DE PARIS
Je vais simplement décrire les différentes étapes que j’ai eues à parcourir pour devenir chirurgien des hôpitaux de Paris.
Je fus nommé chirurgien des hôpitaux en 1903, j’avais donc 31 ans.
A cette époque lointaine, (et encore aujourd’hui) les différents grades s’obtenaient au concours. Est-ce un bien? est-ce un mal ? Aucun système n’est parfait. Dans les pays où les concours n’existent pas, j’ai entendu de jeunes chirurgiens les réclamer ; dans notre pays où le concours ouvre toutes les portes, je l’ai entendu très souvent dénigrer. Que faut-il penser ? Les concours valent surtout par l’intégrité des juges ; on verra plus loin ce que je veux dire.
Aucun système n’est parfait, tout dépend de la manière dont on en use. Il ne faut pas oublier que, sous Napoléon, les concours furent supprimés et que, quelques années après 1815, on fut obligé de les rétablir.
Après avoir exposé le système des différents concours, nous verrons les reproches qui leur sont adressés et les remèdes qu’on peut apporter.
J’ai commencé les études médicales en 1889. J’avais alors dix-sept ans.
Deux ans après, muni de huit inscriptions (à cette époque, il n’y avait pas, comme aujourd’hui, une année de P. C. R. consacrée, à la Faculté des Sciences, à l’étude des sciences
physiques, chimiques et biologiques, ces sciences s'apprenaient à la Faculté de Médecine même), je me présentai au concours de l'externat. Le concours consistait en deux questions orales que l’on traitait en cinq minutes pour chaque question, après cinq minutes de préparation, devant un jury de sept membres, trois médecins, trois chirurgiens et un accoucheur. J’eus comme question d’anatomie « Muscles de la région antéro-externe de la jambe », et comme question de pathologie « Signes de la pneumonie franche aiguë ». La préparation du concours se faisait dans des « Conférences d’externat » dirigées par de jeunes internes. Ces conférences, qui étaient peu nombreuses, deux ou trois seulement à Paris, groupaient chacune une cinquantaine d’élèves ; elles se tenaient une fois par semaine ; elles étaient naturellement gratuites. La conférence que je suivis était dirigée par quelques jeunes hommes distingués : Bouglé, Giantenay qui moururent jeunes, tous les deux chirurgiens des hôpitaux, Massary, toujours vivant et médecin honoraire des hôpitaux, et Jean Charcot, le fils de Charcot, qui mourut en Islande, lors d’une de ses belles explorations. Il n’y avait heureusement pas de questions toutes préparées, que l’on pût se procurer, comme aujourd’hui, dans certaines officines. Il y avait peu de « bachotage ». Chaque candidat, grâce à ses lectures, grâce aux thèses qu’il lisait le crayon à la main, grâce aux notes données par les conférenciers et grâce à leurs conseils, se faisait lui-même, sur chaque sujet possible d’anatomie et de pathologie, une question particulière, et j’avoue que, regardant les choses avec un recul de plus de quarante ans, j’estime que si le système n’était pas parfait, cependant il n’était pas aussi mauvais qu’on a bien voulu le dire.
Je ne connaissais personne parmi les membres du jury, mes épreuves furent sans doute bonnes, puisque je fus nommé premier de ma promotion, le second étant mon ami Pierre Fredet. Qu’on veuille bien croire que je n’en tirai aucune vanité, mais seulement confiance dans l’avenir : j’avais dix-neuf ans.
Nommé externe, je me mis tout de suite à préparer l’internat, préparation qui marchait à peu près de pair — et cela est capital à souligner — avec les études classiques de la Faculté. Je suivis la conférence d’internat des mêmes jeunes maîtres qui m’avaient préparé à l’externat, et en 1893, à vingt et un ans, j’affrontai les très dures épreuves de l’internat. Le nombre
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des places d’internes n’était pas très élevé (soixante pour la promotion 1893-1894), les candidats étaient nombreux et travailleurs. Comme pour l’externat, les épreuves n’étaient pas anonymes ; il y avait deux questions écrites. Le candidat avait une heure pour rédiger chaque question qu’il venait ensuite lire lui-même devant le jury ; il y avait, en outre, deux questions orales. Les questions écrites furent : la question d’anatomie « Anatomie du coecum », et la question de pathologie « Abcès péricaecaux ». Nous étions, comme je l’ai dit plus haut, en l’an 1893 ; l’appendicite était alors mal connue, et le titre donné par le jury prêtait fortement à la critique. Beaucoup de candidats ne comprirent pas bien ce que voulait dire « abcès péricaecaux » et l’ensemble des copies sur cette question fut médiocre. J’avais eu la chance de voir, à l’hôpital Cochin, dans le service de Benjamin Anger que remplaçait Tuf fier, deux cas de suppuration de la fosse iliaque droite qui étaient certainement des appendicites suppurées. Tuffier nous avait donné, sur ces deux malades, des renseignements très précis et j’avais pris leur observation avec soin. C’est par la prise soigneuse et méthodique des observations que l’on apprend la pathologie et surtout qu’on ne l’oublie plus. Aussi je ne fus pas embarrassé pour expliquer, dès le début de ma question, qu’abcès péricaecaux, cela voulait dire abcès d’origine appendiculaire ou appendicite suppurée, et que la question eût été ainsi mieux posée, ce qui fit sourire le jury. Mes deux questions orales : « Veine cave inférieure » et « Angine de poitrine » me valurent de bonnes notes et j’eus îa chance d’être nommé premier de la promotion, le second étant mon grand ami Robert Proust. J’avais vingt et un ans, c’était en
Alors, année de service militaire dans les Chasseurs Alpins (à cette époque, on ne pouvait obtenir de sursis), avec, en poche, mon titre d’interne des hôpitaux de Paris. Année de sport et de manœuvres alpestres pendant laquelle je fus parfaitement heureux.
Puis mes quatre années d’internat dans les hôpitaux de Paris, en première année chez le professeur Tillaux, à la Charité (c’était une prérogative du premier de la promotion), en seconde année à la Vieille Pitié, chez le professeur agrégé Paul Reclus, une troisième année dans la clinique des voies urinaires de l’hôpital Necker, chez le professeur Guyon, et enfin, ma quatrième année d’internat, à l’hôpital Bichat, chez
le professeur Terrier. J’ai, comme tous mes collègues, conservé de mes années d’internat un souvenir radieux qui ne s’est pas éteint aujourd’hui. J’eus la chance d’obtenir la médaille d’or de l’internat, ce qui me permit, à ma grande joie, de faire une cinquième année près de mon maître Terrier.
Pendant ces années d’internat, je Iis comme la plupart de mes camarades qui voulaient devenir chirurgiens des hôpitaux, c’est-à-dire que je préparai les deux concours de l’adjuvat et du prosectorat. En seconde année d’internat, étant dans le service de mon maître Reclus, je fus nommé aide d’anatomie, et l’année suivante, étant interne de mon maître Guyon, j’eus la chance d’être nommé prosecteur, en 1897. J’avais alors vingt-cinq ans, j’avais été favorisé, mais peut-être avais-je aidé la chance par un travail vraiment acharné, travail qui ne me satisfaisait pas toujours complètement, car il comportait trop de temps consacré à l’anatomie et prélevé sur des heures que j’aurais voulu donner à l’hôpital. Cependant, je suis, dans ma génération, un de ceux qui ont consacré le moins de temps au travail des pavillons de dissection : si je résume le temps consacré par moi à l’anatomie, je compte, en effet, une année de préparation à l’adjuvat, une année d’adjuvat et deux ans de prosectorat, ce qui donne quatre années dont tous les après-midi, de une heure à quatre heures, furent remplis par les études d’anatomie. Je ne suis point trop à plaindre, si je me compare avec beaucoup de mes camarades qui en ont fait le double, mais c’est encore trop d’anatomie ; sur ce point il y aurait à réaliser une sérieuse réforme ; elle est en cours.
Je suis de ceux qui pensent qu’un chirurgien doit avoir fait de fortes études anatomiques, mais j’estime aussi qu’il ne faut pas abuser. Six ans ou plus comme certains ont été obligés de le faire pour obtenir ces grades d’aide d’anatomie et de prosecteur, cela comporte non pas beaucoup de temps perdu, mais beaucoup de temps qui pourrait être mieux employé.
Peut-on supprimer, sans inconvénient, l’adjuvat et le prosectorat ? Il faut envisager les conséquences de cette suppression et pour la faculté de Médecine et pour les étudiants.
Pour la faculté de Médecine, cette suppression serait très préjudiciable, car les aides d’anatomie et les prosecteurs sont les moniteurs qui enseignent aux étudiants, sous la direction du professeur d’anatomie et du chef des travaux d’anatomie, toutes les notions d’anatomie qu’il faut connaître. L’enseignement de l’anatomie, dans une faculté de Médecine, a des
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buts particuliers, c’est une anatomie médicale et chirurgicale. Des moniteurs purement anatomistes et non chirurgiens ne feraient pas d’aussi bonne besogne et j’estime qu’il y a grand intérêt à ce que l’anatomie, dans les facultés de médecine, continue à être enseignée par des anatomistes qui soient en même temps chirurgiens.
Pour les candidats chirurgiens, la suppression de l’adjuvat et du protectorat aurait aussi des conséquences que je crois fâcheuses et, pour appuyer cette opinion, je tiens à relater ce que j’ai pu constater pendant la guerre de 1914-1918. Consultant pendant plus de deux ans à l’armée du général Gouraud, j’ai eu l’occasion d’y voir travailler et opérer beaucoup de chirurgiens de formation différente. Un certain nombre de bons praticiens de province qui faisaient de bonne besogne, puis des anciens internes des hôpitaux des villes de Faculté qui faisaient vraiment un très beau travail et enfin des candidats aux hôpitaux de Paris, tous anciens prosecteurs ou aides d’anatomie, et avec lesquels il était fort agréable d’échanger des idées. Leur méthode opératoire, la facilité (apparente) et le fini de leur travail, la qualité des guérisons qu’ils obtenaient, les mettaient au-dessus de tous les autres, ce qui n’empêche pas que les autres opéraient et guérissaient, mais ils n’étaient pas de la même classe.
Tout récemment, j’entendais mon ami le professeur agrégé Pierre Brocq faire les mêmes réflexions à propos de la guerre de 1940. Il disait qu’il avait eu, à Rennes, opérant sous sa direction, trente-six équipes chirurgicales, qu’il avait pu ainsi apprécier et comparer, et qu’à ses yeux les chirurgiens qui avaient passé par l’École pratique d’anatomie de la Faculté de Paris avaient une supériorité incontestable.
Donc, nécessité, à mes yeux, de solides études d’anatomie et de médecine opératoire, car la médecine opératoire, pour un chirurgien, ce sont les gammes. Mais s’il y a nécessité de faire de solides études d’anatomie, cela ne veut pas dire qu’il y faille consacrer les après-midi pendant cinq à six ans. Pendant deux à trois ans, cela devrait largement suffire. Comment procéder, comment concilier ?
La vie est terriblement courte et ce que vous consacrez à l’anatomie, vous le faites au détriment de quelque chose qui, pour un chirurgien, est peut-être encore plus utile.
On peut très facilement trouver une solution qui satisfasse tout le monde. Les étudiants ne disséquant que pendant le
semestre d’hiver, le semestre d’été permettra aux aides d’anatomie et aux prosecteurs d’être attachés aux laboratoires de physiologie et au laboratoire de médecine expérimentale, non pas en qualité d’auditeurs, mais en qualité de moniteurs, mettant la main à la pâte, et devenant ainsi de véritables biologistes. Cette éducation double, anatomique et biologique, constituera pour les futurs chirurgiens des hôpitaux, un très grand progrès.
Muni de ces différents titres et surtout des connaissances qu’ils comportent, je fus nommé en 1900 chef de clinique du professeur Terrier, à la Vieille Pitié, et je pus alors affronter les deux derniers concours, celui des hôpitaux et celui de l’agrégation. Je n’eus à concourir qu’une seule fois à l’agrégation de chirurgie, en 1901, et je fus nommé dans une promotion qui comptait trois agrégés : Marion, Auvray et moi. J’avais alors vingt-neuf ans. Pour le concours des hôpitaux, je ne fus nommé chirurgien des hôpitaux qu’en 1903. Mais que ce fût en qualité de chef de clinique, ou d’agrégé, ou de chirurgien des hôpitaux, j’eus toujours une fonction hospitalière, et, pendant dix ans, de 1898 à 1908, cette fonction hospitalière fut, heureusement pour moi, remplie sous la haute direction de mon maître Terrier. Depuis l époque où je fus nommé externe des hôpitaux, en l’an 1891, jusqu’à l’instant où j’écris ces lignes (août 1940) c’est-à-dire pendant quaranteneuf ans, j’ai travaillé chaque matin à l’hôpital, en m’efforçant de faire un peu de bien aux malades, en tout cas, en m’y instruisant sans cesse dans la joie du devoir accompli et en exerçant le plus noble métier qu’il y ait au monde, le métier de chirurgien. J’ai été particulièrement favorisé, puisque, à quarante ans, en 1912, j’ai eu la grande satisfaction d’être nommé chef de service, c’est-à-dire libre d’organiser mon service comme je crus le devoir, libre de faire de l’enseignement à ma manière, — c’est-à-dire surtout par l’exemple — et enfin libre de fonder une Ecole et d’éduquer de jeunes assistants. J’ai été encore favorisé d’une autre manière, puisque, de 1913 à ce jour (vingt-sept ans), j’ai été à la tête du même beau service de la Salpêtrière, que j’ai pu considérablement agrandir.
Mais tout le monde n’a pas été aussi favorisé que moi et beaucoup de mes camarades sont restés privés de toute fonction intéressante, depuis leur sortie de l’internat jusqu’à leur nomination de chirurgien des hôpitaux, c’est-à-dire pendant quatre
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ans, six ans et plus. Nommés chirurgiens des hôpitaux, ils ont attendu une dizaine d’années avant d’avoir un service, et pendant ces dix années ils ont été, quelques-uns tout au moins, fort peu mis à contribution. C’est îà une grave erreur. Depuis son entrée dans les hôpitaux comme simple externe, jusqu’au jour (s’il devient chirurgien des hôpitaux), où l’heure de la retraite viendra à sonner, le chirurgien, élève ou maître, doit être utilisé au maximum pour le plus grand bien de la collectivité. Il y a dans ce domaine à amender, à améliorer. De même pour la nomination aux hôpitaux, des réformes importantes devraient être réalisées, elles sont urgentes.
Avant la guerre de 1914, voici comment se déroulait le concours pour devenir chirurgien des hôpitaux. Il y avait une série d’épreuves non anonymes — l’anonymat n’a été instauré qu’en 1920 — portant sur l’anatomie, la pathologie et sur l’examen d’un malade pour les épreuves écrites. Après ces trois épreuves, était prononcée l’admissibilité, le nombre d’admissibles étant égal au double des places mises au concours. Les candidats non éliminés avaient alors à faire une épreuve de médecine opératoire, une consultation écrite sur un malade et une épreuve orale de pathologie chirurgicale. Ceux qui n’étaient pas nommés étaient obligés, l’année suivante, de recommencer tout le concours et par conséquent de subir encore cette sempiternelle épreuve d’anatomie qu’ils avaient déjà affrontée et pour l’externat et pour l’internat, et pour l’adjuvat et pour le prosectorat ! Les résultats étaient bons, car il faut reconnaître que tous les hommes de valeur arrivaient à être nommés chirurgiens des hôpitaux, mais au prix d’un effort énorme. Us avaient sûrement perdu un certain temps précieux, qui aurait, en partie tout au moins, pu être mieux utilisé. Les épreuves n’étant pas anonymes, le jury avait la possibilité de juger mieux le candidat et finalement de se faire une opinion et de corriger la part du hasard. Après 1920, pour atteindre à plus d’impartialité et de justice, on institua des épreuves anonymes. Les épreuves écrites théoriques étaient lues par un « lecteur », les épreuves cliniques étaient des épreuves écrites, lues également par un lecteur, et, finalement, il en résulta, pour les candidats, la nécessité d’un travail encore plus poussé et, par conséquent, pour certaines épreuves, l’anatomie et la pathologie, d’un « bachotage » funeste. Si un chef de service venait à demander à un de ses assistants d’entreprendre un travail original, l’assistant
lui répondait invariablement qu’il n’avait pas le temps nécessaire, car toute son activité é lai t prise par la préparation du concours et, bien souvent, après le succès obtenu, le même assistant n’avait plus grand désir de faire œuvre originale.
L’époque est venue de faire les réformes nécessaires, non pas avec la prétention que ce sera parfait — rien n’est parfait dans les choses humaines, et les meilleurs réglements en fait de concours ne valent que grâce à la conscience de ceux qui sont chargés de les appliquer — mais avec le désir de supprimer des conditions incontestablement mauvaises.
Il faut supprimer l’anonymat dans nos concours. A l’usage, l’anonymat s’est montré pourvu de plus de défauts que de qualités. Ceux qui sont étrangers au milieu médical ne comprennent pas pourquoi l’on fut obligé de recourir à l’anonymat. C’est cependant très simple à comprendre, si l’on veut bien se rappeler que les candidats que nous avons à juger sont nos élèves. Nous les avons près de nous comme collaborateurs pendant des années, nous les avons pris et gardés parce que nous les considérions comme des sujets distingués, et au point de vue intellectuel et au point de vue moral. Ils sont nos fils spirituels et, le jour du concours, nous avons une tendance toute naturelle, très désintéressée, à estimer que leurs épreuves, sont supérieures à celles de leurs concurrents. D’où résulte, dans les concours, une certaine partialité inévitable, et si le concours comporte plusieurs places, il peut arriver que les juges qui ont plusieurs élèves communs, ou qui même ont de simples affinités entre eux, soient poussés à former une majorité qui sera favorable à certains candidats et moins favorable à d’autres. Un seul régime peut s’opposer à ces ententes, c’est le concours pour une seule place, avec un nombre assez élevé de juges, neuf juges par exemple. Autrefois, il y a une trentaine d’années, il y avait à Paris, en chirurgie, un concours à une seule place, le concours de prosectorat de l’amphithéâtre d’anatomie des hôpitaux : c’était toujours le meilleur candidat qui était nommé. Après ces explications, quelques lecteurs ne comprendront peut-être pas encore le pourquoi de toutes ces précautions prises contre le jury. A Polytechnique, dira-t-on, il n’y a pas d’anonymat. Mais à Polytechnique, il y a beaucoup de places, tandis qu’au concours des hôpitaux pour la chirurgie, il y a deux ou trois places par an, et les élèves que nous avons à juger travaillent bien souvent près de nous, depuis de longues années.
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Que conviendrait-il de faire ? D’abord et avant tout, que soit observée la plus grande impartialité et, pour cela, instituer le concours à une seule place (possible en chirurgie), avec un nombre assez élevé de juges.
En second lieu, créer une épreuve d’une importance capitale, qui a toujours fait défaut dans les concours des hôpitaux, alors qu’elle tient une si grande place dans le concours d’agrégation, c’est l’épreuve des « Titres et travaux scientifiques )>. Cette épreuve engagerait les candidats à publier des travaux de valeur, ce qui serait leur meilleur titre à nomination. Mais comment leur procurer le temps nécessaire à ces recherches, à ces travaux personnels? En allégeant certaines épreuves inutiles, épreuves de mémoire qui se renouvellent à chaque concours, depuis le commencement des concours jusqu’à leur fin, -comme l’épreuve d’anatomie par exemple. Quand un candidat, lors du concours de l’externat et de l’internat d’abord, puis à l’adjuvat et au prosectorat ensuite, a eu l’occasion de démontrer par quatre fois qu’il possédait de solides notions d’anatomie, quelles raisons pour exiger de lui une nouvelle épreuve semblable lors du concours des hôpitaux? Mais alors vous seriez obligé d’exiger le titre d’aide d’anatomie pour qui se présente au concours des hôpitaux, ce qui serait peut-être un peu trop restrictif. La difficulté est facile à tourner, il n’y a qu’à imposer aux candidats non pourvus du titre d’aide d’anatomie, une épreuve d’anatomie, par exemple un exposé oral d’anatomie topographique fait en dix minutes ou un quart d’heure au tableau noir, comme cela a lieu justement au concours d’adjuvat.
Voici comment on peut envisager — il y a sûrement d’autres solutions — les différentes étapes pour arriver jusqu’au titre de chirurgien des hôpitaux. Ne peuvent naturellement concourir aux hôpitaux que les anciens internes. Une fois les quatre années d’internat achevées, les anciens internes peuvent choisir deux voies : ou bien s’installer soit à Paris, soit en province, ou bien ambitionner le titre de chirurgien des hôpitaux. Ces derniers, ceux qui veulent devenir chirurgiens des hôpitaux, ne doivent pas s’écarter de la vie hospitalière un seul jour, ils doivent continuer à faire partie du cadre hospitalier. Pour cela, il suffit qu’à la sortie de l’internat, ils en fassent la demande à l’ensemble du corps des chirurgiens des hôpitaux qui, sauf cas exceptionnel, accordera toujours un avis positif. Le cas exceptionnel ne peut être motivé que
pour des raisons morales, amplement démontrées. Ainsi autorisé par l’ensemble du corps hospitalier, le jeune candidat deviendrait aide-chirurgien, il serait nommé pour un temps déterminé (huit années par exemple) et serait attaché à un service pour y faire les fonctions d’un interne supérieur, aider aux opérations, faire les opérations d’urgence, etc., etc. Chaque année, il prendrait part au concours pour être chirurgien des hôpitaux, et, grâce à sa valeur, à ses travaux, serait un jour nommé au grade suprême. L’aide-chirurgien des hôpitaux remplirait, dans les services de chirurgie, les fonctions d’un chef de clinique dans les services de clinique. Si, après huit années, il n’est pas encore nommé chirurgien des hôpitaux, il n’y a plus intérêt à ce qu’il continue dans cette voie, il abandonne les services hospitaliers et rentre dans le groupe très utile des chirurgiens privés, non officiels.
Chaque service de chirurgie des hôpitaux de Paris compterait donc des externes, des internes, des aides-chirurgiens, des chirurgiens des hôpitaux non encore pourvus d’un service et, enfin, un chef de service. Autre avantage, les pavillons de dissection de la faculté de Médecine garderaient un cadre suffisant de moniteurs, à la fois anatomistes et chirurgiens.
Ecole supérieure de chirurgie. — La chirurgie s’apprend évidemment chaque jour dans les services auxquels les jeunes chirurgiens sont attachés, mais cela n’est pas suffisant. Il faudrait qu’il y eût une Ecole supérieure de chirurgie que fréquenteraient ies internes et les aides-chirurgiens et où les chirurgiens eux-mêmes auraient grand intérêt à aller poursuivre des recherches. Cette Ecole existe à Paris, c’est l’Amphithéâtre d’anatomie des hôpitaux, rue du Fer-à-Moulin, établissement connu de tous les médecins sous le nom d’Amphithéâtre de Clamart. Mais il faudrait un « 'Clamart » complètement transformé. Actuellement, à Clamart, on apprend l’anatomie et la médecine opératoire aux jeunes élèves et quelques internes viennent y travailler des techniques opératoires nouvelles. Les étudiants ne devraient pas aller disséquer à Clamart, ils devraient tous être réunis à la Faculté, ce qui va être possible dans les vastes locaux de la nouvelle Faculté, rue des Saints-Pères, et Clamart devrait être consacré à renseignement de tout ce que ies jeunes internes doivent étudier d’une façon pratique pour devenir, dans le minimum de temps, de bons chirurgiens.
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Avoir beaucoup disséqué est fort utile pour un chirurgien. Un chirurgien qui n’a pas disséqué de longues journées, ne saura jamais faire, avec méthode, un curage complet de l’aisselle dans le traitement du cancer du sein. Mais il y a disséquer et disséquer. Si la dissection consiste à enlever à petits coups de ciseaux, à petits coups de scalpel, de petits fragments d’aponévrose, à disséquer en myope, comme nous disions avec Proust et Dujarier, elle est alors utile pour apprendre l’anatomie, elle ne conduit pas à savoir opérer. Il faut disséquer à larges traits, en mettant rapidement à nu les tendons, les nerfs, les vaisseaux. Avec Proust et Dujarier, nous faisions des dissections en série, c’est-à-dire que pendant deux ou trois semaines, nous faisions chaque jour la même dissection, par exemple les muscles de la plante du pied et leurs nerfs. Nous apprenions très vite à connaître les. filets nerveux qui risquaient d’être coupés, nous allions tout de suite à leur découverte, et alors, l’esprit tranquille, n’étant pas hantés par la crainte de faire un malheur, nous procédions à longs traits, à la dissection de chaque muscle, de chaque tendon. Je reste persuadé que cette manière de travailler, que les anatomistes apprécient fort peu, nous a hautement aidés, Proust, Dujarier et moi, pour la pratique de la chirurgie.
La médecine opératoire, c’est-à-dire les amputations, les ligatures d’artères pratiquées sur le cadavre conservé, est un excellent exercice pour un chirurgien, ce sont des gammes. Elle exige, comme les gammes, certaines règles artificielles, mais qui rendent adroit, précis, et donnent de la légèreté de main. Elle contribue à rendre le chirurgien maître de sa pointe, comme disait mon regretté ami Charles Dujarier. Mais quand on parle de médecine opératoire, il faut s’entendre. La meilleure médecine opératoire, la plus utile, est la découverte et la ligature des artères : habitude de bien placer les incisions, incisions tracées en un seul trait, légèreté de main dans la dénudation du tronc artériel, tout se trouve réuni comme exercice parfait de chirurgie. Je préfère de beaucoup, comme valeur d’enseignement, les ligatures aux amputations, et surtout aux désarticulations. J’ai vu exceller dans les désarticulations — quelques secondes pour désarticuler une hanche — de jeunes apprentis qui furent ensuite de piètres chirurgiens.
Vers 1900, il était très facile de faire de la médecine opératoire. Outre les cadavres, que l’on avait à sa disposition à la
Faculté ou à Clamait, on pouvait en obtenir d’autres, d’une façon plus ou moins régulière, dans certains asiles près de Paris. Chaque dimanche, pendant bien des mois, nous avons eu, à notre disposition, Robert Proust et moi, deux cadavres sur lesquels nous pouvions répéter en série les différentes ligatures ou les désarticulations. Quand on pratique en série quatre désarticulations de Lisfranc ou quatre Chopart par exemple, la dernière est en général presque parfaite, chaque opération profitant des fautes commises à l’opération précédente. Pour les ligatures des artères, il en est de même, et, à la quatrième ligature, tout paraît simple et aisé. Faites quatre fois consécutivement la ligature de l’artère sous-clavière en dehors des scalènes par exemple, et vous verrez que, finalement, les difficultés qui vous avaient gêné lors de la première ou de la seconde, n’existent plus à la quatrième.
A la manière dont un chirurgien incise la paroi abdominale — par une incision tracée dès le début à sa longueur voulue, parfaitement rectiligne, incision nette, et par cela même saignant peu — vous pouvez juger de suite si c’est un bon opérateur ou un exécutant quelconque.
La dissection sur le cadavre (trop souvent momifié), les ligatures et les opérations sur le cadavre, c’est un excellent exercice, mais dans lequel il y a beaucoup d’artificiel. La chirurgie sur l’animal vivant et endormi, les opérations sur les voies biliaires, sur les nerfs, voilà des exercices vraiment utiles et que tout chirurgien doit pratiquer. J’ai toujours eu, dans mon service, depuis vingt-huit ans, une salle spécialement réservée à la chirurgie sur les chiens, avec plusieurs tables et une organisation aussi bonne que dans les salles d’opération pour les humains. J’y ai vu opérer la plupart de mes élèves, j’y ai fait des cours pour des séries de chirurgiens étrangers et j’ai pu observer qu’en quelques semaines, on fait accomplir à ceux qui y participent des progrès considérables et surtout que l’on voit disparaître une série de défauts et de fautes qui, sans cela, eussent été gardés ou commises indéfiniment.
Dans l’École supérieure de chirurgie, qui doit compter à sa tête plusieurs hommes éminents et de discipline différente, on fera non seulement de la chirurgie expérimentale primaire, c’est-à-dire des opérations simples sur les animaux, mais encore des recherches, ce qui suppose des laboratoires de physiologie avec, à leur tête, des représentants des sciences biolo-
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giques. C’est là une très grande œuvre à créer. Le pays qui la réalisera et qui pourra ainsi développer des jeunes gens ayant des dons, tiendra la tête de la chirurgie.
Un des meilleurs exercices pour un chirurgien, c’est d’aider aux opérations, surtout s’il a la chance d’être pendant des années près d’un homme méthodique, simple, calme, tenace dans ses manœuvres. J’ai, dans ma longue carrière, eu, pour m’aider, quelques assistants particulièrement doués. Opérer avec leur aide était une joie sans mélange, et j’ai remarqué que ceux qui furent des aides parfaits, c’est-à-dire doués d’une grande attention, d’une grande sobriété de gestes, sachant prévenir les désirs du chirurgien, sans encombrer avec leurs mains le foyer opératoire, sont devenus à leur tour de grands opérateurs.
J’ai été, pendant dix ans, l’aide habituel, presque exclusif, de mon maître Terrier, et j’étais si rompu à ma besogne que ceux qui l’ont vu opérer, moi l’aidant, ont bien voulu reconnaître que l’on aurait pensé se trouver en présence d’un seul homme pourvu de plusieurs mains.
Que l’on me permette de rappeler ici ce qu’en ont dit des hommes comme le professeur Julliard (de Genève) et mon collègue Roux-Berger.
« Un beau matin de janvier, j’entrai pour la première fois à la Pitié, dans la salle d’opération où Terrier, assisté de Gosset, faisait une hystérectomie.
« Révélation si inattendue et si profonde, qu’elle a pesé sur toute ma vie !
« On opère comme on parle et comme on pense », c’est là ce que j’ai compris.
« Le rythme des doigts est pareil à celui des mots et des idées. Et qui, dans le monde entier, parle et pense mieux qu’un Français !
« Dans cet acte opératoire qui se déroulait sans une bavure, sous mes yeux attentifs, je découvrais peu à peu tout ce charme, tout cet intérêt palpitant que je n’ai cessé, depuis lors, de subir et d’éprouver chaque fois que j’ai revu, plus tard, l’élève opérer seul.
« D’abord, pas de geste inutile ! Jamais, pour ainsi dire, un instrument n’était saisi deux fois avant d’être utilisé. C’était toujours et tout de suite le meilleur qui, guidé par une main jamais hésitante, allait droit au but et à son effet.
« Ensuite, c’était cette aisance jusque dans la difficulté la plus grande qui caractérise cette école et cette race...
« Ceux d’entre vous qui aiment la musique me comprendront si je déclare qu’en voyant opérer Terrier et Gosset j’eus alors, et j’ai toujours encore l’impression d’assister à l’exécution d’une symphonie classique.
« Rien de touffu et de confus, spectacle que nous donnent, hélas ! tant de chirurgiens. Pas d’hésitation, mais pas de brusquerie, c’est-à-dire pas de fausse note.
« Jamais « d’à peu-près », c’est tout de suite ce qui doit être.
« Quelle différence avec ces chirurgiens qui font passer les tissus et les organes qu’ils manipulent par toutes les péripéties où se meut leur esprit inquiet, timoré ou scrupuleux jusqu’au remords !
(( Quelle différence aussi avec ces acrobates du bistouri qui ne recherchent que l’étonnement de la galerie et dont on se lasse si vite ! »
Je n’ai pu résister au plaisir de relater cette page du professeur Julliard ; on me pardonnera de l’avoir fait, si l’on veut bien tenir compte de la hauteur de la pensée.
Puisque je suis sur la voie des louanges personnelles, qu’on me permette aussi de relater ces quelques lignes du docteur Roux-Berger, sur la clinique de la Vieille Pitié :
« Gosset aidait toujours Terrier. Son attitude était un exemple constant de respect, d’affection. Il aurait fallu n’avoir aucun cœur pour ne pas être ému par la manière dont l’assistant aidait le Maître, exposait le champ opératoire, libérait les parties, les présentait aux ciseaux, à la pince, de telle façon qu’aucune erreur n’était possible. Cela était très beau et ce fut pour moi un exemple. »
Je ne cache pas qu’en lisant ces lignes de Roux-Berger sur des faits remontant à quelque trente ans, j’ai été profondément ému et cela justifie peut-être le vœu que mes assistants m’ont plusieurs fois entendu formuler : le désir d’avoir près de moi, pour moi, un assistant tel que je le fus pour mon maître Terrier. Gomme je crois qu’il y a une certaine justice ici-bas, j’ai été récompensé et j’ai eu la joie profonde de rencontrer, dans ma vie chirurgicale, quelques assistants, forcé-
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ment rares, qui m’ont rendu ce que j’avais fait moi-même autrefois ; T un, Abel Desjardins, était vraiment l’aide parfait. Jean Charrier, Seillé, furent des aides incomparables.
La gloire d’un chirurgien est chose bien éphémère. Si un chirurgien n’est qu’un opérateur, un remarquable opérateur même, il ressemble au chanteur qui ne laisse rien après lui, sauf un souvenir qui dure autant que les générations qui l’ont vu à l’œuvre. Je sais bien qu’il y a maintenant le hlm, et que grâce au film, nous pourrons toujours revoir opérant certains chirurgiens, comme Doyen par exemple. Mais seul passera à la postérité le chirurgien qui aura fait œuvre personnelle, comme Félix Terrier, qui n’a pas seulement créé une Ecole, mais qui a codifié une méthode opératoire, et surtout a été le père de l’asepsie chirurgicale.
L’ACADÉMIE DE CHIRURGIE
Les sociétés savantes qui groupent des chirurgiens sont-elles vraiment utiles ? Incontestablement, car outre ce qui se dit à la tribune, et où il y a toujours matière à s’instruire, (ceux qui communiquent parlant de choses qu’ils connaissent bien), il y a aussi ce que les chirurgiens disent entre eux. Ces conversations privées entre membres de la société qui se retrouvent ainsi chaque semaine sont agréables et instructives. Pour démontrer l 'utilité de ces sociétés, il n’y a qu’à rappeler l’histoire de l’Académie de Chirurgie. L’Académie royale de Chirurgie, qui avait été fondée par Louis XV, en 1742, grâce à Mareschal, chirurgien du Roi, fut supprimée en 1793, comme du reste toutes les autres académies, comme l’Académie française et l’Académie des Sciences. Ce n’est qu’en 1842 qu’elle reprit vie, sous une forme bien modeste et sous un autre nom, celui de Société de Chirurgie. Pendant ces cinquante années, les chirurgiens malheureusement ne se réunirent plus, et si la triste période que traversait alors la chirurgie a duré si longtemps, peut-être a-t-on le droit d’en accuser en partie la suppression de l’Académie royale. La Société de Chirurgie a travaillé, de 1842 à ce jour, d’une façon qui mérite toutes les louanges. Chaque semaine, les chirurgiens n’ont jamais manqué de se réunir, soit dans le vieux local de la rue de l’Abbaye, soit dans leur nouveau local de la rue de Seine, et la Société a publié, chaque année, sans interruption aucune, (même pendant la guerre de 1914-1918) un gros volume plein d’intérêt. Les volumes ainsi publiés constituent vraiment la charte de la chirurgie française. Et c’est grâce à cette continuité dans un travail productif que la Société de Chirurgie a pu, avec l’autorisation du gouverne-
L’ACADÉMIE DE CHIRURGIE
ment, reprendre son titre primitif : Académie de Chirurgie. C’était en 1935, au moment où de tristes indices commençaient à dévoiler la faiblesse de l’armature morale de la France. Rétablir à ce moment une aristocratie de chirurgiens paraissait une gageure, et cependant nous avons réussi. Nous avons réussi, grâce à un ministre de l’Intérieur qui était appelé à la plus belle carrière politique et qui est mort trop jeune, Joseph Paganon. Pour changer notre titre de Société de Chirurgie en celui d’ Académie de Chirurgie, un décret présidentiel était nécessaire, mais il fallait que le ministre de l’Intérieur demandât l’avis du ministère de l’Education Nationale, du ministère de la Santé et du Conseil d’Etat. Je me permets de rappeler ces détails qui sont ignorés même de la plupart de ceux qui font partie, actuellement, de l’Académie de Chirurgie. Toutes ces multiples autorisations me donnèrent beaucoup de peine à obtenir, car j’avais eu l’insigne honneur d’être chargé de mener à bien ces tractations. Je fus aidé dans mes démarches, tantôt par l’un, tantôt par l’autre de mes collègues et amis : le professeur Pierre Duval, le professeur Laubry, le docteur Toupet, et surtout le docteur Louis Bazy. Nous obtînmes assez facilement l’autorisation du ministère de l’Education nationale et celle du ministère de la Santé publique. Mais, pour le Conseil d’Etat, nous eûmes de grosses désillusions. Après une première visite, avec Pierre Duval, Laubry et Louis Bazy, près du président de la Section compétente, nous étions partis pleins d’espoir. Lors d’une seconde entrevue, pour des raisons que je ne puis qu’entrevoir, nous comprîmes qu’il n’y avait rien à espérer du Conseil d’Etat, son opposition était formelle. Non seulement la Section compétente vota non, mais encore on crut bon de réunir le Conseil d’Etat, toutes sections siégeant, et de lui demander son avis qui fut également négatif. Heureusement que le ministre Paganon était édifié sur la valeur de notre cause, car il passa outre — comme c’était son droit — à la décision du Conseil d’Etat, et grâce à la formule « le Conseil d’Etat entendu », il prépara le décret autorisant la Société de Chirurgie à reprendre son nom primitif d’ Académie de Chirurgie. Le décret fut signé par M. le Président de la République, le 29 novembre 1935. Une séance solennelle eut lieu le 5 février 1936, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, sous la présidence de M. Paganon, en présence du Président de la République, des Présidents du Sénat etvde la Chambre
des Députés, des hauts dignitaires de la République, et d’une foule de médecins et de savants. Des discours furent prononcés par MM. Pierre Fredet, À.. Gosset, Louis Bazy et Paganon, des adresses de quarante-deux pays ou sociétés savantes, furent déposées sur le bureau. La cérémonie fut une des plus grandioses auxquelles il m’ait jamais été donné d’assister. Vous me direz : que de peines, que de démarches pour un chan gement de titre, pour un simple mot ! Je ne suis pas de cet avis, et, chaque jour, depuis cet événement mémorable pour notre vieille Société de Chirurgie, j’ai pu mesurer combien le terme d’ Académie de Chirurgie avait un rayonnement plus grand que celui de Société de Chirurgie, et donnait à nos réunions, à nos avis, une autorité accrue ; mais cela parce que notre Société de Chirurgie s’était montrée digne de relever le titre créé par Louis XV, pour nos pères.
L’Académie voulut bien me remercier de la part que j’avais dans la réussite de nos désirs et j’y fus très sensible. Dans la séance solennelle de la Sorbonne, le président en exercice, Pierre Fredet, prit la peine, dans son discours, de me remercier personnellement : « Et je me tourne aussi vers l’un des nôtres, le professeur Gosset, qui a pris dans la résurrection de l’Académie royale une part prépondérante. Notre collègue vous dira la foi qui l’animait et vous en expliquera les raisons. Je suis heureux de lui répéter, publiquement, qu’il a bien mérité de notre Compagnie. »
Pierre Fredet, dans la séance du 29 janvier 1936, à l’Académie de Chirurgie, avait bien voulu déjà rappeler mon rôle : « A la fin de novembre, un grand événement est survenu dans notre existence : par décret présidentiel, la Société nationale a été autorisée à relever le titre de sa glorieuse aïeule, l’Académie royale de Chirurgie. Cette promotion est la conséquence des services à la Science et aux malades, elle accroît notre autorité. Nous la devons à quatre-vingt-douze années de labeur ininterrompu, à l’action de nos anciens présidents, et tout particulièrement aux efforts de notre collègue, le professeur Gosset. Aussi le Conseil de l’Académie a-t-il voulu lui marquer notre reconnaissance unanime, en lui demandant de le présider. Nous étions certains que vous applaudiriez tous à cet honneur qui n’est qu’un acte de justice. »
Louis Bazy, dans son très beau discours à la séance solennelle de l’Académie de Chirurgie, « Deux siècles de chirurgie française », a exposé d’une façon parfaite l’évolution de la
L’ACADÉMIE DE CHIRURGIE
chirurgie de 1731 à nos jours. « Qui pourrait nier qu’il ne fallût vraiment croire dans les destinées de l’Art chirurgical peur oser, en 1731, comme le fit Mareschal, premier chirurgien du roi, solliciter de Louis XV, la fondation de cette première Académie royale de Chirurgie, dont l’action devait bientôt être si féconde en résultats, que Voltaire, constatant son rayonnement universel, a pu dire «... qu’on venait à Paris des bouts de l’Europe pour toutes les cures et opérations qui demandaient une dextérité peu commune ».
« L’exercice de la chirurgie se trouvait abandonné à des praticiens de toute origine. Si quelques docteurs de la Faculté de Médecine le pratiquaient à l’occasion, il y avait surtout les chirurgiens barbiers et les religieux dont le plus célèbre fut le frère Jacques qui, particulièrement habile dans l’opération de la pierre, était, comme on disait de son temps, un lithotomiste.
« La chirurgie était un métier, pas tout à fait un art, encore moins une science. Mais chose étonnante et bien digne d’admiration, il se trouvait parmi ces hommes qui se formaient ainsi eux-mêmes, des esprits d’un rare mérite, d’une indépendance et d’une honnêteté auxquelles chacun se plaisait à rendre hommage.
(( C’est l’honneur de Mareschal d’avoir compris la nécessité
JL
d’organiser Renseignement de la chirurgie, jusqu’alors abandonné au plus redoutable empirisme. Dès 1724, il s’était préoccupé de constituer une équipe de démonstrateurs royaux. Mais ce n’est qu’en 1731 qu’il parvint, après plusieurs années, de réflexion, à faire admettre l’utilité d’une Académie de Chirurgie, et réussit à lui faire enfin prendre corps.
« L’Académie avait « pour but de s’occuper de perfectionner la pratique de la chirurgie, principalement par l’expérience et par l’ observation », et les statuts prenaient soin d’ajouter « qu’elle aurait encore attention de s’associer les chirurgiens du royaume et des pays étrangers qui se distinguent le plus dans l’art de la chirurgie. »
Louis Bazy continue son magnifique exposé en étudiant la chirurgie, après la suppression, en 1793, de l’Académie royale, avec Dupuytren, de 1815 à 1835, puis en 1842 avec la fondation de la Société de Chirurgie, alors qu'une nouvelle Académie, l’Académie de Médecine, avait été fondée en 1820.
« Lorsque la Société de Chirurgie fêta son cinquantenaire en 1893, son secrétaire général, Charles Monod, rappelant ses débuts, pouvait écrire :
(( On s’occupait cependant en haut lieu de la Société nouvelle et cela sans aucune sympathie. On ne voyait pas volontiers les chirurgiens faire bande à part... Quelques-uns redoutaient de voir l’ancienne Académie de Chirurgie renaître de ses cendres et porter ombrage à l’Académie de Médecine... »
Charles Monod était prophète, car en 1936, l’Académie de Chirurgie a été restaurée.
« La naissance de la Société de Chirurgie (1843) coïncide avec la découverte de l’anesthésie qui, en rendant la chirurgie plus humaine, lui permet aussi plus d’audace. Deux Français, Koeberlé et Péan, presque simultanément, inventèrent les pinces hémostatiques qui, en donnant la possibilité d’arrêter rapidement les hémorragies dans les plaies, diminuent les risques immédiats et lointains des opérations. Maîtres de la douleur, maîtres des hémorragies, les chirurgiens purent enfin, grâce aux géniales découvertes de Pasteur, vaincre le dernier ennemi, l’infection. Lister imagine la méthode antiseptique dont Lucas Championnière se fit en France l’infatigable apôtre et qui fut bientôt remplacée par l’asepsie, que Terrier, Terrillon, Quénu et leurs écoles, par un patient labeur, portèrent à ce haut point de perfection qu’elle atteint aujourd’hui, et qui, sous sa forme actuelle, est la plus fidèle expression des idées de notre immortel Pasteur. Ainsi débarrassés de tous les obstacles qui entouraient leur action, les chirurgiens purent, sans crainte, s’attaquer à des maladies, à des organes jusqu’alors considérés comme inaccessibles. »
Une autre société savante qui a rendu à l’art chirurgical des services signalés, c’est la Société internationale de Chirurgie. Fondée à Bruxelles en 1904, elle a survécu à la guerre de 1914, et je suis sûr qu’elle reprendra bientôt une activité encore grandie, dans le but de rapprocher plus étroitement les chirurgiens de tous les pays, pour le plus grand bien de l’humanité.
LE CHIRURGIEN ET LES VOYAGES
Si les sociétés savantes sont utiles, nécessaires même aux progrès de notre art, les congrès de chirurgie, nationaux et internationaux, ne le sont pas moins.
Les voyages sont indispensables aux chirurgiens.
Voyager, soit dans leur propre pays, soit à l’étranger, constitue, pour tous les chirurgiens, le meilleur mode d’enseignement et le plus agréable. La seule difficulté, c’est la différence de langues. Heureux ceux qui parlent plusieurs langues ! Que de fois j’ai entendu mon maître Terrier nous parler de ses voyages à l’étranger, surtout en Angleterre et aux Etats-Unis (car il parlait l’anglais). Il avait été aux Etats-Unis en 188T, et il m’a souvent donné ses impressions sur la chirurgie et sur les chirurgiens d’Amérique, avec des aperçus sur l’avenir de la chirurgie aux Etats-Unis que les faits ont montrés très exacts. Il était allé bien souvent en Angleterre. Il connaissait les principaux chirurgiens de la Russie, du Danemark, de la Suède et de la Norvège. Il était lié avec deux grands chirurgiens allemands, Mikulicz (de Breslau), et Kummel (de Hambourg), que j’ai rencontrés plusieurs fois chez lui. Il était allé à Vienne et parlait de Billroth dans les termes les plus admiratifs. Je n’ai pas besoin de dire qu’il connaissait et estimait particulièrement les chirurgiens suisses, en particulier Roux (de Lausanne), Reverdin (de Genève), et Julliard le père dont il avait été le camarade d’internat. En nous racontant ainsi ses voyages, il espérait nous inciter à l’imiter et à aller nous instruire à l’étranger. Lors de mon premier voyage en Allemagne, au cours duquel je restai un certain temps à Heidelberg près de Gzerny, il m’avait remis une lettre pour son collègue allemand, en me recommandant aussi d’aller voir, à Berlin, Kôrte
et Fédor Kraüse. A mon retour, il me demanda beaucoup de détails sur ce que j’avais vu, et je fus frappé de sa jeunesse d’esprit et de son désir insatiable de s’instruire.
« L’enseignement de la pratique médicale était bien peu répandu en Europe au xvie siècle, et il était indispensable d’entreprendre de longs voyages pour assister aux leçons que l’on n’entendait seulement que dans quelques cités privilégiées. Aussi, des médecins, à l’exemple du célèbre Thomas Bartholin, ne dédaignèrent-ils pas d’écrire de véritables guides destinés à faciliter ces voyages et à aplanir aux jeunes gens les difficultés qu’ils avaient eux-mêmes rencontrées.
« En France, on voyageait peu, et un doyen de la Faculté de Paris, bien connu par les lettres si caustiques qu’il a écrites, un peu sur la médecine, et beaucoup contre F administration du cardinal Mazarin, Guy Patin, homme d’un esprit éminemment français, critiquait fort cette importation étrangère, qu’il qualifiait dédaigneusement de pérégrinomanie. Il y a plus de trois siècles de cela, et il faut bien l’avouer, nous sommes, à peu de choses près, aussi entêtés de l’amour du sol natal que l’étaient nos confrères du temps de Louis XIIL Nous ne savons pas sortir de notre France où nous voyons affluer les étrangers. Nois voisins agissent-ils de la sorte parce qu’ils manquent chez eux d’éléments d’instruction ? Gardez-vous bien de le croire ; et si, oubliant que sur mainte matière, ils pourraient être nos maîtres, ils viennent, pour un temps, se constituer nos élèves, c’est afin de rapporter à leurs concitoyens les fruits propres à notre climat scientifique. Ce sont là de nobles exemples qu’il faut avoir le courage de suivre. Les sarcasmes de Guy Patin sont surannés et faciles à braver. Apprenez-donc à parler la langue des peuples qui nous entourent, et en échange de ce que nous leur donnons si libéralement, allez apprendre à leur école ce qui n’est pas enseigné dans les nôtres ; je vous garantis une abondante moisson. » (M. Parrot).
« Rome grandissait et se polissait, elle n’avait cependant que des praticiens indignes ; quelques médecins grecs s’y rendent et amènent avec eux leur science et leurs livres. Mais ceux-ci étaient en langue grecque, peu lisibles par conséquent pour la plupart des contemporains occupés à guérir les malades. C’est alors que va paraître le second grand livre (le premier étant celui d’Hippocrate) d’autant plus précieux pour
LE CHIRURGIEN ET LES VOYAGES
nous, qn’il renferme et isole en quelques chapitres concis et compacts toute la chirurgie. Est-ce un praticien qui va doter le monde de ce chef-d’œuvre? Point du tout; c’est un littérateur, un encyclopédiste, un érudit, un critique, car on ne peut refuser aucun de ces titres à Aurelius Celsus, mieux nommé le Cicéron des médecins que l’Hippocrate latin, et qui vivait et écrivait au temps d’Auguste.
(( Les Romains voyageaient peu pour s’instruire, nous leur avons pris ce travers. A coup sûr, Celse ne parcourut pas les pays étrangers : il avait donc une grande bibliothèque et sut la mettre solidement à contribution. Il traduisit, compulsa, compara, résuma, fît en un mot besogne d’érudit ; il composa son Encyclopédie médico-chirurgicale avec les œuvres des Grecs et de l’Ecole d’Alexandrie, avec celles encore de quelques chirurgiens qui avaient exercé ou exerçaient à Rome. » (Verneuil).
Lorsque l’âge des voyages est passé, il faut envoyer à l’étranger ses assistants, leur demander d’avoir sur eux un copieux carnet de voyage pour vous rapporter des notes aussi détaillées
que précises. Que de bonnes soirées d’hiver j’ai ainsi passées, dans ma maison, sur la falaise normande, au coin du feu, à faire, avec mon assistant Georges Lœwy, des voyages si intéressants et si peu fatigants pour moi, près des chirurgiens des Etats-Unis. Lœwy qui savait voir, me rapporta des Etats-Unis bien des choses nouvelles, entre autres, la méthode de W hippie et la cholécystographie ; il me narra aussi ses matinées chez les frères Mayo, matinées si bien organisées et si instructives. Comme je comprends ce privilégié de la fortune qui avait créé une série de bourses pour permettre, chaque année, à des jeunes gens distingués, de faire le tour du monde. De telles bourses, mises à la disposition de jeunes chirurgiens français, seraient de la plus grande utilité, surtout si ces voyages sont faits alors que l’esprit est en état de comprendre, de critiquer, de comparer. Pour apprendre, au cours de tels voyages, le chirurgien a tout intérêt à ne pas passer trop vite, comme un météore, mais à fréquenter le même service pendant plusieurs jours. Lorsque l’on est jeune, une très bonne manière de procéder consiste à prendre quelques leçons avec l’un des meilleurs assistants du service, en ayant convenu, comme conditions essentielles, de pouvoir lui poser toutes les questions jugées utiles, et la possibilité de voir, le soir, les opérés du matin.
Il y a grand intérêt à voir opérer à l’étranger ; il n’est pas
moins unie d’aller voir opérer les chirurgiens de son propre pays, et je n’y ai pas manqué.
Outre mes maîtres Tillaux, Reclus, Guyon, Terrier, et ceux qui étaient près d’eux, Hartmann, Walter, J.-L. Faure, Chaput, Tuffier, Ricard, Albarran, Uegueu, Segond, etc., j’ai bien souvent assisté aux opérations de quelques-uns de mes contemporains ou de mes élèves : Doyen, Charles Dujarier, Pierre Duval, Lecène, Cunéo, Jean Charrier, Petit-Dutaillis, Grégoire, Cadenat, Souligoux, Jalaguier, Wiart, Soupault, Sorrel, Riche, Ch. Monod, Robineau, Leriche, Abadie, Guyot (de Bordeaux), Jean Berger, Marion, Robert Monod, etc., et tous m’ont appris quelque chose. En voyant opérer les autres, on apprend aussi bien ce qu’il convient de faire que ce qu’il ne faut pas faire.
J’ai vu opérer près de moi, pendant la guerre de 1914, un des plus grands chirurgiens de notre époque, Pedro Chutro (de Buenos-Aires). Chutro voulut bien être mon assistant pendant deux ans. J’ai pu ainsi admirer le sens clinique, le talent de professeur et les qualités d’opérateur de l’un des meilleurs chirurgiens qu’il m’ait été donné de rencontrer. Chutro, mort trop jeune, était le parfait chirurgien.
J’ai eu le plaisir, il y a une quinzaine d’années, de recevoir quelques chirurgiens des Etats-Unis qui voyageaient d’une façon très agréable. Il y avait, entre autres, Crile, Peck, Judd. Ils avaient frété un navire particulier et ainsi, en voyageurs privilégiés, ils visitaient l’Europe. Ils vinrent en France, puis allèrent en Allemagne et en Italie. Je n’ai jamais vu compagnons si gais, si heureux ! C’est là une manière de voyager que tout le monde ne peut se permettre, mais quelques bons camarades peuvent se réunir, se grouper pour un voyage d’études. Le profit scientifique qu’ils en retireront sera meilleur ; réunis, ils apprécieront mieux, ils verront s’ouvrir pour eux des réunions, des conférences, des séances opératoires qu’un seul ne pourrait que difficilement obtenir.
C’est un des plus beaux côtés de notre carrière que ce parfait libéralisme qui permet à chacun de nous d’aller voir opérer les autres chirurgiens, en sachant que rien n’est caché et que tout opérateur n’a qu’un seul désir, montrer à ses collègues ses procédés et ses résultats.
(( La vie du chirurgien, chef de service, lui fournit sans cesse l’occasion d’exposer à ses aides immédiats, aux élèves, à tous les témoins de ses moindres actes, les exigences d’une
LE CHIRURGIEN ET LES VOYAGES
conscience qui est V « ultirno ratio » de sa conduite. Toutes les indications thérapeutiques sont successivement et sont pleinement envisagées ; les avantages et les inconvénients de chacune des interventions qui peuvent être proposées sont longuement discutés avec les assistants devant les élèves, les plus jeunes comme les plus anciens. L’opération est exécutée en public. L’opéré est transporté dans une salle ouverte à tous où chacun peut aller vérifier l’issue de la bataille.
« Un contrôle réciproque est exercé du maître sur les élèves, des élèves sur le maître, car chacun est engagé dans la partie qui se joue et prend ainsi sa part des responsabilités. » (L. Tixier, discours au Congrès français de chirurgie, 1929).
Bien souvent, j’ai pensé qu’en empruntant certains détails aux chirurgiens de tel pays, certaines techniques aux chirurgiens de tel autre pays, on arriverait à faire progresser la chirurgie beaucoup plus rapidement. C’est justement ce que les congrès, les sociétés savantes, les voyages permettent de réaliser.
S’il faut connaître les chirurgiens de son pays et ceux de l’étranger, il y a un intérêt aussi primordial à être en relation avec les savants purs, surtout les biologistes. J’ai fréquenté dans ma jeunesse le laboratoire de physiologie de Dastre, celui de Marey, celui de Gley, celui de Charles Richet, j’ai travaillé avec mon ami le professeur de physiologie Binet, et j’ai passé quelques après-midi bien profitables près de Maurice Nicolle, à l’Institut Pasteur. J’ai vu, à Londres, travaillant et opérant dans son laboratoire, le grand physiologiste Starling, l’homme de l’extériorisation du cœur.
Près de tous ces savants, j’ai beaucoup appris, ne serait-ce que la notion de tout ce qui nous manque, à nous chirurgiens. J’y ai pris, en outre, des leçons d’humilité personnelle. Mais pour que ces fréquentations soient fructueuses, il faut une grande attention, il faut une grande mémoire, il faut savoir écouter, qualité si rare. L’attention, c’est la première qualité pour un chirurgien. D’un assistant qui n’est pas attentif, vous ne ferez jamais un homme de premier plan. Le plus grand compliment que pouvait faire mon maître Félix Guyon, qui se connaissait si bien en hommes, c’était de vous dire : « Vous qui êtes attentif... »
Si je me rappelle avec plaisir quelques-unes de mes opérations heureuses, je n’ai pas perdu la mémoire de mes insuccès ; c’est la seule manière de progresser.
Au début de ma carrière, j’ai quelquefois — très rarement
— opéré des malades à leur domicile, car la maison de santé n’était pas encore acceptée par tous. Opérer à domicile était assez compliqué. Il fallait faire installer, par une maison spéciale, une pièce dont les murs étaient tendus de toile. Plus tard, on se contenta de dresser, dans une grande pièce, une cellule opératoire en toile avec tout ce qu’il fallait, table opératoire, champs de toile, gaze stérilisée, matériel à ligature et instruments. L’éclairage était pris sur le courant électrique, ce qui, un jour, le courant étant interrompu, me causa un grand ennui ; aussi eus-je toujours, depuis cette nuit mouvementée — car le jour on opérait à la simple lumière naturelle
— eus-je toujours un éclairage de secours sur accumulateurs, comme il est nécessaire d’en avoir un avec nos lampes scyalitiques actuelles. Il fallait mettre près de l’opéré une garde spéciale ; il fallait se déplacer à travers tout Paris pour visiter et surveiller ses opérés — et c’était le temps des voitures à chevaux ! — que ne fallait-il pas, quand ce ne serait que la couche de paille que l’on étendait, après autorisation de la Préfecture de police, sur toute la largeur de la rue, devant le domicile de l’opéré, pour amortir les bruits !
C’est au domicile de mon ami, le docteur Robert Proust, avenue Hoche, que j’opérai ainsi, vers 1904, en pleine péri tonite appendiculaire, sa fille âgée de six ans. Je fus très inquiet pendant quelques jours. Une amitié fraternelle nous unissait, Proust et moi, et je ne pouvais songer sans douleur
à nos rencontres futures, avec ce triste souvenir entre nous. C’était l’époque où Ton discutait Eopération à froid ou à chaud, et j’eus la joie de voir guérir ma petite opérée. C’est elle qui est aujourd’hui la légataire de toutes les œuvres de son oncle Marcel Proust.
A quelques pas de l’avenue Hoche, avenue Friedland, j’eus l’occasion d’opérer un grand malade du professeur Pozzi. Ce malade était en train de succomber à une cholécystite supputée. Son médecin, un des plus connus de Paris, le professeur R... se faisait fort de le guérir avec ses produits colloïdaux. Le malheureux malade était à toute extrémité. Je pratiquai d’urgence l’ouverture et le drainage de la vésicule, j’évacuai par aspiration le pus qu’elle contenait, et je pus extraire un gros calcul en forme de carotte. Vers le cinquième jour, le malade fut anurique et, pendant la nuit, la sœur que j’avais placée près de lui, une des meilleures de la rue Bizet, la sœur Chantal, crut bien qu’il allait succomber. Elle employa largement l’huile camphrée et le sérum salé et le matin, quand je vins vers huit heures, l’opéré était moins mal, mais encore très inquiétant. Je me rencontrai près de lui avec le professeur Pozzi qui me dit à ce propos une phrase charmante, particulièrement agréable, puisque nous pensions l’un et l’autre que le malade était perdu : « Vous méritiez de le voir guérir. » La sœur me raconta tout ce qui s’était passé pendant la nuit. Le malade — c’était un grand seigneur polonais — avait voulu se confesser en public, devant tous ses serviteurs assemblés et toutes lampes alluipées. Il avait avoué toutes ses fautes, et en terminant, il avait pardonné à tous, sauf à un seul, précisa-t-il, « le professeur R... qui, lorsqu’il était jeune étudiant a tant reçu de ma famille, et qui me laissait mourir avec ses produits colloïdaux ! » La cérémonie funéraire avait déjà été arrêtée et les parents arrivaient avec empressement. Contre toute attente, les reins se remirent à fonctionner — le sérum salé avait, comme il arrive bien souvent dans de tels cas, fait merveille — et mon opéré guérit. Il ne savait comment me témoigner sa reconnaissance, et, comme chacun désire passer ses goûts aux autres, il me disait toujours : « Je veux faire de vous un chasseur. » II avait, près de Rambouillet, une des plus belles chasses de France. En Pologne, il possédait des terres d’une étendue aussi grande qu’un département. Il me fit don d’une très belle paire de fusils et j’allai plusieurs fois le voir, à sa propriété
de Grange-Colombes. La maison était fort pratique et très curieuse, car elle était double, une partie pour l’hiver, une partie pour l’été. Il savait que j’aimais les chevaux, et, après le déjeuner — on déjeunait dans une salle à manger vitrée — il faisait amener par une grande avenue un magnifique attelage à quatre, avec lequel on partait en forêt. Dès que les chemins devenaient plus lourds, on changeait de voiture, on prenait un break attelé de quatre solides percherons avec postillons, et l’on passait ainsi, avec un goûter en forêt, une journée des plus agréables. Mais c’était une journée entière à ne rien faire, et, pour moi, qui étais déjà à cette époque surchargé de travail, je ne pus que trop rarement à mon gré aller à Granges-Colombes ? Et c’est ainsi que je ne devins pas le chasseur que voulait faire de moi un opéré reconnaissant !
Ces opérations pratiquées au domicile des malades comportaient parfois des surprises tout à fait inattendues. Un jour, j’aidais aux Augustines de la rue Oudinot, mon maître Tillaux dans une hystérectomie pour fibrome. Son interne en pharmacie avait eu la louable idée d’installer en ville une officine d’objets stérilisés. C’était un homme de grande conscience, aussi avait-il fait stériliser les soies à une température si élevée qu’elles cassaient comme de l’étoupe! On fut obligé d’envoyer chercher, à la plus grande pharmacie spécialisée de l’époque, d’autres fils de soie. Comme j’avais été chargé par mon maître Tillaux d’apporter tout ce qui était nécessaire pour l’opération, je me crus autorisé à adresser à l’interne en pharmacie de très sévères reproches, sur un ton un peu trop vif, comme on le fait parfois quand on est encore très jeune. Et puis, je n’entendis plus parler de ce malheureux pharmacien. Une vingtaine d’années après (j’habitais alors rue de Lille), je vois arriver un inconnu qui me donne son nom et me rappelle l’histoire lamentable des fils de soie, et il termine sa petite harangue en me disant avec un peu d’ironie, qu’il venait me remercier, car, depuis, il avait fait fortune et m’en attribuait une grande part : « Vous comprenez, après un tel début, j’ai abandonné la stérilisation du matériel de ligature et j’ai fait mieux ; je fabrique, grâce à quelques ouvrières qui travaillent dans une seule petite pièce, une poudre qui guérit beaucoup de maladies et j’y ai gagné une fortune très raisonnable, je tiens à vous remercier. »
Une autre fois, j’opérais avenue Montaigne, une hernie inguinale chez un malade assez lourd. L’employé dévoué,
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