CHAPITRE VII
PLAIES DE LABDOMEN
Aucune question n’aura été plus agitée, au cours de cette guerre, que celle du traitement des plaies pénétrantes de V abdomen.
I. — LE TRAITEMENT NON OPÉRATOIRE ET LA LÉGENDE DES GUÉRISONS SPONTANÉES
Au début, la consigne était l’abstention systématique. Elle avait trouvé, affirmait-on, sa confirmation dans l’expérience des guerres modernes ; on disait et on écrivait avant la guerre, sans s’en montrer trop surpris, que les pénétrations abdominales, avec lésions viscérales, même avec perforation intrapéritonéale du tube digestif, guérissaient par le traitement médical, dans l’extraordinaire proportion de 30 à 50 p. 100 des cas.
Cette conception s’accordait fort bien avec les conditions d’une organisation matérielle et technique qui n’avait rien prévu pour rendre possible la pratique de la laparotomie d’urgence dans les ambulances.
Fort de tout ce que j’ai observé, je ne crains pas d’affirmer, en ce qui concerne plaies intrapéritonéales
PLAIES DE l'abdomen
du tube digestif, qui dominent en somme tout le débat, que la guérison sans traitement direct de la lésion, c'està-dire sans laparotomie^ est une exception sur laquelle nous n'avons pas le droit de compter.
J ai vu, comme tout le monde, des plaies du rein ou du foie, des plaies intéressant les surfaces extrapéritonéales des côlons fixes, guérir sans intervention réglée et systématique.
Mais pour ce qui est des plaies des segments intrapéritonéaux du tube digestif, intestin grêle, côlon transverse et anse sigmoïde, rectum et même estomac, mettezvous bien dans l’esprit que la fréquence des guérisons spontanées est une légende, étayée sur des erreurs de diagnostic.
Il y a d’abord un fait qui m’a frappé. C’est la déplorable habitude qu’on a dans beaucoup de postes de secours et d’ambulances, d’ajouter sans nécessité au substantif/?/af<? le qualificatif pénétrante. On fait un abus extraordinaire de cet adjectif : plaie pénétrante du cou, de la cuisse, du thorax, de l’abdomen. Sur les fiches qui m’arrivaient avec plaie pénétrante de l’abdomen, il y en avait bien un tiers qui n’étaient en réalité que plaies de la paroi, n’ouvrant même pas le péritoine.
Un tel abus de langage est regrettable car il expose à des erreurs d’interprétation et de classification et il devrait être entendu que plaie pénétrante de l’abdomen, cela veut dire au moins : pénétration intrapéritonéale.
De plus, pénétration intra-abdominale n’est pas synonyme de lésion viscérale ou intestinale.
Si extraordinaire que cela paraisse, il arrive qu’un projectile traverse l’abdomen d’avant en arrière, et même transversalement, sans ouvrir le tube digestif. Cela se voit
dans les flancs pour les coups de feu sagittaux, et dans l’étage supérieur de l’abdomen pour les transversaux. J’ai vu un séton transversal pénétrant de l’épigastre sans autre lésion qu’une ecchymose de la paroi gastrique antérieure.
Des plaies pénétrantes à un seul orifice avec projectile inclus, même dans la zone périombilicale, ne lèsent pas toujours non plus l’intestin. Aussi, dans les cas de ce genre, n’y a-t-il rien de plus trompeur que de se baser uniquement sur un simple repérage radioscopique de la position d’un projectile en profondeur pour admettre que ce projectile a troué l’intestin, et pour l’admettre, alors même que le blessé ne présente aucun symptôme abdominal inquiétant !
C’est pourtant ce que vient de faire mon collègue Chevassu, dans le seul travail paru depuis la guerre pour défendre les méthodes abstentionistes, même quand on a les moyens de pratiquer la laparotomie.
Ce plaidoyer a surpris le monde chirurgical etM. Quénu, qui en a fait une critique serrée, n’a pas eu de peine à montrer que la grande majorité des documents que Chevassu a présentés comme favorables à la guérison spontanée des plaies de l’intestin étaient en réalité des pénétrations sans lésion viscérale et même des plaies non pénétrantes.
Et ces conclusions deM. Quénu concordent exactement avec ce que j’ai observé moi-même, travaillant dans le secteur contigu à celui de Chevassu, pendant notre offensive de Champagne, et dans des conditions de milieu identiques aux siennes.
Sur une cinquantaine de blessés traités par les moyens médicaux, je n’en ai vu guérir que deux avec une fistule stercorale. Tous les autres sont morts rapidement de péritonite dans l’espace de un à cinq jours, et c’est une règle
PLAIES DE l’abdomen
qui ü’admet, soyez-en bien persuadés, qu’un nombre infime d’exceptions.