LE CHIRURGIEN FELIX TERRIER
bien connu de nous tous, qui m’apportait de la maison L..., pour ces opérations de ville, tout ce dont j’avais besoin, me prévint qu’il avait une table opératoire d’un nouveau modèle et que j’en serais enchanté. C’était une table faite de tubes métalliques légers. Ils étaient tellement légers que, sous le poids du malade, ils s’affaissèrent peu à peu et que nous terminâmes l’opération presque à croupetons.
Une autre fois, la table d’opération fut une simple porte d’une maison de campagne. J’étais allé, avec mon ami de Sard, emmené par lui dans une des premières voitures automobiles circulant dans Paris, jusqu’à Meaux, appelé près de la femme d’un garde-chasse d’un ancien ambassadeur, M. Waddington. Cette femme était en train de succomber à une infection puerpérale. 'C’était en 1901 ou 1902. Je décidai — ce fut une inspiration du ciel — de pratiquer l’hystérectomie. .Nous n’avions qu’une simple boîte d’instruments. Après avoir fait bouillir des mouchoirs, des fils de lin, je fis placer la malade en plan incliné sur une porte enlevée de ses gonds, le mari maintenant la femme pour qu’elle ne glissât pas, un parent tenait une lampe à pétrole et j’enlevai l’utérus. Malgré de telles conditions, la malade guérit parfaitement.
Après ces quelques exemples, on comprendra que je n’acceptai plus que d’opérer dans ma très chère maison de santé de la rue Georges-Bizet. Et là, rue Bizet, depuis près de quarante ans, j’ai opéré un grand nombre de malades dans les conditions les meilleures, avec le minimum de fatigue et avec un scrupule tel, dans les soins post-opératoires, qu’un certain nombre de mes opérés doivent la vie à la sollicitude éclairée dont ils ont été entourés.
J’y ai opéré un certain nombre de personnalités dont je puis, sans violer le secret professionnel, dire les noms, puisque les journaux de l’époque les ont mentionnés avec, parfois même, des détails plus ou moins faux auxquels je suis toujours resté étranger. Les deux personnalités les plus marquantes furent Georges Clemenceau et le maréchal Lyautey. J’ai parlé plus haut du président Doumer que j’avais traité à l’hôpital Beaujon.
L’opération de Clemenceau fut faite rue Bizet, en 1912. Il s’agissait de la prostatectomie, opération encore peu pratiquée, à telle enseigne que l’homme d’Etat français avait l’intention d’aller se faire opérer à Londres par l’inventeur de la prostatectomie sus-pubienne lui-même, Freyer. J’avais eu
l’occasion d’opérer, quelques mois auparavant et avec succès, un homme fort âgé ami du professeur Pozzi. Il s’agissait d’un archéologue qui avait été autrefois, dans sa jeunesse lointaine, lecteur de l’Impératrice Eugénie. Il s’appelait Froehner et était surtout connu par la polémique soutenue avec Flaubert à propos de Salammbô. Dans certaines éditions de Salammbô, on trouve, exposées tout au long, celte polémique et les lettres échangées. Lorsque je l’opérai, Froehner avait près de 80 ans. Le professeur Pozzi avait été frappé par cette guérison et, d’accord avec Edmond Labbé qui était, lui aussi, sénateur, il remontra vivement à son ami le président Clemenceau, qu’il fallait se faire opérer en France et lui conseilla de me prendre. Le Président me fit appeler et me tint textuellement ce langage : « Je vous ai fait appeler pour m’opérer. Je ne vous demande pas s’il faut on non m’opérer, je veux être opéré. Je ne veux pas, quand je serai à la tribune, être gêné par ma vessie. » J’opérai le Président, ii guérit très simplement, put résister à toutes les fatigues de 1914-1918, et vécut jusqu’à 88 ans. A quelqu’un qui, lors de sa première rentrée au Sénat, après son opération, lui demandait s’il était satisfait, il répondit : « Ouvrez la fenêtre, je vais p... sur la tête des passants et vous verrez ! »
Pendant sa maladie et dans les années qui suivirent, j’ai beaucoup admiré et beaucoup aimé Clemenceau, et j’ai eu la joie, un jour, d’entendre sortir de la bouche de l’homme le plus qualifié pour les prononcer, le maréchal Pétain, celui qui est en train de sauver la France, les paroles suivantes : « Sans Clemenceau, nous n’aurions jamais gagné la guerre. » J’ai aimé Clemenceau parce que je l’ai trouvé très différent de tout ce qui a été dit sur lui. Une énergie farouche, une volonté que rien ne peut abattre, un courage magnifique, une intelligence et une érudition incomparables, un homme de pensée et d’action, c’est entendu, mais aussi un homme de cœur et, quoiqu’on puisse penser, bon et compatissant. Le jour où il fut blessé par un assassin qui avait tiré une balle à travers la carrosserie de l’auto, je fus près de lui en quelques minutes, et il me dit ces mots si grands, si vrais : « Quel malheur qu’il m’ait manqué, quelle apothéose ! »
La balle avait traversé le poumon droit et reposait sur le bord droit de l’aorte; à chaque pulsation, elle était déplacée et c’était vraiment un spectacle impressionnant que la vue, sous écran, de cette balle juxta-aortique qui paraissait parti-
ciper à la vie du gros vaisseau qu’elle avait failli perforer.
Un jour, dans une conversation du dimanche matin, rue Franklin, où j’allais souvent le voir, alors que tant d’autres ne paraissaient plus, c’était vers 1926, je lui demandai quelle était la formule philosophique la plus simple, la plus générale que sa longue expérience de la vie lui avait fait adopter : « C’est très simple, me répondit-il : dans la vie, il faut s’attendre à tout ! » Quelques semaines après, j’eus, malheureusement pour moi, l’occasion de lui répéter sa formule. Son frère Albert, qu’il aimait tendrement, venait de succomber, en quelques secondes, à une crise d’angine de poitrine, J’étais chargé de l’en prévenir et de l’emmener avec moi dans la chambre où son frère venait de mourir. J’étais très ému de ma mission et je lui dis : « Monsieur le Président, vous m’avez appris que dans la vie il faut s’attendre à tout. L’épreuve est là, votre frère Albert vient de mourir subitement. » Il se raidit et vint tout de suite avec moi. Devant ce frère aimé, il se recueillit quelques instants avec une intensité de douleur que j’ai rarement vue.
Lorsque j’opérai Clemenceau, je sentais, je savais que c’était un homme extraordinaire que la fortune mettait entre mes mains. Je savais que son cœur était fatigué, qu’il avait 72 ans, que l’opération était sérieuse, à cette époque. C’est la seule fois, dans ma longue existence de chirurgien, où je fus ému avant d’opérer ; la nuit précédente, je dormis mal et puis, une fois le bistouri en main, j’oubliai toute émotion. C’est une des joies les plus grandes de ma vie de chirurgien d’avoir pu guérir Clemenceau et de l’avoir prolongé près de quinze ans pour lui permettre d’accomplir les actes grandioses que toute le monde connaît.
Je n’ai jamais vu opéré montrer pareille énergie. Quelques jours après son opération, il avait fallu le lever pour combattre un certain degré d’engorgement des bases pulmonaires. Assis dans un fauteuil, il se frappait les cuisses avec les poings en répétant : « Je ne veux pas crever, je ne veux pas crever. » C’est lui, parmi les hommes connus que j’eus à soigner, qui avait le mieux compris les responsabilités du chirurgien. Alors qu’il était hors de danger, il me dit à brûle-pourpoint : « Au fond, m’avoir opéré est pour vous une mauvaise affaire. Si je guéris, personne ne se rappellera que c’est vous, et si je meurs, tout le monde dira que vous m’avez assassiné. »
Je ne puis résister au désir de raconter un de ses mots,
le plus beau qu’il ait prononcé et que je n’ai trouvé relaté nulle part. Un homme politique qui avait été particulièrement ingrat envers lui, vient un matin le voir et insiste pour être reçu. Albert, le fidèle Albert que tous les amis de Clemenceau connaissent, et qui est actuellement le gardien du musée Clemenceau, ouvre la porte et dit au Président : (( Monsieur le Président, Monsieur X... est là et désire vous voir. » Le Président : « Dites-lui que je ne suis pas visible. » Mais l’ami ingrat ne veut pas s’en aller et Albert revient quelques instants plus tard : « Monsieur le Président, il est toujours là sur le paillasson et refuse de partir. » Alors Clemenceau ouvrant grand la porte et d’une voix de stentor : « Albert, llanquez-le dehors et surtout n’oubliez pas de brûler le paillasson. »
L’autre grand homme opéré par moi et qui m’a laissé également un souvenir impérissable, c’est le maréchal Lyautey. En 1922, le Maréchal avait donné un empire à la France, il était dans toute sa gloire, mais très malade. Il venait en France pour se faire opérer d’une angiocholite grave avec ictère, due vraisemblablement à un calcul du cholédoque. Il avait largement dépassé soixante-dix ans. Je fus appelé près de lui par ses deux médecins qui étaient en même temps ses amis, le professeur Fernand Widal et le docteur Mauté. Je trouvai un homme très amaigri. Il pesait 47 kilogs, et on sait que le Maréchal était très grand. Il commença l’entretien à sa manière pleine d’humour, en me racontant qu’au fond il était un civil, obligé de mettre de temps en temps des habits militaires rutilants, parce que cela facilitait sa tâche. Telles furent ses premières paroles. Puis il me paria des chirurgiens qu’il avait connus et surtout de Velpeau, qui l’avait soigné pour un mai de Pott. Il avait gardé une grande reconnaissance à Velpeau qui le tint, de longs mois, allongé sur une petite voiture, car le mal de Pott s’était compliqué de paraplégie. Il guérit du reste très bien avec une ankylosé dorso-lombaire. Quand il voulut entrer à Saint-Cyr, il fut ajourné deux fois, puis enfin admis. A sa sortie de Saint-Cyr, dans la cavalerie, il fut appelé, avec son escadron, pour procéder, lors d’un hiver très dur, avec chutes abondantes de neige, au déblaiement de la cavée de la Loupe, près de Chartres. Il prit froid et la paraplégie reparut pendant quelques mois. Quel début pour un officier de cavalerie ! Mais rien ne pouvait briser sa ténacité. Il fut un brillant cavalier
et, même après soixante-dix ans, il avait conservé l’habitude de descendre de cheval comme un sous-lieutenant, en lâchant les rênes et en passant la jambe droite par dessus l’encolure. Mais revenons à ma première visite près du Maréchal.
Nous fûmes tous d’accord, le professeur Widal, le docteur Mauté et moi, sur le diagnostic ; il s’agissait d’une angiocholile grave avec grandes poussées fébriles et ictère, angiocholite due certainement, étant données les fréquentes coliques hépatiques antérieures, à un calcul du cholédoque. Nous fûmes aussi d’accord sur la nécessité d’intervenir chirurgicalement et le plus rapidement possible. Je savais que le Maréchal était très lié avec un grand chirurgien, son camarade de jeunesse et je lui conseillai, la nécessité de l’opération étant hors de discussion, de faire appel à ce chirurgien pour lequel j’ai toujours professé une estime particulière. Quelques jours après, le Maréchal me fit revenir, toujours avec Widal et Mauté et me dit, qu’après mûres réflexions, il s’était arrêté à la solution suivante : il me demandait de l’opérer, avec l’aide de son ami le grand chirurgien. A cette demande insolite, je répondis simplement ceci : « Monsieur le Maréchal, quand vous faites une expédition au Maroc, avez-vous l’habitude de vous mettre à deux pour commander ? » Avec sa spontanéité habituelle, le Maréchal répliqua vivement : « Vous avez raison, je suis un imbécile. » Je protestai en lui remontrant qu’il ne connaissait rien aux choses de la chirurgie et que sa demande était dictée par l’amitié. Bref, il fut convenu que j’opérerais le Maréchal. Il existait une vésicule filiforme avec, dans le cholédoque, un calcul unique et de la bile blanche, tout ce qu’il fallait pour aboutir certainement à un insuccès ? Cependant le Maréchal guérit et vécut encore plusieurs années et sur l’une des planches de ce livre, on le voit,. deux ans après son opération, passant, au galop de son cheval, une revue de troupes au Maroc.
Après son opération et surtout lorsqu’il eut pris sa retraite à Paris, j’allai assez souvent voir le Maréchal, rue Bonaparte. J’y ai passé des moments inoubliables. Cet homme, qui était sourd, qui avait une manière de prononcer parfois inintelligible, charmait et attachait par sa conversation brillante, documentée, à l’emporte-pièce, dont sa correspondance donne la mesure.
J’ai opéré naturellement un grand nombre de personnalités connues et souvent très intéressantes, dans les milieux
les plus divers de Paris : le milieu universitaire, le milieu religieux, le monde du théâtre, de la finance, de la littérature, de l’industrie, le milieu ouvrier, les habitants des campagnes, et il me semble — c’est peut-être une illusion — que je connais un peu ces milieux. J’ai pu en apprécier les grandes qualités, en observer les petits travers, et chaque année mieux aimer cette pauvre humanité qu’il faut beaucoup plaindre. J’ai toujours été frappé de l’incapacité presque totale des humains d’apprécier à leur juste valeur les médecins et les chirurgiens, et je dirai que cette incapacité est encore plus marquée dans les milieux très cultivés. Quand j’ai fait mes visites de candidature pour l’Institut, j’ai entendu le récit d’un certain nombre d’opérations faites dans l’entourage de ceux auxquels je venais exposer mes titres, et j’ai été très souvent stupéfait du choix de mes illustres confrères. Chacun était persuadé qu’il avait su choisir un chirurgien de haute classe. Je n’ai jamais cherché à combattre leurs illusions ; je crois, du reste, que c’eût été inutile.
Cette incompréhension complète du rôle du chirurgien, cette impossibilité de se rendre compte de la situation d’un opéré ou de la gravité d’une opération, surtout quand il s’agit de l’un des siens (même dans les milieux médicaux), est un fait à peu près général.
Il court, à ce point de vue, une série d’anecdotes, qui sont pleines d’humour. En voici quelques-unes.
Après une opération sévère qui a été difficile, longue, le médecin explique à la famille qu’on s’est trouvé en présence d’un cas très grave, qu’il s’agissait d’une tumeur cancéreuse, que l’on n’est pas sûr d’avoir pu tout enlever, qu’il faut attendre pour pouvoir se prononcer. x\lors un membre de la famille : « Vous 11e nous cachez rien, n’est-ce pas, docteur ? »
Quelques jours après une opération grave chez une personne très âgée, lorsque le médecin croit devoir dire à la famille que la situation n’est pas satisfaisante, que le cœur réagit mal aux médicaments, que les reins fonctionnent insuffisamment, qu’il y a un peu de congestion aux bases des poumons, que la tension baisse, il court risque de s’entendre dire : « Vous n’êtes pas inquiet, n’est-ce pas ? »
Un de mes assistants de médecine fait opérer d’urgence, au milieu de la nuit, une de ses malades soignée depuis quelque temps pour un ulcère de l’estomac et dont l’ulcère vient de se perforer. Après l’opération, il explique au mari que tout s’est
bien passé, que Ton a placé quelques fils qui ont obturé la perforation et qu’on peut avoir un peu d’espoir. Alors le mari, qui n’a retenu dans les paroles prononcées que celles qui lui font plaisir, tire sa montre et dit cette phrase qu’on ne pourrait inventer : « Il est trois heures du matin, je vais tout de même vous la laisser jusqu’à huit heures ! » Dans les jours suivants, cette malade fait une série d’hémorragies sérieuses, avec nécessité de pratiquer chaque jour une transfusion sanguine, et les médecins ne cachent pas qu’elle est loin d’être hors de danger. Le mari prononce cette phrase merveilleuse : « Ce qui m inquiète, c’est que je crois que le moral se prend ! »
La faute de ces incompréhensions retombe, sûrement, en partie tout au moins, sur les médecins qui ont le tort d’avoir souvent un langage hermétique. Mais, parfois aussi, ils ne peuvent arriver à se faire comprendre, car il est des malades qui auraient tendance, si on ne les arrêtait, à parler tout le temps et à intervertir ainsi les rôles ou à cacher leurs sensations. Je conterai plus loin ma consultation près d’une grande poétesse. Une autre poétesse très remarquable, mais très jeune, seize ans (était-ce la même?) veut aller consulter le professeur Hayem, mais exige d’v aller seule, sans sa mère. Celle-ci remet une lettre d’introduction et Hayem examine la jeune malade. Elle se plaint de troubles vagues. Hayem la prie de s’allonger sur un canapé ; elle se prend les pieds dans un tapis et manque de tomber. Alors Hayem, aiguillé par ce qu’il prend pour des troubles de l’équilibre, recherche avec une épingle la sensibilité. La jeune fille indomptable croit qu’il faut cacher la douleur et dit qu’elle ne sent rien. Hayem conclut : « Anesthésie généralisée. » Dernière question, Hayem demande : « Que faites-vous ? » Elle répond : « Je fais des vers. )> Et alors Hayem, plein de mansuétude, en lui remettant l’ordonnance appropriée, ajoute : « Soyez tranquille, dans un mois vous n’en ferez plus ! »