‹ Chirurgie, chirurgiensChapitre 14 sur 45 · NAIT-ON CHIRURGIEN OU DEVIENT-ON CHIRURGIEN · texte numérisé non relu

NAIT-ON CHIRURGIEN OU DEVIENT-ON CHIRURGIEN

On pourrait répondre que l’on naît chirurgien. Ce serait bref et péremptoire, et tout serait dit.

Une telle réponse ne serait peut-être pas, cependant, aussi précise qu’il est souhaitable. Il est bien évident que certains êtres sont doués pour la chirurgie, comme d’autres sont nés pour être musiciens ou peintres. Mais, en plus du don, il y a le travail, et quel travail acharné ! « Avant tout, il est besoin de dispositions naturelles. Tout est vain quand on veut forcer la nature. »

Pour les peintres, pour les musiciens, nombreux sont les exemples de vocations que rien n’a pu entraver.

C’est Claude Mon et, fils d’un drapier du Havre, auquel son père « coupe les vivres », parce qu’il veut faire de la peinture, et qui est obligé, pour subsister, de s’engager dans un régiment d’Afrique. Il est heureusement réformé et peut alors, la résistance paternelle cédant, s’adonner à la peinture et accomplir sa magnifique carrière.

C’est Gauguin, affrontant la misère, s’expatriant et allant mourir dans son île éloignée pour réaliser son rêve fantastique. Dans un livre passionnant, l 'Envoûté, Sommerset Maugham a décrit la vie de ce peintre de génie que rien ne peut écarter de sa destinée, et qui meurt, seul et abandonné, au milieu de son œuvre immortelle.

Et Cézanne, et Vuillard, et Renoir, et Rodin, Maillol, Gustave Flaubert, Balzac, Marcel Proust, André Gide, Georges Duhamel, Paul Valéry, quelle force aurait pu les empêcher ou de sculpter, ou de peindre, ou d’écrire.

Une autobiographie à lire est celle de la grande chanteuse Félia Litvinne. Elle y expose toute sa magnifique carrière.

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Elle avait un don exceptionnel, mais que de travail, quel sens de l’observation, quelle intelligence, quelle compréhension ! Avec un tel don et un travail aussi acharné, elle ne pouvait pas ne pas conquérir une renommée mondiale.

Pour ce qui est de la vocation chirurgicale, les familles sont loin d’y faire opposition, pour des raisons qui, elles, ne sont peut-être pas toutes désintéressées. La chirurgie ayant toujours passé pour une carrière fructueuse, quels parents pourraient formuler un refus !

Tout le monde connaît le débat de conscience de ce très grand chirurgien qui avait coutume de dire : ma famille voulait faire de moi un industriel ; je voulais faire de la peinture ; j’ai pris un moyen terme : j’ai fait de la chirurgie. Quelle effroyable déclaration !

Pour être chirurgien, la vocation est-elle aussi nécessaire aujourd’hui qu’elle l’était il y a cinquante ans ? Malheureusement non, et c’est peut-être là une des raisons pour lesquelles certains chirurgiens, ou du moins certains qui pratiquent la chirurgie, ne sont pas, au point de vue du caractère et des qualités morales, aussi grands qu’étaient nos pères. Et puis, les chirurgiens sont maintenant si nombreux !

Au début du xix'e siècle, sous Napoléon, il fallait évidemment, pour être chirurgien, une forte vocation. Et encore convient-il de préciser : beaucoup de jeunes étudiants étaient enrôlés dans le Corps de Santé et versés, un peu malgré eux, dans les Ambulances des Armées. Quelques-uns, que leur expérience, leur adresse, leur sang-froid et leurs hautes qualités morales mettaient au-dessus de tous, devinrent non pas seulement des opérateurs fort utiles, mais de grands chirurgiens, comme Larrey, comme Percy.

Je ne veux pas remonter à l’époque des barbiers où le cerveau était le médecin, et la main le chirurgien, mais dès que la séparation entre médecins et chirurgiens fut complète, il arriva que certains étudiants, qui n’avaient aucune des qualités requises pour la chirurgie, optèrent au moment du début de leur internat, pour une carrière qu’ils trouvaient peut-être plus rayonnante, alors qu’ils faisaient erreur et n’auraient jamais dû abandonner la médecine. Le cas est rare, j’en connais cependant quelques-uns que j’ai suivis dans la vie avec grand intérêt, car ces erreurs d’aiguillage sont facilement réparables : quand celui qui s’est engagé à tort vers la chirurgie s’aperçoit que les fatigues, les responsabilités de cette

terrible carrière dépassent ce qu’il peut supporter, alors, automatiquement, il se rabat sur une bonne petite carrière de spécialiste, et arrive à se rendre, malgré ce faux départ, fort utile à la société. « La plupart des gens ne sont pas des hommes complets, mais de simples ébauches, et cela faute de trouver leur penchant naturel. » (R.-W. Emerson.)

Pour faire de la chirurgie dans la première moitié du xixe siècle, de 1800 à 1850 (c’est en 1842 que fut découverte l’anesthésie), il fallait vraiment être doué d’une santé à toute épreuve, d’une résistance physique que rien ne pouvait entamer, et d’un amour des responsabilités écrasantes que seules les âmes bien nées peuvent rechercher.

Prenons une matinée du grand chirurgien Dupuytren, de celui que Balzac, dans ce chef-d’œuvre, La Messe de V Athée, désigne sous le nom de Desplein, et concluons combien de mortels seraient assez doués, assez résistants pour fournir une telle course.

De 1810 à 1835, Dupuytren fut à la tête de la clinique chirurgicale de l’Hôtel-Dieu. Il arrivait à l’hôpital à 7 heures du matin, car il était interdit d’y arriver plus tôt ! Il venait à pied de son domicile près de Saint-Germain-l’Àuxerrois, nouait par-dessus sa redingote, un tablier blanc remontant haut sous les aisselles à la mode du temps, et commençait par la visite des salles. Il voyait tous les malades ; il s’attardait plus particulièrement au lit des nouveaux admis ; il étudiait leur cas, il l’exposait devant les nombreux étudiants qui suivaient. son service, puis il allait à la salle d’opération. Il continuait par une leçon ex-cathedra d’après les cas les plus intéressants, puis par la consultation des malades externes, consultation qu’il faisait toujours lui-même avec le plus grand soin, et enfin il terminait cette dure matinée par quelques constatations autopsiques, si l’occasion se présentait. Il finissait ainsi, vers midi, une séance d’hôpital qui avait duré sans répit au moins cinq heures, et, lesté du petit pain que l’Assistance mettait à la disposition de ses chefs de service, il repartait à pied vers son domicile, toujours avec son légendaire habit vert fort usagé. L’après-midi, c’était, une toute autre vie. 11 opérait quelques malades de ville à leur domicile — les opérations étaient assez rares, heureusement pour le chirurgien et surtout pour les opérés, — il recevait chez lui quelques malades privilégiés et allait, dans son cabriolet parfaitement attelé, rendre visite à quelques clients de marque dont nous

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lisons les noms sur son carnet heureusement retrouvé par mon ami, le docteur Ledoux-Lebard, carnet que j'ai eu la grande joie de tenir entre les mains. Sa matinée était ainsi exclusivement réservée à ses malades d'hôpital et, quelque soi licitation qui lui fût adressée le -matin, quelle que fût la haute personnalité qui le réclamât, Dupuytren, le baron Dupuvtren, n’y cédait jamais, et considérait comme un cas de conscience de consacrer le meilleur de son temps, toute sa matinée, à ses malades pauvres de l’hôpital.

Il prenait ses vacances dans le petit village de l’Etang-la- Ville, près de la forêt de Marly, dans sa belle propriété de l'Auberderie qui appartient encore à ses descendants, à 20 kilomètres environ de Paris, ce qui lui permettait, même pendant les vacances, de venir presque chaque jour à Paris, avec une voiture à chevaux, et de continuer ainsi ce qui était la raison d’être de toute sa vie, travailler et opérer.

A l’époque de Dupuytren, les opérations exigeaient de celui qui les pratiquait, des qualités exceptionnelles d’adresse et de rapidité. Les malades n’étaient pas endormis; il fallait aller vite et surtout il y avait la terrible infection qui emportait la plupart des opérés.

L’opéré qui guérit ne cause aucune fatigue ; c’est au contraire, un sentiment de joie, de repos, qu’éprouve chaque jour le chirurgien en constatant que la guérison se consolide. Mais si l’opéré meurt, au moment où tout espoir disparaît, c’est alors que retombe sur les épaules du chirurgien tout le poids de sa déception et de sa fatigue.

Si nous ne connaissons plus que rarement de telles épreuves, les contemporains de Dupuytren les subissaient presque pour chacun de leurs opérés. Que de mérite pour continuer, à cette époque, une telle carrière, magnifique et effroyable. Oui, pendant ces temps héroïques de la chirurgie, il fallait vraiment la vocation !

Bien opérer est facile pour certains êtres doués. C’est très difficile ou impossible pour beaucoup d’autres.

Mais que veut dire « bien opérer » ?

Beaucoup d’aspirants chirurgiens, possédant une base anatomique suffisante, un certain bagage de notions anatomocliniques, ayant vu souvent opérer et ayant souvent aidé, peuvent arriver à pratiquer des opérations relativement simples et obtenir de bons résultats. Ce sont d’honnêtes opérateurs, ce ne sont pas des chirurgiens : ils sont certes utiles

et bienfaisants pour la société, ils ne contribueront jamais aux progrès de la chirurgie.

Ce qui ne signifie pas que pour devenir vraiment chirurgien, il ne faille pas fournir, même si l’on est très doué, un labeur vraiment colossal. Pour parvenir, dans le régime institué en France, à mériter le titre magnifique de chirurgien, il faut y consacrer un grand nombre d’années. L’on peut dire d’un élève ayant presque achevé sa scolarité (soit quatre à cinq ans d’études), puis qui a passé quatre ans comme interne auprès de plusieurs maîtres et qui s’est ensuite attaché, pendant une dizaine d’années, à l’un de ces maîtres dont le caractère, la technique et les résultats l’ont plus particulièrement conquis, on peut dire que cet apprenti chirurgien commence à très bien connaître son métier vers l’âge de 85 ans, et que c’est entre 40 et 60 ans qu’un chirurgien est à son apogée au point de vue opératoire.

Mon ami, le professeur Clovis Vincent, le grand médecin neurologue devenu le grand neuro-chirurgien que le monde entier connaît, constitue un cas tout à fait particulier. Il m’a conté lui-même comment il devint neuro-chirurgien. Assistant en simple spectateur à des opérations cérébrales pratiquées sur ses malades personnels, il en voyait mourir un certain nombre, sans parvenir à découvrir la cause des échecs. Il se figura alors, qu’en étant plus près du champ opératoire, il se rendrait un compte plus exact des choses. Il devint ainsi aide-chirurgien, ce qui lui permit de suivre tous les différents temps opératoires, d’en analyser toutes les difficultés et aussi d’enregistrer les fautes qui pouvaient être commises, beaucoup d’opérés continuaient cependant à mourir et Clovis Vincent n’arrivait pas à déterminer pourquoi. Il prit alors la résolution d’opérer lui-même et connut des succès magnifiques. Grâce à une instruction anatomique, clinique et physiologique inégalable, ayant assisté à beaucoup d’opérations, ayant aidé directement dans beaucoup d’autres, il se révéla, dès ses premières interventions, un très grand chirurgien, un très grand neuro-chirurgien, et cependant il avait bien près de la cinquantaine quand il débuta comme opérateur. C’est un cas unique. Il doit nous faire méditer, mais nous permet d’affirmer que Clovis Vincent était particulièrement doué... sans le savoir. J’ai vu opérer Clovis Vincent; tous ses gestes sont coordonnés, logiques, efficients, tout paraît simple, c’est vraiment un très grand neuro-chirurgien.

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J’ai dit à Clovis Vincent, lorsqu’il vint me faire visite de candidat pour la chaire de neuro-chirurgie que l’on était sur le point de créer, qu’il constituait vraiment une anomalie, une sorte de monstre, et que, les monstres ne faisant pas de petits, j’étais inquiet sur l’avenir de la nouvelle chaire. Je voulais signifier par là que je craignais fort qu’il ne fît pas d’élève capable de lui succéder. Ses élèves prendraient fatalement sa carrière comme modèle, c’est-à-dire seraient avant tout des médecins, et n’ayant pas ses hautes qualités, feraient peut-être de médiocres neuro-chirurgiens.

Harvey Cushing, le grand neuro-chirurgien, le fondateur, avec Horsley, de la neuro-chirurgie, fut d’abord chirurgien général, et je persiste à penser que c’est après avoir passé par la chirurgie générale, qu’il faut se spécialiser en neurochirurgie. La voie que suit mon assistant Daniel Petit-Dutaillis, d’abord chirurgien général et maintenant neuro-chirurgien, me paraît la meilleure.

En voyant opérer, en assistant un grand chirurgien, on est à même de s’instruire de façon exceptionnelle. Pour ma part, j’ai vu, pendant dix ans, opérer l’un des plus grands chirurgiens français, celui que l’on nomme, à juste titre, le père de l’asepsie, Félix Terrier, et j’ai eu l’avantage inestimable d’être, pendant ces dix années, son aide principal.

Il réunissait en lui tout ce qui fait le grand opérateur, et mieux encore, le grand chirurgien. Il était doué d’une adresse parfaite, avec un coup d’œil sûr, une vue perçante, une main fine et précise, des gestes doux, mesurés, efficients. Et, avant tout, une conscience admirable. Cette adresse, il l’avait cultivée et développée pendant les trois années passées, avant qu’il eût vingt ans, à l’Ecole vétérinaire d’Alfort. Il y avait beaucoup disséqué, et surtout il y avait préparé un grand nombre de démonstrations anatomiques pour son maître Collin (d’Alfort). Il avait bien souvent mis à nu, sur le cheval, vivant, — et quels tristes souvenirs il en avait conservés ! — les racines de la moelle épinière, pour les cours que Collin faisait devant les étudiants. Il était arrivé, pendant les trois ans que durèrent ses fonctions de préparateur, à une véritable maîtrise, et dès qu’il eut à opérer sur l’homme, il se révéla un très grand opérateur, audacieux et prudent, précis, recherchant les cas difficiles, ménageant les tissus. Grâce à ses qualités d’opérateur méthodique — et non pas grâce à ses paroles, car il en était très ménager — il a fait une série d’élèves de

haute valeur, il a meme réalisé ce tour de force de prendre, au début de leur internat, des élèves qui étaient fort peu doués, comme adresse et comme sang-froid, et d’arriver à en faire, parce qu’ils étaient travailleurs, intelligents et pourvus de hautes qualités morales, des chirurgiens qui ont honoré notre pays. Aussi que n’a-t-il pas fait de ceux qui étaient doués !

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J’ai près de moi, depuis plus de vingt-cinq ans, deux assistants que j’ai vu débuter, puis franchir successivement tous les échelons pour devenir finalement de très remarquables opérateurs, Petit-Dutaillis et Charrier.

Jean Charrier, nommé chirurgien des hôpitaux en 1930, est avec moi depuis 1910 ; il a fait partie de mon ambulance 13-18, à l’hôpital Corbineau, à Châlons-sur-Marne, pendant la guerre de 1914-1918. Il pratique une des opérations les plus délicates et les plus graves de la chirurgie, l’ablation du rectum, avec une sûreté, une simplicité, une facilité apparente telles que l’opération paraît à la portée de tous. Il y obtient les résultats les meilleurs, puisque sa mortalité actuelle est très faible. C’est l’un des meilleurs opérateurs parmi mes élèves. C’est à lui que je me suis confié quand j’eus besoin d’être opéré. C’est un très grand chirurgien !

Daniel Petit-Dutaillis, chirurgien des hôpitaux et agrégé, se consacre plus spécialement à la neuro-chirurgie. Sa très grande instruction, son éducation de chirurgien général, sa conscience, son adresse lui permettent d’y obtenir de très beaux résultats. Je l’ai vu opérer un grand nombre de tumeurs de la moelle et du cerveau avec de très beaux succès. C’est lui, le premier, qui intervint pour celte lésion curieuse, la hernie du nucléus pulposus (saillie à l’intérieur du canal rachidien d’une hernie du disque intervertébral), avec des résultats parfaits. Il a déjà opéré, pour cette affection que l’on croyait très rare et qui se manifeste surtout en névralgies sciatiques interminables, vingt cas avec vingt succès.

Vous pouvez juger de ma haute satisfaction, à moi, le chef de la Clinique chirurgicale, d’avoir de tels élèves !

Raul Funck-Brentano, chirurgien des hôpitaux, agrégé de la Faculté, est près de moi depuis onze ans. Excellent clinicien, très bon opérateur, disciple parfait, il s’occupe avec moi de toutes les questions d’enseignement et je n’oublierai jamais le bon travail, cœur à coeur, que nous avons fait depuis le 14 juin 1940.

J’ai eu d’autres élèves qui, pour la plupart, sont d’excellents opérateurs ; je pourrais en citer une trentaine parmi les chirurgiens des hôpitaux de Paris : Louis Bazy, Desmarest, Paul Mathieu, Picot, Jean Berger, Guimbellot, Robert Monod, Bernard Desplas, Pierre Brocq, Boppe, Louis Michon, Gaudart d’Àllaines, Braine, Sénèque, Wilmoth, Huet, Leihovici, Thalheimer, André Sicard, Seillé, Patel, Jean Gosset, Sauvage, Alain Mouchet, Jacques Hepp, Padovani, Rudler. D’autres, plus jeunes, continueront, eux aussi, la tradition : Boudreaux, Lortat, Jacques Huguier, Guénin, Rouvillois, Lucien Léger, Chigot, Cordebar, Debeyre.

D’autres encore ont été en province pratiquer une excellente chirurgie : Brisset (à Saint-Lô), Bachy (à Saint-Quentin), Bergougnan (à Evreux), Barraya (à Nice), Perrin (à Chalonsur-Saône), Roger Simon (au Havre), Sautter (à Autun), Vialle (à Tours). A Tours même, le Directeur de l’Ecole de plein exercice, Guillaume-Louis, veut bien se dire mon élève, puisqu’il a été élève chez notre maître commun Terrier quand j’y étais premier assistant ; de même le directeur de l’Ecole de Rouen, le professeur Née. Et aussi tous ceux qui sont venus- de France ou de l’étranger assister à mes séances opératoires !

Tous ces élèves, déjà sélectionnés avant de venir près de moi, possédaient beaucoup de dons, mais ils les ont cultivés, iis ont su regarder, ils ont enregistré, ils ont pris ce qu’il pouvait y avoir de bon, iis ont négligé le reste, ils m’ont apporté des notions nouvelles que nous avons discutées avant de les adopter ; iis ont été des disciples, non des copistes, ils ont développé librement leur personnalité tout en acceptant un guide.

En 1908, je n’avais pas encore de service personnel et comme mon maître Terrier venait de prendre sa retraite, je fus très heureux de remplacer, pendant un an, à la Clinique chirurgicale de l’hôpital Necker, le professeur Paul Berger, empêché pour raisons de santé. Au bout de l’année, Paul Berger reprit la direction de son service, mais il devait succomber quelques jours après, de la plus belle mort que puisse souhaiter un chi-

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rurgien : subitement, dans sa salle -d’opération même, en pleine activité.

Les internes du service de Paul Berger, à Necker, furent donc les premiers internes attachés à moi personnellement et j’eus la joie d’avoir, ainsi, deux internes avec lesquels, grâce à une entente parfaite, une estime réciproque, une amitié sans mélange, je suis resté très lié depuis cette époque : Louis Bazy et Jean Berger.

Louis Bazy ! que j’ai vu franchisant successivement tous les échelons, les Hôpitaux, l’Académie de Chirurgie, pour parvenir à ce poste si recherché, Secrétaire général de l’Académie de Chirurgie. Les beaux éloges de nos chirurgiens illustres qu’il a pu prononcer chaque année, pendant cinq ans ! Il a su joindre, à une parfaite technique, toutes les plus belles qualités morales et il a acquis, en collaborant de longues années avec le professeur Vallée (d’Alfort), une compétence en biologie qu’aucun autre chirurgien ne possède à un tel degré.

Jean Berger ! un de mes fils spirituels, l’aîné, avec Desmarest, de mes fils spirituels. Après l’avoir eu près de moi, comme interne à l’hôpital Necker, puis comme assistant à la Salpêtrière, je l’ai compté parmi les si parfaits collaborateurs de mon ambulance pendant la guerre de 1914. Le Ciel lui a prodigué tous les dons : l’intelligence, le talent, le charme, la bonté ! Il avait le bonheur d’avoir un fils — mon filleul dont j’étais si fier — appelé à la plus haute destinée et qui vient de mourir, héroïquement, dans son avion, le jour de l’armistice.

Le professeur Paul Mathieu fut mon élève au pavillon de dissection, alors que j’étais prosecteur. A cette époque déjà, il savait tout. Il fut externe, puis interne chez mon maître Terrier dont j’étais l’assistant, de sorte qu’il m’est permis de dire qu’il a longtemps travaillé avec moi. Farouchement honnête et sincère, il s’est élevé sans jamais rien masquer de ce qu’il pense, et la création d’une chaire de « Chirurgie de l’appareil moteur » dont il est le premier titulaire, a été la juste récompense de son labeur acharné et de son grand talent. Alglave, Roux-Berger, Bréchot, Sauvé, Küss, Sorrel, Moure furent aussi un peu mes élèves chez Terrier.

De même notre doyen, le professeur Baudoin, a été, comme Mathieu, mon élève au pavillon de dissection et aussi élève dans le service de Félix Terrier. C’est peut-être en fré-

quentant les salles d’opération qu’il a pris le goût de la médecine expérimentale où il a pu développer sa forte personnalité.

Mon regretté ami, le professeur Croiîzon, mes collègues le professeur 'Leroux, titulaire de la chaire d’anatomie pathologique, le professeur Àbrami ont été aussi près de moi dans le service de Terrier.

Dans les conférences d’externat et d’internat que je faisais il y a bien longtemps avec quelques amis, j’ai vu, se laissant guider par nous dans la préparation de leurs concours, deux de mes collègues à la Faculté, le professeur Lereboullet, le professeur Guillain.

Que de noms j’ai sûrement oubliés ! J’ai été en rapport avec tant de personnalités chirurgicales, ou scientifiques ou artistiques, il y a tant de figures marquantes dans le monde médical, que je ne puis nommer tous ceux que j’ai approchés et appréciés. Je sais qu’ils m’excuseront, car ils m’aiment, donc ils me pardonnent.

D’autres de mes élèves ont été à l’étranger ou dans les colonies porter, j’en suis sûr, un peu de ce qu’ils ont appris ici, et surtout des sentiments d’estime et d’affection pour la chirurgie et les chirurgiens français. Dans les temps si sombi •es que nous traversons, je sais, je sens qu en Roumanie, en Yougoslavie, en Grèce, en Turquie, en Argentine, au Brésil, au Pérou, en Indochine, aux Indes Néerlandaises, à Cuba, j’ai des amis dont le cœur est près du mien.

Ces amitiés que la chirurgie et les chirurgiens savent acquérir dans leur pa^ys et à l’étranger, on peut en mesurer les heureuses conséquences dans les périodes douloureuses que toute nation peut, un jour, être amenée à traverser.

Je m’en suis aperçu, en septembre 1939, lorsque j’ai eu la grande satisfaction de recevoir d’une amie américaine, Madame Bisliop, du grand artiste en coiffure Antoine, de Monsieur Théodore Mante (en souvenir de Robert Proust), des sommes importantes qui ont permis au service de santé de l’Armée d’équiper des ambulances pour chirurgie craniocérébralc.

Déjà, cti 1920, cette générosité pour les œuvres chirurgicales, je l’avais constatée au moment de la construction de ma clinique de la Salpêtrière, lorsque j’avais reçu une donation de mon client et ami le baron Edmond de Rothschild. Fidèle à mon engagement envers moi-même de dire toujours toute la vérité, je complète en précisant que cette somme, ajoutée à

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