Sorte de pince longue
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gne, j’étais presque tenté de regretter la résection partielle de la veine cave dont j’avais réduit le calibre de moitié, mais nous étions au-dessous des veines rénales.
En effet, j’ai entrepris, avec Paul Lecène, en 1904, des recherches expérimentales sur le chien, à propos de la ligature brusque de la veine cave inférieure (Tribune médicale, 1904). Nous avions ainsi posé le problème : au cours d’une néphrectomie droite difficile, un chirurgien blesse la veine cave inférieure ; quelle conduite doit-il tenir en pareil cas ? Il peut : 1° Faire la ligature de la veine cave au-dessus et au-dessous du point déchiré ; 2° faire la ligature latérale ou, si celle-ci est impossible, la suture de la veine. Voici quelles avaient été nos conclusions : 1° la ligature du tronc de la veine cave inférieure au-dessous de l’abouchement des veines rénales ne s’accompagne d’aucun phénomène pathologique ; il n’y a même pas trace d’œdème des membres inférieurs ; 2° la ligature du tronc de la veine cave inférieure au-dessus de l’abouchement des veines rénales provoque des lésions graves du rein, malgré l’existence d’anastomoses entre les veines rénales et les systèmes cave et azygos ; la mort résulte toujours de cette ligature; 3° la double ligature du tronc de la veine cave inférieure, au-dessus et au-dessous de l’abouchement des veines rénales, provoque également des lésions graves des reins qui entraînent rapidement la mort. Enfin, si, à cette double ligature, on ajoute une néphrectomie droite, pour se rapprocher des conditions de l’observation humaine, il n’y a rien de changé au résultat de l’expérience et la mort survient aussi rapidement.
Dans mon cas, j’aurais très bien pu, puisque nous étions audessous des veines rénales, me contenter de la simple ligature de la veine cave, comme le montraient nos expériences avec Lecène, mais nos expériences datent de 1904, époque où les sutures vasculaires étaient moins faciles à exécuter qu’aujourd’hui. Aussi, en 1936, j’ai préféré pratiquer la suture latérale de la veine et j’ai bien fait.
L’examen histologique montra une tumeur bénigne, un fibro-myome, au moins dans les régions où avaient été pratiquées les coupes. Quelques années après, cette malade revint dans le service avec une grosse récidive abdominale. Reprenant des fragments en d’autres points de la tumeur conservée au laboratoire, mon fidèle collaborateur Ivan Bertrand trouva qu’il s’agissait, en vérité, non pas d’un fibro-myome, comme
il l’avait pensé lors de ses premiers examens, mais d’une tumeur sarcomateuse.
Ce cas intéressant a été publié, et voici la note que m’a remise Ivan Bertrand sur la structure d’un noyau cutané qui fut enlevé, chez cette malade, pour examen anatomopathologique : « Les fibres musculaires sont moins bien différenciées et, en quelques points, la transformation sarcomateuse est indéniable, en raison des mitoses nombreuses et des monstruosités nucléaires. »
Le premier cas grave que j’eus la satisfaction de guérir remonte à une quarantaine d’années. C'était en 1898, j’avais 26 ans, j’étais interne de quatrième année à l’hôpital Bichat, dans le service du professeur Terrier. Les deux autres internes étaient mon ami Bernard Gunéo qui a fait ensuite la carrière que tout le monde connaît, et Guillemain qui alla exercer quelques années à Neufchâteau. On vint me chercher, un soir, vers 8 heures, à la salle de garde, pour un blessé qui, une heure auparavant, avait reçu dans l’abdomen une balle de revolver. C’était dans une des périodes les plus aiguës de l’affaire Dreyfus, et ce blessé, Olivier, le secrétaire général d’un journal de l’époque, La Lanterne avait été blessé par Madame P... qui, se croyant insultée dans ce journal par un article paru sous la signature d’un conseiller municipal nommé Tu rot, avait décidé de se venger et de tuer le directeur politique de La Lanterne , Alexandre Millerand, alors au début de sa carrière. Madame P... ne connaissait pas Millerand ; elle entre dans le cabinet du secrétaire où elle se trouve en présence d’Olivier sur lequel, par erreur, elle tire une balle de revolver, qui l’atteint à l’abdomen. Olivier fut transporté d’urgence à Bichat, et lorsque je me rendis au bureau des entrées, je trouvai, à côté du blessé geignant, couché sur une civière, deux de ses amis qui déclinèrent leur nom, Alexandre Millerand et André Lefèvre. André Lefèvre, qui devint à partir de ce moment et pendant de très longues années mon ami, m’indiqua qu’il était membre du Conseil de surveillance de l’Assistance publique, qu’il avait téléphoné à Henri Hartmann, alors assistant de Terrier et que l’on appelait toujours pour les urgences, que celui-ci était absent et que, dans ces conditions, il me priait d’opérer son ami. Je n’en demandai pas plus long et tout de suite pratiquai l’opération de la laparotomie pour constater les dégâts qu’aurait pu causer la balle. Guillemain endormit le blessé, Cunéo voulut bien m’aider et je pus cons-
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later que le projectile avait causé dans l’abdomen, sur différents anses grêles, neuf perforations. Ces perforations étaient doubles sur quatre anses grêles, ce qui faisait huit perforations, et la neuvième perforation, ayant atteint le bord libre d’une anse, ne consistait qu’en un seul orifice. Les lésions étaient très récentes, il n’y avait pour ainsi dire pas d’épanchement dans le ventre, il n’y avait pas d’arrachement mésentérique. Chaque perforation fut facilement suturée au moyen d’un petit surjet en bourse à la soie fine avec enfouissement, et le blessé, qui avait une quarantaine d’années, guérit très simplement. Grâce à la bonne anesthésie donnée par mon ami Guillemain, grâce à l’aide excellente de mon ami Cunéo, et surtout grâce à la parfaite organisation du service, j’avais pu obtenir un beau succès opératoire, et cela sans la moindre émotion ou inquiétude. Mais lorsque je lus, le lendemain, dans les journaux, qu’il s’agissait d’un journaliste connu, que le drame était lié à l’affaire Dreyfus, j’éprouvai, je puis l’avouer, une très grande appréhension, car je craignais bien que mon opéré ne succombât. Il guérit le plus facilement du monde, les journaux parlèrent beaucoup de ce cas, mon nom fut, par bonheur, rarement prononcé, et c’est seulement quelques années après que l’on sut que l’heureux opérateur était l’interne de Félix Terrier. Je reconnais bien volontiers que ce succès, dû surtout à ce que nous enseignait Terrier sur le traitement des plaies de l’abdomen par balle et à l’admirable organisation chirurgicale que, dès cette époque il avait pu réaliser, eut sur les débuts de ma carrière chirurgicale la plus heureuse influence ; avant tout, il me donna confiance en moi. Mon maître Félix Terrier voulut bien y voir le triomphe de sa méthode (il avait absolument raison), et surtout un heureux succès pour moi qu’il traitait comme un fils. Les conséquences de cette guérison furent aussi très heureuses pour la personne qui avait tenu le revolver. Lorsque les jurés virent, aux Assises, à côté de la responsable, la victime bien guérie, solide sur ses jambes, avec une mine florissante, ils n’hésitèrent pas à acquitter. Heureuse conséquence d’un acte chirurgical qui n’a de mérite que par l’époque où il fut accompli : 1898 !
Les jeunes générations qui ne voient leurs Maîtres que lorsqu’ils sont arrivés, ne peuvent comprendre que, tous, nous avons eu des débuts difficiles, et que le succès exige beaucoup d’efforts. Je me rappelle que, lors de mon installation dans un
modeste appartement de la rue Hautefeuille, près de EEcoîe de Médecine, en 1900, je disposais, en tout, d’une somme de cinq cents francs. Je m’empressai de faire installer le téléphone, de faire mettre un simple matelas sur le parquet de ma chambre à coucher et d’aller acheter une statue de la Victoire de Samothrace, en plâtre colorié. Cette statue, posée sur la cheminée, était si belle à contempler ! Quelques jours après, on me demanda pour aller opérer en province. Je ne pouvais prendre le train, faute de la somme nécessaire ; j’étais un peu ennuyé, lorsque vint me consulter un couple de jeunes mariés qui avaient un conseil à me demander. Grâce au prix de cette consultation, je pus prendre le train et aller opérer. Depuis lors, je n’ai jamais eu le moindre souci d’argent, ce qui est une condition indispensable pour pratiquer, en toute indépendance, la chirurgie.
La vie était facile, vers 1900. J’étais célibataire et j’avais une domestique, très brave tille, qui passait parmi mes amis pour une remarquable cuisinière, alors qu’elle savait à peine préparer une côtelette et des pommes frites, mais elle avait imaginé un système parfait pour s’en tirer à son honneur. Tout ami qui venait me voir vers l’heure du déjeuner était, par elle, prié avec insistance, d’attendre mon retour, pour partager mon repas. Elle téléphonait alors à un célèbre restaurant tout proche, le restaurant Foyot, qui a été démoli récemment pour agrandir la place qui est devant l’entrée du Sénat, et demandait, tout simplement, d’envoyer le plat du jour. Cette pratique se répétait assez souvent, et cependant, à la fin de l’année, la note à payer était vraiment insignifiante. Heureuse époque !
J’ai toujours beaucoup aimé les chevaux, et dès que je fus agrégé, je pus acheter mon premier cheval de selle. Bientôt, j’eus plusieurs chevaux, bien installés dans une écurie parfaitement organisée dans la foret de Compiègne, près du charmant village de Vieux-Moulin. Or, en toute sincérité, je ne puis me rappeler ce que me coûtait cette écurie, c’était une somme vraiment très peu élevée. Avant 1910, les préoccupations d’argent n’existaient pas !
Le travail d’un chirurgien des hôpitaux de Paris pourrait être beaucoup mieux compris. Dans beaucoup de pays étrangers, le chirurgien ne travaille que dans un seul endroit qui est l’hôpital, il peut alors y consacrer toute sa journée, toutes ses (forces, toute son activité. Tous les malades, quelle que soit
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leur situation sociale, viennent s’y faire opérer. Quelle économie de temps, quelle économie de fatigue !
En France, sous un régime professionnel qui, je l’espère, a vécu, et dont je demande avec conviction la suppression depuis mon premier voyage en Allemagne, vers 1902, le chirurgien opère dans deux endroits, quand ce n’est pas trois. A l’hôpital, il opère les malades non payants, il y passe chaque matin deux à trois heures et ne touche en réalité, pour ce travail, aucun traitement, mais seulement une indemnité annuelle d’une dizaine de mille francs, et cela seulement depuis dix ans. Autrefois, il ne touchait rien, mais une indemnité de cent francs par mois (je dis bien cent francs) pour ses frais de déplacement. Dans sa maison de santé, il opère les malades de ville. Je connais pour ma part un chirurgien qui, outre son service officiel de l’Assistance publique et sa maison de santé, dirige un hôpital privé où il opère un certain nombre de malades gratuits et des malades de la classe moyenne, et cela depuis trente ans. Il lui faut donc, chaque matin, faire deux longues séances opératoires, dans deux endroits distants l’un de l’autre, et, sans perdre de temps, travailler de huit heures à midi et demi. Quel soulagement, quelle diminution de fatigue, s’il pouvait concentrer tout ce travail dans le même endroit !
Je me rappelle avoir, en 1902, passé quelque temps de bon travail fructueux dans la clinique chirurgicale de Heidelberg, alors dirigée par le professeur Czerny. Le premier matin où je suivis ses opérations, il avait commencé, comme toujours, ponctuellement, à huit heures un quart. Les étudiants garnissaient les bancs de l’amphithéâtre, il pratiqua quelques opérations simples, fit examiner fort superficiellement un malade par un étudiant, et, à dix heures, annonça aux élèves qu’ils pouvaient se retirer. En quelques secondes l’amphithéâtre fut vide et s’adressant à moi qui lui avais été présenté par son assistant Kaposi — que j’avais connu à Paris chez mon maître Terrier — il me dit : « Eh bien ! maintenant, nous allons pouvoir travailler. » Il fît alors, avec beaucoup de talent, unç cranioplastie par dédoublement, puis il me déclara : « je vais opérer dans ma clinique privée, voulez-vous venir avec moi ? » et, comme je me préparais à me diriger vers le vestiaire, il se mit à sourire : « Mais non, ma clinique privée est ici. » Il traversa en effet, un couloir d’une dizaine de mètres, et dans une salle d’opération particulière, il fit deux interventions sur des malades de ville ; une, entre autres, était
une opération économique pour sarcome à myéloplaxes de U extrémité supérieure du tibia. Cela étant terminé, il s’assit quelques instants pour prendre un peu de viande froide, et retourna à sa clinique officielle où, en son absence, son premier assistant, Simon, avait continué d’opérer. II reprit le bistouri pour faire, entre autres opérations, une désarticulation de l’épaule, et enfin, à une heure, sa bonne matinée de travail était terminée. Il voulut bien me dire qu’il recevrait encore l’après-midi quelques malades particuliers, puis irait faire une promenade dans « l’allée des philosophes », la belle promenade qui domine Heidelberg et que, le soir, enfin, il avait invité à dîner un de ses assistants, Voicker, qui s’occupait plus particulièrement des voies urinaires, et qui le mettrait au courant d’une nouvelle opération dont on commençait beaucoup à parler, la prostatectomie. Je n’ai pas, heureusement pour moi, le défaut d’envie, mais ce jour-là, cependant, j’ai envié la belle vie, si bien ordonnée, si calme, sans fatigue excessive et avec un si magnifique rendement, d'un grand chirurgien allemand. Je sais bien que Heidelberg n’est pas Berlin et que la vie de deux chirurgiens que j’ai suivis plus tard à Berlin — Fédor Kraüse et Korte — m’a paru moins facile. C’est vers cet idéal de vie du chirurgien allemand de Heidelberg que nous devons cependant tendre, nous les chirurgiens français, même si nous habitons Paris. J’ai déjà exprimé ce vœu, en 1937, dans le livre sur Félix Terrier.
J’ai vu mon maître Guyon, j’ai vu mon maître Terrier, alors fort âgés, avoir des journées de travail terriblement remplies, et qu’une organisation meilleure, sans ces grands déplacements qu’exigent forcément plusieurs centres de travail, aurait rendues plus fructueuses encore, avec beaucoup moins de fatigues. C’est aux jeunes générations qui viennent derrière nous à accomplir ces réformes. Elles seront alors plus heureuses que moi, qui ai combattu, sans y réussir, pendant près de quarante années, pour les faire aboutir, dans l’intérêt de la collectivité, alors que, pour moi-même, à force de ténacité, j’étais cependant arrivé, en partie, à résoudre le problème.
Il n’y a aucune raison pour que, devant la maladie et la chirurgie, il y ait plusieurs catégories de citoyens. La première organisation logique des malades dans les hôpitaux me fut révélée, dans son entier, vers 1902, alors que je visitais, ,à Berlin, l’hôpital Virchow. Le directeur, qui m’avait fait longuement visiter ce bel hôpital, m’expliqua ensuite, sur ma
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demande, comment les malades y étaient reçus. L’hôpital, comme tous les hôpitaux allemands, recevait trois catégories de malades. Les uns, les indigents, présentaient une carte de leur mairie et étaient opérés et soignés gratuitement, dans la salle commune; d’autres présentaient leur carte d’assurance sociale, et Ïe3 caisses payaient, à la fois, et l’hospitalisation, et le chirurgien. D’autres enfin, cpii n’étaient ni indigents, ni assurés sociaux, payaient intégralement les frais de séjour et les frais de chirurgien. Cette organisation me parut parfaite, et, dans un hôpital privé, l’hôpital de la rue Antoine-Chantin, qui fut ouvert en 1912, je pus réunir ces trois catégories d’opérés : les uns ne payant rien, d’autres payant le tarif des assurances sociales, et d’autres, enfin, donnant à la maison et au chirurgien, un tarif plein. Grâce à cette organisation, l’hôpital de la rue Chantin fonctionne depuis vingt-huit ans, en bouclant chaque année son budget, et je continue à penser que, pour les hôpitaux, c’est la seule formule pratique et viable.
Malgré toute une longue existence d’un labeur qui n’a jamais fléchi, je me rends compte que, dans la vie d’un chirurgien, on pourrait faire beaucoup mieux. Quand j’étais jeune et que j’exposais les rêves, les projets à longue échéance que la vieillesse ne peut plus se permettre, quand je me livrais à ces projets devant les assistants de mes premières années de chef de service, vers quarante ans, j’ai souvent décrit le « couvent chirurgical » que je voulais fonder, un nouveau collège de Saint-Corne. Un véritable couvent, en pleine campagne, loin de l’agitation des villes, dans une belle contrée riante, dans le calme et la méditation, si possible près d’une forêt ou au voisinage d’une rivière (vous verrez tout à l’heure pourquoi) où la journée se passerait à opérer, à examiner des malades, à travailler dans les laboratoires, un travail de sept heures du matin à midi, puis encore quelques heures l’après-midi, jusque vers quatre heures. Alors chacun se livrerait à son sport favori, chasse, équitation, pêche, etc. Puis dîner en commun (le déjeuner étant très léger et vite expédié) et, enfin, dans la soirée, une heure de bon repos, de musique, cle lecture, une partie d’échecs, et coucher de bonne heure pour recommencer le lendemain, dans le même admirable lieu, cette existence merveilleuse de chirurgien. Aucune préoccupation d’argent, sauf pour le comptable qui doit gérer la maison. Aucune ambition, sauf celle de collaborer à la marche
d’un centre chirurgical supérieur à la plupart des autres. Aucune envie, aucune jalousie, seul le désir d’avoir des résultats meilleurs chaque année. Dans un tel centre chirurgical, heureux les malades qui viendraient s’y faire opérer, plus heureux encore les chirurgiens qui y exerceraient leur art si bienfaisant.
L’exposé séduisant que je traçais devant mes assistants était toujours accueilli avec un doux sourire et les objections ne manquaient pas. Eh bien ! malgré tout ce que ce projet peut comporter de chimérique, je reste persuadé qu’un jour viendra où un chirurgien doublé d’un sage — le fait n’est pas impossible — réalisera ce rêve et passera ainsi la vie la plus utile et la plus heureuse qui se puisse imaginer.
Le contact avec la nature, la vue des arbres, de la campagne, ce sont les meilleurs délassements pour tout homme d’action. Même en 1890, quand il n’y avait que des voitures à chevaux, les chirurgiens très occupés aimaient les environs de Paris pour aller s’y reposer chaque soir pendant l’été, tout en gardant la faculté de venir quelques heures à Paris. Mon maître Félix Guyon nous a tous reçus, nous, ses élèves, dans sa magnifique propriété de Louveciennes. J’ai vu Tuffier habitant également Louveciennes, en bordure de la forêt de Marîy. Moimême, j’ai habité plusieurs années l’Etang-la-Viîle, le village où Dupuytren passait ses vacances. J’avais, à quelques centaines de mètres, les fourrés de la forêt de Marly. A cette époque, (1905), la forêt était peu fréquentée, l’autodrome de l’ouest, personne n’y songeait, et, dans les promenades à cheval, on rencontrait peu de promeneurs, mais on voyait de charmants couples de chevreuils. Les temps sont changés !
De combien de prudence il faut user avec les malades. Ne remettez jamais à un malade — sauf s’il s’agit d’une affection bénigne — une lettre pour son médecin contenant des choses graves, car il y a bien des chances pour que le malade, même si la lettre est bien cachetée, s’empresse de l’ouvrir et d’en prendre connaissance. Il n’attendra même pas d’être dans la rue pour la décacheter, il l’ouvrira dans l’escalier.
Prenez garde aux questions insidieuses que peuvent vous poser certains malades, surtout des médecins, et qui cachent des pièges. Je me rappelle l’histoire qui arriva au grand neu-
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rologue Babinski et qu’il me conta lui-même. Il fut consulté par un chirurgien, ancien interne des hôpitaux, qui exerçait dans une vide de l’ Afrique du Nord. Ce chirurgien craignait une affection nerveuse grave, et Babinski diagnostiqua en effet un début de maladie de Parkinson, mais n’en dit naturellement rien au chirurgien. Celui-ci, au moment de quitter son consultant, lui posa incidemment la question suivante : (( J’opère beaucoup, dans ma ville africaine, mais on me propose un très beau poste dans une grande compagnie, où je n’aurai malheureusement plus à opérer, mais ce poste est très intéressant à beaucoup de points de vue, et même agréable. Que me conseillez-vous ? »
Le grand neurologue n’hésita pas une seconde à conseiller ce poste de tout repos. Le chirurgien avait compris. Rentré chez lui, il se suicida. Cela se passait aux environs de 1905.
Ne vous hâtez pas de remettre aux familles des pronostics trop fermes, si vous n’êtes pas cent fois certain de ne pas vous tromper. Je me rappelle avoir, au début de ma carrière, conduit, avec mon ami Ladislas Landowski, au Mus grand radiologue de l’époque — la radiologie était tout à fait à ses débuts — une malade atteinte d’une affection pulmonaire bizarre. L’examen radiographique révéla, dans un des poumons, une grosse opacité centrale et le radiologue conclut à un cancer du poumon. Nous fîmes un certificat très précis pour le communiquer aux enfants de la malade et nous le signâmes tous les trois. Je verrai toujours Ladislas Landowski descendant l’escalier du radiologue — c’était rue La Boétie — avec notre beau certificat à la main. Tout à coup, il l’enfonça au plus profond d’une de ses poches en me disant : « Attendons, il sera toujours temps de le remettre aux enfants. » Il eut mille fois raison, car dix ans après, cette malade, que je voyais de temps en temps avec lui, était toujours en vie.
J’ai vu, au contraire, d’autres malades, atteints d’affections cancéreuses, qui exigent qu’on leur dise la vérité. Dans certains pays — et peut-être se cache-t-il sous cette habitude de très respectables préoccupations d’ordre religieux — on avertit les malades atteints de cancer de la nature exacte de leur mal, et j’ai examiné plusieurs malades étrangers qui, venant me consulter, me dirent, comme entrée en matière, qu’ils étaient fixés sur la nature de leur affection et que leur médecin les en avait prévenus, en indiquant même le nombre de mois qu’il leur restait à vivre. Que faire en pareil cas ? C’est
une question de tact pour le chirurgien et, suivant la mentalité du malade que l’on a devant soi, on saura trouver les mots qu’il faut dire, en se rappelant que la commisération, que la pitié, que la bonté sont les qualités que le chirurgien doit cultiver avant toutes les autres.
Il faut qu’un chirurgien soit entreprenant, audacieux, avec mesure cependant, et c’est cette mesure justement qu’il est difficile de tenir, mais il faut surtout qu’un chirurgien ne soit pas timoré 1 Que de timorés, avec les meilleures raisons apparentes, ont laissé mourir des malades que d’autres plus audacieux auraient opérés et sauvés.
Il a été écrit, il y a une trentaine d’années, un livre curieux : Le mal nécessaire . Dans ce livre, l’auteur, le docteur André Couvreur, met en scène un grand chirurgien et montre que tout est permis, en chirurgie, pour progresser. Ce n’est pas exact, mais la question s’est déplacée. Il est permis aujourd’hui, avec la méthode aseptique, de tenter des opérations qui ne comportent plus les risques d’autrefois.
Il faut que l’audace du chirurgien soit en raison de sa valeur, de son expérience et de sa méthode opératoire. Tel cas qui paraîtra difficile à. l’un et impossible à opérer à tel autre, sera très facilement opérable pour un troisième. Ce qui freine le chirurgien, ce sont les insuccès. Or, les insuccès sont dûs en général à un manque de méthode. Prenons par exemple, le cas d’un cancer du colon ascendant ou de l’angle droit. Si le chirurgien a soin d’opérer en deux temps, de faire, dans le premier temps, une anastomose de T iléon avec le transverse, et dans un second temps, vingt à trente jours après, de pratiquer l’ablation, suivant des règles très simples, très logiques et bien connues aujourd’hui, l’opération, qui est cependant une opération sérieuse, presque toujours pratiquée sur des gens âgés, l’opération se montrera, on peut vraiment le dire, une opération bénigne.
Pour qu’une opération soit bien conduite et réussisse, il faut que le chirurgien n’en éprouve d’avance, aucune inquiétude, aucune émotion ; il faut qu’il soit au-dessus de sa besogne. Le plus beau compliment que j’aie reçu au cours de ma carrière, c’est celui que me fit un jour le président Georges Clemenceau qui était venu assister à une de mes séances opératoires. C’était vers 1920, j’avais pratiqué devant lui plusieurs interventions : l’ablation d’une vésicule biliaire calcu- \euse, l’ablation d’un fibrome, l’ablation d’un estomac, et,
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après ces différentes opérations qu’il avait suivies avec intérêt et très grande compréhension (il avait été médecin), il me dit ces simples mots : « Vous êtes au-dessus de votre besogne. » J’en fus, je l’avoue, très flatté, car tout est là dans l’action, aussi bien pour un chirurgien que pour un homme d’Etat ou pour un général : être au-dessus de sa besogne. Que de chirurgiens paraissent parfois écrasés par leur besogne ; cela parce qu’ils n’ont pas su disposer leur plan opératoire de manière à se trouver à l’aise et à pouvoir, avec facilité, en voyant bien ce qu’ils font, vaincre les difficultés imprévues, réparer les fautes que le meilleur arrive parfois à commettre. Je me rappelle, pendant mon internat chez Paul Reclus, qu’un de nos collègues, en voulant enlever un ganglion de l’aine à travers une ouverture trop étroite qui ne lui permettait pas de contrôler ce qu’il faisait, eut la malchance de léser la veine crurale. Un flot de sang s’était échappé, et notre collègue, faisant dans le fond de la plaie une forte compression avec ses doigts et un tampon, avait appelé à son secours un interne de l’hôpital, Pierre Wiart qui était déjà, à cette époque, un excellent chirurgien, plein de calme, d’adresse et de bon sens. Wiart faisant continuer la compression, n’eut qu’à agrandir convenablement la plaie, voir la veine déchirée, poser une pince au bon endroit et ensuite, après dénudation, la lier au-dessus et au-dessous de la blessure qui était fort large : il avait ainsi sauvé une vie humaine. Cela parut très simple.
Malgré la plus grande attention, un malheur, une maladresse peut arriver au cours d’une opération, et c’est surtout lorsque le cas est facile, trop facile, pourrait-on dire, que le fait se produit. Je me rappelle, dans les premières années de mon activité, avoir, un jour, au cours de l’ablation d’une vésicule caîculeuse se présentant dans les conditions les plus simples, sectionné le cholédoque. C’était sur une malade très maigre, à foie abaissé et facilement extériorisable, à organes ptosés. J’employais alors, à cette époque, — comme tout le monde — le procédé de décollement de la vésicule biliaire en allant du fond vers le cystique. Le décollement était achevé, je mis une pince sur le cystique et je sectionnai. J’avais trop tiré sur la vésicule et je coupai complètement le cholédoque que j’avais ainsi amené sous le bistouri. Je me rappelle que ma première préoccupation fut de demander à la sœur de la salle d’opération (sœur Desle, que tous les fidèles de la maison de la rue Georges-Bizet ont bien connue), si la malade avait des enfants.
J'espérais sans doute, pour me consoler, qu’elle allait me répondre qu’elle n’en avait pas. J’étais bien loin de compte, car la sœur me répondit qu’elle en avait sept ! Je me mis en devoir de réparer le cholédoque en faisant une suture bout à bout qui fut très simple à exécuter, et cette malade, qui m’avait tant préoccupé, guérit très facilement, sans la moindre complication, guérison qui se maintenait encore quelques années après. Les sept enfants n’avaient pas eu à pâtir de ma faute ! Je n’ai pas besoin de dire que, à partir de ce jour, j’ai presque complètement abandonné le décollement de la vésicule « par le fond », pour donner la préférence au décollement « d’arrière en avant », avec section première du canal cystique, procédé que j’ai été le premier à réaliser avec mon ami Lord Moyniham (de Leeds).
J’ai l’habitude de dire, pour donner confiance à mes jeunes assistants, qu’en chirurgie, toute faute est réparable, sauf la section du cholédoque, car la nature a eu le tort de ne nous pourvoir que d’un seul cholédoque. Le cas précédent montre que ce n’est peut-être pas absolument exact et que, même une section circulaire du cholédoque est réparable.
« J’avoue la vérité lorsqu’elle me nuit, de même que si elle me sert. »
(Montaigne.)