LE PATRON ET SES ÉLÈVES
les pièces du musée Dupuytren dont j’avais fait dessiner les plus typiques par mon ami Frantz, le dessinateur chirurgical si connu et qui déjà, à cette époque, travaillait pour moi. Lors de la discussion pour attribuer les points — le maximum était trente — l’un des juges qui n’avait pas pour moi la même estime que mon maître Guyon qui présidait le jury, me proposa pour la pathologie, le maximum de points, c’est-à-dire quinze, mais 7 à 8 points seulement, pour l’anatomie. Gela faisait 22 ou 23, je n’aurais sûrement pas été nommé. Mais Guyon, avec toute sa conviction, toute son affection pour moi, démontra au jury que le jugement de Salomon, moitié, moitié, n’était pas à imiter, qu’il fallait tenir compte de l’ensemble de l’écrit, et, finalement j’obtins 27 sur 30. Grâce à cette note et à mes autres épreuves, qui furent bonnes, je fus nommé chirurgien des hôpitaux ; j’avais 31 ans. Le service que m’avait rendu mon maître Guyon fut immense, car il me permit, débarrassé du travail de bachotage lamentable que nécessitaient les concours à cette époque (et peut-être encore aujourd’hui), de me livrer exclusivement à la chirurgie réelle, c’est-à-dire examiner des malades, poser des indications, opérer et ensuite publier, sur ce que l’on observe, les faits qui paraissent intéressants.
Deux ans auparavant, lors de mon concours d’agrégation, j’avais eu à traiter, dans le grand amphithéâtre de la Faculté, pour la question orale de trois quarts d’heure, après trois heures de préparation sans le secours d’aucun livre, la question : Plaies articulaires. Pour quelques juges, cette question, était très simple. Au cours d’un accident, un blessé reçoit dans une articulation, un coup d’épée, un coup de couteau ; il s’ensuit une arthrite suppurée ; que faut-il faire ? Ayant lu un certain nombre de mémoires sur la guerre récente des Boers, mémoires rédigés par des chirurgiens anglais, en particulier par le docteur Makins, je crois, j’exposai surtout, dans ma leçon, les dégâts produits au niveau d’une articulation par les blessures de guerre, plaies par balle, plaies par éclats d’obus, avec les fractures articulaires multiples que provoquent de tels agents, et la nécessité de pratiquer souvent des résections ou même des amputations. Ma question, au lieu de retarder, précédait un peu l’époque où nous étions, elle aurait pu sans risque être ainsi présentée à la fin de la guerre de 1914-1918. Elle choqua quelques-uns des membres du jury. Heureusement que mon maître Terrier en faisait
partie, ainsi qu’un juge de Montpellier, le professeur Forgue qui devint par la suite mon grand ami. Ils apprécièrent ma question, me défendirent et, comme mes autres épreuves plurent à tous les membres du jury, je fus nommé agrégé, encore jeune, puisque je n’avais que 29 ans. Je n’ai jamais oublié et chaque année il me paraît plus efficace, le rôle que jouèrent dans ce concours mon maître Terrier et le professeur Forgue. Celui-ci, presque chaque fois que j’ai le plaisir de le voir, ne manque jamais de m’exprimer la joie que lui donna ma nomination. Mon grand ami le professeur Jeanbrau (de Montpellier) avec lequel j’avais, pendant plusieurs mois, préparé le concours d’agrégation, passa le même jour que moi, sur la même épreuve, et fut aussi nommé ; il avait fait des épreuves remarquables. Ce fut pour lui le début de la magnifique carrière que tout le monde connaît, et, pour nous deux, la naissance d’une amitié fraternelle que près de quarante années n’ont fait que rendre toujours plus douce et plus étroite.
Je le vis bien pendant la guerre de 1914 : j’avais été quelques jours souffrant et j’avais dû prendre un lit dans mon propre hôpital de Châlons-sur-Marne, l’hôpital Corbineau. Jeanbrau, qui était dans une autre armée, apprend que je suis malade, et, malgré toutes les difficultés, accourt près de moi. En le voyant entrer dans ma chambre où, tristement, je trouvais les minutes un peu longues, je fus immédiatement remis en confiance et guéri, oui guéri, à la lettre !
On critique énormément le système des concours. Pour ma part, les concours ne me rappellent que des épreuves heureusement terminées et je n’en conserve que des souvenirs agréables. J’ai beaucoup travaillé pour les préparer, mais d’un travail utile et dans lequel j’avais soin de négliger systématiquement ce qui me paraissait pouvoir l’être.
C’est une époque de ma vie où je fus également très heureux.
Dans les temps égalitaires où nous nous enfonçons de plus en plus, on juge sans bienveillance les grands patrons. Il en était déjà un peu ainsi autrefois, et on était, dans les milieux médicaux et surtout parmi les jeunes, fort peu tendre pour eux. On ne les connaît pas, on ne les voit que de loin, et on aime à les critiquer. Dans certains pays — d’aucuns prétendent que c’est surtout l’apanage des races latines, apanage bien regrettable — l’envie et la jalousie sont à la base de beaucoup