PHOTOGRAPHIE DONNEE A ^AUTEUR PAR LE MARÉCHAL LYAUTEY
kyste dermoïde rétro-péritonéal, chez un homme. Le centre était distendu, comme s’il s’agissait d’une très abondante ascite, mais une ponction ramena un liquide grisâtre et des cheveux : le diagnostic de kysle dermoïde était donc évident. J’entrepris l’opération et, après avoir évacué plus de vingt litres de cette matière spéciale des kystes dermoïdes, je pus, en avançant pas à pas, décoller cette énorme poche qui remplissait tout l’abdomen, les fosses iliaques et le petit bassin et remontait presque jusqu’au diaphragme. La poche s’insérait sur la colonne vertébrale, au-dessous du pancréas ; elle avait décollé et repoussé en avant la veine cave inférieure et les veines iliaques primitives. L’opération dura plus de deux heures, et fut du reste parfaitement supportée.
Un autre cas qui me donna bien du mal et beaucoup de fatigue, et dans lequel je fus récompensé par une belle guérison, avec conservation d’une jambe fort compromise, est celui d’un jeune élève du Collège de Normandie, à Clères, près de Rouen. C’était à l’automne de 1908. Il s’agissait du fils unique d’un banquier de Lyon qui avait quitté pour la première fois sa famille, à l’âge de quinze ans. Il présentait une fracture ouverte de jambe et, quelques jours après, s’était déclarée une gangrène qui remontait jusque près du genou.- Je me rendis à Rouen, où son médecin, le docleur Bataille, qui m’avait appelé, me prit en auto pour me conduire à Clères. Je n’avais pas encore vu la guerre de 1914 et tant de membres que nous fûmes obligés d’amputer ! Pour moi, à cette époque, une amputation était une chose que je n’aurais jamais voulu accepter pour moi-même. Je raisonnai chez ce jeune homme comme je l’aurais fait pour moi, et j’exposai aux parents — il ne s’agissait pas naturellement d’une gangrène gazeuse à marche rapide — j’exposai aux parents désolés, qu’il y avait deux possibilités : ou amputer de suite, au-dessus du genou ; la vie alors était sauvée, mais avec un douloureux sacrifice ; ou courir un grand risque et chercher à conserver la jambe et la vie, mais en risquant de perdre la vie. Les parents choisirent la seconde solution. Je fis d’énormes débridements, j’injectai de l’eau oxygénée profondément dans les tissus pour arrêter l’ascension de la gangrène (à cette époque, il n’v avait pas de sérum antigangréneux, puisque les premiers essais de Vincent et de Weinberg, datent des premiers mois de la guerre de 1914), et j’eus l’immense satisfaction de guérir ce jeune homme en lui
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conservant la jambe. Mais que de fatigues ce malade me donna. J’allais à Rouen tous les deux jours, l’auto de mon ami était bien inconfortable, absolument ouverte à tous les vents ; mais j’oubliai vite la fatigue, puisque mon malade guérit.
Un autre opéré, qui me prit aussi beaucoup de temps et me donna également beaucoup de peine, fut un malade que je traitai, près de Vernon, pour une appendicite gangréneuse. C’était en 1910, exactement le 14 juillet. Je me rappelle le jour, car sur la route, les gens en fête tiraient des coups de fusils et des pétards. Je partis de Paris en auto, avec une sœur de la rue Bizet, la sœur Baptiste, sœur admirable pour son dévouement et sa compétence. Arrivé à Vernon vers 6 heures de l’après-midi, je trouvai un homme d’une trentaine d’années, gras, avec tous les signes d’une appendicite à marche rapide. La situation se compliquait du fait qu'il fallait ménager la femme de mon malade, tout près d’accoucher, et que la belle-mère m’avait pris à part pour me dire d’un ton péremptoire qu’elle ne croyait pas à l’appendicite ! Je décidai d’attendre quelques heures, car la conduite à tenir dans une appendicite aiguë était encore discutée, et à onze heures du soir, les signes d’intoxication s’aggravant, je pris la résolution, malgré l’état de la femme du malade, à laquelle il était impossible d’exposer la gravité du cas, malgré la belle-mère à laquelle on ne pouvait rien faire entendre, je pris la résolution courageuse — permettez-moi de me rendre cette justice — de pratiquer l’intervention. Je n’ai jamais eu aussi chaud qu’au cours de cette opération, non pas d’émotion, mais par la terrible chaleur que dégageaient deux énormes phares d’auto! Je trouvai un appendice gangrené, perforé, situé en avant des anses grêles, dans une très mauvaise position : ce sont habituellement des cas qui comportent un pronostic grave. Après avoir largement drainé et méché, et avoir pendant l’opération entendu sonner les douze coups de minuit à l’horloge du village, je fus tout à fait satisfait de montrer un tel appendice si lésé à la belle-mère du malade qui ne manqua pas de me répéter « qu’elle ne croyait pas à l’appendicite ». La vieille mégère, je l’aurais giflée ! J’allai me coucher quelques heures, avec beaucoup d’inquiétude et je ne fermai pas l’œil, car j’avais porté un sombre pronostic. Qu’allaient dire la jeune femme qui, elle, ne savait rien, et la belle-mère qui, elle, était une incrédule totale. J’oublie de
dire que le malade, homme très courageux, m’avait demandé la vérité, toute la vérité. Mais il ne serait plus là pour me défendre. Je laissai près de l’opéré la sœur Baptiste, et à six heures du matin, je partis pour Paris. Je retournai chaque jour à Vernon pour y arriver à sept heures du soir et rentrer à Paris vers 10 heures, et cela pendant au moins dix jours. Grâce à la sœur Baptiste, grâce à la jeunesse et à la résistance du malade, grâce aussi à l’ablation de cet appendice gangrené, mon opéré guérit pour ma plus grande satisfaction. Je suis toujours resté en relations avec lui, et pendant la guerre de 1914, je l’ai hospitalisé à Châlons, à mon ambulance de l’hôpital Corbineau. Quant à la belle-mère, on la rencontrait souvent à Paris, vers 1920, remontant les Champs- Elysées, avec un petit tonneau tiré par un bon trotteur qu’elle conduisait elle-même, et je ne pouvais jamais la voir, même après vingt ans écoulés depuis mes voyages à Vernon, sans être tenté de la maudire.
Voici un cas très simple chez le fils d’un très grand peintre. Ce jeune garçon s’était fait, avec un coup de serpette, une section complète du pouce droit, squelette compris, immédiatement en avant de l’articulation phaîangienne. Le doigt pendait, retenu seulement par le tendon fléchisseur et la peau de la face palmaire. Je n’eus qu’à réadapter le doigt, suturer le tendon extenseur et la peau, et tout reprit parfaitement. L’enfant avait dix ans, il en a maintenant dix-huit, tout est parfait. J’avais eu peu de mal, j’en tirai un grand bénéfice moral.
Je fus un jour bien mal récompensé d’avoir gardé la correction la plus élémentaire envers mon maître Terrier. A la fin de 1 annee 1904, mon maître, partant se reposer quelques jours au soleil du Midi, m’avait averti qu’il opérerait à sa rentrée une femme portant un fibrome utérin et qui était extrêmement grosse. « Un véritable éléphant », précisa-t-il. Il avait horreur d’opérer des femmes obèses. Or, quelques jours après, je vois arriver chez moi, à ma consultation, une femme énorme avec un fibrome. Elle était tellement énorme, que, toute de suite, me vint à l’esprit que ce ne pouvait être que la malade dont m avait parle f elix Terrier. 11 ne pouvait y avoir dans Paris deux femmes comme elle, avec un fibrome. Aussi je considérai comme mon devoir de lui dire : « Mais, Madame, ne deviez-vous pas être opérée dans quelques jours par mon maître Terrier ? » Elle avoua, et je la persuadai
d’attendre. Dans les premiers jours de janvier, Terrier étant de retour à Paris, opéra, par conséquent, cette énorme femme, à la maison de santé de la rue Rizet. L’opération fut très correctement conduite, mais au moment où elle se terminait (on avait le tort à cette époque d’employer le chloroforme), bien que l’anesthésie eût été administrée par le parfait anesthésiste qu’était le docteur Roureau, l’anesthésiste de Terrier et le mien pendant plus de quarante ans, à la fin de l’opération, la malade eut un arrêt du coeur. Tout fut mis en œuvre pour la ranimer ; elle succomba malgré tous nos efforts. La famille, c’est-à-dire le mari et deux dames attendaient dans une pièce voisine. Mon maître me dit : « Gosset, venez avec moi, nous allons leur parler. » Il entre et trop ému pour prendre des circonlocutions, il dit simplement au mari : « C’est fini ! » Le mari ne comprend pas et remercie beaucoup M. Terrier de s’être déplacé pour donner des nouvelles de l’opérée. Alors mon maître de plus en plus malheureux répète : « Je vous dis que c’est fini ! » Nouveaux remerciements du mari. Finalement, hors de lui, Terrier s’écrie : a Je vous dis qu’elle est morte ! » Alors qu’ai-je entendu ! Les mots de « misérable » et d’ « assassin » étaient parmi les plus doux. Désolé de cette scène, plaignant profondément mon bon maître que je savais si sensible, je le pris doucement par les épaules et lui fis gagner la porte, et je restai seul à calmer celte famille exaspérée. Mais vous allez voir la suite. Cette malade n’était pas seulement monstrueuse de graisse, elle était aussi à la tête d’une importante maison de corsets, rue de Miromesnil, et avant son opération, à chacune de ses clientes, elle avait raconté qu’elle allait se faire opérer par moi. Aussi, pendant quelques mois, j’ai vu arriver un certain nombre de malades qui désiraient se faire opérer, et qui, après avoir entendu mes conseils, me disaient avec un petit air innocent : « Voyez-vous, Docteur, je ne crains pas l’opération, mais je crains l’anesthésie. » Et comme je cherchais à les rassurer en leur disant que l’anesthésie était chose très simple, plusieurs de ces visiteuses me répliquèrent : « Mais cependant, Docteur, vous avez opéré dernièrement ma corselière et elle a succombé à l’anesthésie. » J’encaissais sans protester, mais dans mon for intérieur, je maudissais les femmes obèses... et les bavardes.
Je me rappelle toujours, avec un sentiment de tristesse, la première vésicule biliaire que j’ai opérée. C’était à l’hôpi-
lal Richat, en 1899, lors de mon année de médaille d’or. Mon maître Terrier, voulant me donner une grande marque de confiance, me chargea d’opérer une malade ayant des calculs dans la vésicule biliaire ; c’était une marque d’estime d’autant plus grande que toutes les « vésicules » étaient réservées à lui personnellement. A cette époque, on ne pratiquait pas l’ablation de la vésicule, on se contentait de l’ouvrir, d’enlever les calculs qu’elle contenait, et de la suturer à la paroi.
Si l’on avait soin de faire la suture, non pas à la peau, mais aux aponévroses, la fermeture spontanée était de règle. J’opérai donc cette malade. Je me rappelle qu’après l’ablation des calculs, la bile coulait abondamment. Sans doute n’ai-je pas <( protégé » avec assez de soin la cavité péritonéale pendant le temps des sutures, toujours est-il que mon opérée fît une péritonite lente à laquelle elle succomba au bout de dix jours. C’était une petite femme belge, courageuse, douce, et j’ai toujours dans l’oreille son charmant « si ou plaît » qu’elle mettait à chacune de ses phrases. Mon maître me voyait très malheureux de cet insuccès, il ne me fit pas la moindre observation, il n’en souffla jamais un seul mot. Mais, après quarante ans, je n’ai pas oublié ma petite opérée belge. Je revois encore le lit qu’elle occupait dans le petit pavillon d’isolement de l’hôpital Bichat. Ce fut pour moi une dure leçon.
La reconnaissance des opérés — et surtout des modestes opérés d’hôpital — s’exprime souvent d’une façon touchante. Que de fois j’ai vu de braves gens, que j’avais opérés à titre gracieux, se montrer heureux de pouvoir amener chez moi des amis qui, eux, pouvaient me remettre des honoraires. J’entends toujours l’un d’eux, me disant après m’avoir conduit un de ses amis : « Et surtout, avec celui-là, ne faites pas comme avec moi, il est très riche, il peut vous remettre pour l’opération au moins cinq cents francs ! »
J’ai été très attaqué dans ma vie, et quelquefois bien injustement. Mais j’ai eu la reconnaissance de mes opérés, et surtout des humbles. Je ne voudrais citer qu’un exemple merveilleux de reconnaissance qui me laisse un souvenir attendri.
Un jour, mon ami le docteur Gerst, vint me chercher, très tard dans la soirée, dans l’hiver de 1900, pour m’emmener avec lui à la Vieille Pitié, près d’une domestique dévouée à laquelle j’avais fait une opération rare pour l’époque, et qui était en train de mourir. Lors de l’opération de cette malade,
j’avais trouvé une lésion que je n’avais jamais encore rencontrée, un infarctus de l’intestin grêle. Sur une longueur de près d’un demi-mètre, l’intestin était infarci. D’instinct, je réséquai toute la partie malade. C’était, je crois, le premier cas opéré en France. L’opération était risquée pour l’époque, et quarante-huit heures après, l’opérée était mourante. Le docteur Gerst désirait avoir de moi la satisfaction d’une dernière visite. Il était près de minuit, il m’avait surpris en train de préparer le concours d’agrégation, et j’acceptai de me rendre avec lui à la Vieille Pitié, d’autant plus que j’étais appelé au bastion 29, près de la porte d’Aubervilliers, dans le service de typhiques du professeur Chantemesse, pour opérer un malade qui venait de faire une perforation intestinale et près duquel me réclamait mon ami Rey, interne du service. A cette époque, il n’y avait pas encore de voitures automobiles. Il n’y avait que des fiacres ; il fallait descendre dans la rue, arrêter un cocher, parlementer avec lui, et obtenir qu’il voulût bien vous conduire. Le cocher que j’avais arrêté acceptait bien d’aller à la Vieille Pitié, mais répugnait à me conduire au bastion 29, qu’il considérait comme trop excentrique et dans un quartier trop désert. Nous arrivons finalement, Gerst et moi, à la Vieille Pitié, et je constate que mon opérée à l’infarctus intestinal, est, en effet, moribonde. Je fais à Gerst un geste d’épaules pour lui signifier qu’il n’y a plus rien à tenter, et sur le pas de la porte de la chambre de la malade — je vois encore cette chambre, dans le pavillon des laparotomies de mon maître Terrier — j’exprimai tout haut l’ennui que me causait la résistance du cocher pour me conduire au bastion 29 et le regret que j’avais de ne pas posséder un revolver. Or, fait miraculeux, cette malade guérit, elle quitta l’hôpital et puis je perdis son souvenir. Quatre ou cinq ans après, je vois arriver chez moi une pauvre simple femme qui me remercie, me rappelle qui elle est, pose sur le bord de ma table un petit paquet enveloppé dans un vilain papier gris avec une vieille ficelle, et s’en va. Le soir, je m’aperçois que le paquet n’a pas été ouvert ; je l’ouvre, et quelle est ma stupéfaction d’y trouver un magnifique revolver. Ainsi cette pauvre femme qui, quoique moribonde, avait entendu tout ce que j’avais dit, avait mis cinq ans pour pouvoir, avec ses économies, sou à sou, m’acheter un revolver, et quel revolver, avec une crosse en nacre et mes initiales gravées ! Vous voyez la reconnaissance des humbles.
Un cas qui m’a toujours laissé un souvenir agréable, et par le résultat obtenu et par la délicate reconnaissance de mon opéré, fut celui d’un Anglais que j’opérai quelques années avant la guerre de 1914. Il s’agissait d’un cas très rare, une fistule entre l’intestin grêle et la vessie ; vous en voyez les conséquences pour le malheureux malade. Il avait été sur le point de se faire opérer à Londres et finalement vint à Paris, se remettre entre mes mains. Il y avait eu, sans doute, ulcération tuberculeuse de l’intestin grêle avec ouverture dans la vessie. J’opérai en deux temps : dans un premier temps, je fis une exclusion de l’anse malade, en rétablissant le circuit normal par une anastomose bout à bout, et, dans un second temps, j’extirpai l’anse exclue avec la fistule et une collerette vésicale. La guérison fut obtenue après plusieurs semaines de soins. Or voici la suite : pendant la guerre de 1914, mon opéré anglais mourut, et son frère qui habitait Londres et qui était son héritier, m’écrivit pour m’annoncer le décès et pour me dire que, dans son testament, mon ancien opéré me laissait une certaine somme, différence entre le prix que je lui avais demandé et celui que les chirurgiens de Londres lui avaient fixé. Pour préciser, j’avais demandé à ce malade huit mille francs ; les chirurgiens anglais lui avaient demandé vingt mille francs ; il me léguait la différence, c’està-dire douze mille francs. Vous me direz — et maintes personnes à qui j’ai raconté cette histoire n’ont pas manqué de le faire — vous me direz que, en me réglant mes honoraires, mon opéré aurait pu me remettre directement ce qu’il m’a laissé après sa mort. Eh bien ! je pense que mon opéré, en agissant comme il l’a fait, fît preuve d’un grand scrupule et d’une délicatesse extrême. Il se considérait débiteur envers moi, mais me remettre la différence eût été une sorte de gratification un peu choquante, et il préférait que cette somme qu’il considérait me devoir, me fût remise après sa mort, s’il venait à mourir avant moi.
Encore une histoire anglaise. Je soignai un jour, avec mon ami le docteur Rist, deux Anglaises. C’étaient deux vieilles filles, grandes et maigres, qui, comme beaucoup d’Anglaises, venaient faire de la peinture à Paris, dans le quartier Notre- Dame-des-Champs, et passaient l’hiver en Égypte. Je devais, quelques jours après, opérer l’une d’elles pour un fibrome utérin, lorsque je fus d’urgence appelé près de l’autre sœur qui avait, elle aussi, un fibrome, et était en train de succom-
ber à des accidents péritonéaux tellement foudroyants que, même aujourd’hui, je ne puis les expliquer. Je me rappelle à ce propos, un incident bien typique. Le frère de cette moribonde revenait de la guerre des Roers et je le trouvai en smoking. L’heure du dîner approchait. Il n’avait pas encore pénétré près de sa sœur, car il n’eût pas voulu le faire sans en avoir obtenu de nous l’autorisation. Indifférence, dirat-on ? Non, suprême correction, et ceux qui connaissent bien les Anglais comprendront.
Devant une telle tragédie, je dis à l’autre sœur, celle que je devais opérer quelques jours plus tard, qu’il était préférable de différer son opération. Elle ne voulut rien entendre, ne voulant rien changer à ce qui avait été décidé. Chose encore plus typique, le père quelque temps après, m’écrivit de sa lointaine Ecosse, pour me remercier non pas seulement de ce que j’avais fait pour sa fille guérie, mais encore plus de mes soins, de ma sollicitude près de celle pour laquelle je n’avais rien pu faire. Quelle belle confiance dans la science des chirurgiens !
Avec mon ami Rist également, j’avais soigné, quelque temps auparavant, une petite fille américaine, atteinte d’appendicite à marche ultra-rapide : vomito negro (vomissements de sang noir), température peu élevée, pouls très rapide, peu de signes dans la fosse iliaque. Nous opérâmes d’extrême urgence. La pointe de l’appendice était verdâtre et contenait du pus sous tension, car, lorsqu’on vint à ouvrir l’organe, le pus jaillit à quelques centimètres de hauteur. Comme le péritoine était indemne, je m’abstins de drainer (c’était il y a trente ans, je me montrais ainsi un précurseur), et la petite malade guérit parfaitement. Malheureusement, quelque temps après, au cours d’une consultation avec deux médecins et un autre chirurgien, comme la mère exprimait sa joie que la chirurgie eût sauvé sa fille, ces collègues, bien intentionnés, lui firent remarquer qu’étant donné qu’il n’y avait pas eu drainage, il ne pouvait s’agir d’une appendicite opérée à chaud. Rienveilîance des collègues !
Je voudrais dire quelques mots du docteur Ravaut aux derniers moments duquel j’ai malheureusement été obligé d’assister. Ravaut m’avait demandé près de lui pour des phénomènes d’intoxication avec retentissement abdominal. Je l’observais depuis quarante-huit heures, lorsque son état empira, et, sur sa demande expresse, faite avec une implo-
ration telle dans le regard qu’il eût fallu avoir un cœur de pierre pour y résister, je consentis à l’opérer. Il était certainement perdu, le cœur faiblissait, les urines devenaient rares. Cependant, avec un certain courage, je me rendis à la demande formelle de mon ami. Après laparotomie, je ne trouvai rien à l’appendice, ni à la vésicule, ni au foie, ni au pancréas, ni à la rate, mais seulement, sans aucun signe de perforation, un épanchement séro-sanguin abondant dans le péritoine. Qu’avait mon pauvre ami Ravaut ? Je n’en sais encore rien. Un seul renseignement important : il avait mangé la veille de tomber malade, un énorme plat de champignons et une sérieuse quantité de pâté de lièvre fort faisandé. La science médicale perdit ce jour-îà une de ses belles intelligences, un des plus grands dermatologistes de notre pays.
Une autre fois, j’avais été appelé à Cabourg, pendant la période des vacances, par mon ami, le docteur Enriquez, près de la fille d’un banquier de Vienne, enceinte de cinq mois et atteinte d’appendicite gangréneuse. J’opérai la malade tout de suite avec l’installation rudimentaire d’une chambre d’hôtel, et, une fois l’appendice enlevé et la fosse iliaque drainée, nous rédigeâmes, Enriquez et moi, une consultation relatant ce que nous avions fait et surtout ce qui allait survenir, c’està-dire la fausse couche, sans compter la continuation probable de la péritonite. La malade arriva à guérir après bien des péripéties, mais fit, en effet, une fausse couche. Elle fit même plus qu’une fausse couche : elle eut une occlusion intestinale comme on en voit quelquefois dans les péritonites appendiculaires, occlusion qui m’obligea à retourner à Cabourg pour faire la seule thérapeutique efficace en pareil cas, une fistule sur l’intestin grêle. C’est grâce à cette dérivation qu’elle put guérir ; la fistule se ferma du reste spontanément. Nous avions oublié, Enriquez et moi, de prévoir cette complication ! La famille et avec elle tous les habitants de l’hôtel (car chacun donnait son avis et c’était pendant la grande saison !) fut non pas étonnée de la guérison, mais surtout dans la plus grande admiration de nos pronostics. Cela me remet en mémoire la phrase bien connue du professeur Bouchard : « Par le diagnostic, on étonne ses confrères, par le pronostic on étonne la famille, mais par la thérapeutique on s’étonne soi-même. » Dans ce cas, pronostic et thérapeutique nous étonnèrent, en effet, les uns et les autres !
Le nom d’Enriquez me rappelle un grand ami et une longue
collaboration. Enriquez fut un des premiers en France à se spécialiser dans les affections de l’estomac ; il vint régulièrement, de 1919 à 1924, assister, à l’hôpital, à toutes les opérations de ses malades personnels, et un jour nous convînmes d’un commun accord, qu’il était désirable qu’un de ses élèves fût attaché à mon service d’un façon permanente pour assurer la liaison. Il mit alors près de moi son élève Gutmann, et depuis près de 20 ans, Gutmann a été pour moi le plus précieux des collaborateurs. C’est avec Gutmann que j’ai commencé à avoir près de moi, officiellement, un médecin qui prit le nom d’ « attaché médical ». Dès que je fus nommé professeur de clinique chirurgicale, en 1920, je demandai au Conseil de la Faculté, de donner le droit, à ceux des professeurs de clinique chirurgicale qui le désireraient, de prendre un médecin et de l’attacher officiellement à leur service. Ce collaborateur a une telle utilité que tous mes collègues m’ont imité, et j’ai actuellement trois attachés médicaux. C’est grâce à cette fonction et à la très belle consultation qu’il dirige que Gutmann a pu recueillir les documents qui lui ont servi pour la rédaction de son magnifique traité, écrit en collaboration avec Ivan Bertrand : le diagnostic précoce du cancer de l’estomac.
Je voudrais encore consacrer quelques lignes à mon ami Enriquez. Son intelligence, sa vivacité d’esprit, son sens clinique étaient remarquables. Après avoir assisté presque à ses derniers moments, je puis dire que chez lui la force morale était à la hauteur de l'intelligence et du cœur. Je l’avais opéré d’une affection grave qui, trois ans après, provoqua une lésion du foie avec ictère. Il était condamné, il connaissait mieux que quiconque, l’affection qui le terrassait, et cependant il n’y fit jamais allusion. La dernière soirée qu’il passa sur cette terre, j’allai le voir, et, pour le distraire et l’occuper dans une matière où il était, comme en médecine, tout à fait hors pair, c’est-à-dire la finance, je lui demandai quelques conseils sur les valeurs de bourse. Il fut parfait dans la discussion de ce que l’on pouvait faire à cette époque troublée (c’était en 1928). Il me conseilla de n’avoir aucune confiance dans les valeurs prônées par un grand financier de l’époque, et en effet, le grand financier, trois mois plus tard, tombait en pleine Manche, lors d’une traversée en avion de Londres à Paris. Je quittai mon ami Enriquez vers sept heures du soir. A minuit, il mourait, et le matin, à 8 heures, je recevais de
lui, qui n’était plus de ce monde, une lettre écrite quelques instants après notre dernier entretien, pour bien préciser certains points sur lesquels il craignait, peut-être, de ne pas avoir été assez clair. Cette lettre d’un ami, reçue quelques heures après que j’avais appris sa mort, m’a beaucoup ému.
J’ai opéré, en 1931, une malade que soignait Madame le docteur Franciilon-Lobre. Cette malade qui avait dépassé la soixantaine, présentait un colossal kyste de l’ovaire, avec phénomènes de compression et oedème des membres inférieurs. Elle vint me voir pendant quatre ou cinq ans, une fois chaque année, pour m’entendre lui répéter toujours la même chose : « Prenez garde, vous aurez un jour une complication, et il sera impossible de vous opérer ! » car je craignais une transformation maligne. Enfin, une année, je refusai de la réexaminer et de toujours répéter les mêmes discours. Aussi, voyant cela, se décida-t-elle à se faire opérer. L’opération fut simple, mais, quelques jours après, la malade eut une rétention d’urine, avec cystite purulente de la plus haute gravité, comme on en voit quelquefois dans les fibromes enclavés dans le Douglas. Aussi, un matin, au cours d’un pansement, sans aucune anesthésie, — car la malade ne se rendait plus bien compte des choses extérieures, — je fis sauter quelques points de suture de la paroi abdominale, ouvris la paroi vésicale d’un simple coup de ciseau, et mis un drain dans la vessie distendue. Les choses s’arrangèrent alors assez vite et cette malade se porte actuellement très bien, avec une apparence de jeunesse invraisemblable. Dans ce cas, la chance m’a bien aidé I
Le premier « estomac » que j’avais opéré avec Enriquez remonte à près de quarante ans. Il s’agissait d’une sténose du pylore, sténose très serrée, avec énorme dilatation gastrique. Je fis une gastro-entérostomie et notre opéré, qui est un sportman et un habitué des champs de courses, se porte encore très bien à l’heure actuelle.
Dans la famille même de cet opéré, je fus un jour appelé pour donner un avis à la poétesse Anna de Noailles. Elle pouvait avoir à cette époque, une trentaine d’années. Je trouvai, se chauffant frileusement au coin de son feu, une pauvre vieille femme, (c’est du moins l’impression qu’elle me donna pendant les premiers instants) qui se mit à parler médecine. Petit à petit, elle s’anima, comme ces chevaux de race qui, à l’écurie, paraissent lamentables et qui, dehors, forcent
Eadmiration. Elle s’anima, elle rajeunit, et au bout d une heure — car elle parla sans arrêt pendant une heure au moins — elle paraissait avoir vingt ans. Son corps s’était redressé, ses yeux magnifiques éclairaient tout autour d’elle, et son esprit vous captivait. Je l’ai revue bien souvent depuis cette première entrevue, dans laquelle je n’avais pu placer un seul mot, de telle sorte qu’en m’en allant, je l’avais en souriant remerciée de la si intéressante consultation qu’elle avait bien voulu me donner. Je l’ai revue en particulier, pendant la guerre de 1914, à Châlons, au cours d’un dîner que donna en son honneur le général Gouraud, dîner auquel assistait le général Marchand. Le lendemain, elle vint visiter mon ambulance à Corbineau, et c’est je crois bien, elle, qui est la « dame en vert » dont parle Georges Duhamel dans « Civilisation ». Elle devait, l’après-midi, aller à Suippes. Or, dans une des salles de blessées, il y avait un malheureux qui avait eu, à Suippes même, les deux jambes enlevées par une bombe. En apprenant ce fait, elle se tourna vers moi, et me dit en souriant : « Mais alors, c’est un guet-apens ! » Le jour même, elle rejoignait Paris, en disant : « Mes grands yeux ont tout vu » et ajoutant, pour moi : « Chateaubriand n’a jamais vu l’Amérique. » Ecouter la comtesse de Noailîes était un régal sans pareil.
Volontairement, je ne parlerai pas, dans ce volume, de la guerre de 1914 et de mon ambulance de Châlons, à l’hôpital Corbineau, car c’est tout un autre volume qu’il faudrait écrire ; je le ferai peut-être un jour, si la vie me le permet.
Je ne voudrais relater qu’un seul détail sur mon ambulance de Corbineau. Quelque paradoxal que cela puisse paraître, j’ai appris à y faire des opérations césariennes. Il y avait, suivant les armées, quelques malheureuses dont un certain nombre devinrent enceintes, et, parmi elles, quelques malformées. Celles-ci avaient été recueillies par une œuvre charitable voisine de mon ambulance et dirigée par des infirmières américaines. Un jour, une infirmière m’amena une de ses pensionnaires chez laquelle une césarienne était nécessaire. Je pratiquai l’opération ; cela me parut très simple, et c’est ainsi que je> devins, pendant la guerre, spécialiste pour femmes à bassin rétréci ! Quelle cour des miracles constituait cet asile ! Je fis à Châlons cinq ou six opérations césariennes. Cela me fut très utile, car vers l’année 1928, on me pria de me rendre d’urgence à Paris — c’était pendant les vacances
et j’étais en Normandie, sur ma falaise — pour pratiquer une césarienne sur une de mes clientes. Il s’agissait d’une des familles les plus importantes de Paris, famille de trois fils déjà âgés, mariés tous les trois et dont aucun n’avait d’héritier. La personne en question avait 40 ans, elle portait un fibrome utérin, et l’accoucheur qui la veillait réclamait d’urgence la césarienne. Je la pratiquai ; c’était un beau garçon, et je puis dire que le plus riche héritier de France (du moins à cette époque) a été mis au monde, chirurgicalement, par moi.
Bien souvent, les chirurgiens endossent des responsabilités qu’ils n’ont aucunement encourues. Nous faisons faire sous notre surveillance, la stérilisation de tout ce que nous employons, sauf pour les catguts. Or, au début de ma carrière, les catguts étaient loin d’être parfaitement stérilisés. Lorsqu’on allait trouver les directeurs des grandes maisons qui fournissaient le catgut, ils protestaient toujours de la parration de la paroi, et finalement l’issue d’un peu de pus. Tout en reconnaissant, qu’en effet, deux ou trois ans auparavant, des « fournées » de catgut laissaient à désirer. Ce n’est que depuis quelques années que nous avons du catgut excellent. Les méfaits du catgut n’étaient pas terribles, mais il se produisait parfois, vers le septième jour, pour une opération d’appendicite, par exemple, un peu de gonflement et d’induration de la paroi, et finalement l’issue d’un pus fétide. Tout était terminé en quelques jours, mais il y avait là pour le chirurgien, surtout si la famille de l’opéré était soupçonneuse, quelques moments désagréables à passer, d’autant plus qu’on ne pouvait pas dire la vérité et reconnaître que le catgut employé par soi était du catgut mal stérilisé. Heureusement que de tels ennuis ne se renouvellent plus. Je me rappelle que, lors d’une de ces mauvaises fournées, j’avais, rue Bizet, deux petits opérés d’appendicite qui firent, en même temps, un abcès de la paroi par catgut mal stérilisé. L’un était le fils d’un ministre très important d’un pays des Balkans ; furieuse, la mère ne me saluait pas, ne me parlait pas, et se contentait de jeter sur moi des regards accusateurs. Chose pire, dans les couloirs de la maison, elle rencontra l’autre mère, celle dont le fils avait aussi un abcès de la paroi. Ce qu’elles se sont dit, je le devine, mais ce que je sais bien, c’est que quelques années plus tard, lorsque le roi de ce pays balkanique dut être opéré, et que quelqu’un vint à prononcer mon nom, je
fus immédiatement éliminé. Heureusement pour moi, car il s’agissait d’un cas chirurgical bien lamentable.
J’ai été appelé un certain nombre de fois pour enlever, soit des appendices, soit des vésicules biliaires que des collègues qui m’avaient précédé n’étaient pas arrivés à trouver, et cela simplement, parce qu’ils avaient manqué de méthode.
Il n’est pas possible de ne pas trouver l’appendice si l’on a soin de toujours aller au caecum d’abord. Quelle que soit la position de celui-ci, ou sous-hépatique, ou pelvienne, ou même dans la fosse iliaque gauche, on le trouvera toujours en agrandissant l’incision autant qu’il le faudra. Une fois le caecum trouvé, si l’on a soin de suivre la bandelette longitudinale antérieure, il n’est pas possible que l’on n’aboutisse pas à l’origine de l’appendice.
Il en est de même pour la vésicule biliaire. Si elle ne se présente pas tout de suite aux regards, il faut se reporter au bord du foie, et, en suivant attentivement celui-ci de droite à gauche, on arrive fatalement à l’encoche de la vésicule. Celleci, évidemment, peut être masquée par des adhérences, mais il n’est pas possible de ne pas trouver finalement, soit la vésicule, soit un cordon fibreux qui en tient lieu, dans le cas où elle est atrophiée, à la suite d’une vieille cholécystite chronique. Je me rappelle avoir opéré une dame arrivée à la soixantaine, qui avait été à Londres une cantatrice célèbre, et chez laquelle le chirurgien qui m’avait précédé n’avait pu trouver la vésicule, que la radiographie montrait cependant pleine de calculs. Grâce à une exploration méthodique, il fut très simple d’arriver sur cette vésicule qui était, du reste, facile à enlever avec les calculs qu’elle contenait.
Il est, dans certaines opérations, un organe auquel il faut aller, toujours simple à trouver, et qui sert ensuite de fil d’Ariane pour parvenir à l’organe plus difficile. Pour arriver au cholédoque, par exemple, le plus simple est de se laisser guider par le cystique, quoique bien souvent j’aille directement au cholédoque, après abaissement du duodénum, ce qui est également une méthode à recommander.
Dans une hystérectomie difficile, avec masses salpingiennes très adhérentes, remplies de pus, et comblant le petit bassin, efforcez-vous d’aller tout de suite à l’utérus, qui peut se trouver basculé et caché dans le fond du Douglas. Quand vous aurez trouvé le fond utérin et que vous l’aurez amarré avec une forte pince, la plus grande partie de l’opération sera
faite, ce qui veut dire que ce qui reste à achever s’exécutera avec facilité.
Quand j’étais prosecteur (vers 1900), le professeur Dieulafoy m’avait demandé de lui montrer, sur le cadavre, comment se pratiquait une cholédocotomie. Avec son esprit si compréhensif et ses très réelles dispositions pour la chirurgie (Pieulafoy disait volontiers qu’il regrettait de ne pas avoir été chirurgien), il vit tout de suite que le fil conducteur pour aller au cholédoque est le canal cystique, et quand il constata que j’avais le cystique en main, il me dit spontanément : « En somme, maintenant, votre opération est terminée. » Il y avait du vrai dans cette formule.
Savoir trouver des repères faciles, et ensuite les suivre, c’est là une excellente méthode et il m’a semblé que tous les chirurgiens n’y attachaient pas l’importance qu’elle mérite. Grâce à cette manière de procéder, les opérations deviennent simples ou paraissent simples, ce qui est loin d’être la même chose, et vous courez alors le risque de voir les esprits superficiels juger que vous n’opérez que des cas faciles. Laissez dire, continuez, et vos opérés s’en trouveront bien.
Inversement à ce que je viens de dire, il m’est arrivé, quoique rarement, de refuser d’opérer des malades qui le furent par d’autres chirurgiens. Mais fallait-il les opérer ? Je me rappelle, dans cet ordre d’idées, un malade près duquel je fus appelé à Saint-Cloud, il y a une trentaine d’années, avec le professeur Hayem et les docteurs Florand et Enriquez. Il s’agissait d’un vieillard, au dernier degré de la cachexie, présentant un cancer de la tête du pancréas, avec ictère. D’un commun accord, les trois médecins consultants, le médecin de la famille et moi, nous conclûmes qu’il n’y avait plus rien à tenter ! Or, vingt-quatre heures après, je vois arriver le fils du malade qui, avec beaucoup de précautions oratoires, me tient le langage suivant : « Vous avez examiné mon père, et vous avez conclu qu’il ne fallait pas l’opérer. Or, mon père vient d’être opéré. Vous vous êtes trompé, cela est permis, mais je viens vous réclamer le prix de la consultation. » Ce petit discours me mit en gaieté et je répondis à ce garçon qui joignait à un si grand amour filial un sens si aigu des économies, que j’étais tout disposé à lui rendre le prix de la consultation, mais qu’étant le plus jeune des consultants appelés près de son père, j’exigeais que l’exemple vînt de haut et que ce fût le professeur Hayem, le plus âgé, le plus consi-
dérable de nous trois, qui remboursât le premier les honoraires qu’il avait reçus. J’étais bien tranquille ! Et puis, trouvant que l’entretien avait assez duré, je dis à ce fils que j’espérais bien que, dans vingt-quatre ou quarante-huit heures, quand son père serait mort, il prendrait la peine de m’en avertir, ce qu’il ne fit pas, mais dont voulut bien se charger le médecin du malade, mon collègue d’internat, le docteur Àguinet (de Saint-Cloud), qui m’informa en effet du décès rapide de l’opéré en question.
Cette histoire me rappelle un autre fait du môme genre. J’avais opéré, il y a cinq ou six ans, un malade atteint d’un cancer de l’intestin, et j’avais annoncé à ses enfants que je l’opérerais sans doute en deux temps. Or, il fut possible de tout faire en un seul temps. Quand le fils vint me remettre mes honoraires, il me fit remarquer à plusieurs reprises, combien il était heureux qu’un seul temps eût été suffisant, et il revenait toujours sur ce point. Alors, en souriant, je lui dis : « Et si, comme cela arrive pour certaines opérations sur l’intestin, trois temps eussent été nécessaires, qu’auriez-vous dit? » Il comprit et n’insista pas, mais il me donnait ainsi une nouvelle occasion de juger de la mentalité humaine !
J’ai toujours eu horreur des polémiques scientifiques et de toutes les polémiques, et s’il arrivait, à propos de ce livre, qu’une polémique fût sur le point de s’ouvrir, on peut être sûr que je n’y participerai pas. Les polémiques ne servent à rien et ne convainquent personne. Seuls, les résultats comptent, et il faut un certain recul pour les apprécier. Une seule fois, je me suis laissé entraîner dans une polémique, c’était avec mon collègue et bon ami J. -JL. Faure, et il me semble bien que c’est lui qui avait commencé. Il s’agissait du meilleur mode de traitement du cancer du col : chirurgie ou radium ? Dans le centre anticancéreux rattaché à mon service de la Salpêtrière, j’avais eu la possibilité de comparer les deux modes de traitement. Au début, avec mon assistant et ami Robert Monod, nous traitions le cancer du col par des applications de radium, et trois semaines après, nous pratiquions chirurgicalement l’ablation de l’organe, ainsi traité par le radium. Or, au fur et à mesure que notre méthode de curiethérapie se perfectionnait, nous constations, grâce aux
QUELQUES SOUVENIRS ITT
parfaits examens anatomo-pathologiques pratiqués par Ivan Bertrand, que les utérus que nous enlevions étaient complètement guéris. Il n’y avait plus trace de cancer. Le radium était donc suffisant, la chirurgie devenait inutile. C’est ce que je déclarai à l’Académie de Médecine. J.-L. Faure me prit à partie, m’accusant de diminuer le rôle de la chirurgie, tout en reconnaissant que, dans les cas avancés, où la chirurgie n’était plus de mise, le radium fait parfois merveille. Ma défense fut la suivante : si le radium est utilisable dans les cas avancés, a jortiori l’est-il dans les cas au début. Qui peut le plus, peut le moins! La querelle fut assez vive, mais la suite des faits m’a donné raison, et, à l’heure actuelle, tout le monde admet que le traitement de choix du cancer du col — sauf quelques cas que l’histologie désigne — est la curiethérapie, et que la chirurgie, dans ce domaine, doit céder le pas. La chirurgie voit, du reste, s’ouvrir chaque jour d’assez vastes champs nouveaux, pour n’en ressentir aucun dépit.
Jusqu’au moment présent, et, j’espère, après quarante ans de pratique, que cela ne se produira pas, j’ai eu la chance qu’aucun procès ne me soit intenté par un opéré mécontent. Ôn peut voir pire qu’un procès, car le docteur Guinard, chirurgien de 1 Hôtel-Dieu, quelques années avant la guerre de 1914, et le professeur Pozzi, pendant la guerre même de 1914, tombèrent sous les balles d’opérés qui croyaient avoir à se plaindre. Il faut toujours être très prudent, surtout pour certaines opérations délicates qu’il ne faut pratiquer qu’en s'entourant de toutes les précautions possibles, et en disant toujours avant l’opération, la vérité, toute la vérité au malade lui-même ou à l’un de ses proches. Je me rappelle qu’une personnalité de la haute banque, un malade ayant largement dépassé la soixantaine, vint me trouver parce qu’il souffrait d’un testicule très vivement et d’une façon constante. Il s’agissait d’un grand goutteux. Il réclamait instamment la suppression de la glande douloureuse, qui était seulement un peu augmentée de volume. Je ne voulus pas l’opérer avant de l’avoir fait examiner par Charles Néîaton qui déconseilla énergiquement l’opération, et me prenant à part, à la fin de la consultation, me dit : « Mais, malheureux, vous ne savez donc pas ce qui m’est arrivé chez un malade auquel j’ai enlevé un testicule ? il m’a poursuivi pendant plusieurs années, ne vous mettez pas dans le même cas que moi. » Malgré ce pessimisme, je fus bien obligé d’opérer, et il ne m’arriva rien
de fâcheux ; au contraire, le malade fut débarrassé de ses douleurs, et très reconnaissant. Entre parenthèses, l’examen histologique du testicule fut pratiqué par mon chef de laboratoire Masson (c’était en 1912), aujourd’hui professeur à Montréal et connu pour ses belles recherches en histobiologie. Il s’agissait d’un cas très rare, une orchite goutteuse, avec dépôts de cristaux d’acide oxalique. Le mérite de mon opéré d’être satisfait était d’autant plus grand que je crus comprendre qu’il avait, dans sa jeunesse, fortement usé de ses glandes, car un jour où je passais en voiture avec lui, dans le quartier Clément-Marot, il me dit — sans regret, du reste — « Que de fenêtres dans ce quartier me rappellent de bons souvenirs. » On ne pouvait pas s’exprimer plus galamment.
J’ai fait de nombreux déplacements en province, entre 1900 et 1910, soit pour des consultations, soit pour des opérations : à Libourne, à Montauban, à Marseille, à Angers, à Nantes, à Tours, à Valenciennes, à Nevers, dans les Ardennes, à Binard, à Deauville, à Rouen, au Havre, etc., etc. Bien souvent, j’ai été opérer à Bruxelles ; j’arrivais le samedi soir à 11 heures ; j’opérais vers 9 heures du matin ; mes aimables collègues belges me retenaient à déjeuner pour me recevoir comme ils savent le faire, et à 5 heures du soir, j’étais de retour à Paris.
J’ai été aussi plusieurs fois à Londres, malgré mon horreur pour le mal de mer. Il y a surtout, dans le mal de mer, un côté psychique, car je me rappelle, lors d’une opération que j’allai faire à Binard, que, malgré une mer démontée, je n’eus pas le mal de mer. Je m’étais trompé d’itinéraire, et j’étais arrivé, non pas à Binard, mais à Saint-Malo. Il y a entre Saint-Malo et Binard une traversée d’une dizaine de minutes, sur un mauvais petit canot ; il y avait une véritable tempête, mais préoccupé par l’opération que j’allais faire (il s’agissait d’un cas difficile) et, tenant fortement sur ma poitrine ma boîte d’instruments, je ne pensai pas un seul instant au mal de mer et je ne ressentis aucun malaise.
Un de mes voyages à Londres fut pour y être consacré Feilow of the Royal Society, ou je comptais un vieil ami Lord Moyniham, le chirurgien de Leeds. On ne peut porter le titre de Feilow que si l’on a été « admis », et lorsque je vins recevoir l’investiture, j’eus le très grand plaisir d’être reçu par tous les membres au complet et par Moyniham lui-même. J’avais fait la connaissance de Moyniham, alors que j’étais
assistant de mon maître Terrier à la Vieille Pitié. Un matin je venais d’opérer un calcul du cholédoque, lorsqu’un chirurgien anglais me présenta sa carte. Voyant qu’il était chirurgien à Leeds, je lui demandai des renseignements sur un de ses collègues de la même ville, pour lequel j’avais, sans le connaître, une estime toute particulière, ce collègue s’appelait Moyniham. Il se mit à rire de bon cœur et s’effaçant, me montra derrière lui... Moyniham lui-même. Depuis, j’ai souvent revu Moyniham avec sa magnifique stature, son beau visage d’optimiste, et dans la guerre de 1914, j’ai bien souvent siégé à côté de lui à la Conférence chirurgicale interalliée. Lors de cette cérémonie d’investiture, présidée par Bland Sntton, on me demanda si je voulais assister à la « lecture » qui se fait chaque année, sur Lister et son œuvre. J’acceptai avec empressement, et lorsque je fus assis dans le fauteuil qui m’était réservé, Madame Bland Sutton qui était derrière moi et qui parlait très bien notre langue, voulut bien me dire, avec cette gentillesse si prenante des Anglais quand ils vous connaissent : « Dans le fauteuil où vous êtes, était assis, il y a quinze jours, le prince de Galles. »
Lorsqu’on est chirurgien, on est exposé à s’entendre faire de singulières propositions (?), par exemple de pratiquer des avortements : cela m’est arrivé quatre ou cinq fois, et dans un cas avec des circonstances vraiment particulières, pouvant provoquer non pas le rire — car les chirurgiens comme les confesseurs ont tout entendu — mais un franc sourire. Il s’agissait d’une femme d’une trentaine d’années, dont j’avais opéré plusieurs parents. Elle me raconta qu’elle avait un fibrome, mais je n’eus pas de peine à lui prouver qu’elle était enceinte de trois mois. Alors, simulant le plus profond désespoir, elle me dit qu’elle ne pouvait rester dans cet état, qu’il fallait la « débarrasser », que son mari ne pouvait être l’auteur de la grossesse, et que du reste, si la grossesse continuait, les plus graves complications diplomatiques étaient à craindre, car le père de l’enfant était une Altesse Royale. Je repris mon sérieux et lui signifiai de la façon la plus formelle que je ne pouvais rien faire pour elle, et j’ajoutai que, du reste, je n’étais pas inquiet sur son compte. En effet, quelques semaines après, elle revint me voir, son « fibrome » avait disparu, et elle poussa la complaisance jusqu’à me raconter avec force détails tout ce qui s’était passé, et même les sacrifices pécuniaires qu’elle avait dû consentir.
S’il faut savoir résister aux demandes des malades, il faut aussi savoir résister aux convictions opératoires de certains médecins. Je me rappelle avoir vu, avec un médecin des hôpitaux, spécialiste d’enfants, une petite malade d’une dizaine d’années que j’avais opérée quatre ans auparavant pour appendicite. Elle faisait une péritonite et je pensai à une péritonite à pneumocoque. Le médecin qui était partisan d’opérer d’urgence, eut cette phrase malheureuse : « Si la petite malade n’est pas opérée avant quelques heures, je ne réponds plus de rien. » C’était dans une famille où j’avais l’habitude d’opérer depuis plus de vingt ans, dont j’avais toute la confiance. Aussi, avec la plus grande courtoisie, je m’empressai de lui dire qu’il n’encourrait aucune responsabilité, quelle que fût l’issue de la crise, que je m’opposais formellement à toute intervention, que je prenais pour moi seul tous les risques, et qu’il pouvait garder sa conscience en tranquillité. La petite malade guérit du reste, en quelques jours, sans aucune intervention, et resta guérie. Elle s’est mariée depuis et a deux enfants.
J’ai parlé plus haut de hautes personnalités que j’avais eu l’occasion d’opérer. Grâce à la chirurgie, j’entrai en rapports très amicaux avec Anatole France. J’avais opéré, d’une lésion très sérieuse, une personne qui lui tenait de près. Chaque année, pendant quinze ans, jusqu’à sa mort, Anatole France vint me rendre visite le jour anniversaire de l’opération, pour me remettre l’une de ses oeuvres, avec chaque fois, une charmante dédicace et jamais la même. Je possède ainsi l’œuvre entière d’Anatole France, avec, sur la page de tête de chaque volume, une dédicace comme, seul, Anatole France pouvait en écrire. J’eus du reste l’occasion de dîner avec lui, et jamais je n’oublierai ce dîner parfait, quai Bourbon, chez mon ami Pierre Mille, où il y avait, comme convives, Anatole France, Paul Adam et Philippe Berthelot. J’y pris un plaisir aussi délicat que dans certains dîners, chez Porto-Riche, dans sa vieille demeure de l’Institut de France, au début de la guerre de 1914.
Au fil de mes souvenirs, je me rappelle un opéré que j’eus à traiter en 1919 avec le docteur Ladislas Landowski, et qui me permit d’observer le cas le plus extraordinaire d’avarice que j’aie jamais vu. Il avait réalisé pendant la guerre de 1914 une assez grosse fortune, et le fisc lui réclamait une somme importante sur les bénéfices de guerre. Il se croyait ruiné.
Il n’osait plus acheter un journal pour ne pas dépenser un sou. Finalement, il décida de se suicider. Il alla trouver un armurier, acheta un revolver et se fit montrer des balles. On lui en fit voir de parfaites, avec gaine en cuivre, et d’autres qui coûtaient moins cher. Il s’empressa de prendre ces dernières, et c’est à cette économie de quelques sous, faite quelques minutes avant de se suicider, qu’il dut la vie. Car la balle traversa l’os temporal droit, mais n’eut pas la force d’aller plus loin et se logea entre l’os et la dure-mère qui était intacte. Elle fut très facile à extraire. Je ne pensais plus à cet opéré, lorsque, il y a deux ans, Landowski me rappela près de lui pour un conseil chirurgical. Il paraissait redevenu normal, mais cependant était resté un peu particulier, car quelqu’un étant venu à se moucher dans la pièce où ‘nous l’examinions, Landowski et moi, il fit observer avec une dignité parfaite, qu’il était de la plus haute inconvenance de se moucher en sa présence !
Un souvenir très triste me fut laissé par une jeune fille étrangère que j’opérai trop tard, à son domicile, vers 1903, pour une péritonite généralisée par gangrène de l’appendice. J’avais mis près d’elle un de mes assistants, originaire du même pays. Malgré tout ce que l’on fit, elle succomba en quelques jours. Les dernières heures furent terribles, car cette parfaite jeune fille, aux yeux candides, fut prise d’un délire que rien ne put combattre, et au milieu de ce délire, elle tint, sans discontinuer, les propos les plus effroyables, avec des précisions navrantes, et des termes d’une crudité dépassant tout ce qu’il serait possible d’imaginer dans les bas-fonds les plus orduriers. 11 faudrait la plume d’un Barbey d’Aurevilly pour retracer cette scène, dont mon assistant, quelques années plus tard, était encore bouleversé. Que de choses incompréhensibles !
Un autre jour, j’avais été appelé en consultation près de Ville-d’Àvray, pour voir un enfant dans une propriété ravissante : un joli petit château, de grands arbres, de belles pelouses, et sur ces pelouses, des enfants jouant. La jeune mère était charmante et pour compléter ce tableau, il y avait un vieux grand-père très respectable, à la longue barbe blanche. Je dis au médecin, en regagnant ma voiture, que de tels spectacles rendaient vraiment meilleur, et que j’étais ravi d’avoir pu voir une si belle famille, avec ce noble patriarche. Le médecin, qui était plein d’humour, me répondit que le
patriarche auquel je trouvais l’air si vénérable venait justement de terminer dix ans de travaux forcés. Il me raconta que, dans sa vieillesse, ce vénérable personnage avait pris la déplorable habitude de ne pas respecter suffisamment les règles les plus élémentaires de la morale. J’avais fait un bien mauvais diagnostic, qui ressemblait un peu à celui que porta plusieurs fois le professeur Dieulafov, en sortant de consultation près d’une femme dont tout Paris a parlé et qui s’est fait prêter des millions par la simple vue d’un coffre-fort qu’elle n’ouvrait jamais, pour la bonne raison qu’il était vide. Dieulafoy avait coutume de dire, lui aussi, au médecin de la famille : « C’est une maison dont on sort meilleur. »
Il est si difficile, parfois, de se rendre compte de la vie d’une famille, de deviner la nature des liens qui en unissent les membres les uns aux autres. Plusieurs fois, il m’est arrivé, chez des gens que je croyais très heureux, dans des ménages que tout permettait de supposer très unis, de voir celui que j’allais opérer demander à me dire quelques mots en particulier, et, à ma grande stupéfaction, de m’entendre confier : « Vous savez, si je ne guéris pas, ne le regrettez pas, je serais si heureux de mourir. »
La recherche de la mort peut faire accomplir des actes héroïques. J’avais eu à soigner, quelque temps avant la guerre de 1914, une malade charmante, femme d’un médecin de Neuilly. Après un calvaire douloureux de plusieurs mois, elle succomba à un cancer. Puis vint la guerre... Après la guerre où le pauvre veuf avait trouvé une mort admirable, j’appris d’un de ses camarades de régiment la conduite héroïque de notre confrère. On le voyait toujours aux endroits les plus exposés, il allait ramasser les blessés sous le feu de l’ennemi, il faisait l’admiration de tous, jusqu’au jour, bien longtemps après le début de la guerre, où il rencontra enfin la mort dont il était digne.
MES MAÎTRES EN CHIRURGIE
J’ai eu quatre maîtres en chirurgie, Paul Tilîaux, Paul Reclus, Félix Guyon, Félix Terrier.
Près du professeur Tillaux, je suis resté un an comme interne, et un an aussi près du professeur agrégé Reclus.
J’ai eu l’inestimable avantage de faire près de mon maître Guyon deux années, Fune d’externat, l’autre d’internat.
Chez mon vénéré maître Terrier, je suis resté près de dix ans, de l’année 1898 à l’année 1908.
Je voudrais, en quelques lignes, retracer la vie de ces quatre chirurgiens qui, tous, dans des domaines différents, ont bien servi la chirurgie et ont grandi leur pays. A quarante ans de distance, ma reconnaissance pour eux est aussi vive qu’au premier jour ; elle est même peut-être encore plus grande. Les années épurent le souvenir, et l’intensifient, en le dégageant de bien des détails sans valeur.
En médecine, j’ai eu deux maîtres, deux médecins remarquables, Hanot, à Saint-Antoine, Lancereaux à l’Hôtel-Dieu. Ils m’ont démontré, à l’évidence, qu’une solide instruction médicale est absolument nécessaire au chirurgien. Bien souvent, le souvenir des notions médicales que je leur dois m’a rendu de bien grands services. Ils m’ont aussi, involontairement, poussé vers la chirurgie, car leur thérapeutique (?) me désespérait.
Près de mon maître en médecine Hanot et près de mon maître en médecine Lancereaux j’ai rencontré deux personnalités médicales très différentes qui s’intéressèrent beaucoup à moi, Thiroloix chez Lancereaux et Létienne chez Hanot.
Thiroloix, qui fut médecin des hôpitaux et je crois aussi agrégé, a fait une carrière médicale trop courte. Il a laissé
des travaux intéressants sur ie pancréas et ses fonctions : c’était une intelligence d’élite.
Létienne était un sage. Il savait tout. Il ne voulut jamais concourir aux hôpitaux. Il se contenta d’être le médecin en chef de la Compagnie des Chemins de fer du Nord et prit sa retraite dès qu’il le put, pour aller se retirer dans un village de la Manche où il se livra à sa passion favorite, l’archéologie. Thiroloix et Létienne, tellement différents l’un de l’autre, m’ont l’un et l’autre appris tant de notions médicales, enseignées avec tant de clarté !
Ce qui m’a écarté de la médecine, chez Ilanot et chez Lancereaux, c’est que j’ai toujours eu près d’eux (et sûrement à tort) l’impression qu’ils étaient surtout intéressés par les constatations anatomo-pathologiques et qu’ils n’avaient pas une foi bien solide dans la thérapeutique. J’ai raconté, dans ma leçon d’ouverture pour le professorat, la façon dont se déroulait la visite. Hanot, après avoir achevé l’examen d’un malade, passait avec majesté au lit suivant, pendant que la surveillante se précipitait pour réclamer la prescription à inscrire sur le cahier de visite; et Hanot, presque invariablement, répondait : « Madame la surveillante, vous l’alimenterez. » Pour un esprit avide de résultats thérapeutiques, cette réponse était désespérante !
Paul Tillaux (1834-1904). — C’est en 1895, en première année d’internat, que je devins l’élève du professeur Tillaux, à l’hôpital de la Charité. Un des privilèges du premier de la promotion était de faire sa première année d’interne à la clinique chirurgicale de la Charité, clinique qu’avait illustrée Velpeau, et que dirigeait alors, avec son magistral talent, ie professeur Paul Tillaux.
Ayant accompli mon année de service militaire immédiatement après nomination à l’internat, je me trouvai, à la Charité, avec le premier de l’internat de la promotion suivante, Bernard Cunéo.
Lorsque je me présentai, le premier jour, à la Charité, ie professeur Tillaux me tint le petit discours suivant : « Au fond, les concours ont du bon ; grâce au concours, vous avez ie droit de venir passer un an près de moi. Comme je ne vous connais pas, ce n’est pas vous que j’aurais pris, s’il s’était agi d’un simple choix. J’aurais sûrement désigné le fils de mon vieil ami D... (et en disant cela, il montrait le jeune D...
MES MAITRES EN CHIRURGIE
qui, je crois bien, ne fut reçu à l’internat que trois ou quatre années après moi et n’a pas, que je sache, fait grande figure dans le milieu médical) ; oui, j’aurais pris D... Son père est un \ieil ami, j’ai été témoin à son mariage et il ne manque jamais de m’envoyer à Noël une belle dinde truffée. » Vous comprendrez, après un tel langage, que je sois partisan convaincu des concours, et opposé au choix pur et simple.
A la Charité, j’eus comme collègues d’internat Paul Riche, Marion, Cunéo ; Ch. Souligoux étant médaille d’or et Tliiéry chef de clinique. J’ai gardé un souvenir très agréable de cette année d’internat à la Charité. Tous les six, Thiéry, Souligoux, Paul Riche, Marion, Cunéo et moi, nous avons été nommés chirurgiens des hôpitaux.
On voyait, en outre, souvent revenir, dans le service, d’anciens élèves, Walter, Rieffel...
J’ai beaucoup travaillé à la Charité, j’y ai beaucoup appris, j'y ai fait de la chirurgie expérimentale avec Souligoux, je me suis familiarisé avec la vieille bonne clinique d’autrefois, la clinique des fractures et des lésions des membres, et j’y ai noué avec Riche, Marion et Cunéo une bonne et franche amitié qu’aucun nuage n’est jamais venu troubler depuis quarantecinq ans.
Chaque matin, à neuf heures tapant, nous attendions notre maître Tillaux dans la vieille salle de garde de la Charité, si bien reconstituée avec ses belles peintures, au Musée des hôpitaux, quai de la Tournelle. Alors commençait une longue visite de tous les malades, avec arrêt prolongé près des nouveaux admis. Deux fois par semaine, grande leçon clinique et opérations sur les membres, et une fois par semaine, grande opération abdominale, très souvent un fibrome utérin. Paul Tillaux, qui était normand (il était né dans le charmant petit bourg d’Aunay-sous-Audon), m’avait pris en affection sans doute parce que je suis également normand, et ce fut toujours moi qui lui servis d’aide dans ses opérations de ville, une ou deux fois par semaine. Les jours d’opération en ville, il venait d’abord à l’hôpital à son heure habituelle, puis se rendait à la maison de santé vers onze heures. Lorsqu’on avait « aidé » en ville, il était de règle absolue que l’on déjeunât chez lui, boulevard Saint-Germain. Habituellement, on déjeunait dans sa chambre à coucher, la salle à manger étant réservée — comme cela se pratique souvent en Normandie, même chez de riches fermiers — pour les grandes occa-
sions. Tillaux était servi par un couple de vieux domestiques dévoués. Très souvent, il y avait un tiers pour déjeuner, un autre élève que Tillaux aimait comme un Hls, le docteur Amodru. Àmodru avait été, à l'amphithéâtre de Clamart, le prosecteur de Tillaux qui, lui-même, avait été de longues années directeur de Clamart. Amodru n'exerçait pas, il faisait de la politique depuis qu’il avait épousé la fille de Boucicaut. J'étais, à cette époque, très jeune, et j'écoutais de toutes mes oreilles les si intéressants propos échangés entre Tillaux et Amodru. Celui-ci m’a légué, à sa mort, un très beau buste en marbre de Tillaux, buste qui orne le vestibule d'entrée de mon service de la Salpêtrière.
Paul Tillaux aimait beaucoup l’enseignement. Il le faisait avec une très solide base anatomique, d’une manière simple, directe, qui était comprise et retenue par tous. Il était la bonté même, pour tous ses malades, pour ses élèves et pour les siens. A cette époque bénie, les questions d’argent n’existaient pas, et Tillaux était la générosité même. Il se plaisait à dire que donner de l'argent directement en louis ou en billets lui était désagréable, mais qu’il lui était indifférent de signer un chèque de cent mille francs, et il le prouva bien, à quelque temps de là. Son éditeur, un peu gêné, lui avait emprunté deux cent mille francs et, quelques semaines après, faisait faillite. Paul Tillaux qui nous raconta la chose pendant un des déjeuners boulevard Saint-Germain, n’y attachait pas la moindre importance. C’étaient deux cent mille francsor !
Il était l’auteur d’un excellent traité d’anatomie topographique avec lequel des générations d’étudiants se sont instruites. Ce fut le premier traité paru en France avec des figures en couleur. C’était une innovation qui fut fortement critiquée par certains, comme il arrive pour toutes les choses nouvelles. Un grand chirurgien de 1 Hôtel-Dieu, plus âgé que Tillaux et qui était aussi l’auteur d’un très bon ouvrage d’anatomie, ne craignait pas de manifester toute son aversion pour un tel traité, orné « d’images d’Ëpinal ». Tillaux laissa dire, et continua, et « l’Anatomie de Tillaux » comme nous disions, a connu de nombreuses éditions et plusieurs traductions en langues étrangères.
Une très belle époque de la carrière de Tillaux fut celle de son enseignement à « Clamart » et il était de toute justice que sa statue fût dressée dans le charmant jardin de l’Amphi-
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théâtre d’anatomie des hôpitaux. On venait de tous les pays s’inscrire au cours d’anatomie et de médecine opératoire que Tillaux y professa pendant plus de vingt ans, et l’amphithéâtre était trop petit pour contenir les nombreux auditeurs.
Paul Tillaux était grand, fort, majestueux, avec une tête léonine qu’il portait avec une parfaite dignité. Il était, avec son air bon enfant, très fin et très psychologue, et il avait trouvé, pour rassurer la famille après les opérations de ville qui, à cette époque, comportaient toujours une certaine gravité, une phrase lapidaire qui ne manquait jamais son effet. La famille éplorée le reconduisait après l’opération et adressait une foule de questions auxquelles il ne répondait jamais. Mais, arrivé sur le pas de la porte, il se retournait avec majesté et prononçait ces simples mots dont l’effet était infaillible : « Je suis content. J’ai fait ce que je voulais faire. » Je me rappelle que, dans une famille où nous étions restés « de garde », Riche et moi, après une grave intervention (un kyste du pancréas), à tous les amis venus anxieusement pendant la journée prendre des nouvelles, les parents ravis répondaient simplement : « Monsieur Tillaux est content, il a fait ce qu’il voulait faire. » Cette simple phrase disait tout : le chirurgien avait bien trouvé ce qu’il croyait trouver, donc son diagnostic était impeccable ; il avait fait ce qu’il voulait faire, donc il avait pu exécuter dans son intégralité un plan précis arrêté d’avance, par conséquent thérapeutique parfaite ; et enfin, puisqu’il était content, c’est que le pronostic était rassurant. Je vous mets au défi de trouver une phrase plus courte, voulant exprimer plus de choses excellentes. Je dois dire qu’en ma qualité de normand, je savourais, avec un plaisir toujours nouveau, cette phrase que Guy de Maupassant aurait tant goûtée.
Mon maître Tillaux, comme juge dans un concours, était d’une probité parfaite. Il fut mon juge au concours d’agrégation, mais il avait d’autres élèves plus anciens, qui méritaient, eux aussi, d’arriver, et il ne vota pas pour moi. Pour vous montrer sa correction, je n’ai qu’à reproduire la phrase qu’il prononça pendant toute la durée des épreuves. A tous ceux de ses collègues qui lui demandaient à quels candidats irait sa voix, il répondait invariablement : « Je ne vote pas pour Gosset, parce que j’ai des élèves plus anciens, mais je ne vous demande pas de faire comme moi. » Peut-on être plus scrupuleux !
Paul Tillaux aimait à conter certaines histoires humoristiques quand elles pouvaient fixer dans l’esprit des élèves une notion utile, un conseil important. Il insistait toujours sur certaines erreurs de diagnostic qu’il est facile d’éviter, si l’on se rappelle constamment, devant chaque cas, qu’elles sont possibles. Ainsi, pour bien attirer l’attention des élèves sur la confusion entre une grossesse et un fibrome, il ne manquait jamais de conter l’histoire suivante : il voit arriver, un jour, dans son cabinet, un couple de dignes bourgeois, la femme ayant très largement dépassé la quarantaine. Elle venait le trouver avec le diagnostic de gros fibrome, non pour le lui voir confirmer, mais pour être opérée. Tillaux l’examine avec grand soin, la réexamine, et finalement lui déclare qu’elle est enceinte. La dame se récrie, fait remarquer que c’est impossible, étant donnés son âge et les habitudes du ménage et, tout à coup, devant l’assurance de Tillaux, la lumière se fait dans son esprit et, furieuse, elle se tourne vers son mari et lui jette à la figure : « C’est quand tu es revenu de ton Conseil général ! » L’histoire était drôle, mais elle n’avait rien de particulièrement extraordinaire. Ce qui la corsait, c’est que Tillaux s’était une fois laissé aller à dire le nom de la malade, et que l’homme du Conseil général était devenu un très, très haut magistrat de la République. Le fait lui vint aux oreilles. Il fit, par des amis communs, dire à mon maître Tillaux de bien vouloir ne plus raconter « son » histoire ; Tillaux continuait à le faire en ne disant plus le nom, que tout le monde connaissait...
Paul Reclus (1847-1914), près duquel je fis ma seconde année d’internat en 1896, à la Vieille Pitié, était doué d’une intelligence supérieure, mais la vérité oblige à dire de lui ce qu’on a dit de Malgaigne : il n’avait pas l’adresse manuelle et il n’aimait pas fréquenter la salle d’opération. Pour ce qui est de l’intelligence et de l’esprit, la nature l’avait merveilleusement comblé. Il se plaisait à raconter avec beaucoup d’humour comment il était devenu chirurgien. Son père, pasteur à Orthez, était l’ami de Paul Broca. Celui-ci, fils de pasteur lui-meme, vint un jour voir son ami qui lui présenta ses fils : Elisée qui devait devenir le grand géographe universellement connu, Onésime qui fut officier de marine et grand voyageur, et enfin Paul, le plus jeune, celui qui fut chirurgien. Paul Reclus précisait que son père, après avoir
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énuméré tonies les qualités des deux aînés, avait ajouté, en parlant du dernier : « Quant à celui-ci, je ne sais trop qu’en faire. Vous le voyez, il a le crâne un peu en pain de sucre, les oreilles décollées, la lèvre inférieure qui a tendance à s’affaisser, il fera ma désolation. » Et Broca, palpant le crâne du candidat au crétinisme (je vous prie de croire que c’est Paul Reclus lui-même qui parle, et que je ne me permettrais pas de m’exprimer ainsi sur mon maître Reclus), Broca dit au père qu’il avait absolument tort, que son fils serait un homme éminent et finalement proposa : « Confiez-îe moi, j’en ferai un chirurgien. » Sur la première partie, Broca avait raison, car Reclus, fut, intellectuellement, l’un des hommes les plus remarquables qui se puisse voir. Quant à en faire un chirurgien, Paul Broca en eût été fort embarrassé. Il était plutôt homme de science et sûrement médiocre opérateur ; en outre, il choisissait un élève qui n’avait pas les qualités requises pour devenir chirurgien. Ce qui n’empêche pas que Paul Reclus, peu adroit de ses mains, dépourvu de sangfroid, laisse un grand nom en chirurgie, car il a été le père d’une des méthodes d’anesthésie la plus bienfaisante, l’anesthésie locale ! Reclus vécut à une époque où la chirurgie moderne était encore en enfance, il avait eu pour maîtres des hommes éminents, mais qui étaient de médiocres opérateurs, comme Paul Broca, comme Verneuil, et il n’avait pu puiser, près de cette génération chirurgicale, à cheval sur les grands opérateurs d’autrefois, (Dupuytren, Maisonneuve et Chassaignac, par exemple) et sur les méthodistes un peu myopes que créa la méthode antiseptique, aucune règle chirurgicale précise, aucune méthode réelle.
Et cependant, je fus témoin, dans son service, d’un fait qui me frappa beaucoup. Paul Reclus était intimement lié avec Charles Nélaton. Un jour, Néîaton lui parla d’un voyage qu’il venait de faire à Reims, où il était allé voir opérer un jeune chirurgien, alors au début de sa grande carrière d’opérateur, je veux dire Doyen. Nélaton avait vu Doyen exécuter l’ablation d’un fibrome par son procédé d’hystérectomie abdominale totale, et il proposa à Reclus de lui montrer ce nouveau procédé et de lui servir d’aide. En effet, Néîaton vint aider Reclus, lui montrer le procédé, le lui faire exécuter, et j’ai un souvenir très précis que Reclus pratiqua quatre ou cinq fois le beau et si satisfaisant procédé de Doyen avec des résultats parfaits. Puis Nélaton le laissa livré à lui-même. Et
alors Reclus, avec des aides médiocres, un anesthésiste médiocre, une propreté chirurgicale laissant beaucoup à désirer et avant tout se sentant seul, eut un ou deux échecs pénibles et abandonna cette chirurgie abdominale qu’il faisait mal, parce qu’il ne s’était pas trouvé un maître pour lui donner une méthode.
C’est à propos de lui et de quelques autres que j’ai souvent pensé que si Reclus eût été l’élève de Terrier (et c’eût été possible quant aux années), il aurait fait un opérateur convenable, et, avec sa merveilleuse intelligence, quelle carrière il eût fournie ! Et puis Reclus n’avait jamais voyagé pour aller s’instruire près d’autres chirurgiens ; ses goûts, sa vaste culture, l’avaient toujours poussé vers les musées. Or s’il est bon pour un chirurgien de voir les musées, cela ne doit pas l’empêcher d’aller voir opérer ses collègues, soit en France, soit à l’étranger.
Paul Reclus fut obligé de se rabattre sur les petites interventions, les hernies, les hémorroïdes, les fistules anales, les varicocèles, les hydrocèles, qu’il faisait, du reste, avec beaucoup de soin et de méthode, puisqu’il n’y avait pas de risques et qu’il avait alors tout son sang-froid. Comme il avait horreur de l’anesthésie générale, il fut obligé de chercher autre chose et il trouva l’anesthésie locale. Sa part, dans ce mode d’anesthésie, fera passer son nom à la postérité. A cette méthode nouvelle, il s’attela avec ténacité, avec minutie, il la rendit peu à peu inoffensive et il devint ainsi un grand bienfaiteur de l’humanité.
Comme professeur, il était inégalable. Lettré, érudit en tout, éloquent, il eût fait au Collège de France un remarquable professeur de littérature. Lisez les magnifiques éloges qu’il a prononcés comme secrétaire général à l’Académie de Chirurgie : ce sont de purs chefs-d’œuvre.
Il était un peu rhéteur. Je me rappelle qu’un jour, il nous fit une leçon remarquable sur les plaies de l’abdomen et sur les raisons qu’il y avait de s’abstenir. Huit jours plus tard, il reprit le même sujet, avec exposition de toutes les raisons qu’il y avait pour recourir à l’intervention d’urgence. Et tout cela n’empêche pas que son nom ne soit attaché à une grande découverte, l’anesthésie locale !
En outre, il y avait, suprême avantage, comme premier assistant dans le service de Reclus, Jean-Louis Faure î
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Félix Guyon (1830-1920). — Je fis, en 1897, ma troisième année d’internat près du professeur Guyon, à la belle clinique des voies urinaires de Necker. J’avais déjà passé une année à Necker, en 1891, en qualité d’externe. Guyon est un des maîtres que j’ai le plus admirés et le plus aimés. J’ai cherché, sans doute sans y parvenir, à prendre quelques-unes de ses qualités, en particulier son merveilleux esprit d’organisation.
Félix Guyon près duquel je fus, pour la première fois, en 1891, avait alors la soixantaine. Il avait une stature magnifique, un beau visage grec, un teint reposé, de fins favoris blancs et une grande dignité, une grande autorité, beaucoup de bonté : c’est un des hommes les plus beaux que j’aie rencontrés.
Professeur de clinique des voies urinaires, dans une chaire qui avait été créée pour lui, il avait organisé un service modèle que tous les spécialistes du monde entier ont visité et admiré. Il était né à la Réunion (son père officier de marine y ayant séjourné quelques années) et avait commencé ses études à Nantes. Les échanges entre Nantes et Paris furent toujours à l’honneur, et je crois bien que parmi les médecins et chirurgiens de Nantes, une vingtaine sont d’anciens internes des hôpitaux de Paris.
Guyon fut un des chirurgiens les plus connus, les plus occupés de Paris. Mais sa vie était si bien organisée, son activité si bien calculée, qu’il remplissait tous ses devoirs, hôpital, Faculté et clientèle, d’une façon impeccable et sans avoir l’air d’être pressé. Un jour, il me montra son carnet de visites ; il était terriblement chargé, aussi chargé que celui de Dupuytren. Je ne pus lui cacher mon épouvante et j’osai même aller jusqu’à lui dire combien je le plaignais. Il sourit finement, à son habitude, et me prédit que, dans quelques années, j’en aurais moi-même un qui serait aussi chargé. C’est ce qui est arrivé, et alors je n’ai plus eu d’autre ressource que de me plaindre moi-même ! Toute sa vie était calculée pour ne jamais perdre un instant. Aussi n’allait-il jamais dîner en ville; il n’allait jamais au théâtre. Lorsqu’il fut président du Congrès de chirurgie, il donna une grande soirée à l’Opéra-Comique, qu’il avait loué tout entier pour les congressistes, et il fut tellement charmé qu’il ne cessait de répéter, en se moquant : « Ah, si j’avais su, je serais venu tous les soirs au théâtre. » A soixante ans, il avait acheté
une très belle propriété en Bretagne, !à Fouesnant, et s’était mis à construire. Il me montra avec fierté — il avait alors quatre-vingts ans — des pins maritimes qu’il y avait plantés lui-même et qui étaient devenus gigantesques. 11 venait d’en planter d’autres et me fit remarquer qu’il me les montrerait clans quelques années !
Guyon avait été excellent chirurgien général et très bon professeur de pathologie chirurgicale. Mais dès qu’il eut la chaire d’urologie, il ne fit plus de chirurgie générale, et parfois, il le regrettait. Je me rappelle l’avoir aidé plusieurs fois, à la maison de santé des Augustines de la rue Oudinot, dans des ablations du sein pour cancer, c’était en 189T. Il faisait des ablations larges, méthodiques, bien supérieures à ce que j’avais pu voir faire par d’autres de mes maîtres, car à cette époque, les opérations pour cancer du sein n’étaient pas satisfaisantes ; les recherches et la technique de Halsted j (de Baltimore) sont de 1897. Les chirurgiens avaient le tort d’enlever le sein par simple incision elliptique, sans toucher au grand pectoral et sans curer l’aisselle. Ceux qui s’occupaient des ganglions de l’aisselle, le faisaient d’une façon bien illusoire, en allant a bout de doigt cueillir dans l’aisselle un peu de graisse, manœuvre tout à fait insuffisante et dangereuse, car elle provoquait des essaimages épouvantables et des récidives en cuirasse.
Je n’avais vu qu’un seul chirurgien enlever le sein d’une façon logique, c’était Chaput. Chaput, pendant un remplacement de quelques semaines qu’il fit dans le service de Reclus, avait exécuté devant les élèves, pour un cancer du sein, une ablation très large. Il avait enlevé non seulement le grand pectoral, mais encore il avait sectionné le petit pectoral. J’avoue que j’étais choqué de le voir ainsi opérer. Or, quelle ne fut pas ma stupéfaction quand je vis, sous le petit pectoral récliné, de gros ganglions néoplasiques, plaqués le long de la veine axillaire ; ce fut pour moi une salutaire leçon.
Mon maître Guyon avait une telle manière d’imposer une tâche, ou de demander un travail, qu’on se serait mis au feu pour le satisfaire. Bienfaisants de tels maîtres! Il avait un tel ton pour vous dire avec autorité : « Voyons, vous qui êtes attentif, vous allez faire cela », que l’on quittait tout pour se mettre au travail indiqué. Il me donna dans ma vie une marque particulière d’estime, dont, après trente ans, j’éprouve
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encore un sentiment de fierté. Une de ses parentes, qu’il affectionnait particulièrement, avait besoin d’être opérée. Il me fait appeler et me dit avec ses manières parfaites : « Voyons, Gosset, une opération doit être pratiquée sur un des miens. J’ai passé en revue tous mes élèves, beaucoup la feraient parfaitement, mais mon choix s’est arrêté sur vous. »
Les deux années que j’ai passées près de mon maître Félix Guyon et les si bonnes relations que j’ai continuées avec lui jusqu’au moment de sa mort, en 1919, sont un des beaux souvenirs de ma vie.
Une fois par semaine — outre sa leçon clinique, — Félix Guyon, après avoir présenté à la consultation si active du service quelques malades intéressants, pratiquait une lithotritie. C’est une opération qu’il faisait merveilleusement, en se jouant pour ainsi dire, sans avoir l’air d’y prêter attention. Tous ses gestes étaient précis, réfléchis, prudents et efficients et quand, à la fin de l’opération, on voyait aspirer tous les fragments brisés, on était bien tranquille sur le sort de l’opéré, ce que je n’éprouvais pas toujours après les lithotrities de certains de ses collaborateurs. Voir Guyon faire une lithotritie était vraiment assister à la réalisation d’une œuvre d’art.
Mon maître Guyon avait le don de se faire aimer. Il trouvait toujours, en toutes circonstances, le mot, la phrase qui vous allait au cœur. Lors de mon concours de prosectorat (c’était mon premier concours et habituellement on est nommé au deuxième concours et même au troisième, bien rarement au premier) lors de mon premier concours, où j’eus la chance d’être nommé, je n’avais pas grande confiance et Guyon n’en avait pas du tout. Aussi, dès le résultat proclamé, je courus tout heureux pour le lui annoncer et il me dit ces mots qui me touchèrent beaucoup : « Au moins, vous, vous ne sollicitez pas les recommandations. » Je ne lui avais en effet rien demandé, aucune intervention en ma faveur près d’aucun des juges.
L’organisation de la clinique de Necker, à. cette époque lointaine, était presque parfaite et je m’en suis inspiré pour l’organisation de ma clinique de la Salpêtrière.
Avant tout, une consultation très active, et, pour arriver à ce résultat, faite avec beaucoup de soin, chaque matin, par des assistants, toujours les mêmes. Cette consultation permet au chef de service de faire ainsi un enseignement de polycli-
nique très profitable et lui fournit une grosse activité pour des opérations nombreuses et variées.
Puis un personnel hospitalier trié sur le volet et, pour arriver à ce résultat, il faut aimer son personnel, le suivre, s’intéresser à ses besoins, à son avancement, ne jamais faire d’observations en public, mais prendre à part les membres du service pour les éduquer et les rendre meilleurs.
Des laboratoires bien organisés, ayant à leur tête des hommes distingués, avec de fréquents contacts entre le chef de service et les laboratoires.
On a reproché à mon maître Guyon de ne pas avoir inventé la prostatectomie par énucléation. Mais c’est un pur hasard qui a permis à Freyer de la réaliser. On sait que Freyer (de Londres), ancien chirurgien de l’armée des Indes, opérant un malade qu’il croyait atteint de tumeur, avait, avec ses doigts travaillant dans la vessie, après taille sus-pubienne, ramené toute la tumeur et quand il étudia cette tumeur, il vit que l’urèthre prostatique était venu avec elle. Il en fut fort inquiet et s’empressa de pratiquer un large drainage. Or, son malade guérit très bien : la prostatectomie sus-pubienne était créée. Mais auprès de Guyon, il y avait des jeunes, Albarran, Legueu et d’autres qui auraient pu disséquer les pièces du musée et qui auraient constaté que l’hypertrophie ne touche pas la prostate, mais qu’il s’agit d’un adénome qui repousse le tissu prostatique, et qu’il existe une capsule permettant l’énucléation. Guyon avait un tel goût naturel pour le progrès que je me rappelle les encouragements qu’il donna à Robert Proust lors de sa soutenance de thèse sur la prostatectomie périnéale, alors que d’autres juges, plus jeunes, faisaient de très fortes objections.
Félix Guyon a été un grand enseigneur, il a été un excellent opérateur, et il a été le chef d’une grande école qui a honoré notre pays, l’école de Necker ; en outre il fut un grand <( honnête homme ».
Félix Terrier (1837-1908). — Enfin, Félix Terrier, mon véritable maître, celui auquel je dois tout ; celui que l’on connaît encore trop peu, alors qu’il a été le père de l’asepsie, le créateur de la technique chirurgicale actuelle, le fondateur d’une école de chirurgie qui a permis à la chirurgie française d’atteindre un si haut degré. A mon âge, on serait inexcusable de ne pas être complètement, absolument, entièrement sin-
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cère. Or, tout ce que j’ai écrit sur Félix Terrier — et je l’ai fait à plusieurs reprises pour faire mieux connaître et l’homme et son œuvre — tout ce que j’ai écrit est une faible partie de ce que je pense.
Avec quelques fidèles élèves de Félix Terrier, j’ai écrit la vie de ce grand chirurgien, dans un volume publié chez Masson, avec préface de Georges Duhamel.
Avant de devenir chef de service à la Salpêtrière en 18T8, Félix Terrier avait fait des remplacements à l’hôpital Laënnec. Il nous a bien souvent raconté en détail ces opérations faites en 18T4, 1875 et 1876. Dans une série de kystes de l’ovaire, sur onze opérées, neuf guérirent. Ces opérations, il les pratiqua sans utiliser les solutions antiseptiques, mais simplement « en se bornant à une propreté poussée à l’extrême dans les instruments, les éponges, les mains des aides et de l’opérateur ». Par une intuition de génie, il avait ébauché la méthode qui rendra son nom immortel, l’asepsie. Il avait choisi, pour opérer, non pas la salle d’opération de l’hôpital, où pendant des années, avaient défilé toutes les suppurations plus virulentes les unes que les autres, il avait choisi le seul endroit de l’hôpital où vraisemblablement, n’avait jamais pénétré un streptocoque, je veux dire le grenier. Dans un coin de grenier dont il avait fait passer les parois à la chaux, il avait installé tout ce qu’il fallait pour opérer. Il eut deux insuccès sur onze opérations, et alors cet homme toujours avide de faire mieux, abandonna cette méthode de simple propreté, qui contenait en germe toute la méthode aseptique, pour adopter la méthode de Lister, c’està-dire l’antisepsie.
De 1877 à 1882, Terrier fut un listérien convaincu, mais pour quelques années seulement, car à partir de 1882, il revint, mais alors d’une façon scientifique, à sa manière première, celle de l’hôpital Laënnec ; à Laënnec, il avait employé des substances non contaminées par 1 ’ hôpital ; à Bichat, il arriva à l’asepsie. « Lorsque, a-t-il écrit en 1892, dans les recherches bactériologiques, on utilise des éprouvettes, des tubes fermés à la lampe, des pipettes, etc., il ne viendra jamais à l’idée de l’expérimentateur de traiter ces divers appareils par des solutions antiseptiques dans le but de les stériliser. Il agit par les agents physiques et les stérilise par la chaleur sèche ou humide suivant les cas. En d’autres termes, les solutions antiseptiques ne donneraient pas des résultats absolus, tandis qu’ils sont obtenus par les étuves et les autoclaves. »
Et avec une modestie admirable, voici ce qu'il dit, en 1896, au Congrès français de Chirurgie : « L’asepsie, Messieurs, a pour moi, une qualité qui, je l’espère, ne vous semblera pas discutable, elle est d’origine française ; on peut dire qu’elle est née dans le laboratoire de notre illustre compatriote Pasteur. C’est là qu’elle a pris une forme concrète, c’est de là qu’elle est passée dans la pratique chirurgicale, d’abord d’une façon en quelque sorte indirecte par l’intermédiaire de Lister et de l’antisepsie, puis d’une façon tout à fait directe, dans la chirurgie dite aseptique. Et je puis vous dire que j’ai toujours été encouragé dans mes efforts pour répandre l’asepsie en France, par l’approbation des jeunes maîtres du laboratoire de Pasteur, parmi lesquels, je tiens à vous signaler en première ligne le docteur Roux. La doctrine est simple : « Stériliser tout ce qui sert à panser les blessés ou les malades. » C’est là vous le voyez, une véritable formule mathématique, et non, comme je l’ai souvent répété, un calcul de probabilité, comme il arrive quand on utilise les substances dites antiseptiques. »
Chaque année, pendant plus de vingt ans, Terrier simplifia la méthode aseptique, la mit au point, s’en fit l’apôtre. C’est grâce à cette méthode qui, à elle seule, suffirait à rendre un nom immortel, qu’il put entreprendre, étant données ses extraordinaires qualités de chirurgien, les plus délicates opérations abdominales, et apporter une telle contribution à la chirurgie pelvienne, à la chirurgie des voies biliaires, à la chirurgie de l’estomac et de l’intestin.
Avant Père antiseptique, « a fortiori » avant l’ère aseptique, il fallait à tout chirurgien, non seulement beaucoup d’adresse opératoire, beaucoup de rapidité, mais une grande dose de résignation pour supporter sans faiblir une mortalité opératoire effroyable. La chirurgie était forcément l’apanage de quelques rares hommes particulièrement doués, particulièrement chargés de titres et d’honneurs, présentant, permettezmoi de le dire, une surface considérable pour endosser de telles responsabilités.
Avec l’antisepsie, avec la méthode aseptique, tout cela changea à la grande stupéfaction de quelques attardés, pleins de talents, mais dépourvus de l’esprit de progrès. On pouvait être lent, on pouvait être maladroit; on avait l’immense satisfaction, si l’on était propre, de voir guérir ses opérés. Et pendant une vingtaine d’années, de 1880 à 1900, on a vu toute une pléiade d’opérateurs qui eussent paru fort médiocres aux
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chirurgiens de l’ancienne époque, pratiquer avec de bons résultats, de très bons résultats même, des opérations fort difficiles. Ce qui a fait la grande supériorité de Terrier, c’est, qu ayant été le créateur de l’asepsie, il avait en outre toutes les qualités des chirurgiens d’autrefois ; et pendant près de trente ans, de 1882, époque de son entrée à Richat, jusqu’en 1907, époque de sa retraite, on a pu voir, en France, opérer ce chirurgien extraordinaire qui avait créé l’asepsie, qui possédait toutes les qualités des anciens opérateurs et qui avait ainsi pu mettre sur pied une méthode opératoire, sûre, simple, que tout le monde pouvait lui emprunter. Ceux qui ont vu opérer Terrier, ne fût-ce qu’une fois, n’oublieront jamais un tel spectacle si réconfortant. Assister à une opération de Terrier, était vraiment assister à un office, célébré par un officiant pénétré au 'plus haut point de l’importance et de la grandeur de son acte, et tous, jusqu’au plus modeste servant, concouraient par leur recueillement, leurs soins, et leur attention, à cette oeuvre noble et sacrée : le travail sur la chair humaine.
Terrier avait simplifié à tel point l’acte opératoire, que l’on avait l’impression que rien ne serait aussi facile que d’en faire autant; on n’y voyait aucune de ces acrobaties, toujours dangereuses pour le patient, si décourageantes pour ceux qui veulent être initiés. Le cadre dans lequel opérait Terrier était bien adapté par sa simplicité et sa netteté à la besogne qui s’y faisait chaque jour, besogne elle-même si nette et si simple. Que ce fût dans son service de Bichat, que ce fût dans la salle d’opération ou dans l’amphithéâtre de la clinique de la Pitié, que ce fût dans sa maison de santé particulière, Terrier s’était fait aménager, à fort peu de frais, la salle d’opération où sont passés pendant trente ans, les chirurgiens du monde entier, et qu’il a pris soin de décrire lui-même. « La salle où l’on opère, a-t-il écrit, doit être aussi simple, j’allais dire aussi nue que possible, et il faut y éviter la présence de ces appareils coûteux et complexes, de ces tables plus ou moins machinées, le plus souvent inutiles. C’est à côté de cette salle que doivent être installés tous les appareils utilisés pour la stérilisation de l’eau, des instruments et des pansements... En un mot, à côté de la salle d’opération doit être un « véritable laboratoire » dont l’organisation et la tenue sont des plus complexes, et duquel dépend la sûreté dans les résultats opératoires. On ne saurait' trop le soigner, le surveiller, et en confier la direction à un préparateur en qui le chirurgien ait toute confiance. » Tout
cela peut paraître banal aujourd’hui, mais il y a plus de cinquante ans que Terrier l’avait réalisée, et avant lui, il n’y avait rien, ou il y avait du mauvais, ce qui est pire. Et même aujourd’hui, êtes-vous tellement sûrs que ces desiderata de Terrier soient réalisés partout ? Je me rappelle avoir, quelques mois avant la retraite de Terrier, visité avec lui un hôpital parisien tout nouvellement construit : la salle d’opération était suffisante ; quant au laboratoire de stérilisation, il était d’accès difficile, on y montait par une sorte d’échelle, et il consistait en un réduit fort exigu, avec un appareil qui avait la prétention de stériliser l’eau, et un autoclave de dimensions ridiculement réduites. Terrier, lui, avait fait installer dans son service, il y a près de cinquante ans, un autoclave énorme, dans lequel passait tout ce qui sert aux opérations, non seulement les champs opératoires et les compresses de gaze, mais encore les blouses du chirurgien et de ses aides, les cuvettes, etc., il n’y avait chez Terrier, à cette époque reculée, aucune « fuite » dans la stérilisation. Des contrôles automatiques avaient été institués par lui, les salles d’opération étaient réparties en salle aseptique et en salle septique. Dans un tel milieu, quels résultats admirables devait obtenir un opérateur comme Terrier.
Avec la même minutie, étaient réglés les soins préopératoires, car Terrier proclamait que si l’acte opératoire est pour une grande part dans le résultat, les soins avant et après y ont eux aussi une part considérable, d’où le soin tout particulier qu’il attachait au recrutement de son personnel hospitalier, personnel qu’il honorait de sa confiance, qu’il traitait avec les plus grands égards, et qu’il ne manquait jamais d’associer publiquement aux succès de son service.
L’attention de Terrier avait été attirée d’une façon toute spéciale sur l’anesthésie. C’est lui, le premier en France, qui confia l’administration de l’anesthésie à des médecins spécialistes. C’est là une réforme capitale dont les avantages ne sont plus à démontrer.
Terrier avait compris — et toujours avant les autres — la supériorité écrasante du travail par équipe. Dans les premières années de sa vie chirurgicale, il avait formé, avec ses collègues Championnière, Nicaise, Périer et Berger, cette légendaire équipe qui a tant fait pour la chirurgie. Lorsque l’équipe fut dispersée, chacun de ses membres étant devenu chef de service, Terrier la reconstitua en la simplifiant, en réduisant le
MES MAITRES EN CHIRURGIE
nombre de ses membres au minimum. Il savait, suivant la maxime des Américains, qu’une chaîne a la force de son plus faible chaînon (a chain is just as strong as ils cuik). Il n’eut plus qu’un aide principal, le second aide étant simplement chargé de tenir une pince ou un écarteur ; il supprima l’aide chargé de passer les instruments et les prit lui-même sur les plateaux où ils étaient rangés méthodiquement, toujours dans le même ordre. Et avec cette équipe si réduite, il put entreprendre les plus délicates opérations de la chirurgie, avec des succès qui nous étonnent encore aujourd’hui. Terrier n’était pas un opérateur rapide, mais comme -il ne perdait pas de temps, comme il ne faisait jamais de faux temps, comme il avait déjà trouvé pour son compte la méthode Taylor, il arrivait à finir ses opérations en un temps plus court que beaucoup de chirurgiens plus rapides, mais moins méthodiques. Quelle que fut la difficulté de l’opération, quel que fût le temps écoulé depuis son début, son attention ne faiblissait jamais. Les temps de réparation, si importants, étaient accomplis avec un soin minutieux, L hémostase était toujours parfaite, et tout était toujours conduit avec une telle simplicité, avec une telle netteté, que l’on avait la certitude que l’opéré quittant la salle d’opération guérirait : il ne pouvait pas ne pas guérir. Quel plus bel éloge faire d’un chirurgien !
Terrier savait que les chirurgiens ont tendance à oublier leurs insuccès. Aussi, faisait-il, à la fin de chaque année, son examen de conscience, et pour que cet examen de conscience fût profitable, à lui et aux autres, il le faisait en public, il le faisait par écrit. Pendant près de trente ans, il a publié, chaque année, la statistique des opérations de son service. « S’il est utile de relater les succès, a-t-il écrit en 1882, il faut publier, et peut-être avec plus de détails, les insuccès, surtout lorsque l’examen nécropsique a été fait. » C’étaient ses élèves qui, pendant les vacances du jour de l’an préparaient la statistique de l’année, et, dès le retour de Terrier, le premier assistant la lui remettait. Hartmann a fait longtemps ce travail, moi aussi je l’ai fait de longues années après lui. Et le spectacle que notre Maître nous donnait en recevant cette statistique où chaque insuccès était suivi du nom de l’opérateur, a toujours été invariablement le même : Terrier ne modifiait en rien ce qui avait été marqué pour les opérations faites par les assistants, mais pour ses insuccès personnels, il les accentuait pour ainsi dire, et si l’on avait noté,
par exemple, qu'un malade ayant subi une gastro-entérostomie avait succombé à une complication pulmonaire, Terrier ne manquait jamais d’ajouter qu’il s’agissait d’une complication pulmonaire par infection opératoire. Heureux ceux qui ont été élevés à l’école d’un tel maître !
La force surnaturelle de Terrier, c’est qu’il croyait ce qu’il disait et comme il avait toujours raison, on peut imaginer les progrès réalisés grâce à lui dans le domaine de la chirurgie. Dans un autre ordre d’idées, n’est-ce pas Mirabeau qui disait de Robespierre : « Cet homme ira loin, il croit tout ce qu’il dit. »