invention du spéculum. » C’est une erreur, car on trouve représenté dans les livres des anciens — et Celse le mentionne — un spéculum très ingénieux, mais l’erreur de Reclus est partagée par presque tous. Dans un livre intéressant écrit sur la vie et l’oeuvre de Récamier par mon collègue et ami, le docteur Sauvé, on retrouve également cette erreur.

« En 1842, Maisonneuve avait été nommé chirurgien du Bureau Central. C’était un anatomiste consommé et un opérateur hors ligne... Comme son collègue Denonvilliers, il avait profité des cadavres que le choléra accumulait dans les amphithéâtres pour s’exercer sans fin aux ligatures et aux amputations... Maisonneuve multipliait les découvertes et nous arrivons à la plus merveilleuse : l’uréthrotome. Un demi-siècle a passé depuis cette invention : enthousiasme et malveillance ont également disparu ; c’est donc froidement, sans parti pris, comme sans exagération, que nous prononçons ici le mot de génie. Les littérateurs et les peintres le prodiguent à Ambroise Paré pour avoir étreint d’un fil, sur une plaie opératoire, des artères que, depuis onze siècles, on liait dans les plaies accidentelles ; le problème posé devant Maisonneuve était autrement ardu ; porter le fer à l’aveugle au fond d’un canal mobile, long, irrégulier, étroit ; couper les tissus malades, à foyer unique ou multiple, et ne couper qu’eux seuls, sans blesser la trame saine, tels en étaient les termes redoutables. L’uréthrotome de Maisonneuve est simple, élégant, rapide, innocent même dans des mains inhabiles ; c’est la perfection, c’est l’idéal, et pour le construire, il fallait accumuler les inventions, imaginer la bougie filiforme que l’on repousse dans la vessie, le conducteur, le pas de vis qui les

unit, la lame triangulaire émoussée à son sommet et coupant à l’aller comme au retour, la sonde à demeure ouverte à ses deux bouts : tout autant d’idées lumineuses. Pour Buffon, le génie n’est qu’une longue patience; l’uréthrotome exigea dix ans de recherches, et pendant cette décade, Maisonneuve « y pensa toujours ».

« En 1863, lorsque l’Académie de Médecine dut attribuer le prix d’Argenteuil, de la valeur de 20.000 francs « à celui qui aurait trouvé le meilleur traitement du rétrécissement de l’urèthre », l’uréthrotome était parfait, tel qu’il est aujourd’hui, Maisonneuve se mit sur les rangs... L’Académie commit là un déni de justice, elle ne lui décerna pas le prix... L’uréthrotome est aujourd’hui dans toutes les mains, et son fabricant, M. Collin évalue à près de cent mille (c’était en 1900) ceux qui, de Paris, ont été exportés dans toutes les parties du monde. »

<( On le nommait communément le Paracelse de la chirurgie ; je voudrais récuser pour lui cet hommage douteux. Je sais bien que l’un et l’autre eurent beaucoup d’envieux, et si Paracelse fut appelé charlatan, imposteur, menteurissime, athée, suppôt du diable, ivrogne, bandit et castrat, Maison- *• neuve fut assez couramment traité d’assassin... Mais comme Paracelse, Maisonneuve eut peu d’élèves (et nous ne lui connaissons guère que Reliquet et Saint-Germain) du moins, aucun des deux n’est mort de la main du bourreau, comme moururent les vingt et un disciples de Paracelse. Ce que ces deux hommes ont eu vraiment de commun, c’est un large orgueil, leur ardeur révolutionnaire, le mépris des sentiers battus, l’horreur du joug, et les magnifiques découvertes dont ils ont enrichi la science. »

Reclus continue, montre Maisonneuve opérant et s’élève contre les esprits qui veulent voir en Maisonneuve <c l’audacieux prédécesseur de ceux qu’aucune intervention n’arrête, et qui ne craignent pas que les prouesses de l’opérateur aient pour rançon la vie de l’opéré... Certains rhéteurs défendent cette doctrine avec un tranquille cynisme, et l’année dernière, une grande revue a publié une « psychologie du chirurgien » dont voici quelques citations textuelles : le vrai chirurgien « aime à verser le sang », « il ne saurait être sobre d’interventions » ; « c’est un merveilleux outil à travailler sur le vif » ; « une sorte de bel animal carnassier ». Mais comme « grisé par l’amour de son art, il perd facilement un

peu conscience de sa personnalité », l’auteur nous concède que « ce fauve... en liberté parmi les humains, constitue un danger social ; aussi ne lui sera-t-il permis « de se mettre à l’ouvrage qu’ après que les médecins les plus réfléchis auront décidé que l’opération est utile... »

L’éloge de Maisonneuve par Reclus, que j’eus la joie d’entendre en 1900, est peut-être le plus beau qui ait jamais été prononcé dans l’enceinte de l'Académie de Chirurgie. Ceux d’Hippolyte Larrey, de René Marjolin, de Verneuil, sont également dignes d’être lus.

Chassaignac. — Une des grandes figures du milieu du xix9 siècle fut Chassaignac. Edouard-Pierre-Marie Chassaignac, naquit à Nantes le 24 décembre 1804 et mourut en 1879. Son éloge, intéressant 'à lire, a été prononcé en 1882 par Horteloup, à la Société de Chirurgie dont il avait été membre fondateur. Son nom est passé à la postérité et demeurera, parce qu’il a été l’inventeur de l 'écrasement linéaire et surtout le créateur du drainage chirurgical. Il avait laissé dans l’esprit de ses élèves une forte empreinte et que de fois j’ai entendu mon maître Terrier parler de Chassaignac dont il axait été l’interne et qu’il admirait beaucoup pour son invention du drainage chirurgical et pour la précision de son esprit. L’écraseur linéaire était un curieux appareil : il consistait en une chaîne à maillons que l’on plaçait autour du pédicule de la tumeur et grâce à une double crémaillère, on pouvait progressivement diminuer la longueur de cette sorte de scie, jusqu’à la section complète du pédicule. La scie coupe et broie, sans provoquer aucune hémorragie, sans ouvrir les vaisseaux et par conséquent sans exposer aux terribles dangers de l’infection purulente. Les séances opératoires étaient un peu particulières : Chassaignac réunissait plusieurs malades ayant la même affection, des polypes naso-pharyngiens par exemple, chaque malade assis ayant auprès de lui un externe de service, et au commandement, celui-ci donnait, toutes les demiminutes d’abord, puis toutes les minutes, un mouvement de levier qui se produisait avec un bruit spécial. Chassaignac surveillait la manœuvre. Une année, Chassaignac avait comme interne Saint-Germain, le chirurgien des enfants malades, très amateur de plaisanteries et l’histoire raconte que Saint-Germain, placé derrière un paravent, imitait le « cri » de l’écraseur à une cadence intempestive, ce qui fai-

sait régulièrement dire à Chassaignac : « Voici un écraseur qui ne marche pas, qu’on le fasse réparer, » Les techniques modernes ont naturellement fait abandonner l’écraseur. Mais le drainage chirurgical rendra le nom de Chassaignac immortel, au moins pour les gens instruits, car demandez à des élèves le nom du chirurgien qui a inventé le drainage, il y a beaucoup de chances que pas un seul ne puisse répondre.

L’idée de drainer les plaies était venue à d’autres chirurgiens. Guy de Chauliac disait qu’il fallait mettre des tentes et des mèches « aux playes que nous vouions élargir, nettoyer ou en retirer quelque chose du fond, comme sont playes profondes qui ont besoin de contre-ouvertures, à cause de la liqueur ou liquide excrément qui s’amasse au fond et en ces espaces », ou encore « une canule d’étain ou d’argent pertuisée afin que l’ordure en sorte d’elle-même et ne soit enclose ».

Le Tj'ciité pratique de la suppuration et du drainage, paru en 1859 et que mon maître Terrier me donna pour m’obliger à le lire, est très intéressant. On y suit pas à pas l’évolution d’une découverte et d’une des découvertes les plus bienfaisantes de la chirurgie. Plus ou moins modifié, le drainage est à la base de toute la chirurgie septique.

Chassaignac est un des rares chirurgiens qui n’ont pas été internes des hôpitaüx de Paris, fonction qu’il admirait tant, « ce corps d’élite auquel se rattachent tant d’espérances et de sympathies, dans lequel on trouve d’utiles et honorables collaborateurs qui concilient toujours le dévouement avec l’indépendance ». Chassaignac put cependant être aide d’anatomie, prosecteur, puis agrégé et chirurgien des hôpitaux, et ses recherches sur le phlegmon diffus méritent d’être lues dans le texte même. On trouvera dans l’éloge de Horteloup la description de la visite dans le service de Chassaignac — je l’ai entendu relater par Félix Terrier — tous les élèves munis de tubes de drainage, et « un infirmier portant sur un plateau, à côté d’une solution de nitrate d’argent, une pelote de pinceaux faite avec de la ouate. Toute surface de plaie, tout foyer purulent étaient touchés avec cette solution ; pour M. Chassaignac, c’était un préservatif, un modificateur de plaies, un antiputride ». Cet attouchement au nitrate d’argent n’est-il pas le précurseur de l’attouchement à la teinture d’iode que nous pratiquons à peu près tous aujourd’hui ?

Les chirurgiens ont toujours cherché à supprimer la douleur, et, avant la découverte de l’anesthésie générale, ils employaient, depuis Dioscoride, chirurgien de l’armée de Néron, le vin de mandragore et aussi la fameuse « éponge soporifique » qui contenait de l’opium et de la jusquiame.

Ce fut un dentiste américain, Morton, qui, en 1844, se servit de l’éther pour des opérations dentaires, et qui indiqua le procédé au chirurgien américain Collins Warren (de Bos~ ton) et administra l’anesthésie au premier opéré de ce chirurgien. Le procédé fut alors adopté en Angleterre par Liston, en Russie par Pirogoff, à Paris par Jobert de Lamballe.

Grâce à l’anesthésie générale, les opérations se multiplièrent, (et parallèlement la mortalité par infection augmenta), jusqu’au jour où le grand chirurgien anglais Lister (1827- 1912), se basant sur les recherches de Pasteur, édifia toute une méthode, la méthode antiseptique, avec pour but la destruction de tous les microbes dans les plaies, et pour agent, l’emploi de l’eau phéniquée au vingtième. Les mémoires de Lister datent de 1867, 1868, 1869.

(La méthode de Lister fut adoptée en France par Lucas - Championnière qui fit le voyage de Glasgow pour aller voir Lister, en 1869.

En Allemagne, Bergmann, à Vienne, Billroth, avec sa belle phalange d’élèves, Mikulicz (à Breslau), connu pour son drainage particulier, Czerny (que j’ai vu souvent dans sa clinique de Heidelberg) adoptèrent l’eau phéniquée.

La méthode antiseptique fut un immense progrès.

Mais il y avait mieux et ce fut l’asepsie.

de 1886 a 1910,

LA MÉTHODE ASEPTIQUE AVEC TERBIER.

Un grand chirurgien français, Félix Terrier, celui dont j’ai eu l’honneur d’être l’assistant pendant dix ans, ne se montrait pas complètement satisfait par la méthode de Lister. En 1882, il alla travailler au laboratoire de Pasteur. A cette

époque, où l’Institut Pasteur n’existait pas, le laboratoire se trouvait rue d’Ulm, à l’École Normale. Il s’y fit initier par Emile Roux, auquel Pasteur l’avait confié, à toutes les manipulations que font les bactériologistes pour ne pas souiller leurs cultures. Il comprit que la vérité était non pas dans la destruction des germes apportés dans les plaies par les instruments et les mains, mais dans l’emploi, pour travailler dans les plaies, d’instruments, d’objets non souillés, c’est-à-dire stérilisés au préalable (et par conséquent dépourvus de tout germe), soit par la vapeur sous pression, soit par la chaleur sèche. Il sortit du laboratoire de Pasteur en prononçant cette phrase mémorable, « qu’il fallait faire pénétrer l’esprit bactériologique dans les salles d’opération ». C’est à cette besogne qu’il s’attela, et il put, en 1889, faire installer, dans son service de chirurgie de l’hôpital Bichat, le premier autoclave pour chirurgie. Terrier est donc, grâce à Pasteur et quoi qu’on ait pu dire (voir la vie de Terrier, librairie Masson), le père de la méthode aseptique en chirurgie.

D’autres ont travaillé, en France, à mettre au point la méthode aseptique, comme Terrilion, comme Quénu, et d’autres aussi, dans tous les pays, mais le nom de Terrier doit être à l’honneur.

Je professais pour le docteur Roux une véritable vénération, en même temps que j’éprouvais envers lui une profonde reconnaissance. Il m’a été donné de pouvoir lui procurer une des joies les plus pures de sa vie. Au Congrès de chirurgie de 1928, que je présidais, j’avais prié le docteur Roux de bien vouloir accepter la présidence d’honneur et, dans mon discours d’ouverture, j’avais tenu à le remercier et à rappeler tous les progrès que la chirurgie et les chirurgiens devaient à Pasteur et à lui-même, à lui qui avait initié Félix Terrier. A ce moment, tous les congressistes, en proie à une émotion spontanée, se levèrent (ils étaient plusieurs centaines) et firent à Emile Roux une ovation indescriptible. Il en fut profondément touché et voulut bien me dire qu’il venait de vivre les moments les plus émouvants de sa longue carrière de savant. C’est un spectacle que ne pourront jamais oublier ceux qui l’ont contemplé ! Admirable docteur Roux !

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