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PORTRAIT DU CHIRURGIEN DE LA PEYRONIE, « SURVIVANCIER » DE MÀRESCHAL

COURTE AUTOBIOGRAPHIE

calme, et patient, si l’on veut vraiment vaincre les difficultés. Et c’est pour exprimer cet ensemble moral que l’on a gravé, sur la lame de l’épée que mes amis me remettaient, la devise qui me fut autrefois composée par mon ami, le professeur Jeanbrau, lors de mon élection à l’Académie de Médecine : « Omnia tenax vincit cogitandi voluntas. »

Ce grandiose spectacle de la mer était tragique, tragique comme les grands drames qui se jouent dans la vie des individus ou dans la vie des peuples, comme les grands drames que nous cotoyons tous les jours, nous chirurgiens, qui avons à combattre inlassablement la maladie et la mort. Ces grands drames, si l’on veut être digne du nom d’homme, doivent élever l’âme tout en laissant notre tête froide et notre main infaillible. Il faut savoir rester silencieux, et en apparence impassible, ce qui ne veut pas dire indifférent, ou incapable d’enthousiasme.

J’ai pris ma première inscription, à la Faculté de Médecine de Paris, en novembre 1889. J’avais alors 17 ans. Il n’y avait pas, à cette époque ancienne, une année de P. C. B. U’enseignement de la physique, de la chimie et des sciences naturelles se faisait en première année à la Faculté même. Ue titulaire de la chaire de physique était Gariel, celui de la chaire de chimie Armand Gautier, et celui des sciences naturelles Bâillon.

Seuls les après-midi étaient occupés à la Faculté ; les matinées étaient libres pour faire ce qu’il plaisait ; les uns jouissaient de la grasse matinée, parce qu’ils s’étaient couchés trop tard, et les autres avaient la possibilité d’aller suivre un service d’hôpital, excellente préparation au stage obligatoire, médical et chirurgical, que l’on faisait en seconde année. Pendant toute l’année scolaire 1889-1890, je fréquentai, à l’hôpital Cochin, (le vieil hôpital Cochin, avec ses baraques en bois) le service de Benjamin Anger, qui, assez fatigué, était remplacé par un jeune chirurgien des hôpitaux, alors au début de sa prestigieuse carrière, Tuffier.

U’un des enseigneurs qui rn’ont laissé la plus profonde impression, c’est Tuffier. Je crois bien qu’il fit son premier cours d’agrégé en 1889, l’année même où je commençai les études médicales. J’assistai à sa première leçon : nous étions une dizaine d’élèves. A la seconde, nous étions cinquante ; à la troisième, l’amphithéâtre, qui comptait deux cents places environ, ne pouvait contenir tous les auditeurs, et j’entends

toujours Tuffier nous dire : « Venez avec moi chez M. le Doyen, nous alions lui demander de mettre à notre disposition le grand amphithéâtre ! »

Tuilier avait une manière si claire d’exposer les faits de la chirurgie, avec la précaution de toujours débuter par un court rappel anatomique, que l’on ne pouvait pas ne pas comprendre. S’il sentait que quelques-uns n’avaient pas compris, que leur visage ne s’était pas détendu et que la petite flamme de la compréhension n’avait pas brillé dans leur regard, il reprenait sa démonstration jusqu’à ce que tous eussent compris, et, alors seulement, il avançait plus loin. C’était un enseignement parfait, très utile.

A quels élèves s’adresse l’enseignement ? Farabeuf, qui fut, lui aussi, un enseigneur hors ligne, comme la Faculté en a peu compté, nous avait un jour, dans l’un de ses cours si prenants, exposé le problème de l’enseignement avec le raisonnement suivant : il y a trois sortes d’élèves, ceux qui ne comprennent rien, ni ce qu’on leur explique, ni ce qu’ils lisent, ceux-là sont très rares, espérons-le, et espérons aussi qu’il n’y en a pas dans cet amphithéâtre ; ceux qui comprennent tout ce qu’ils lisent, ce sont les meilleurs, ils n’ont pas besoin de venir ici ; et enfin, ceux qui comprennent tout ce qu’on leur explique, ce sont les plus nombreux, la plupart d’entre vous appartiennent à ce groupe, c’est pour eux que l’enseignement est fait, et pour eux que je vais commencer mon cours.

Je crois bien que Tuffier se serait fait comprendre même des élèves de la première catégorie.

Aujourd’hui, il faudrait dire que cette première catégorie de Farabeuf, ceux qui ne comprennent rien, ni ce qu’on leur explique, ni ce qu’ils lisent, devrait être impitoyablement exclue des Facultés, dès la fin de leur première année. Iis sont alors encore assez jeunes pour entreprendre une autre carrière.

Benjamin Anger, que remplaçait Tuffier, avait eu des débuts brillants. C’est lui qui avait été mis par Nélaton près de Napoléon III pendant la campagne de 1870. On ne le voyait que rarement dans son service, où Tuffier le suppléait de façon permanente. Grâce à Tuffier, j’y ai beaucoup appris, et j’ai compris que la chirurgie devait être placée au-dessus de tout.

En 1890-1891, stage à l’hôpital Saint- Antoine, chez un des meilleurs médecins cliniciens de l’époque, le professeur Hanoi.

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Et ensuite, les différents échelons : externe des hôpitaux en 1891 et 1892 chez le professeur Guyon et chez le professeur agrégé Lancereaux ; interne de 1894 à 1898 chez Tillaux, Reclus, Guyon et Terrier ; aide d’anatomie en 1896 ; prosecteur en 1897 ; chef de clinique en 1900 ; agrégé en 1901 ; chirurgien des hôpitaux en 1903; titulaire d’un service en 1912 ; professeur à la Faculté depuis 1919.

Chacune de ces étapes est difficile, et l’on s’en rendra mieux compte si l’on songe que l’internat des hôpitaux correspond, comme valeur et comme difficulté, à l’une de nos grandes écoles, Polytechnique, par exemple.

A chaque étape, j’ai trouvé des maîtres, des camarades qui m’ont tendu la main, et je n’ai qu’une crainte en publiant ce livre, c’est d’avoir oublié des noms qui sont profondément gravés dans mon cœur.

On m’a laissé deviner que j’étais parfois fortement critiqué. Le contraire m’eût étonné. Mais je l’ignore réellement, car ces critiques, jamais personne ne les a formulées devant moi. En revanche, que de dévouements, que d’amitiés pour lesquels ma reconnaissance est sans bornes et ne s’éteindra qu’avec moi.

En dehors des conférences d’internat, que nous faisions du reste gratuitement et une seule fois par semaine, excellent exercice pour ceux qui les dirigeaient et, j’espère aussi, pour ceux qui les suivaient, je n’ai jamais perdu une heure, au cours de mes études médicales — comme cela se pratique malheureusement maintenant et sur une si vaste échelle — pour donner des leçons payantes. La vérité m’oblige cependant à faire une légère rectification, car j’ai donné une fois, une seule fois, une leçon qui me fut payée. Il s’agissait du petit-fils d’un botaniste qui a laissé un grand nom, grâce à ses recherches sur la flore de l’Afrique du Nord et dont le secrétaire perpétuel de l’ Académie des Sciences, M. Lacroix, vient de donner, dans la séance solennelle du 23 décembre 1940, une excellente biographie. Ce botaniste explorateur qui jouissait d’une très belle fortune, avait légué à son petit-fils un magnifique herbier, et aussi toute sa fortune, à la condition qu’il fît les études médicales. La veuve du botaniste qui vivait encore vers 1897, me fit appeler pour me confier son petit-fils qui venait d’essuyer une série d’échecs à l’examen d’anatomie. J’allai rue de la Boétie, dans une grande et belle maison dont trois étages étaient occupés par le fameux her-

hier. J’y trouvai un garçon charmant qui, me prenant à part, me déclara qu’il avait horreur de la médecine, qu’il ne serait jamais médecin, mais qu’il voulait bien tenter un dernier essai. L’essai fut court et la leçon unique. Mon élève d’un jour ne fut jamais docteur en médecine. Mais je crois bien que tout finit par s’arranger : l’herbier alla au Muséum, accompagné par une très importante donation et le reste de la fortune, qui était encore considérable, alla au petit-fils du fameux botaniste C...

J’avais complètement oublié cette histoire, lorsqu’elle ressuscita tout à coup dans ma mémoire, avec une vision parfaite des moindres détails, en écoutant la si intéressante communication de M. Lacroix sur la flore de l’Atlantide. Je revis avec une précision fulgurante les trois étages de la rue de la Boétie, les magnifiques boiseries si étincelantes qui abritaient le précieux herbier, et le conservateur maniant devant moi et mon jeune élève résigné, les rayons où reposaient les fameux échantillons de plantes.

La morale de cette histoire, c’est que les parents ont tort qui veulent choisir pour leurs fils — que dis-je ? pour leurs petits-fils ! — la carrière même qui les a passionnés. Tout le monde connaît l’histoire du fils du grand neurologue Charcot, qui fut obligé de faire les études de médecine sous la contrainte paternelle. Il eut ensuite le courage d’abandonner cette voie et il se tailla, dans la carrière d’explorateur, — puisqu’il n’avait pu réaliser son rêve, être marin — yne renommée dont son illustre père eût été fier.

Dans le même ordre d’idées, j’ai reçu, un jour, d’un grand ami anglais, une excellente leçon qui m’a été fort profitable. Il m’avait connu débutant en chirurgie. Nous faisions ensemble, il y a quelques années, un retour en arrière et je terminai en lui déclarant qu’en somme je n’avais qu’à bénir l’existence, et qu’il ne me restait plus qu’un seul souci, marier mon fils. Il fut vraiment indigné par mes paroles, oui, indigné est bien le mot : « Comment ! marier votre fils, mais cela ne vous regarde pas. C’est lui qui se mariera, vous n’avez pas à intervenir. En Angleterre, pareille idée ne viendrait jamais à personne. » Vous devinez ma joie profonde en écoutant mon ami anglais : je n’avais qu’un seul souci dans l’existence, il venait de m’en délivrer.

Je m’aperçois que j’ai avancé une affirmation qui n’est pas exacte, en disant que je n’avais jamais donné, sauf une

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fois, des leçons payantes. Quand j’étais prosecteur, j’ai entraîné, au moyen d’exercices de médecine opératoire, un certain nombre de jeunes médecins qui partaient pour la guerre gréco-turque. Je ne puis préciser à quel parti belligérant ils appartenaient, mais tous me demandaient de leur apprendre les opérations de la chirurgie de guerre — ligatures, amputations, résections — en quatre leçons ! J’ai essayé, mais en les voyant partir, après ces quatre leçons, pour rejoindre leurs ambulances, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il y aurait sûrement, sur les champs de bataille, des pièces d’artillerie qui causeraient moins de dégâts que mes chirurgiens improvisés !

La génération à laquelle j’appartiens était vraiment nourrie des principes les plus stricts d’une saine économie et c’est pourquoi elle n’était pas obligée de perdre du temps pour gagner de l’argent. Je me rappelle une histoire sans importance qui montre bien que nous étions persuadés — oui, vraiment persuadés — que l’or avait une valeur en soi. Un jour, j’étais encore étudiant, j’entre dans une librairie près de la Faculté pour acheter une thèse, soit un ou deux francs, et je paie avec une pièce de vingt francs en or. La' caissière — qui devait se livrer à ce petit exercice de temps en temps — met la pièce dans le tiroir de caisse et me rend la monnaie comme si j’avais donné dix francs. Et comme j’attendais la suite, elle tire de ce même tiroir une petite pièce de dix francs en or pour bien me montrer celle qu’elle prétendait que je lui avais donnée, et me laisse furieux, sans possibilité de défense. A moi, qui évitais d’acheter un journal, de prendre l’omnibus, cette perte de dix francs était sensible. Nous n’avions pas besoin d’argent, parce que nous savions limiter nos besoins.

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