COMMENT SE DEROULE UNE OPÉRATION
Avant tout, la plus grande discipline, le plus grand silence. Partout, l’ordre et le calme, le recueillement comme pour un office religieux, car il s’agit d’un travail sacré, le travail sur la chair humaine.
Tout doit être minutieusement organisé, pour que chacun sache bien exactement ce qu’il aura à faire, et le fasse, sans flottement, sans hésitation, avec précision, au moment fixé d’avance.
Le chirurgien et son aide (rarement il faut deux aides, et
moins il y a de mains sur le champ opératoire, mieux cela vaut) le chirurgien et son aide se sont lavé les mains, avec une brosse stérilisée et du savon liquide stérilisé, sous un jet d’eau tiède stérilisée, dans une pièce consacrée à ces préparatifs. Ce lavage des mains est maintenant très simplifié, grâce à l’usage universel des gants de caoutchouc.
Ce à quoi un chirurgien doit veiller avant toute chose, c’est ne pas contaminer ses mains. Pour arriver à cet idéal, il ne doit jamais toucher des pansements souillés ou du pus. Cela était assez difficile autrefois, mais cependant réalisable, si l’on avait soin de faire les pansements à « bout de pinces ». C’est très facile à réaliser aujourd’hui, grâce aux gants de caoutchouc.
Après le brossage et le lavage des mains, le chirurgien et son aide passent dans une pièce d’habillage, où ils chaussent des bottes spéciales (en caoutchouc ou en grosse loile) et où ils revêtent des vêlements stérilisés (toque, couvre- bouche, bavette et manches) et des gants de caoutchouc. Un simple détail : il est facile de stériliser les gants de caoutchouc à la vapeur sous pression, entre 120° et 130°, mais une paire de gants ne peut « résister » qu’à deux ou trois stérilisations. Or, comme le chirurgien et son aide doivent changer de gants au cours d’une même opération, cela représente au minimum quatre paires de gants, quelquefois six pour chaque opération. Dernier détail : une paire de gants de caoutchouc coûte actuellement au moins une vingtaine de francs.
Quand le chirurgien et son aide, gantés, revêtus de toile stérilisée, entrent dans la salle d’opération, tout est prêt pour l’opération elle-même. Le malade, endormi par un anesthésiste professionnel dans une pièce spéciale (aux parois peintes de préférence en bleu), est posé sur la table d’opération, dans l’attitude la meilleure pour l’opération projetée. Les boîtes de champs de toile stérilisés, les compresses de gaze stérilisées, les instruments rangés sur les plateaux métalliques stérilisés et dans un ordre toujours le même pour qu’ils puissent être facilement saisis, sans avoir besoin de les chercher, tout est à portée du chirurgien.
Pendant qu’un badigeonnage à la teinture d’iode est appliqué sur la peau de la région à opérer, en débordant largement sur les parties voisines et que de grands champs de toile à plusieurs épaisseurs isolent du reste du corps le foyer où va être pratiquée l’opération, un « lecteur » donne la relation
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de l’observation du malade, les résultats des analyses, les particularités à signaler, en même temps que les radiographies sont exposées au négatoscope.
L’opération se déroule alors sans hâte, sans tenir compte du temps écoulé, sans faux temps, sans aucune impatience quoi qu’il arrive, sans une parole, comme une pièce bien réglée.
Ceux qui n’ont jamais assisté à une opération, ne peuvent concevoir la notion de beauté, de grandeur qui s’en dégage, en même temps qu’un sentiment de sécurité.
Dans l’autre salle d’opération jumelée, les mêmes apprêts sont réalisés pour une autre opération, et le chirurgien, changeant de gants, passe ainsi d’une salle à l’autre, en réalisant une besogne qui l’égale aux plus grands, puisqu’il travaille dans un but admirable, sur la chair humaine, pour redonner la vie et la santé !
L’impression que l’on doit éprouver, en voyant le chariot qui remporte l’opéré vers son lit bien chauffé, dans la chambre où il sera isolé pendant quelques jours, est que cet opéré ne peut pas ne pas guérir.
Après l’opéralion, avoir soin, sans y manquer jamais, de dicter les lésions qui ont été trouvées, l’opération qui a été nécessaire, les imprévus qui se sont présentés.
Ne pas oublier, dans les jours qui suivent, de faire noter, sur la feuille de température, tout ce qui peut se produire et vous aurez ainsi, pour vos malades, de bonnes observations complètes et utilisables.
Lorsque, au cours des matinées où je n’opère pas moimême, parcourant les quatre salles où mes assistants travaillent, je vois faire, dans l’une, une opération sur la moelle ou le cerveau, dans l’autre, une opération abdomino-périnéale pour cancer du rectum, dans la troisième, une ablation d’estomac et, dans la dernière, une délicate opération sur les os, je vous assure qu’aucun chirurgien n’est plus heureux que moi. Partout, je constate un travail méthodique, fini, soigné, non traumatisant, au milieu du calme et du silence, avec, dans chaque salle, des panseuses vraiment parfaites, et quand je songe — ai-je tort, ai-je raison ? — que j’y suis peut-être, tout de même, pour quelque chose, j’éprouve une satisfaction infinie, et je me demande, avec un peu d’orgueil — j’ai pris rengagement de tout dire — s’il y a, dans Paris, beau-
coup de services où Ton pourrait contempler si magnifique spectacle.
Car si j’ai créé l'instrument, j’ai aussi créé les hommes, ou du moins je leur ai permis de donner leur mesure, et tout est là pour un maître : savoir choisir ses collaborateurs, leur inculquer, quand ils sont jeunes, une méthode et les laisser ensuite développer leur personnalité !
Si l’on veut faire, en effet, de bons chirurgiens, il faut donner aux « apprentis » une méthode simple, sûre, permettant d’opérer avec un minimum de risques.
Si l’élève qui a fini par faire sienne une telle méthode ne possède que peu de dispositions naturelles, il comptera, malgré cela, d’excellents résultats opératoires. S’il a des dons naturels, s’il les a cultivés par un travail acharné, s’il a consacré des années aux études d’anatomie et de biologie, s’il a vu beaucoup de malades et acquis du sens clinique, vous aurez alors la joie inestimable, la plus grande qu’il puisse y avoir pour un chirurgien éducateur, d’avoir contribué au développement d’un grand talent.
J’ai bien souvent, entendu des collègues se plaindre du peu de reconnaissance des opérés et parfois meme, de leur ingratitude. Je ne partage pas celte manière de voir, car, sauf exception, les opérés se souviennent avec joie et reconnaissance du chirurgien qui les a soignés et qui, à leurs yeux, est toujours le meilleur. Petite vanité qu’il est bon de leur passer. Ils attribuent même volontiers à « leur » chirurgien, des titres fantaisistes et Chaque chirurgien est, au moins, professeur. Or il n’y a pas, en tout et pour tout, à Paris, une dizaine de professeurs de chirurgie, mais il est préférable de ne pas le révéler, car trop de gens en seraient attristés.
Il est du reste impossible, pour un opéré, d’estimer avec équité le service qui lui a été rendu. Pendant l’opération, il n’a rien vu, il dormait. De l’acte opératoire, il ne conserve comme gage que l’aspect de la cicatrice. Ce qui s’est passé à l’intérieur, le drame qui s’y est joué, il l’ignore. Il ne voit de la pièce que le rideau, c’est-à-dire la suture cutanée. Comment pourrait-il apprécier ? La famille? pendant que l’on opère un enfant, elle est dans une autre chambre, toutes portes closes. Et, malgré tout ce mystère indispensable, les opérés
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parlent presque toujours, même après de longues années, avec une grande reconnaissance, de leur chirurgien qu’ils n’ont vu cependant qu’en dehors de ses fonctions.
Je connais un certain nombre de familles dans lesquelles j’ai opéré, en quarante ans, quatre générations. Quelle confiance !
J’ai dit plus haut que l’on peut comparer un chirurgien à un artiste, à un grand chanteur qui court le risque de ne rien laisser après lui. En vérité, le chirurgien est encore plus désavantagé que le chanteur, car celui-ci, au moins, on l’entend, tandis que le chirurgien, personne, sauf ses collègues en médecine et en chirurgie, ne le voit opérer. On le juge sur des données, son caractère, ses paroles, son aspect, son exactitude, qui n’ont rien à voir avec les actes qu’il accomplit, données qu’il lui est, du reste, loisible de modifier. J’ai connu des chirurgiens dont toute la carrière s’est accomplie, non dans les salles d’opération, mais, chaque soir de l’année, dans les dîners et au théâtre. Ces chirurgiens ne connaissaient sans doute pas, ou peut-être le connaissaient-ils trop bien le précepte que tout homme de l’art doit respecter, s’il veut luimême que les incompétents respectent notre carrière : « au cours d’un dîner, ne jamais parler chirurgie, et surtout chirurgiens ».