‹ Chirurgie conservatrice, et moyens de restreindre l'utilité des opérationsChapitre 4 sur 15 · CAUSES DE L’ABUS DES OPÉRATIONS · texte numérisé non relu

CAUSES DE L’ABUS DES OPÉRATIONS

§ I. — L’une des plus puissantes causes de la trop grande fréquence des opérations chirurgicales, est Vimperfeclion ou le vice des connaissances médicales , chez beaucoup de praticiens. L’empirique applique son caustique ou son emplâtre sur toutes les tumeurs, boulons, chancres , cancers, malins , etc. , qui sont soumis à ses notions bornées. Bien que pourvu de connaissances médicales ordinaires , si l’on considère , ainsi que ce médicastre , les altérations organiques comme purement locales , on est forcément conduit à leur appliquer des moyens locaux. Pense-t-on , avec les disciples de Broussais , que les engorgements , le squirrhe et les tumeurs diverses , sont simplement les produits d’une irritation, la thérapeutique est absorbée par l’étude des conditions matérielles de la partie lésée. L’individu se trouve malade par une seule portion fort circonscrite , et la disparition de celle-ci doit laisser tous les organes et toute l’économie à l’état sain.

Et ne croyez pas que, renouvelées à différentes époques, ces idées médicales soient éteintes avec le célèbre auteur de la médecine prétendue physiologique : nous voyons encore les meilleurs esprits en être imbus. Dans sa première leçon de clinique , le 15 Novembre 1847 , l’illustre professeur Velpeau nous disait : il est à désirer que les maladies rentrent de plus en plus dans le domaine de la chirurgie , parce que celle-ci modifie immédiatement les lieux malades. Les remèdes internes , agissant sur les organes lésés , non directement, mais par une voie longue et détournée, sont

beaucoup moins efficaces. Si l’on pouvait laver , couvrir de topiques les bronches et le tissu pulmonaire dans la pneumonie , l’iléon dans la fièvre typhoïde, etc., on guérirait bien plus souvent et bien plus sûrement. Les palliatifs ou les médicaments contre la plupart des maladies susceptibles d’être extirpées, sont bien plus dangereux que les opérations chirurgicales, etc. (1)... De pareils principes ne sontils pas propres à mettre à tout instant l’instrument entre les mains du chirurgien? En conséquence, comme on s’empresserait de restaurer l’iléon ulcéré , les bronches engorgées , l’estomac squirrheux , si l’on pouvait user de pareils remèdes ! Aussi a-t-on ouvert le larynx pour cautériser les ulcères de la muqueuse et guérir la phthisie laryngée (2). On a même proposé d’ouvrir la poitrine pour cautériser les cavernes tuberculeuses des poumons 1 Un médecin-opérant désirera sans peine restreindre l'utilité des opérations. Les anciens et bien des modernes ont constaté, comme le prouvent des faits consignés dans ce livre, que des fistules lacrymales, salivaires, anales, ont été guéries à l’aide de médicaments antiscrofuleux , antisyphilitiques. Ce mode de traitement serait-il donc regrettable , et devrait-on y substituer des moyens opératoires, si souvent inefficaces ou dangereux 1 Les altérations cancéreuses résistent ordinairement à l’application des topiques et de l’instrument tranchant : n’est-il pas à désirer qu’on découvre des médicaments capables de dissiper la source interne du mal? Serait-il à souhaiter qu’on suppléât, par le bistouri ou les caustiques , au mercure ou à l’iodure de potassium contre les altérations syphilitiques? Si des médicaments pouvaient détruire les tumeurs anévrysmales,

(1) Gazet. hôpit.; 1847, p. 573.

(2) Dict. méd., tom. XVII, p. 566.

érectiles, tuberculeuses, graisseuses, fibreuses, purulentes, les calculs divers, les entozoaires, les tumeurs blanches, les corps fibreux des jointures , etc. , etc. , ne seraient-ils pas préférables à la ligature des vaisseaux , à la cautérisation , à l’extirpation, aux résections, à l’ouverture des articulations ?

La deuxième proposition de la clinique du savant professeur est au moins à démontrer. Comment peut-on établir que le mercure , l’iodure de potassium , les ferrugineux, les aurifères , les amers , ne guérissent les désordres organiques qu’en étant portés sur ces derniers même ? S’il en était ainsi , combien il serait plus simple, et plus rationnel de faire des applications médicinales sur les altérations ellesmêmes, sans prendre inutilement une voie si détournée, et qui expose à fatiguer les organes digestifs. Altération organique ou trouble fonctionnel , la lésion morbide est sous la dépendance de forces générales et locales que les moyens internes parviennent à modifier, et par suite leurs effets pathologiques. Voyez aussi quand on se contente de topiques mercuriels sur les chancres : ils se cicatrisent comme avec d’autres topiques , mais les symptômes consécutifs surviennent trop fréquemment. Il en est de même des ulcères scorbutiques , scrofuleux , dartreux , cancéreux , dont on peut bien obtenir la cicatrisation à l’aide de topiques variés , mais qui, communément, reparaissent si l’économie n’est pas modifiée convenablement.

Les preuves que nous signalons ici sont contraires à la troisième proposition du célèbre chirurgien. Il suffit de voir succomber des individus sans éruption intestinale, pour reconnaître que la fièvre typhoïde n’est pas une maladie ayant sa condition fondamentale dans les lésions des follicules de l’iléon. Donc, lors même que l’on pourrait laver,

couvrir de topiques , changer même cet intestin , on ne guérirait pas les individus affectés de la fièvre typhoïde ou maligne. Cette remarque est applicable à la pneumonie , comme à toutes les lésions viscérales ou externes. Si, en certains cas , l’emploi inintelligent ou non indiqué des topiques ou des médicaments est inutile ou même nuisible en laissant le mal s’accroître, dans la plupart des circonstances où ils sont réclamés, ces moyens sont encore plus avantageux que l’extirpation.

Les principes de l’école anatomique ont été récemment présentés sous un nouvel aspect. Les altérations organiques se différencieraient surtout par la présence , pour chacune d’elles, d’une cellule spéciale qui permet de les distinguer, comme elle constitue leur fond ou leur nature. Suivant M. Lébert, par exemple (1) , la plupart des tumeurs ou ulcères des lèvres ne sont pas de vrais cancers , parce qu’ils ne contiennent pas la cellule propre au cancer , mais bien celle des cancroïdes : partant, on peut les extirper sans redouter la récidive. Ce sentiment , appliqué à toutes les tumeurs dites généralement squirrhes , cérébroïdes, colloïdes, etc., a été soutenu par MM. Sédillot (2) , Mandl, Gluge et beaucoup d’auteurs de l’Allemagne. Ainsi, parce que le microscope ne me donnera pas certains caractères dans une altération morbide , il faudra s’inscrire contre les enseignements de l’expérience et de la pratique, qui apprennent , depuis l’antiquité, à considérer le cancer d’après l’ensemble des symptômes , la marche et l’opiniâtreté du mal, l’impuissance des remèdes communs , la tendance à la reproduction et à la cachexie (3). Aussi l’ex-

(1) Phys, pathol., tom. II, p. 241.

(2) Rech. cancer. Gazet. Strasbourg , 1817.

(3) Gerdy, Bull. Acad, méd., tom. IX, p. 558.

périence clinique a-t-elle trop de fois confirmé , de nos jours, combien ces idées étaient fausses et antimédicales, combien les praticiens auraient tort de croire l’extirpation un remède assuré contre les altérations cancroïdes (1).

Ces idées rétrécies ont fait considérer la cachexie cancéreuse comme une simple altération de la partie colorante du sang qui produirait la teinte jaunâtre chez les individus moribonds d’une lésion squirrheuse. Ainsi, un homme adulte, affligé d’une forte tumeur cérébriforme de la cuisse, est opéré , et voit bientôt le mal se reproduire avec plus d’intensité. Il ne tarde pas à présenter la détérioration profonde et l’aspect particulier à la cachexie cancéreuse. Mais l’on croit qu’il s’agit d’une simple décoloration jaunâtre et adynamique du sang ; on ampute donc au quart supérieur de la cuisse , et le malade succombe peu de jours après, avec une tumeur hémo-cancéreuse dans le médiastin antérieur.

La théorie et l’expérience enseignent que les fistules , par exemple, peuvent exister sous l’influence d’une affection morbide. Aussi les anciens , et plusieurs médecins de nos jours, ont-ils guéri des fistules lacrymale ou anale, à l’aide de médicaments propres à combattre la syphilis ou les scrofules. William Colles rapporte des cas oii des fistules urinaires sont sous la dépendance de l’adynamie ou des scrofules, et réclament un traitement général et local, à la manière des fistules anales chez certains phthisiques (2). A l’Hôtel-Dieu, nous avons vu un adulte atteint de différents désordres syphilitiques, notamment d’une fistule du canal de Sténon, qui, après s’être ouverte et fermée plusieurs fois , ne guérit qu’à la faveur de préparations mer-

(1) Rev. niéd. chir,, tom. Y, p. 345.

(2) Rev. méd. chir., tom. Il, p. 280; 1847.

curielles , qui dissipèrent en même temps toutes les lésions de même nature, persistant depuis plus d’une année. Si un diagnostic convenable’eût été établi d’abord, ce malheureux n aurait pas subi plusieurs opérations pour remédier à cette fistule salivaire, l’extraction de cinq dents, de portions nécrosées du maxillaire supérieur, et n’aurait pas été sur le point de se voir extirper un œil et une exostose de l’orbite.

M. Lagneau signale des guérisons de fistules lacrymales par les antisyphilitiques ; Richerand par le progrès de l’âge chez des enfants scrofuleux : nous avons vu un gendarme n’être délivré de la fistule à l’anus qu’avec l’emploi des pilules de Sédillot. Dans sa clinique du 3 Janvier 1848, nous avons entendu le célèbre professeur Velpeau défendre la proposition suivante qu’il avait déjà développée ailleurs (1) : « Si la fistule à l’anus doit être respectée chez les phthisiques , c’est moins parce que sa guérison aggrave la maladie principale, que par l’impossibilité d’en obtenir la guérison après l’avoir opérée. » Quoique s’appuyant sur l’autorité de J.-L. Petit, l’illustre clinicien me parait confondre les faits de cachexie tuberculeuse où toute plaie ne marche plus vers la cicatrisation, avec ceux où la phthisie n’est pas assez avancée pour empêcher cette dernière. En ces derniers cas , la guérison de ces fistules est communément fâcheuse , et hâte les progrès de la tuberculisation pulmonaire; malgré l’opinion contraire défendue, au sein de l’Académie de médecine , par M. Boudet (2).

Selon Brodie (3) , et l’observation clinique, les causes

(1) Dict. en 30 vol., art. fistule, p. 374.

(2) Rev. méd.; 1843, tom. I, p. 101.

(3) Leçons mal. urin., trad. 1845, p. 15.

générales ou internes donnent parfois lieu à des rétrécissements de l’urètre. Cependant, parcourez la plupart des Traités de chirurgie et de médecine opératoire , et vous y lisez l’exposé de moyens mécaniques , dé procédés opératoires pour combattre ces maladies, et presque jamais l’énoncé même d’une indication majeure remplie par les médicaments et les moyens non opératoires. Bien plus , si vous suivez la pratique des grands hôpitaux , vous verrez ce principe à peu près oublié au lit des malades. N’avonsnous pas entendu , de nos jours, MM. Dubled, Richond, Devergie, etc., niant l’existence du virus syphilitique, prétendre guérir les personnes atteintes de chancres , excroissances, végétations, tubercules, à l’aide de l’excision de ces altérations vénériennes ? M. Ricord assure aussi que l’ablation d’un chancre récent met à l’abri de toute infection , et ne réclame aucun traitement interne I Ils sont bien moins dangereux et bien plus judicieux les principes qui, reconnaissant autant d’affections morbides de nature différente que de causes spéciales, de caractères propres et d’indications majeures de traitement , trouvent presque toutes les maladies sous la dépendance d’une afïection interne contre laquelle le praticien doit diriger ses principaux moyens thérapeutiques. Loin de croire détruire, par le fer et le feu , les diverses altérations syphilitiques , le véritable médecin regarde ces ressources opératoires comme généralement infidèles ou accessoires, et confie la guérison aux médicaments dont l’expérience a démontré l’efficacité. Je ne saurais oublier, à ce sujet, l’histoire d’un homme adulte, entré à l’ Hôtel-Dieu Sl-Éloi, en Janvier 1839, pour une tumeur volumineuse qui avait atrophié 1 œil gauche et rempli l’orbite presque en entier. Craignant la présence d'un cancer et les suites d’une extir-

pation de la tumeur, l’habile professeur Lallemand ne voulait pas se résoudre à une semblable opération. Toutefois , comme le sujet avait eu des maladies syphilitiques mal traitées , le célèbre chirurgien crut convenable de tenter l’emploi des mercuriaux contre une altération aussi étendue. Le succès le plus remarquable couronna une telle conduite: l’orbite reprit sa liberté première, toute la tumeur disparut rapidement, et , peu de semaines après , cet homme était parfaitement guéri. Supposons, en présence de ce sujet, un disciple de Devergie, Dubled, Richond, etc., ou bien un chirurgien moins instruit et moins judicieux, et ce malade eût été peut-être soumis à l’extraction de toutes les parties renfermées dans l’orbite, à la cautérisation, et aux suites parfois mortelles de ces sortes d’entreprises. Au moisd’Août 1849, un homme vientde Nancy , nous consulter pour des tumeurs gommeuses du crâne et une altération profonde de l’orbite et de l’oeil gauche. Considérant sans douté ces tumeurs comme cancéreuses , on en avait proposé l’extirpation, et fait déjà diverses opérations dans l’orbite qui avaient détruit la forme et les fonctions de l’œil gauche : l’iodure de potassium fut parfaitement indiqué.

Agirait-on rationnellement si , à l’exemple de Moulinié de Bordeaux , on liait les veines et l’artère spermatiques chez un sujet affligé d’un sarcocèle ; si on liait seulement les artères d’un testicule cancéreux, à la manière de Maunoir de Genève, et comme M. Jobert l’a essayé; si l’on coupait le cordon spermatique seulement, ainsique Pouteau l’a pratiqué sur deux individus dont l’un ne tarda pas à succomber à la suite de la gangrène du testicule? D après ce résultat , il semble qu’une telle tentative n aurait pas dû être renouvelée de nos jours par M. Taylor (!'). Une

(1) Union médicale; 1849, p. 568.

meilleure entente des lois de l’économie humaine eût appris, au célèbre A. Cooper, que la ligature de l’aorte ventrale ne pouvait être appliquée à l’homme , sur les motifs que cette opération réussit chez le chien, et que l’on a trouvé ce gros vaisseau oblitéré chez l’homme lui-même , par suite d’altérations organiques lentement produites et lentement tolérées. Notre tâche serait trop longue s’il nous fallait montrer la plupart des fâcheuses conséquences du vice des connaissances médicales dont le professeur Piorry accusait naguère les chirurgiens au sein de l’Académie de médecine. « Ce n’est pas une série heureuse de cas qui s’est présentée à nous en 1830 , leur disait-il à propos des plaies d’armes à feu (1) ; ce sont les conséquences d’un traitement fondé sur les notions médicales et chirurgicales les plus positives. Or, on ne s’y conforme pas, en général, dans les soins que l’on donne aux blessés. »

— Une deuxième source de l’abus des opérations, c’est l’admission générale du fameux précepte de Celse : Melius anceps experiri remedium quam nullum. Sans doute , comme Hippocrate l’a conseillé, il faut opposer des remèdes extrêmes aux maux extrêmes, ou les moyens les plus énergiques aux maladies les plus dangereuses ; mais il convient aussi que ces ressources soient susceptibles de procurer une guérison ou une amélioration probables. Il n’est pas rationnel, au contraire, de tenter un remède qui offre infiniment peu de chances de succès, et comme en désespoir de cause. C est une chance, dit-on communément, lorsque cette probabilité est la plus vague et la plus incertaine. La gangrène envahit un membre, et se rapproche du tronc de manière à laisser seulement la place de l’am-

(1) Bullct. Acad, mcd., loin. XIII, p. 1381.

putation ; et l’on tente cette ressource parce que le malheureux est voué à une mort certaine. Mais, sur cent ou mille individus placés dans les mêmes conditions, un seul peut-être sera sauvé par cette opération qui précipitera la mort de tous les autres. D’après les exemples déjà énoncés, le conseil de Celse a fait plus de mal que les plus faux principes : si la médecine est l’art de guérir, elle doit, avant tout, ne pas nuire. « L’art, écrivait Voullonne (1) , avec plus de tact médical que l’encyclopédiste latin , l’art n’est pas fait pour empêcher les malades de mourir des mains de la nature en les égorgeant de ses propres mains. »

Nous tenons à établir que le sentiment de l’ençyclopédiste latin est généralement approuvé. Dans notre thèse pour le concours de clinique chirurgicale, en 1848, au sein de la Faculté de médecine de Paris, nous avions écrit touchant l’anus contre nature : en présence d’une infirmité aussi désagréable, parfois dangereuse, et amenant fréquemment des accidents graves ou mortels, il semble que l’homme de l’art est justifié dans les tentatives diverses auxquelles il peut se livrer, afin d’en obtenir la guérison solide et durable. Nous avouons franchement qu’une opinion aussi générale ne peut ébranler la condition contraire que nous allons formuler. Est-il plus dangereux, pour la vie de l’individu, de lui conserver une maladie ou une infirmité , que de le soumettre aux moyens propres à l’en délivrer ? tel est le principe général qui me paraît mériter de servir de règle de conduite au médecinopérant, et que je regrette de n’avoir pas toujours suivie.

Les anus contre nature sont, à mon avis, dans les conditions analogues à celles du goitre, des varices, du

(1) De la inéd. agiss. et expect. Dijon j 1776.

varicocèle, des hernies , des corps étrangers dans les articulations, et de plusieurs autres lésions compatibles avec la santé. On a tenté , je le sais , et l’on tente tous les jours l’extirpation ou la ligature du goitre , l’excision ou la cautérisation des varices, la compression ou la ligature du varicocèle, l’extraction des corps articulaires, la cure radicale des hernies, comme celle des différents anus contre nature. Mais j’ai vu aussi MM. Moulinié et Roux perdre de vigoureux malades en extirpant la thyroïde hypertrophiée; M. Lallemand regretter d’avoir opéré un portefaix robuste pour des varices de la saphène interne; Delpech, perdre un jeune officier plein d’avenir et atteint de varicocèle; MM. Bonnet et Gerdy, faire courir des dangers mortels à des hommes bien portants, pour des hernies simples; MM. Velpeau, Dubrueil et moi-même, déterminer la mort de jeunes sujets fortement constitués, quoique portant des corps fibreux au sein du genou.

Le traitement des anus contre nature a trop souvent entraîné des résultats aussi fâcheux. Le mémoire de Dupuytren renferme cinq cas de mort plus ou moins rapide (1) ; celui de Delpech relate un exemple semblable (2) ; M. Velpeau en signale plusieurs (3) ; M. Lesauvage perdit son opéré (4) ; la femme , traitée par le professeur Bérard jeune , succomba aussi , par suite, il est vrai, d’une pneumonie intercurrente (5) ; il en a été de même de l’opérée de Casamayor, etc., etc. De pareilles conséquences me

(1) Leçons oral., 2' édit., loin. IV.

(2) Mém. hôpit. Midi, tom. II, p. 78.

(3) Méd. opér., tom. IV , p. 151 , etc.

(4) Gazet. méd., tom. V, p. 85.

(5) Revue méd., tom. II, p. 110.

semblent justifier la proposition énoncée précédemment, et prescrire de n’opérer l'anus contre nature que lorsqu’il compromet la vie du sujet (1).

Cette manière de concevoir la médecine opérante me valut, de la part de l’honorable M. Robert, une argumentation violente qui commença par ces mots : Voire llièse est immorale ; cette proposition est inhumaine parce qu’elle tend à retrancher toutes les opérations , car toutes peuvent donner lieu à des accidents mortels : même celle de la

saignée, de la fistule à l’anus, de la cataracte Je n’eus

pas de peine à repousser un pareil argument; et mon habile compétiteur, un peu fatigué de mes vigoureuses réparties, termina en disant : Eh bien! que l’auditoire juge ! Entendez sa réponse , m’écriai-je alors , aux applaudissements de cette vaste assemblée !

Le sentiment de Celse est encore défendu par M. Sédillot, lorsqu’il écrit touchant le trépan pour les fongus de la duremère : « Comme il y a un petit nombre d’exemples dans lesquels l’opération semblerait avoir réussi, et comme la maladie, abandonnée à elle-même, est mortelle, on est autorisé à opérer , en ayant soin de faire connaître qu’il existe infiniment peu de chances favorables. » Plus loin, l’auteur ajoute, d’après le même principe : « Si l’on considère, d’une part, que l’hydrocéphale chronique se termine presque toujours par la mort, et, d’autre part, combien la vie des hydrocéphaliques est misérable , on pourra se croire autorisé à invoquer les ressources de la médecine opératoire (2). »

En présence des tristes entreprises suggérées par le

(1) Anus contre nature; thés. Paris, 1818, p. 76.

(2) Trait, rnéd. opér.; 1846, p. 453.

précepte de Celse, il paraîtra convenable d’en trouver ici la réfutation de la part d’un illustre chirurgien de notre époque, a Mieux vaut laisser mourir un malade que de le tuer, répond avec raison le professeur Velpeau (1). En supposant donc que l’opération soit très-dangereuse par elle-même , et que , dans les conditions où l’on se trouve , elle n’offre pas plus d’une chance de succès sur dix , ce serait, selon moi, compromettre la -chirurgie que d’y soumettre le malade. L’extirpation de la matrice non déplacée , de la glande thyroïde dégénérée en totalité , de toute la mâchoire inférieure , etc. , est dans ce cas. » Tel est à peu près le langage du professeur Wallher (2) , sentiment défendu déjà par Bilguer (3).

§ III. - L’ imperfection ou les erreurs de diagnostic constituent une troisième cause de l’abus des opérations chirurgicales. Tantôt le praticien se trompe sur la nature, la composition de l’altération organique qui lui paraît réclamer des moyens opératoires. Croyant à l’existence d’un cancer du col utérin chez une dame assez bien portante, du reste , Lisfranc pratique l’extirpation de cette prétendue altération. Le professeur Serre, qui aidait le célèbre chirurgien, lui fait remarquer qu’il vient d’enlever la matrice en entier, parfaitement saine, et qu’il a ouvert largement le ventre ! Une hémorrhagie foudroyante a lieu , et emporte la malade dans la journée. Parlant des engorgements de la matrice, au sein de l’Académie de médecine, le professeur Moreau dit : « On a demandé des preuves anatomiques sur le cadavre. Hélas! j’en ai vu une sur le vivant qui n’est

(1) Méd. opérât., 2' édit., tom. I , p. 20.

(2) Encyclographie ; 1830, p. 35.

(3) Ou y. cité, p. 45; 1764.

que trop suffisante. On avait pratiqué l’ablation de l’utérus, qu’on croyait cancéreux ; et quand l’organe fut sur la table , on s’assura qu’il était simplement engorgé (1) ! » Cette ablation avait été faite par l’illustre professeur Roux : inutile d’ajouter que la mort vint bientôt rendre ce cas plus déplorable encore. Depuis trois ans, une jeune dame était traitée pour un cancer de la matrice , lorsque le mari vint me demander si une opération ne pourrait pas guérir son épouse. L’examen de celle-ci me permit de constater que l’utérus était parfaitement sain , et qu’il s’agissait d’une lésion du rectum qui ne comportait aucune opération.

Le col utérin acquiert parfois un allongement considérable , soit pendant la grossesse , soit dans le temps ordinaire , sans compromettre les jours de la femme. « La présence d’un orifice au sommet du prolongement , dit Dugès (2) , n’a point suffi pour détromper un chirurgien qui aurait cru à l’existence d’un polype. La ligature fut faite ; la malade mourut de péritonite, et l’autopsie constata le diagnostic qu’avait porté le docteur Ségard , qui s’était vainement opposé à l’opération. » J’ai vu une femme courir de semblables dangers , par suite de l’excision de la lèvre antérieure du col utérin , faite par M. Bonnet , qui , du reste, avait agi avec connaissance de l’état des parties. Une jeune personne éprouve des douleurs au sein à la suite d’une contusion ; quelque temps après, un ganglion lymphatique de l’aisselle s’engorge , et résiste à tous les résolutifs ; les mamelles n’offrent aucune lésion sensible. Le chirurgien de la Charité se décide pourtant à enlever le sein gauche , qu’il trouve ensuite parfaitement sain (3) 1

(1) Gazet. hôpit.; 1849, p. 491.

(2) Trait, mal. utér., tom. I, p. 193.

(3) Gazet. hôpit.; Mai 1836.

Dans l’un des grands hôpitaux de Londres, on amputa la cuisse à un individu pour une exostose du fémur : il s’agissait d’un sac anévrysmal oblitéré! M. Roux retranche la cuisse à un homme, pour une prétendue carie du genou qui était parfaitement sain. En cette triste circonstance, s'agissait-il d’une lésion nerveuse dont parle Brodie , quand il dit que l’on a pratiqué plusieurs fois l’amputation pour des cas qui ne la comportaient pas (1) ?

Au sein de l’Institut , nous avons entendu un célèbre chirurgien avouer avoir taillé trois individus qui cependant ne portaient pas de pierre dans la vessie (2). Ce malheur est arrivé à Chéselden, qui opéra trois fois sans qu’il existât, de pierre vésicale; à Blanc (3), Dupuytren , Delpech, Lallemand, et à beaucoup d’autres habiles chirurgiens (4). Selon M. Delens (5) , il y a peu d’années , un médecin de la capitale fut taillé, bien qu’il n’eût pas de calcul. Au rapport de Levret, une femme subit la même opération pour un calcul supposé qui était simplement la matrice engorgée (6) 1 Aussi le professeur Ante Dubois conseillaitil de joindre une pierre à l’appareil instrumental de la lithotomie ! Et M. le professeur B*‘* a été heureux d’avoir suivi ce conseil.

En 1842, on communiqua, à l’Académie de médecine, le fait d une cystotomie exécutée pour un simple engorgement de la prostate qui avait été considéré comme

(1) Trait, mal. an., p. H7.

(2) Gazet. hôpit.; 24 Novembre 1842.

(3) Desauh , Journ. chir., tom. II , p. 131.

(4) Velpeau , Dict., art. ncvral. anus.

(5) Rev. méd.; 1835, tora. I, p. 447.

(6) T)ict. en 30 vol., art. utérus, p. 376.

une pierre. Key parle d’un sujet où l’on prit un fongus de la vessie pour un calcul (1). Le diagnostic de la présence d’un calcul dans la vessie est de la dernière importance ; car , sans en avoir constaté l’existence par le cathétérisme, il n’est pas permis de pratiquer la taille ni la lilholritie. Nous avons cependant signalé un bon nombre de cas où ces opérations avaient été mises en oeuvre sur des sujets qui ne portaient pas de calculs urinaires. Ces méprises ont tenu parfois , non-seulement à l’emploi peu intelligent de la sonde exploratrice , mais encore à l’existence d’une névralgie particulière de l’anus, qui, s’étendant au col de la vessie, provoquait les phénomènes rationnels de la pierre. « Plus d’une taille , dit M. Vidal (2) , a été faite d’après ces signes, et l’on n’a pas trouvé de calcul. Il y a des besoins pressants d’uriner, des douleurs vives du côté de la prostate ; l’urine s’arrête parfois, la vessie n’étant qu’à moitié vidée, puis elle reparaît un instant après. La fatigue et tout ce qui échauffe augmentent les douleurs. » Ferrand ouvrit un anévrysme de l’aisselle pour un abcès , et commit l’erreur de l’empirique dont parlent Lancisi et Amatus-Lusitanus (3).

Le docteur Reil , de Dublin , fait connaître un cas dans lequel une tumeur cancéreuse du cou fut considérée comme un anévrysme : on fit la ligature de ce vaisseau, et l’on constata l’erreur de diagnostic à l’autopsie seulement faite peu de jours après (4). « Un état pathologique , dit le célèbre professeur Roux (5) , qu’on a très-souvent con-

(1) Giviale, lithotom., p. 84.

(2) Palh. extern., lro édit., tom. Y, p. 160.

(3) Opéra., lib. VI, obs. 8.

(4) Ann. chir., tom. XII , p. 506.

(ft) Dict. en 30 vol., art. testic., p. 511.

fondu avec le sarcocèle, et pour lequel on a bien souvent aussi pratiqué l’extirpation du testicule , c’est l’engorgement chronique de cet organe développé sous l’influence du vice vénérien. »

N’a-t-on pas fait la ponction abdominale pour de prétendues ascites chez des femmes enceintes (1)? Au rapport de M. Tavignot (2) , on prit une grossesse pour une hydropisie de l’ovaire : une ponction pratiquée détermina l’avortement et la mort de la femme enceinte depuis huit mois. Dans la clinique de l’hôpital Necker, M. Bricheteau raconte que l’on crut à l’existence d’une grossesse ovarique, surtout par la perception du bruit de soufflet. On se décida à faire une opération qui termina en peu de jours la vie de la femme, chez laquelle il n'y avait pas de traces de grossesse.

Le cartilage de la cloison hypertrophiée fut tourmenté comme un polype des fosses nasales (3). Au rapport de Richerand [h) , on commença l’extraction d’un prétendu polype qui était la cloison nasale fortement déjetée. Naguère j’ai constaté une pareille méprise sur un enfant pour lequel je fus consulté par ses parents. La cloison était fortement déviée à gauche , de manière à effacer presque entièrement la fosse nasale correspondante, et à présenter à la narine une sorte de tumeur rouge , humide , bien capable de donner, au premier abord, l’idée d’un polype fongueux. Le cas était d’autant plus propre à tromper le chirurgien qui avait déjà tenté l’extirpation , que cet enfant avait pour oncle un paysan à qui j’avais enlevé un gros polype de

(1) Yelpeau, trait, d'accouch., tom. II.

(2) Rev. méd.; 1835 , tom. 1 , p. 447.

(3) Rev. méd. chirurg., tom. I, p. 110; 1846.

(4) Nosol. chirurg., tom. I, p. 389.

la fosse nasale du même côté , et qui , s’étant reproduit en peu de mois, m’obligea d’en répéter l’extraction, le 25 Octobre dernier (1849).

En un cas qui eut un grand retentissement à l’Hôtel- Dieu, le célèbre chirurgien se préparait à pratiquer le débridement d’une prétendue hernie étranglée, qui était un simple bubon, comme je l’avais affirmé. Le 28 Juin 1840, un jeune homme, à l’Hôtel-Dieu de Lyon , portait un kyste dans le canal inguinal droit, où il éprouvait des souffrances. Croyant à l’existence d’une hernie étranglée, M. Bonnet s’empresse de commencer l’opération du débridement, qu’il suspend après avoir reconnu son erreur : il se contente d’enlever la moitié du kysle , et d’enfermer le restant dans la plaie. Après divers accidents, ce sujet quitta l’hôpital , le 15 Août suivant. Une femme subit la section du nerf sous-orbitaire, pour une douleur vive qui dépendait d’une petite tumeur squirrheuse enkystée dont Dupuytren la délivra avec succès (1).

En bien dés circonstances , l’erreur de diagnostie est tellement complète, que l’on méconnaît une lésion existante et qui , abandonnée à elle-même , se termine de manière à comporter l’intervention de la médecine opérante. Bon nombre de fausses articulations , par exemple, sont la conséquence d’une méprise du praticien qui n’a pas d’abord constaté l’existence d’une fracture. Ainsi, au mois de Juin 1849 , je fus appelé auprès de Mlle J. Chauliac , qui , depuis plusieurs jours, soufl'rait de l'épaule gauche sur laquelle elle s’était laissé tomber. Un médecin avait déjà déclaré qu’il ne s’agissait d’aucune blessure grave. Et cependant la crépitation était des plus sensibles, et dépendait d’une

(1) Jaunies , thés. Paris, Décembre 1828.

fracture du col de l’humérus que je fis constater à plusieurs élèves qui m’aidèrent à placer l’appareil inamovible : cette fracture se trouvait parfaitement consolidée vingt-cinq jours après. Le 13 Novembre 1847 , un homme jeune fut moins heureux, car il fut obligé de se rendre à l’Hôtel- Dieu , où M. le professeur Roux réséqua , sous nos yeux , les deux fragments d’une pseudarthrose du radius, suite d’une fracture méconnue.

Qui croirait qu’une luxation traumatique et complète de l’épaule , du coude, ou de la hanche, puisse être longtemps méconnue par un médecin ? Pourtant j’ai vu plusieurs habiles praticiens commettre de semblables erreurs, parfois réparées bientôt ; tandis que je connais plusieurs personnes, boiteuses depuis leur enfance, par suite d’une méprise semblable de la part du praticien du lieu. On m’a apporté plusieurs enfants, supposés affligés de luxation de la hanche que des médecins avaient déjà , mais vainement, tenté de réduire : chez l’un, il s’agissait d’une paralysie du membre abdominal ; chez l’autre, d’un raccourcissement de tout le membre nullement luxé, etc. Ces méprises contraires entraînent l’emploi de manœuvres inutiles , douloureuses, et parfois dangereuses, comme nous en connaissons de tristes exemples. Que de faits ne pourrionsnous pas ajouter aux précédents , en nous bornant à ceux dont nous avons été témoin !

Une autre catégorie d’erreurs comprend les cas où le chirurgien entreprend une opération qu’il ne tenterait pas s’il avait bien déterminé les limites du mal. Un homme, tourmenté d’un sarcocèle du testicule droit , est opéré, sous nos yeux, par M. Pétrequin, en 1840 ; mais le canal inguinal, et jusqu’à la fosse iliaque, sont le siège d’un engorgement considérable; la réunion immédiate échoue, et

le malade succombe peu de temps après : les ganglions pelviens étaient cancéreux. Il est probable que ce déplorable résultat eût terminé l’opération tentée par Delonnes , sur le ministre Delacroix, s’il avait existé de semblables altérations profondes (1). Le professeur Serre s’efforce d’extraire une tumeur squirrheuse qu’une femme portait sur le côté du rachis, et supposée superficielle; l’habile opérateur est conduit de plus en plus vers les lames vertébrales, et la malheureuse n’existe bientôt plus. L’illustre professeur Lallemand veut extirper un kyste qu’il croit borné à la rotule ; mais , l’opération commencée , il reconnaît que le mal pénètre jusque dans la cavité articulaire; et le sujet a cessé de vivre peu de jours après. Delpech enlève la matrice à une femme qui succombe rapidement, ayant un engorgement squirrheux des ganglions lymphatiques du bassin. J’aide à faire l’ablation du sein cancéreux de

Mme De Après la glande mammaire, il fallut enlever

un chaîne de ganglions dans l’aisselle et sous la clavicule; la cicatrisation ne put s’achever, et la mort survint promptement. J’ai été témoin de plusieurs autres cas semblables. Un médecin se propose d’extirper une tumeur cancéreuse de la joue à un adulte dont la santé paraissait fort bonne; mais le mal se prolonge dans l’orbite, et le chirurgien se résout à en extirper l’œil parfaitement sain, sans que ce grave sacrifice lui permette d’atteindre les limites d’une lésion prête à se reproduire. Cette conduite nous parait tout aussi peu plausible que celle du célèbre Dupuytren, qui , croyant opérer un individu pour un prétendu kyste de l’orbite, reconnaît, au contraire, l’existence d’un lipôme, et n’hésite pas cependant à extraire l’œil sain, en même

(t) Prog. chirurg.; 1800, p. 7.

temps qu’une altération peu propre à justifier une telle soustraction.

Si le chirurgien avait établi, avec toute la rigueur désirable, les limites des altérations qui paraissent réclamer l’extirpation , il ne l’aurait pas entreprise. Il en serait de même si l’homme de l’art avait formé un diagnostic complet. Malheureusement, l’habitude trop répandue de considérer les altérations organiques avec une attention presque exclusive , porte h oublier l’ensemble et l’état des différentes parties du malade soumis aux soins du chirurgien. La grande habitude de voir et de faire dans les vastes hôpitaux , rend les chefs de service prompts à porter un jugement, et ne leur permet pas toujours d'accorder à ce soin essentiel le temps et la réflexion nécessaires. Une femme vient à 1 Hôtel-Dieu pour se faire délivrer d’une tumeur squirrheuse des parois abdominales. Le célèbre chirurgien en chef se hâte de condescendre aux désirs de cette malade; mais, pendant l’extirpation , on reconnaît que l’altération pénètre jusque dans le ventre ; l’opération n’est pas achevée , la malade meurt bientôt, et l’autopsie apprend que cette malheureuse s’était accouchée depuis peu de jours. Le même praticien tente la castration chez un adulte dont le testicule squirrheux , plongé profondément dans le canal inguinal , ne peut être enlevé ; l’opération reste inachevée, et le malade succombe sept jours après, ayant, en outre , une masse encéphaloïde autour de l'uretère gauche. Le professeur Serre exécute la castration chez un adulte qui portait , dans la région épigastrique, une tumeur suspecte; et le sujet succombe bientôt, présentant une masse squirrheuse sous l’estomac. Au mois de Septembre 1843 , un célèbre chirurgien des hôpitaux de Pans ampute la cuisse à un jeune homme atteint d’une tumeur blanche du genou, et le malheureux expire bientôt

des progrès rapides de la phthisie pulmonaire dont il offrait tous les symptômes. Le dernier ouvrage de M. Sédillot renferme plusieurs exemples pareils. Une semblable terminaison a lieu chez une femme opérée de la périnéoplastie, parM. Pétrequin , au mois d’Août 1840, et dont je fis l’autopsie. Il suffit d’avoir suivi la pratique des grands hôpitaux de France, pour pouvoir joindre beaucoup d’autres faits à ceux que je viens de rapporter à l’appui de notre sentiment sur l’abus actuel dont il s’agit.

§ IV. — Souvent, dans la pratique ordinaire , on ne s’évertue pas assez à prévenir les accidents dont la survenance rend nécessaires les opérations de la chirurgie. A cette remarque critique, on peut répondre, il est vrai , que, dans les ouvrages , les cours , on répète , à propos de toutes les lésions traumatiques , le précepte de remettre les parties dans leurs rapports normaux, de les y maintenir, et de combattre les accidents. Nous répondrons, à notre tour, qu’il en est de ce conseil comme de beaucoup d’autres dont on parle souvent et qu’on suit beaucoup moins. Quelques exemples suffiront à prouver la négligence dont il s’agit, et qui amène les accidents graves qu’il faut combattre ensuite par des opérations sanglantes. On conseille fréquemment de lier les artères ouvertes dans une plaie, et les deux bouts du vaisseau dans celles de l’extrémité des membres ; et cependant on est souvent appelé pour remédier aux suites graves de l’incurie à cet égard. Pour un cas de ce genre, Delpech fut obligé de lier les artères radiale , cubitale , humérale , et mit fin , avec la plus grande peine , à X hémorrhagie plusieurs fois reproduite. J’ai été témoin de deux faits semblables à l’Hôtel-Dieu : nous en relisons un bien remarquable où l’on fut contraint de désarticuler enfin l’épaule chez un adulte vigoureux qui ne tarda pas à succomber. Un homme robuste, dont

nous avons publié l’observation , eut une gangrène des parties molles de l’avant-bras, par suite de l’application inintelligente d’un bandage à fracture : peu s’en fallut qu’on n’en vînt à l’amputation du membre , ou à la section de quelques tendons, pour lui rendre possible l’extension des doigts rétractés. L'es résultats de ce genre sont très-fréquents; j’en ai vu deux cas déplorables pendant mon internat à l’Hôtel-Dieu ; un autre tandis que je remplissais les fonctions de chef de clinique. L’application hâtive d’un appareil peut favoriser le développement de la gangrène, lorsque la commotion, et la compression du tronc artériel par les fragments, menacent gravement un membre de ce triste résultat. Sous l’influence de ces diverses causes, la mortification eut lieu chez un jeune ouvrier qui avait éprouvé une fracture de la cuisse. Traité à l’Hôtel-Dieu , cet homme dut subir l’amputation qui ne fut pas suivie de la mort, comme nous l’avions d’abord annoncé dans les exemplaires de cet ouvrage déjà distribués, et d’après les renseignements erronés qui nous avaient été transmis. Ajoutons que l’appareil n’avait pas été appliqué par M. le professeur Bouisson , mais par le chirurgien interne placé sous ses ordres. Un officier de la plus grande distinc-r tion se casse les os de l’avant-bras en s’exerçant au gymnase; un appareil à fracture est promptement appliqué par un chirurgien renommé, et une gangrène mortelle est à déplorer. Un jeune ouvrier éprouve la même fracture, est traité de la même manière par un autre médecin , et en est quitte pour la perte du membre qu’il fallut amputer. Je pourrais grossir le nombre de ces tristes exemples , si je relatais ceux que j’ai rencontrés en plusieurs grandes villes de France. Les préceptes , à cet égard , sont donc souvent méconnus ? C’est qu’on se contente ordinairement de les énoncer sans exposer la manière de

les éviter. Un vieillard reçoit un coup de poing sur la joue droite qui devient le siège d’un phlegmon considérable : admis à l’Hôlel-Dieu , cet homme supporte deux longues incisions verticales: une seule cependant aurait suffi, mais disposée suivant le bord inférieur du maxillaire inférieur, et aurait ainsi prévenu l’accumulation du pus et le décollement de la peau. L’habile chirurgien en chef trouve opportun d’enlever tous les téguments décollés , et met ainsi à nu une vaste surface dont la suppuration ruine les forces du malade qui finit par s’éteindre dans le marasme. Ne croyons pas, du reste, que les accidents dont il s’agit arrivent seulement entre les mains de médecins peu expérimentés. Nous venons de signaler la pratique d’un illustre professeur; nous pouvons ajouter le nom du célèbre baron Boyer , qui fit éprouver au général Lafayetle la gangrène du dos du pied, par la compression exercée à l’aide de son appareil , pour la fracture du col du fémur. D’ailleurs, il est souvent difficile ou laborieux de mettre en pratique les soins nécessaires pour prévenir les accidents. Le manque de connaissance chez les uns, le défaut de soin chez les autres , les préoccupations d’une vaste clientèle ou d’un grand service clinique chez ceuxci, sont les motifs ordinaires de l’inobservance du précepte généralement répété.

§ V. — Nous sommes loin de nier les progrès dus à certains hommes qui s’adonnent à l’élude et au traitement d’une partie restreinte des maladies chirurgicales. Toutefois , nous ne pouvons méconnaître que la pratique des spécialités est une nouvelle cause de l’abus des opérations. C’est parmi cet ordre de praticiens que se produisent les actes les plus blâmables et les plus capables de déconsidérer l’art aux yeux des gens du monde. Nous croyons que , de nos jours , il se commet moins de méfaits que dans les siècles passés, où Covillard et Thommasini ont

pu écrire : ' « Le plus grand nombre fait plutôt les opérations pour soi que pour ses malades. Que dirait-on d eux s’ils n’avaient point la pierre? Tuons plutôt, nos malades que de porter atteinte à notre réputation. Telle est la convention tacite et cruelle de ces opérateurs qui ne voient dans leur état qu’une profession commune dont le gain doit être l’unique but. Si tous les malheurs étaient connus , quel martyrologe (1) 1 » Il est dans la nature humaine de chercher à donner le plus d’importance à 1 objet dont on s’occupe journellement et qui devient la source de sa réputation et de sa fortune. De là , la tendance à pratiquer des opérations chez les oculistes , les orthopédistes , les auristes, les urologistes, les herniotomistes, etc. Un des caractères des spécialités, est l’invention d’instruments nouveaux ou renouvelés de manière à se singulariser et à se faire distinguer parmi ses compétiteurs. S’occupant des procédés infinis pour la pupille artificielle, M. Desmares écrit : « Chacun des auteurs, ou à peu près, inventa son instrument particulier, et fit l’incision à sa manière (2). » En outre, qui invente des instruments ou des procédés, est bientôt porté à les mettre en usage.

Sans parler de ces médecins qui, à l’exemple de certains empiriques, appliquent leur caustique sur tous les boutons, les ulcères, les tumeurs, nous avons signalé l’excision des chancres , des excroissances , opérée surtout par des spécialistes qui prétendent guérir ainsi , et en peu de jours , les individus affligés de syphilis. Nous en dirons de même de l’emploi des injections caustiques à hautes doses, pour dissiper rapidement les écoulements de

(1) Observ. iatro-chirurg., 2e édit.; 1791 , p. 68.

(2) Trait, mal. yeux, p. 434; 1847.

l’urètre ou du vagin ; delà scarification, de l’incision des rétrécissements de l’urètre, à l’aide des urétrotomes de MM. Amussat , Dubled , Depierris , Leroy-d’ÉtioIes , Civiale, et de chacun des urologistes de nos jours (1). Nous avons été témoin d’accidents graves ou même mortels, causés par l’emploi de ces instruments aussi dangereux qu’incertains, et que nous avons toujours refusé de mettre en œuvre. M. le professeur Blandin consentit à appliquer un urétrotome que lui présenta un spécialiste , en Octobre 1847 : il incisa le rétrécissement que portaient deux jeunes et vigoureux malades de son service à l’Hôtel-Dieu. Bientôt tous les deux eurent d’énormes infiltrations d’urine autour du bassin, et l’un de ces malheureux s’éteignit en peu de temps. Aussi sommes-nous fort surpris d’entendre M. Civiale dire, touchant cette opération : « Il vaut mieux couper trop que trop peu (2). » Combien est plus judicieux M. Mercier en répondant à M. Revbard, touchant cette dangereuse méthode opératoire : « N’abusons jamais de l’instrument tranchant, encore moins dans le canal de l'urètre qu’ailleurs. J’ai dit qu’il est des rétrécissements qu’il faut diviser; mais ces cas sont comparativement rares, et ils le deviendront encore plus à mesure que se perfectionneront et se régulariseront certains procédés de dilatation plus doux et infiniment plus inoffensifs (3). »

Du reste, touchant les prétendus succès des lithotomistes et des lithotriteurs , il faut lire le sentiment éclairé de M. le professeur Blandin et de M. Malgaigne (4). En pré-

(1) Peréve, trait, rétréc. urèt., p. 136.

(2) Bullet. tliérap.; 1818, p. 501.

(3) Gazet. méd. Paris; 1819, p. 918.

(4) Bullet. Acad, incd., tom. XIII, 2e part., p. 11, 12, etc.; lre partie, p. 79, 81, etc.

sence des vérités de ce genre, on serait presque de l’avis du célèbre professeur Velpeau, quand il écrit : « Les spécialités, cette peste des sciences, qu’on n'a jamais vues si multipliées, si variées, si envahissantes, qu’aux diverses époques fâcheuses de l’histoire, qui ont toujours été le signe précurseur de la décadence de la chirurgie (1). » Ces différentes remarques sont fréquemment applicables aux spécialistes de nos jours , comme à ceux du siècle passé. Camper nous fournit, en effet, des détails fort curieux touchant le fameux Raw. « Dans toutes les opérations faites par la méthode de Raw, dit-il (2), si le calcul est volumineux, on déchire nécessairement le col de la vessie et la prostate : de là, des contusions , des gangrènes, et d’autres mauvais symptômes qui rendent les suites fâcheuses et quelquefois mortelles. Je doute donc infiniment que les guérisons se soient montrées aussi souvent que Raw s’en glorifie lui-même. Il se vante d’avoir guéri mille cinq cent quatre-vingt-sept malades. Nous accorderions ce nombre s’il était question d’opérations, et non de guérisons : il passe ainsi sous silence ceux qui sont morts. C’est pourquoi j’ai été consulter le journal des taillés , qui est conservé, dans le Collège de chirurgie, par ordre des magistrats, et j’ai trouvé que, sur les 22 individus qu’il a taillés à Amsterdam, quatre sont morts ; il en perdit donc deux sur onze. De plus amples renseignements sur les résultats de ses opérations ne sont point parvenus à ma connaissance. »

§ ^ La nature est le vrai médecin ou le guérisseur des malades ; les chirurgiens me paraissent l’oublier beaucoup trop de fois pour substituer l'action de la main à celle

(1) Bull. Acad, méd., loin. VIII , p. 503.

(2) Démonstr. anat. path., li v. I , ch. IV , § 15, p. H; 1750.

de la nalure, qui arriverait au but désiré, souvent plus sûrement que par l’opération elle-même. Puisque l’observation démontre que les projectiles, poussés violemment au sein des cavités splanchniques , y sont ordinairement séquestrés ou éliminés lentement et sans danger pour le blessé (1) , pourquoi se substituer à la nature pour aller chercher les projectiles dans le péritoine et dans le foie, comme M. Baudens le conseille actuellement? Sans doute il faut admirer la sagacité avec laquelle le célèbre Larrey exécuta l’extraction d’une balle entrée dans le crâne par le front et portée jusqu’à l’occiput, où il sut la deviner et l’enlever au moyen du trépan. Toutefois, « c’est un devoir de conscience, dirons-nous avec le professeur Cruveilhier (2), de ne pratiquer une opération que dans le cas où elle réunit la double condition d’être nécessaire et d’offrir des chances raisonnables de succès. » De semblables opérations sont, en effet , de véritables témérités; car, en pareil cas, le diagnostic est des plus incertains et l’opération des plus chanceuses. La connaissance du lieu occupé par l’épanchement ou par le corps étranger dans le crâne est ordinairement des plus vagues , ce qui n’a pas peu contribué à jeter le trépan dans le discrédit où nous le voyons de nos jours. Un homme , nommé Guerman , avait reçu des blessures graves aux membres et à la tête; les accidents semblaient commander le trépan que M. le professeur Velpeau ne voulut pas appliquer , malgré les sollicitations des internes de la Charité et de plusieurs docteurs en médecine. Le malade étant mort, on en fit l’autopsie le 21 Septembre 1843. Alors, le célèbre clinicien demande , à ceux qui le

(1) Briot, hist. chirurg. milit., p. 93.

(2) Éloge de Dupuytren , p. 15.

blâmaient de ne pas avoir employé le trépan , de déterminer le point où il aurait dû être appliqué : cinq avis différents furent énoncés à cet égard. Le crâne est enfin ouvert, et l’on ne découvre ni épanchement, ni esquille, ni rien de ce qui avait paru nécessiter une semblable opération I « Vous savez, nous dit alors M. Velpeau, que je me suis prononcé en faveur du trépan ; mais vous avez dû remarquer aussi que , dès qu’il a fallu en trouver l’application immédiate , je suis resté dans le vague. » Après cela , que dirons-nous de cette opération employée contre de simples céphalalgies, l’épilepsie, par Panaroli , Marchetis, et conseillée par Marc-Aurèle Séverin (1)? Est-il surprenant que l’opéré de Ramsden ait succombé à un essai de ce genre (2) ? Aussi voyons-nous, de nos jours, Gama s’élever contre une opération qui n’arrête pas les accidents que la nature, aidée des moyens médicinaux, est bien susceptible de dissiper (3j. Fallope prévient les jeunes praticiens qu’il a souvent ainsi causé la mort de ses opérés.

Pourquoi irions-nous maintenant imiter Sabatier et ses prédécesseurs, qui ouvraient le ventre afin de donner issue à du sang épanché? La nature y suffit bien mieux que l’art dans presque tous les cas, comme nous venons de le constater chez un de nos malades qui avait un épanchement énorme de sang formant une tumeur considérable dans l’hypogastre , pour laquelle il n’était pas éloigné de consentir à une ponction que nous refusâmes de pratiquer, et que la terminaison heureuse du mal a démontré inutile. Le Père de la médecine ne nous paraît pas fondé à dire d’une ma-

(1) Velpeau, méd. opérât., 2<= édit., tom. I, p. 586.

(2) S. Cooper, dict. chir., tom. II, p. 519.

(3) Traité plaies de tête, 2e édit.

nière générale : « S’il y a beaucoup de sang épanché dans le ventre ou dans quelque cavité, nécessairement il s’y convertira en pus (1). » Pourquoi ne pas attendre les efforts de la nature pour l’élimination du séquestre du tibia ou du fémur, et vouloir suppléer ce travail lent, mais communément sans danger? Quel avantage retire-t-on de l’ouverture des abcès par congestion provenant d’une carie du rachis? On compromet les jours du malade bien plus promptement que la nature ne le ferait par l’ouverture spontanée de la collection purulente, et on l’expose à d’autres accidents plus immédiats encore. A l’Hôtel-Dieu de Lyon, nous avons pu juger de la gravité bien différente de l’ouverture de l’empyème faite par l’art ou par la nature : aussi l’habile M. Bonnet avait-il ensuite renoncé à cette opération qu’il avait une fois exécutée à l’aide du fer brûlant. Que n’aurionsnous pas à dire de la néphrotomie pour extraire un calcul des reins ? Les efforts de la nature sont moins dangereux et bien préférables. Ayons donc plus de confiance dans les procédés de l’organisme vivant que dans ceux de cet art, qui , suivant les conseils des Asclépiades , Sylva , Scréta , etc. , veut que le médecin digne de ce nom guérisse promptement, sûrement, agréablement!

§ VII. — Un autre motif de l’abus des opérations chirurgicales , c’est Y oubli du précepte clinique qui reconnaît des maladies ou des infirmités utiles à la santé , ou dont il faut respecter l’existence. Comme toutes les conditions de la vie, la santé est un état à limites vagues , mobiles , afin de s’accommoder à la variation des inûuences diverses auxquelles l’organisme est soumis. Parmi les dispositions variables où l’homme se trouve souvent , sont les infirmités

(I) Aphorisme 20 , sect. VI.

congéniales ou acquises, et certaines maladies que leur ancienneté a rendues tolérées et nécessaires à la manière de vivre de chaque individu. Dans la plupart des cas, on ne trouble pas impunément la santé d’un individu, qu’elles que soient les conditions anormales de son existence, par une opération importante de la chirurgie. L’expérience apprend combien sont dangereuses les tentatives faites dans le but de détruire des infirmités ou des maladies tolérées. Un adulte porte, depuis sa naissance, une tumeur dans le scrotum que l’on reconnaît être un embryon parasite. Bien que cet homme n’éprouvât aucun trouble notable de cette singulière diplogénèse, la tumeur est enlevée, et le sujet a cessé d’exister peu de jours après (1). Un digne administrateur des hôpitaux, vieillard, du reste, bien portant, avait un phyraosis congénital. Cédant aux sollicitations d’un illustre chirurgien, il se laisse exciser le prépuce : une hémorrhagie a lieu pendant toute la journée, et fait périr en peu de jours cet homme respectable. On dit que le célèbre Dupuytren fora , si je puis dire , la verge , pour y fabriquer un canal de l’urètre chez le seul rejeton d’une noble famille qui avait un hypospadias ouvert près de l’anus : je ne connais pas les suites d’une telle entreprise qui ne doit pas servir d’exemple.

Au lieu de considérer l’ankylose comme la terminaison la plus favorable, et qui doit être respectée à la suite des tumeurs blanches, M. Louvrier et d’autres ont cru convenable de briser les adhérences établies, à l’aide de puissantes machines. Aussi plusieurs individus ont succombé à ces manœuvres téméraires qui rompaient en même temps

(1) Vidal de Cassis, pathol. extern., tom. V, p. 705, t rt édit.

muscles, vaisseaux et nerfs poplités (1). Si l’opératiou appliquée par Rhéa-Barlon et Kéarnay a toujours réussi , il est probable, dirons-nous avec M. P. Boyer (2), que les cas malheureux n’ont pas été publiés. Si certains sujets ont retiré de l’avantage des opérations exécutées pour remédier au cal vicieux , il est vrai aussi que bien d’autres ont failli périr ou ont succombé. Le professeur Janson blâme judicieusement de telles entreprises. Guy-de-Cbauliac parle d’un philosophe qui périt à la résection d’un cal vicieux, et ajoute qu’il aurait mieux valu qu’il s’en allât clopinant que de se faire ainsi gratter l’orosbet (3). Ce conseil aurait dû être connu de deux individus que nous avons vu opérer dans un des plus vastes hôpitaux. Aussi ai-je refusé 'de condescendre aux désirs d’un homme vigoureux qui vint dans mon service à l'Hôtel-Dieu. Je ne saurais imiter Rieke , qui ouvrit la cuisse du grand trochanter au genou, divisa le cal vicieux du fémur, au moyen de la scie et de la gouge, bien que le succès ait couronné une telle entreprise (4).

Ces opérations sont-elles nécessaires, et offrent-elles des chances raisonnables de réussite ? Le rencontre-t-on dans l’opération qui consiste à traverser d’un séton les ganglions synoviaux du poignet, et qui fit périr promptement un individu entre les mains de Dupuytren? On ne saurait le reconnaître dans l’extirpation d’un goitre volumineux. Et cependant, combien nous avons participé à la douleur si noblement exprimée par un illustre chirurgien qui , au

(1) Nélaton , palh. chirurg., tom. II, p. 236; 18* *9.

(2) Trait, mal. chirurg., 5e édit., lom. III., p. 1043; 18*5.

(3) OEuv., trad. Joubert.

(*) Journ. anal, de méd.; 1828, p. 466.

mois de Décembre 1847 , se décida à une semblable opération ! La jeune personne qui portait ce goitre était bien portante , et, deux jours après cette laborieuse ablation, elle n’existait plus ! C’est , du reste , là un triste résultat à joindre à beaucoup d’autres. Dans la même catégorie d’applications abusives de l’instrument, vient se ranger la fameuse opération, tentée par le célèbre chirurgien auquel nous venons de faire allusion, pour remédier à un anus iléo-vaginal en ouvrant l’abdomen d’une femme d’ailleurs en assez bonne santé (1). Quoi qu’en disent Lassus , A. Cooper, et, de nos jours, l’habile M. Sédillot , la réduction immédiate et dangereuse des anciennes luxations ne saurait être approuvée sur quelques succès obtenus. Delpech eut la douleur de voir mourir un de ses malades entre ses mains. M. Flaubert, de Rouen, rapporte plusieurs faits de ce genre (2) ; et nous savons que plusieurs opérés de M. Sédillot lui-même ont éprouvé les plus grands accidents sans en avoir obtenu une guérison [3). Aussi avons-nous vu MM. Lallemand , Serre, Bonnet, Nicliet, et plusieurs chirurgiens renommés de la capitale , refuser de poursuivre leurs essais à cet égard, et avons-nous imité leur conduite prudente.

N’est-il pas rationnel de laisser vivre les individus affligés de hernies, et se livrer à toutes les occupations ordinaires de la vie, plutôt que d’aller exposer leur existence et leur santé par des opérations graves et incertaines , dans le but de tenter la cure radicale de pareilles infirmités ? Nous avons assisté à un essai où M. Bonnet appliqua son pro-

(1) Journ. mcd., tora. CIII, p. 283.

(2) Journ. anat. phys. path., etc., p. 827.

(3) Rozan , thés. 1846 , n" 18, p. 33.

cédé opératoire sur un vieillard bien portant et atteint d’une volumineuse hernie inguinale. Durant plusieurs semaines, la vie de cet homme fut gravement compromise, et il ne retira pas d’autres résultats de son séjour à l’flôtel-Dieu. Nous ne pouvons davantage approuver les opérations sanglantes tentées pour la guérison des varices. Sur deux opérés de l’illustre professeur Lallemand, j’ai vu périr promptement le plus robuste, et l’autre n’en retirer qu’une amélioration momentanée. Il en fut de même chez un jeune homme traité par Girou. On sait que Delpech éprouva un malheur fameux au commencement de sa carrière chirurgicale, à la suite de la ligature des veines du cordon spermatique , et qu’une pareille opération, d’ailleurs inefficace , fut l’occasion de sa fin déplorable. J’ai vu tous les opérés du professeur Serre , par le procédé de Breschet , n’en retirer qu’une courte amélioration.

Confiant dans le succès et le procédé ingénieux de M. Goyrand, d’Aix , je crus pouvoir l’imiter, au mois de Septembre 1846 , sur un jeune homme affligé dé plusieurs corps fibreux dans le genou ; mais j’eus à déplorer une pareille tentative ! J’appris ensuite que MM. Velpeau (1), Bonnet (2) , avaient éprouvé les plus grandes difficultés ; que l’opéré de M. Bonnet avait péri. Il en fut de même d’un malade ainsi traité par M. Pleindoux , de Nimes (3). Au mois de Septembre 1843, je vis M. le professeur Velpeau opérer de la même manière le nommé Hollingue, jeune homme vigoureux, couché au n° 22 de son service à la Charité. Les plus graves accidents survinrent, et mirent

(1) Bullet. thérap., 1848, tom. 1, p. 36.

(2) Trait, mal. art., tom. II, p. 227; 1845.

(3) Moré , thèse, 18*7.

en danger la vie de ce jeune homme , que je n'ai pu observer jusqu’à la fin du traitement. M. le professeur Dubrueil perdit un de ses malades par la même tentative. Aussi n’ai-je pas voulu commettre une seconde faute chez un homme avancé en âge, qui, à l’Hôtel-Dieu , désirait se débarrasser de plusieurs corps fibreux du genou droit, en même temps que d’une double cataracte. Aussi ai-je approuvé la conduite prudente du chirurgien en chef, qui, chez un militaire nommé Dechristopharie , se contenta de prescrire un bas lacé. J’apprends même que M. le professeur B*** se résigne à supporter un corps fibreux dans le genou droit. Mais arrêtons ici cette revue rapide des opérations contre-indiquées ou abusives , et des causes générales et communes de ces abus. Elle est accompagnée de preuves assez nombreuses pour justifier les réflexions qu'elle nous a suggérées. Il convient maintenant d’exposer comment on peut éviter l’emploi des ressources chirurgicales alors quelles paraissent applicables.

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