LE PATRON ET SES ELEVES
de jugements, souvent sans que ceux qui éprouvent ces détestables sentiments s’en rendent bien exactement compte. Malheur à celui qui s’élève, même si l’élévation est due à des dons naturels, à un travail de tous les instants, à un labeur acharné.
Je relate encore ici quelques-uns de mes souvenirs, suivant l’ordre dans lequel ils se présentent à ma mémoire.
Une de mes premières opérations de ville fut un cas très difficile, dans un milieu malheureusement très en vedette. Je fus appelé par mon ami Léon Bernard, vers 1902, — je n’étais pas encore chirurgien des hôpitaux, — près d’une de ses malades, femme âgée, fort grasse, présentant une lithiase vésiculaire infectée. Je tins à ce que mon maître Terrier vînt la voir, pour confirmer notre décision d’opérer et aussi pour le prier d’opérer à ma place. C’était à la fin de juillet. Terrier allait quelques jours plus tard partir pour sa villa de Cannes. Il examina la malade avec grand soin, conclut lui aussi à la nécessité d’une opération aussi précoce que possible et, comme je le priais avec insistance, en mon nom et au nom de la famille, de se charger de cette opération, il eut cette phrase admirable, comme seul il était capable d’en avoir : « Je pars dans quelques jours pour mes vacances d’été, je ne puis opérer cette malade. Du reste, vous ne pouvez être en meilleures mains, vous avez Gosset, il vous opérera mieux que moi. » Pour vaincre l’hésitation qu’il sentait chez cette famille de grands bourgeois, il avait volontairement forcé la note, mais il m’estimait à un tel degré, il avait en moi une telle confiance, et d’autre part il avait une telle modestie, que je suis sûr qu’il pensait, sans aucune hésitation, que je l’opérerais « aussi bien que lui ». Heureux les débutants qui ont de tels' maîtres !
À l’autre extrémité de ma vie, un cas récent et très difficile aussi, heureusement terminé, m’a procuré une bien grande joie. Il s’agissait d’une affection très rare, un très volumineux
PHOTOGRAPHIE DONNEE PAR CLEMENCEAU A l’aUTEUR