ARTISAN ET CRÉATEUR
de l’imprévu, de l’inattendu. C’est ce qui fait sa supériorité. Si une épingle est toujours une épingle, une opération chirurgicale n’est jamais absolument identique !à une autre.
Toute la formation du chirurgien se ressent de cette nécessité d’artisanat. L’élève chirurgien est d’abord apprenti près d’un maître ; il progresse ainsi chaque année jusqu’au jour où il devient maître à son tour, ce qui lui demande une quinzaine d’années, et lui-même transmettra la tradition à des générations plus jeunes. Cette vie en commun crée des rapprochements, des amitiés, de telle manière que tout service de chirurgie est un peu une grande famille, avec les petits heurts, les petites difficultés de la vie en commun, comme cela se rencontre dans les meilleures familles. Le chef de service est un père dont l’autorité doit être reconnue, sans quoi toute la maison est en désarroi. Je souhaite que dans notre pays, l’évolution des services de chirurgie se fasse de plus en plus vers la conception allemande, au moins dans ses grandes lignes. Je n’ai pas attendu la guerre de 1939 pour manifester (et je l’ai fait à de nombreuses reprises), l’estime particulière .que j’ai toujours eue, depuis mon premier voyage en Allemagne vers 1901, pour l'organisation des services de chirurgie allemands. De grands services, trois cents lits au moins, avec des assistants de plus en plus entraînés, les uns (les internes) ayant vingt-cinq ans, les aides-chirurgiens de vingt-cinq à trente-cinq ans, les assistants (chirurgiens des hôpitaux en expectative d’un service) comptant de trente-cinq à quarante-cinq et enfin les chefs de service débutant vers quarante ou quarante-cinq ans, et travaillant jusqu’à la retraite. Tel est le système que j’ai réalisé. Ce système sera sûrement, et peut-être un jour prochain, plus ou moins remanié. Dieu veuille que ce soit pour réaliser un progrès, ce dont je suis loin d’être certain.
Regarder travailler un ouvrier habile (il y en a beaucoup en France) est, pour un chirurgien, outre un spectacle intéressant, une leçon utile. Un ouvrier méthodique qui sait bien préparer son travail, l’exécuter avec simplicité et précision, sans faux-temps, sans bavure, m’a toujours procuré une très grande joie.
Voici le passage de Bernard Shaw à propos des épingles :
« Prenez les épingles, par exemple. Je ne sais comment il se fait que j’en use si peu, alors que ma femme ne peut rien faire si elle n’en a pas des boîtes pleines à portée de sa main ;
mais c’est ainsi... Il fut un temps où les fabricants d’épingles achetaient leurs matières premières, les travaillaient ; façonnaient la tête et la pointe de leurs épingles, les ornaient... Non seulement ils savaient comment la chose était faite d’un bout à l’autre, mais ils savaient la faire. Mais ils n’étaient pas en état de vous vendre une feuille d’épingles pour cinq centimes. Les épingles coûtaient si cher que l’argent pour la toilette d’une femme était appelé « ses épingles ».
(( Vers la fin du dix-huitième siècle, Adam Smith était fier de dire qu’il fallait dix-huit hommes pour faire une épingle. Chacun d’eux intervenait pour une petite part dans sa fabrication, passait ensuite l’épingle à son voisin. Aucun d’eux n’était capable de faire une épingle complète ou d’acheter les matières nécessaires pour la faire, ni de la vendre quand elle était terminée... c’étaient des hommes manifestement moins capables et possédant moins de connaissances que les vieux fabricants d’épingles... En mettant chacun des hommes à ne faire qu’une petite partie du travail, et rien que cela, encore et toujours, ils acquéraient une très grande rapidité dans leur travail. Les ouvriers, dit-on, en arrivaient à produire chacun près de cinq mille épingles par jour. Et ainsi les épingles sont devenues abondantes et bon marché. Aujourd’hui les dix-huit hommes d’Adam Smith sont aussi disparus que le diplodocus. Les dix-huit machines de chair et de sang sont remplacées par des machines d’acier qui dégorgent les épingles par centaines de millions. Le résultat, c’est qu’en dehors des quelques personnes qui conçoivent les machines, personne ne sait comment faire une épingle, ni comment une épingle est faite. Cela revient à dire que l’ouvrier moderne, dans une fabrique d’épingles, n’a plus besoin d’être la dixième partie aussi intelligent et aussi adroit que le vieux fabricant d’épingles. »
Un de mes confrères de l’Académie des Sciences, M. Caquot, me disait récemment qu’il existe actuellement, des machines pour creuser la terre qui, manœuvrées par un seul homme, font, en une seule journée, le travail de vingt mille ouvriers. Je dis bien vingt mille !
Il y aurait encore beaucoup d’autres développements à faire sur le machinisme et Bernard Shaw n’y manque pas. Cela nous entraînerait vraiment trop loin de la chirurgie, mais la chirurgie — et ce n’est pas là un de ses moindres charmes — n’a pas subi cette évolution. Le chirurgien ne peut encourir