‹ Chirurgie conservatrice, et moyens de restreindre l'utilité des opérationsChapitre 3 sur 15 · ABUS DES OPÉRATIONS CHIRURGICALES · texte numérisé non relu

ABUS DES OPÉRATIONS CHIRURGICALES

En voyant les instruments sans, nombre , les procédés opératoires infinis et tous les jours renouvelés , modifiés , augmentés , il semble que la chirurgie est efficace seulement par l’application de ces ressources thérapeutiques , et surtout par la division et l’ablation des parties lésées. « On ne voit communément la chirurgie, dit, en effet, M. Raige- Delorme (1), que dans l’exercice de la main. » Naguère encore , M. Vidal de Cassis écrit ces lignes : « Parcourez les fastes de notre art , et vous apercevrez de temps en temps la main d’Hercule se lever ; et peut-être ne sommesnous pas loin de voir Séverin pris à la lettre, et ses pratiques revêtir un caractère doctrinal. Je vous le dis, nous sommes à la veille d’une chirurgie forcée (2). » Et un judicieux journal écrit récemment : « L’on croit trop, en général, à la toute-puissance de la chirurgie (3). » Beaucoup de nos contemporains s’efforcent principalement de trouver et de prôner une opération insolite , un procédé particulier; car , être parvenu à ce résultat , c’est souvent presque avoir conquis la célébrité et la fortune. Les traités de chirurgie, les ouvrages de clinique chirurgicale, les journaux spéciaux, exposent avec empressement les innovations opératoires les plus minutieuses et trop de fois téméraires,

(1) Dict. méd., art. hôpital, p. 376; 1837.

(2 ) Union médicale, Septembre 1849 , n° 108.

(3) Bullet. tliérap. , 1850, loin. I. p. 77.

et semblent moins exalter les efforts qui consistent à éviter les opérations sanglantes. A peine enlcnd-on , et comme banalité trop inaperçue, le conseil de conserver le plus et d’opérer le moins possible : ce qui est brillant, lucratif aux yeux de beaucoup de chirurgiens et des gens du monde , c’est une opération grave et difficile. Parlant de l’extirpation d’un volumineux cancer du sein avec carie des côtes, faite par Lecat, le célèbre Boyer ajoute : « Le succès de Lecat ne doit pas séduire un chirurgien prudent; et ceux qui, trompés par cette observation et quelques autres semblables , ont osé entreprendre une opération dans des circonstances plus défavorables encore, n’ont retiré d’autre fruit de leur hardiesse que le vain plaisir d’entendre vanter leur habileté (1). » Cet illustre auteur avait sans doute ici en vue la fameuse opération pratiquée , par Richerand, sur un chirurgien qui ne tarda pas à succomber.

Appelé , dans les environs de cette ville , auprès d’un malade atteint d’une hernie étranglée , le professeur Serre parvient cependant , à l’aide do bains , de narcotiques et du taxis prolongé , à faire rentrer la hernie et à rétablir la santé de cet homme. Mais, du moment que le bistouri n’a pas été employé , les parents du sujet considèrent le service rendu comme de peu de valeur. « Vous eussiez donc préféré, leur dit alors le médecin, que j’eusse exposé la vie de votre parent , en lui faisant une opération que j’ai su lui éviter ! » Le malade finit par comprendre qu’il n’en était que plus redevable au chirurgien qui lui avait épargné une opération sanglante et trop de fois mortelle.

En présence du triste préjugé du vulgaire, un certain

(t) Malad. chir., 5e édit., tom. V, p. 588.

nombre de chirurgiens semblent avoir parlé par la bouche de ce médecin qui , appelé en consultation par un confrère , et interrogé par celui-ci sur ce qu’il s’empressait de se munir de plusieurs instruments pour un malade qui n’en avait pas besoin , répondit : « Bah 1 il y a toujours quelque chose à couper 1 cela ne fait pas grand mal au patient, et fait beaucoup de bien au chirurgien (1) I » Toutefois la majorité de nos opérateurs ne mérite pas ce reproche ; et l’on n’en trouverait aucun capable d’imiter celui dont parle l’historien Florus, qui fit périr, en lui pratiquant la taille, le fils d’Alexandre, roi de Syrie, sans qu’il eût la pierre, et par les ordres et les présents de son tuteur Diodore (2). Je dois supposer, pour l’honneur de notre profession, que ce fait est le même que celui dont Kurt Sprengel parle en ces termes : « L’histoire de la fin malheureuse d’Antiochus VI, surnommé Entheus , nous donne la preuve de la mauvaise foi des lithotomistes d’Alexandrie : l’usurpateur Tryphon réussit à séduire quelques-uns de ces chirurgiens , et les engagea à dire que ce jeune prince avait une pierre dans la vessie, afin de le faire périr dans l’opération (3). »

La médecine hippocratique était éloignée des abus de la main armée ou non d’un instrument tranchant. Néanmoins, au temps du divin Vieillard, on abusait beaucoup des opérations sanglantes et des machines. Aussi , se voit-il obligé de blâmer cette conduite en ces termes : « Faites peu de cas de ces bandages recherchés qui ne sont bons que pour 1 ostentation , pure superfluité dont le malade reçoit sou-

(1) Abeillo médicale, lrc année.

(2) Sabatier, méd. opér. , nouv. édit. , tom. IV, p. 208.

(3) Hist. méd., tom. I , p. 5t0.

vent le dommage (1). » Cependant, il cède lui-même parfois à ces erreurs quand il conseille de réduire certaines fractures avec un long levier de fer; lorsqu’il ne blâme pas énergiquement de traiter les bossus en les jetant d’une grande hauteur, après les avoir attachés sur une échelle; quand il approuve le trépan contre les fissures du crâne en général (2), etc.

Celse résume les connaissances pratiques de ses devanciers et de son époque; il expose la thérapeutique de Cos épurée , et accompagnée d’un grand nombre de topiques qui semblent nous annoncer le médecin de Pergame. A l’époque où dominaient les hypothèses galéniques , les opérations sanglantes étaient assez rares, et ordinairement remplacées par la polypharmacie et des topiques nombreux. La 'conduite des Arabes et des arabistes fut sans doute exagérée sous ce rapport. On peut voir dans F. d’Aquapendente, par exemple, cette foule de moyens pharmaceutiques , à la faveur desquels les praticiens s’efforcaient de dissiper les tumeurs, de faire avorter, mûrir, résoudre ou ouvrir spontanément les phlegmons, etc. Ce célèbre auteur s’élève contre beaucoup d’opérations pratiquées avant lui ou de son temps (3). Bien des chirurgiens, en effet , se montraient téméraires pendant ces longs siècles. Galien extirpa des côtes et le sternum cariés, et mit le cœur à nu chez l’esclave de Maryllus le jnimographe. Praxagoras extirpait la luette dans l’esquinancie , et ouvrait le ventre dans la passion iliaque , afin de remettre les

(1) OEuv. trad. encycl. , tom. I , p. 443.

(2) OEuv. cil. , tom. I , p. 217 , 254 , 315 , etc.

(3) OEuv. chirurg. , in-8° , trad. , p. 55, 492 , etc.

intestins dans leur état normal (1) : ft Contre les tumeurs du foie, Érasislrate incisait les téguments pour appliquer immédiatement sur ce viscère les médicaments qu il jugeait convenables (2). » Hérophyle imitait cette pratique.

Quoique adonnés à l’emploi de topiques infinis , les Arabes et les arabistes avaient recours à des machines dangereuses: après une amputation, ils plongeaient le moignon dans l’huile bouillante, etc. Sous l’influence du concile de Tours , la pratique de la chirurgie dégradée fut livrée à des mercenaires dont l’ignorance devait leur conseiller des emplâtres, des onguents, et des opérations rarement bien indiquées : cet abaissement de l’art fit commettre bien des abus opératoires. C’est dans le moyen âge que se propagea la castration, qui fit tant de victimes entre les mains de charlatans, parmi lesquels Horace de Noria pratiqua plus de deux cents opérations en peu d’années , pour guérir radicalement les individus atteints de hernies. « Alors, des empiriques de toute espèce, oculistes, dentistes, rhabilleurs , bourreaux , aveuglaient, mutilaient impunément le peuple trompé (3). » A. Lacuna reproche aux praticiens de son temps de faire la taille pour des lésions méconnues des organes génito-urinaires , et sans qu’il existât de calcul (4). Vers la même époque , Marc-Aurèle Séverin préconisait la médecine efficace par l’emploi du fer et du feu avec une grande exagération. Les chirurgiens deviennent ensuite de plus en plus hardis; de sorte que le mémoire de Bilguer, contre les amputations

(1) Kurt Sprengel, hist. méd., toni. 1, p. 407.

(2) Dujardin , hisl. méd. , p. 323 .

(3) Alquié, Appréc. Acad. chir. , 1845, p. 23.

(4) Meth. corjn. escresc. vesic. carunc. , 1534.

dans presque tous les cas, parut un paradoxe révoltant qui valut au praticien allemand les calomnies les moins ménagées. Cependant, ce remarquable travail obligea les chirurgiens à revoir un aussi grave sujet , et à se décider aux grandes opérations avec moins d’empressement.

L’Ecole de Montpellier s’est toujours distinguée par un esprit contraire à celui dont l’école organicienne était nécessairement la source. Voyant davantage les altérations organiques comme des effets d’une lésion interne et générale, ayant plus de foi dans la puissance de la nature, joignant au plus haut degré les connaissances médicales aux études chirurgicales, ses disciples se sont surtout montrés partisans de la chirurgie conservatrice, et beaucoup moins des ressources sanglantes de la thérapeutique (1). Le célèbre professeur Fages était, sous ce rapport, le digne représentant des idées de l’Ecole hippocratique.

Du reste , les hommes supérieurs par leur savoir et leur expérience ont fréquemment blâmé cette manie des opérations sanglantes. Il suffit de rappeler , à cet égard, la conduite et les avis du bon A. Paré, qui se décida à ne plus brûler les plaies des pauvres blessés d’arquebusade (2) ; cautérisation que l’on voit , avec surprise , proposée de nos jours par le professeur Piorry , môme à la suite des amputations (3) ; de Pibrac , qui s’éleva contre les abus de la sature, assez communs de son temps (4); de Desault, qui, malgré sa fécondité instrumentale , fit rejeter l’emploi du trépan pour les blessures du crâne (5). Bilguer publia

(1) Estor, philos, chir., Montpol., 1831 , p. 31.

(2) OEuv. complèt. , édit. Malg. , loin. 11 , p. 127.

(3) Bull. Acad. méd. , loin. XIII , p. 1381.

(4) Mém. Acad. chir. , tom. II , p. 339, cncycl.

(5) OEuv. chir., loin. II, p. 53.

le fruit de sa vaste expérience dans une fameuse dissertation , où il s’efforça de prouver que les occasions d’exercer les amputations sont beaucoup moins fréquentes qu’on ne l’a cru jusqu’à présent , et qu’on peut même presque s’en passer (1). Le célèbre traducteur du chirurgien en chef de l’armée prussienne , exagérant, il est vrai, l’idée de son modèle en intitulant sa traduction : « De l’inutilité des amputations , » reconnut cjue, de son temps, les amputations étaient trop fréquentes , et combattit à cet égard 1 opinion de l’Académie de chirurgie (2).

Qui n’a souvent déploré la disposition de plusieurs médecins, justement célèbres, du reste, pour certaines opérations? On avait remarqué, parmi les invalides de la Garde, un grand nombre de vieux soldats privés de l’un ou des deux testicules : l’illustre baron Larrey semblait avoir voué un culte particulier à la castration (3). Lisfranc a montré une malheureuse prédilection pour l’excision du col utérin ; le célèbre Lallemand , pour la circoncision et la cautérisation du canal de l’urètre; M. Baudens, pour extraire les balles jusque dans le ventre et le foie (4) ; il écrit même ce passage : « Je ne crains pas de porter le bistouri sur la perforation que le projectile a faite à la paroi abdominale, afin d’en agrandir les dimensions, de poursuivre jusque dans cètte cavité le trajet qu’il a parcouru , et de porter aux lésions intestinales un remède prompt et efficace. » L’habile M. Guérin a prouvé un amour exagéré pour la myotomie et la ténotomie (5). Aussi M. Philips nous apprend que

(1) Inutilité des amput , Ira d. , 1764 , p. 2.

(2) Ibidem , préface , p. xv.

(3) Bégin, phys. pathol., Inédit., p. 185.

(4) Cliniq. pl. arm. feu. , 1836, p. 324.

(5) Discus Acad. méd. , 1843.

la fille sur laquelle cet estimable chirurgien fit plusieurs sections tendineuses , en déplore amèrement les résultats , qui l’ont privée de certains mouvements dont elle jouissait avant (1) ; et l’on connaît les débats scandaleux dont ces opérations ont été naguère l’objet. « Quelque valeur que puisse avoir cette opération ( myotomie oculaire ) , écrit M. Desmares (2) , je dois dire que j’en ai vu étrangement abuser; quelle a été fréquemment pratiquée dans le cas où elle n’aurait pas dû l’être... »

Que n’a-t-il pas fallu de temps, d’observation et d’autorité pour détruire, à ce sujet, les habitudes et les préjugés! Si A. Paré avait fait rejeter la pratique barbare de brûler les plaies d’armes à feu et le moignon des amputés , on traversait ordinairement la blessure d'arme à feu par un séton que Lamartinière et Legouas ont vanté (3). Malgré la juste réprobation formulée contre la gastrotomie dans le cas devalvulus, par Hévin, au sein de l’Académie de chirurgie, l’illustre Dupuvtren ne balança pas à pratiquer cette opération pour détruire un étranglement interne incertain dans son siège, et vit bientôt mourir son malade (4). Galbiati fut même jusqu’à diviser les pubis et les ischions pour remédier à une angustie pelvienne (5); et le professeur Capezzi renouvelle actuellement cette opération extravagante (6). Callisen veut aller remettre dans sa position normale la matrice gravide et enclavée , en

(1) Ténotomie , etc. , p. 23.

(2) Trait, mal. yeux , 1847, p. 786.

(3) Princip. chirurg. , 1836, p. 326.

(4) Sabatier , méd. opér. , édit. Bégin .[Sanson et Dupuytren.

(5) La pelviotomie ; Napoli , 1832, p. 49.

(6) Rey. thérap. méd.; 1850 , tom. I , p. 55.

ouvrant le ventre de la femme. Richerand propose d’injecter du vin chaud dans le péricarde et le péritoine hydropiques. M. Malgaigne implante des griffes dans les fragments d’un os divisé.

Si nous sommes fort étonnés en voyant , à propos des pestiférés, le bon Paré écrire : « Valescus de Tarente conseille qu’on leur ôte les testicules , de quoi je suis aussi d’avis (1);» nous le serons bien moins quand nous verrons des exemples analogues être donnés dans notre siècle'. « II y avait, à Madrid, ditM. Bégin (2) , un hôpital spécialement consacré au traitement des maladies vénériennes, où c’était une règle invariable d’amputer tous les testicules affectés d’engorgement, quelles que fussent la nature, la cause et le peu de durée de ces engorgements. Cet hôpital fut supprimé pendant le séjour des Français à Madrid. » Cet abus de la castration s’est propagé en France ; nous avons signalé, à cet égard, la conduite d’un chirurgien célèbre : « Il y a bien peu de temps encore, selon M. Jarjavay (3) , toutes les fois qu’un testicule volumineux résistait aux moyens résolutifs ordinaires, on pressait le malade de s’en laisser débarrasser; à plus forte raison lorsque ce testicule présentait des fistules ou des fongosités. »

S’occupant du traitement des laies de la cornée , M. Desmares écrit : « L’excision de la partie opaque et ensuite la réunion par la suture, est un moyen conseillé par Dieffembach, qui a osé le mettre en pratique sur un enfant de deux ans. Le succès qui a suivi cette opération, que le cas ne nécessitait aucunement, parce qu’on pouvait

(t) OEuvrcs, édit. Malg. , tom. III, p. 281.

(2) Physiol. palhol. ; 1821 , p. 185.

(3) Archiv. raéd. ; Juillet 1849.

pratiquer une pupille artificielle , n’a engagé jusqu’ici aucun praticien à imiter la conduite , un peu plus que hardie peut-être, du célèbre chirurgien de Berlin (1). » M. Louvier rompt les ankylosés au moyen d’une machine de la force de quatre chevaux (2) ! « On a vu des inflammations dangereuses , dit M. Morel-Lavallée (3) , des ruptures d’artères, la gangrène, et quelquefois la mort, résulter de cette façon aveugle et brutale , préconisée par Thilen en 1784, et plus récemment par Dieffembach. » Contre l’immobilité des articulations , M. Gidelha a pratiqué plus de cent incisions sur un malade , et plus de deux cents sur un autre (4). M. Preston ne balance pas à lier la carotide primitive pour tenter de guérir un individu atteint d’épilepsie (5) ! Liston, pour une névralgie céphalique ! Swan, M. Gerdy et d’autres chirurgiens conseillent d’imiter cette conduite en liant les troncs qui se rendent à des organes enflammés, congestionnés ou douloureux (6).

A. Cooper , James d’Exeter , etc. , n’ont pas craint d’aller lier l’aorte (7). Pour prévenir l’infiltration urinaire à la suite de la taille , ou l’infection purulente , après diverses opérations, M. Vidal propose de cautériser la surface des plaies; le docteur Félix Elice conseille la cautérisation de certaines plaies traumatiques , en vue de prévenir le tétanos (8). A l’exemple de Rust et de Pouteau ,

(1) Trait, mal. yeux; 1847, p- 332.

(2) Revue médic. ; 1810, t. I , p. 128.

(3) Annal, cliirurg., t. XIII , p. 326.

(4) Mena, imiuob., art. journ. anal.; 1828, t. I , p. 417.

(5) Gazet. raéd.; 1833 , p. 76.

(6) Velpeau, méd. opérât., 2° édit., t. II, p. 20.

(7) OEuvr. chir., trad. nouv., p. 548.

(8) Revue thérap. Midi, t. I ,"p. 55; 1850.

M. Bonnet de Lyon fuit un usuge immodéré, ou, pour me servir des expressions de M. Sédillot (1), avec une hardiesse extraordinaire, du cautère incandescent contre les tumeurs blanches et la plupart des altérations organiques. L’habile praticien de Lyon n’a pas craint d’ouvrir largement le genou , et d’y porter le caustique de Cancoin pour y détruire la carie ! Ledran incisa et fit suppurer un vaste kyste de l’ovaire ; opération imitée par Delaporte (2), et judicieusement qualifiée de folie par Delpech (3). A plus forte raison, ce sentiment est fondé quant à l’extirpation de l’ovaire atteint d’hydropisie enkystée et souvent compliquée de masses cancéreuses, bien que cette entreprise chirurgicale ait eu l’approbation de Morand , et récemment celle de Walne (4). Les revers de Lizars, l’opération inachevée de Dieffembach (5) , les résultats rapidement mortels entre les mains de Dowel , Hope, Waren, Smith, etc., etc., ne doivent pas nous étonner. Du reste, on n’aurait pas besoin de ces tristes exemples pour blâmer de telles témérités; sentiment que le récent travail de M. Caseaux est encore venu justifier (6). Ne suffirait-il pas d’énoncer la transfusion du sang et l’infusion de médicaments dans les veines , faites naguère encore par le célèbre Dieffembach , et par d’autres chirurgiens (7) ; 1 extirpation de la glande lacrymale, afin de remédier à la fistule de ce nom, proposée par Acrell, Nannoni, et, de

(1) Infect, parai.; 1849, p. 502.

(2) Mém. Acad, chir., t. II, p. 53, encycl.

(3) Chir. cliniq., t. II, p. 217.

(4) Rev. mcd.; 1843 , t. III, p. 416.

(5) Arch. méd.; 1830, t. XX, p. 92.

(6) Thés. Paris. Agrég. , 1844.

(7) Transfus. sang., etc., t. II, p. 3; 1802.

nos jours, par M. P. Bernard (1), MM. Textor père et fils, qui préconisent cette extirpation , même pour un simple larmoiement (2) , pour reconnaître qu’à notre époque on abuse beaucoup de l’instrument tranchant?

M. Diday ne vient-il pas de proposer sérieusement d’inoculer la syphilis à tous les jeunes gens , soi-disant pour les préserver de contracter cette affection ultérieurement! A la vérité, l’Académie de médecine a entendu cette étrange lecture avec stupeur (3). M. Sédillot n’hésite pas à faire la gastrotomie aux individus chez qui l’œsophage est très-rétréci ; il s'appuie de l’anatomie pathologique et des expériences sur les animaux : comme si l’on pouvait comparer l’établissement lent ou accidentel d’une fistule stomacale avec la formation artificielle d’une ouverture à l’estomac; comme si la tolérance des quadrupèdes pouvait justifier de telles entreprises sur l’homme ! aussi son premier opéré vient-il de succomber vingt-deux heures après (4). M. Vidal de Cassis fait plusieurs incisions au périteste dans l’orchite : quand on a traité et vu guérir un grand nombre d’individus atteints d’orchite aiguë , à l’aide des antiphlogistiques ordinaires, on n’est pas surpris que M. Velpeau écrive : « Les incisions proposées par M. Vidal auront nécessairement quelque chose d’effrayant aux yeux des malades ou des médecins , et pourraient bien ne pas être toujours sans danger (5). »

Pour enlever un fort polype du pharynx , M. Flaubert

(1) Malgaigne , méd. opér., 5e édit.

(2) Revue méd. chir. , 1847 ; t. III, p. 42.

(3) Journ. connais, méd. chirurg ; Septembre 1849.

(4) Gazet. méd. Strasb.; Novembre 1849.

(5) Dict. en 30 vol., art. testic., p. 462.

fils n’a pas craint de commencer cette opération par 1 ablation du maxillaire supérieur. Cet exemple fut suivi par M. Michaud de Louvain, et tout récemment parrM. Robert. Cet estimable confrère promet même l’innocuité de cette opération , et assure que , dans sept ou huit cas de sa pratique, il n’a perdu aucun malade (1). Nous l’en croirons sans peine , si l’auteur parle de l’ablation très-limitée du maxillaire, comme nous l’avons faite et vu faire; mais s’il étend l’innocuité à l’ablation de l’os entier , comme MM. Gensoul, etc., l’ont pratiquée, nous ne pouvons le lui accorder. Nous avons vu succomber en peu de jours une femme opérée à Lyon par MM. Gensoul et Bonnet : ce dernier a même eu la douleur de voir succomber une autre de ses malades entre ses mains ! En la circonstance dont nous parlons , loin d’accroître grandement la gravité de l’ablation du polype par celle du maxillaire supérieur, nous préférerions agir sur ces tumeurs elles-mêmes, qui, fibreuses, dures et peu vasculaires, se laisseraient enlever par portions : ainsi on imiterait le procédé appliqué, par M. Récamier, aux polypes trop volumineux de la matrice.

Touchant ces derniers produits pathologiques, on n’a pas hésité de proposer les opérations les plus abusives. S’agit-il de corps fibreux renfermés dans l’épaisseur des parois utérines, MM. Amussat, Lucien Boyer, etc., sont allés inciser la matrice afin de les en extraire. On sent d’abord tout ce que ces manoeuvres chirurgicales ont d’incertain et de dangereux; combien il est facile de transpercer les parois de la matrice, surtout quand le corps fibreux est très-voisin du péritoine , comme nous en avons rencontré un exemple sur le cadavre d’une vieille femme. Ayant

(I) Gazet. hôpit.; 1849, p. 506.

employé , sur deux malades , celte opération qui , chez l’une, dura plus de deux heures, M. Récamier faillit perdre ses opérées d’accidents nerveux ou inflammatoires , qui emportèrent la personne ainsi traitée par M. Lucien Boyer. Quel blâme ne dois-je pas adresser à la proposition de l’habile M. Amussat, qui voudrait ouvrir le ventre des femmes , pour aller extraire les polypes proéminents à la surface externe de la matrice (1) ! Tous ces corps fibreux sont plus ou moins bien tolérés, et doivent être respectés. Ainsi, j’ai déposé , h notre conservatoire, la matrice du cadavre d’une femme avancée en âge, et qui présente plusieurs corps fibreux, dont l’un, implanté à la surface externe du fond, a le volume d’une grosse orange : la femme avait succombé à une maladie étrangère à celte altération organique.

On s’efforce, tous les jours , de rendre inutile l’excision des nerfs pour remédier aux névralgies , à l’aide de topiques ou de médicaments anesthésiques , et l’on y parvient ordinairement. Cependant un médecin américain , M. Hulilllian , a cru convenable d’ajouter une nouvelle opération au traitement de'cés lésions. Tl perfore le sinus maxillaire, soit par une alvéole, soit par son plancher, et y injecte plusieurs fois une forte solution de nitrate d’argent. « Nous faisons toutes nos réserves, dit judicieusement le Rédacteur (2) , contre un procédé en apparence aussi barbare , et nous croyons que , pour être autorisé à le mettre en pratique , il faudrait n’avoir plus en main d’autre ressource que la section dés nerfs. En toute autre circonstance , une pareille opération serait de nature à

(1) Mém. anat. pathol.; 1 843.

(2) Buffet, thérap., p. 378; 1849.

compromettre la réputation d’un médecin. » Nous sommes moins favorables encore à cette nouvelle application de la chirurgie.

Nous devons déverser le même blâme sur la conduite tenue naguère par le docteur Reali , à l’égard d’un homme , adulte et bien portant , qui s’était introduit un fort morceau de bois dans le rectum. Ne pouvant extraire ce corps étranger avec le doigt, le praticien italien ne balança pas à ouvrir le ventre et le rectum du patient , aux applaudissements des assistants. « Nous joindrions volontiers notre approbation à celle des assistants, dirons-nous avec le Rédacteur (1), s’il nous était démontré qu’il n’y avait aucun moyen d’extraire le corps étranger par les voies naturelles. Malheureusement l’auteur n’a fait qu’introduire le doigt , et ne paraît pas avoir songé à se servir d’un instrument lithotriteur. Il nous semble impossible qu’en maniant convenablement cet instrument, on ne puisse fixer et extraire le bouchon , etc. » Un fait récent , observé à l’Hôtel-Dieu de Compiègne , démontre qu’on peut même, à l’aide de la main introduite lentement, mais avec persévérance, parvenir à extraire un gros cylindre de bois remonté jusqu’au colon transverse, comme le docteur Alibran l’a pratiqué (2). M. Velpeau vient d’obtenir un succès analogue (3).

Comment approuver le docteur Mueller, qui conseille de passer un séton à travers une articulation atteinte d’hydarthrose (4) , ou Dieffembach , qui fend en travers la base de la langue et même en excise une partie , pour remé-

(1) Gazet. méd. Paris; 1819, p. 895.

(2) Gazet. hôpit.; 1849, p. 561.

(3) Comptes-rendus de l’Académie de médec.; Septembre 1849.

(4) Itonnct, mal. art., t. I, p. 419; 1845.

dier au bégaiement que M. Jcarsley combat par la section du pilier antérieur du voile du palais et l’excision des amygdales (1) ? N’est-ce pas un véritable abus des opérations , que de donner le conseil suivant, pour apprécier la résistance d une ankylosé, au lieu de s’en tenir aux manipulations ? « Il est indispensable , dit M. Bonnet (2) , de soumettre 1 articulation à l’action des machines , pour décider rigoureusement quelle est la fixité des rapports que les os ont contractés entre eux. »

Nous avons signalé comme opération abusive la rupture d’un cal vicieux , pour laquelle M. OEsterlen a proposé naguère une machine en forme de pressoir. Nous ne sommes pas étonné d’apprendre , par M. R. Marjolin , que , il y a quelques années, un enfant , qui jouissait de toute sa santé et de tous ses mouvements , succomba peu de jours après avoir subi cette déplorable opération (3). M. Francesco Rizzoli n’a pas craint cependant de renchérir sur les dangers attachés à de pareilles entreprises. Une jeune fille boitait par suite de la vicieuse consolidation d’une fracture de la cuisse : contre le vœu et à l’insu des parents , M. Rizzoli rompt l’autre membre, qui est sain , afin d’obtenir un second cal difforme , de manière à raccourcir suffisamment ce membre pour pallier la claudication ! Et le médecin italien se hâte de soumettre sa conduite à l’approbation de la Société de chirurgie, et la machine qu’il a inventée pour répéter de semblables folies (4) 1 Nous voyons avec regret l’honorable M. Maisonneuve , non-seulement

(1) Bonnet, sect. tendin., p. 374; 1841.

(2) Trait, mal. art., t. II, p. 138.

(3) Union médic.; 1819, p. 575.

(4) Ibidem; 1849, p. 575.

approuver la conduite du praticien italien , mais encore soutenir que, tous les jours, on fait des opérations de complaisance , de coquetterie , qui n’offrent pas moins de gravité. Aussi ne faut-il pas être surpris de l’entendre vanter l’extirpation d’un corps fibreux interstitiel de l’utérus, pratiquée récemment par lui. Tenter d’extraire des corps fibreux sans pouvoir en apprécier exactement les limites , renverser la matrice , s’exposer à atteindre le péritoine , et même à ne pouvoir terminer cette entreprise après de longues manœuvres , n’est-ce pas abuser de la chirurgie ? Combien de fois, si de pareilles témérités sont répétées , ne verra-t-on pas des résultats semblables à celui dont parle M. Robert , qui , aidé de MM. Récamier et Huguier , ne put terminer l’extraction de la tumeur utérine, et perdit sa malade, deux jours après, de péritonite (1) ! Ne voit-on pas, du reste, M. Maisonneuve lui-même avouer que toutes les opérations de cette espèce, faites en plusieurs temps et forcément , ont été mortelles ?

L’habile M. Vidai de Cassis , qui blâme avec raison la conduite de son collègue, ne mérite pas, à son tour, d’éloges quand il veut faire une boutonnière au périnée , pour aller diviser , exciser , cautériser les tumeurs diverses de la prostate. En conséquence , le célèbre professeur Velpeau nous parait très-fondé à dire que l’opération préalable aurait plus d’inconvénient que la curative n’aurait d’avantages. « On se demandera , ajoute-t-il avec raison (2) , si la chirurgie n’aurait pas à se reprocher d’établir une boutonnière à l’urètre, dans le but unique d’obtenir un résultat dont la valeur est encore fort problématique. »

(1) Union médic. , p. 575, 589.

(2) Diction, en 30 vol., art. prostate, p. 213.

W. Blizard proposa et pratiqua la laillc pour remédier à la rétention d’urine causée par une saillie de la prostate ou excroissance dans le col. Guthrie partage cet avis étrange, toutefois en ajoutant : « Mais un chirurgien qui proposerait une telle opération autrement que dans les cas extrêmes , n’aurait bientôt plus de malades à qui le proposer. » Parlant des polypes du col vésical , Nicod dit : « J’employai si bien la sonde de Ducamp, qu’elle rapporta une portion de carnosité ayant 8 pouces de longueur sur 2 lignes de largeur. » N’y a-t-il pas abus dans le cathétérisme forcé , si haut préconisé par le célèbre Mathias Mayor ? Employer des sondes-monstres , d’autant plus volumineuses et avec d’autant plus de force que le rétrécissement est plus résistant et plus étroit , est évidemment une application blâmable delà chirurgie. Aussi, à l’Hôtel-Dieu , les tentatives faites par M. Mayor lui-même ne furent pas seulement infructueuses , mais les malades en éprouvèrent de telles douleurs, que trois d’entre eux ont préféré sortir de l’hôpital que de s’y soumettre de nouveau (1).

Que n’aurions-nous pas encore à dire touchant l’espèce de vertige dont nos contemporains étaient saisis, en faveur de la section des muscles, pour remédier au strabisme, au bégaiement, à la myopie , à la presbytie , à l’amaurose et aux diverses malformations ? On a prétendu mieux faire en cautérisant , incisant , scarifiant les rétrécissements de l’urètre; on a, bien des fois, tenté des opérations dangereuses , renouvelées tous les jours pour détruire les varices , le varicocèle , les hernies , etc. « Enfin , dit le judicieux Janson (2) , on ne sait pas où s’arrêtera l’esprit

(t) Laugier, thés, couc.; Paris, 1836, p. 55. (2) Mélanges de chirurg.; 1845.

inventif de nos opérateurs , si cet état de choses devait se prolonger plus long-temps. »

Un soldat éprouve une luxation du coude qui est mal réduite et permet cependant la pronation et la supination. Ne pouvant rétablir la position normale des parties, le docteur Emmert ne balance pas à réséquer les extrémités articulaires chez ce sujet d’ailleurs bien portant. Le rédacteur Italien pense que cette opération pourra être utile dans les luxations irréductibles qui rendent le membre impropre à remplir ces fonctions , et notamment s’il s’agit du bras droit. « Nous ne saurions partager cette opinion, dirons-nous avec M. Malgaigne (1). Dans les vieilles luxations du coude, la flexion est empêchée par des stalactites osseuses qui s’élèvent en avant de l’apophyse coronoïde ; la section de l’olécrâne ne peut rien contre un tel obstacle. La section simultanée de la tête du radius expose le malade à perdre les mouvements de supination et de pronation qui sont généralement conservés ; et quant aux mouvements qu’on espère rétablir , à peine égalent-ils ceux que l’exercice seul ramène dans le membre luxé. A toutes ces considérations si l’on ajoute les dangers de l’opération même , on demeurera convaincu que la tentative du docteur Emmert est assez peu rationnelle , et qu’il serait imprudent de l’imiter. »

Pour combattre la leucorrhée, on a proposé et pratiqué des injections fort dangereuses et que le peu de gravité de la maladie ne justifie pas à nos yeux, puisque ce moyen a déterminé la mort de plusieurs femmes jouissant, du reste, d’une santé très-satisfaisante (2). Aussi,

(1) Rev. méd. chir., t. III, p. 178;],t8i-7.

(2) Ibidem, t. V, p. 165; 184-8.

les condamnant avec raison, Lisfrancdit: « Je rejette les injections excitantes, irritantes, astringentes, pratiquées dans la cavité de la matrice, à moins que le catarrhe utérin ne menace la vie des malades (1). » Quand on sait que la plupart des femmes sont affectées de pertes blauches plus ou,, moins abondantes, qui ne les empêchent point de se livrer à toutes leurs occupations habituelles, on comprend la gravité de la propagation d’un tel moyen thérapeutique. Quoique les névralgies du col utérin aient résisté à beaucoup de remèdes, les incisions ou débridements exécutés sur le lieu douloureux ne me paraissent pas plausibles , quoique M. Malgaigneles ait pratiqués récemment et avec succès (2). N’est-ce pas un véritable abus de la chirurgie, que d’ouvrir ou enlever les tumeurs fongueuses du crâne ou de la duremère, et de hâter la mort des malades, comme Duverney en rapporte deux exemples (3) ? Delpech commit une semblable erreur chez un colonel de cuirassiers à qui il enleva une de ces tumeurs dont la saillie à la région frontale gênait ce militaire pour porter le casque : cet homme , bien vigoureux, du reste, avait cessé de vivre peu de jours après (Serre). La femme trépanée par le professeur Ehrmann , pour un cas analogue , est morte (4). Comment ne pas blâmer encore MM. Laveran, etc., de ponctionner le thorax pour traiter la pleurésie aiguë? M. Martin-Solon allait faire cette tlioracocentèse sur deux malades ; il croit convenable de la retarder jusqu’au lendemain, et alors elle devient inutile, car la maladie s’efface progressivement (5).

(1) Cliniq. chir., t. II , p 326-

(2) Rev. méd. chir ; 1847 , t. II. p. 326.

(3) Trait, mal. os, t. II, p. 453, 461.

(4) Sédillot, mcd. oper., t. II, p. 451; 1846.

(5) Gazot. bôpil. ; 1849 , Décembre.

En songeant à ces applications blâmables des moyens opératoires, on n’estpas surpris d’apprendre que, plusieurs fois, l’administration des hôpitaux de Paris a provoqué des enquêtes menaçantes pour réprimer de tels abus, jnalgré la haute et juste considération des hommes contre lesquels elles étaient dirigées.

Au mois de Décembre 1847, un homme adulte, et en

apparence bien portant, était en proie à un cancer du maxillaire étendu à la langue et aux ganglions sousmaxillaires, lorsqu’il vient à la Charité, après avoir vainement demandé à d’autres chirurgiens une opération que M. Velpeau jugea aussi inadmissible. On conseille à ce malade de se rendre à l’Hôlel-Dieu , où M. le professeur Roux ne recule pas devant une altération aussi considérable et de cette nature. D’abord il enlève les ganglions squirrheux, lie les deux artères linguales, et se propose de poursuivre successivement des désordres aussi profonds par tous les secours de sa dextérité; mais cet homme succombe avant que ce projet puisse être mené à sa fini

Vers la même époque, vint dans le même service une jeune fille , fraîche et bien portante , pour réclamer contre son goitre une extirpation que d’autres chirurgiens de Paris avaient refusé de tenter. Fort de son habileté et de la vigueur de cette demoiselle , le célèbre professeur Roux se livre à l’ablation de cette tumeur pendant une heure et quart. Grand nombre d’artères sont liées; une belle dissection anatomique est faite, la vaste plaie est remplie de charpie; et l’infortunée personne s’éteint dans le collapsus, quarante heures après , le 21 Novembre 1847. Dans sa leçon de clinique , l’illustre opérateur se lamenta beaucoup sur sa condescendance, avec une sincérité facile à concevoir. Nous sommes persuadé qu’un tel malheur lui fera désormais

abandonner de semblables manœuvres chirurgicales, mieux que celui dont M. Ruff raconte l’histoire, et où le célèbre professeur vit périr tout aussi rapidement un malheureux jeune homme qu’il soumit à la même opération , le 16 Mai 1836 (lj. Quoique le noble et loyal aveu d’erreur que l’illustrQ chirurgien fit devant nous, nous ait inspiré une profonde estime pour lui, néanmoins nous ne saurions approuver les flatteries de M. Ruff, qui écrit : « Si l’opération fut malheureuse, si elle doit, à notre avis, détourner d’en entreprendre de semblables , la façon sûre et hardie dont elle fut exécutée est toute en l’honneur de l’opérateur. » Non , mon cher confrère , une semblable dextérité n’a rien qui doive mériter l’approbation ni les éloges de la médecine opérante. C’est là, au contraire, un signe d’une fâcheuse manière de considérer la chirurgie, que de trouver plausible un talent qui, méconnaissant l’esprit de l’cirl de guérir, trouve louable la dextérité exercée au détriment des malheureux.

C’est d’après ce fâcheux esprit trop commun que les hauts chirurgiens , animés d’une rivalité déplorable , cherchent à s’imiter ou à se surpasser mutuellement en entreprises nouvelles et téméraires. Le col de la matrice ou l’utérus entier est enlevé par un praticien amoureux de bruit plus que de la vie des malades; aussitôt, vingt, trente chirurgiens sont impatients d’égaler un émule , un rival. C’est en grande partie pour acquérir cette vaine réputation » d’habileté manuelle que l’ovaire cancéreux et enkysté a été enlevé , les ischions et les pubis coupés , l’aorte liée , quarante muscles divisés , etc. C’est pour ne pas rester en arrière, ou pour s’élever au rang de ce que le préjugé nomme

(1) Archiv. génér. raéd., 2' série, t. X, p. 25.

grands chirurgiens , que Grœfe, Iledenus, Klein, Desault , Dupuytren, Moulinier de Bordeaux, G. Bell , etc. , etc., ont extirpé la glande thyroïde hypertrophiée, au détriment de la plupart des sujets. Comment approuver ensuite le docteur Hedenus fils , de Dresde , d’avoir dit , à propos d’une opération faite par Grœfe : « Je n’ai d’autre intention que de recueillir un fait qui peut servir à résoudre une question tant controversée , et à prouver que la glande thyroïde peut être extirpée sans aucun danger ! » Aussi , dominé par le préjugé vulgaire , il s’écrie : « De quelle admiration, de quelles louanges ne sont pas dignes le courage et la dextérité du chirurgien qui ose extirper la .glande thyroïde engorgée! Il » J’ai vu aussi une pareille ablation réussir à Lyon, et ce fait mérite d’être relaté. Une femme, âgée de 33 ans, d’une constitution chétive, porte depuis sa naissance une tumeur au-devant de la trachéeartère et dans la position de la glande thyroïde. Fatiguée de se voir repoussée de diverses maisons où elle servait de domestique , à cause de cette difformité , cette femme réclame l’extirpation de cette tumeur dont elle exagère à dessein les inconvénients. Du volume d’une petite pomme, et de forme arrondie , la tumeur est très-mobile , indolore, et comme fluctuante. Le 22 Août 1840, croyant avoir à enlever un kyste , M. Bonnet met à nu la tumeur qui offre une couleur chocolat , et en embrasse le pédicule à l’aide d’une forte ligature. Alors , voulant constater la composition de cette tumeur, le chirurgien l’incise, et des jets nombreux de sang artériel , la texture splénique , font reconnaître l’erreur. Un second lien étreint énergiquement le pédicule laissé en place , tandis que le reste de la tumeur est enlevé. La mortification fait éliminer la portion encore fixée à la trachée, et cette femme quitte

l’Hôtel-Dieu, le 1er Septembre, non entièrement guérie. L’habile chirurgien-major reconnut non-seulement sa méprise, mais encore avoua qu’il n’aurait pas entrepris cette opération, s’il avait su d’avance de quoi il s’agissait.

Bien qu’on signale naguère (1) trois cas de réussite, nous ne saurions approuver les injections iodées dans le péritoine hydropique. Nous tiendrons le môme langage à l’égard de l’injection semblable dans le péricarde, et de l’ouverture de cette poche distendue par de la sérosité.

Du reste, lorsqu’on songe que les indications de cette paracentèse sont si graves et d’ailleurs purement palliatives, on sera loin de louer la trépanation du sternum proposée par Riolan , et, de nos jours, par Skielderup, ni même la ponction conseillée par Larrey, dans l’intervalle de l’appendice xiphoïde et le cartilage de la dernière vraie côte. N’estce pas se lancer en des essais téméraires de la chirurgie , que de faire la kélotomie sous-cutanée ! « Quand on pense aux difficultés que le chirurgien rencontre dans la pratique de la kélotomie ordinaire , alors qu’il a les objets sous les yeux, et aux erreurs dans lesquelles il peut tomber, si expérimenté qu’il soit, dit avec raison M. Sédillot (2) , on se sent porté à qualifier très-sévèrement une proposition, qui n’est pas restée malheureusement à l’état théorique, d’un médecin qui rachète d’ailleurs son erreur par d’utiles travaux. »

La fistule vésico-vaginale est sans doute une infirmité déplorable qu’il est bon de chercher à guérir ; mais encore faut-il que les remèdes ne soient pas pires que le mal. Nous avons vu bien des femmes affligées de cette perforation

(1) Revue inéd. chir.; 1847, t. I , p. 300.

(2) Méd. opér., p. 776.

dégoûtante; mais elles jouissaient, enfin , d’une santé satisfaisante et d’un état tolérable, à l’aide de soins de proprété contre l’écoulement de l’urine par le vagin. Un pareil état ne justifie point des opérations mortelles, comme nous en avons vu plusieurs tristes exemples ; ni Y oblitération de la vulve, tentée sans succès par son inventeur, M. Vidal, ce qui amena la perte de la personne traitée par M. le professeur A. Bérard. Faire du vagin un second réservoir de l’urine qui, par son séjour prolongé , irritera plus fortement encore le canal vulvo-utérin , et ne pourra que très -difficilement et incomplètement refluer à travers l’urètre; fermer un conduit qui doit donner passage aux menstrues, etc. , n’est-ce pas abuser étrangement de la chirurgie ?

Quoi qu’en dise l’habile M. Malgaigne , nous croyons encore l'emploi de ses griffes implantées dans les fragments d’une rotule fracturée , une vicieuse application de la médecine opérante (1). Ritgen conseille sérieusement d’inciser au-dessus de la crête iliaque, de décoller le péritoine jusqu’au détroit supérieur , d’ouvrir le vagin, et de porter le col de la matrice gravide à travers cette plaie, afin d’éviter les procédés ordinaires de Yhystérotomie abdominale. Phvsick , de Philadelphie , propose cette même méthode dans la région hypogastrique , et M. A. Baudelocque à la région inguinale. Quand on se rappelle l’adhérence du péritoine à la face postérieure de la vessie, autour de l’S du colon, ou même du cæcum, on comprend l’étrangeté de telles propositions, loutefois le projet des praticiens étrangers paraît être resté à 1 état théorique; notre habile compatriote

(1) Bullet. thérap.; 1848, tom. II, p. 555.

u’a pas hésité à mettre le sien en pratique. « Il l’a été sans succès par l’inventeur lui-même , dit le professeur Paul Dubois [1) , puisque , après d’infructueuses tentatives , on ne put se dispenser de recourir à l’opération césarienne ordinaire. Nous ne dirons rien de plus à cet égard. » On comprend ce que devint l’opérée I Les faits que nous venons de relater et ceux que nous signalerons plus loin suffisent , ce nous semble , pour démontrer , chez beaucoup de praticiens , la tendance à demander aux moyens mécaniques ou sanglants les ressources thérapeutiques d’un grand nombre de maladies. Cette disposition va même jusqu’à faire tenter des opérations par vogue ou mode , dans laquelle sont parfois entraînés les hommes les plus célèbres. Cet esprit par trop mécanique et pas assez médical ne fait reculer trop souvent devant aucune témérité, même les chirurgiens les plus justement renommés. En présence de cette tendance trop générale , il est utile d’en montrer les dangers , les causes , le remède ; de poser les principes propres à diriger le médecin-opérant dans une voie contraire, en signalant les ressources de la science et de l’art pour éviter fréquemment les opérations sanglantes dans les cas où celles-ci paraissent communément être nécessaires.

(1) Diction, en 30 vol., tom.YII, p. 149; 1834.

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