‹ Chirurgie d'ambulance; le premier traitement des blessures de guerreChapitre 31 sur 39 · L’AMPUTATION D’EMBLÉE · texte numérisé non relu

L’AMPUTATION D’EMBLÉE

J’envisagerai d’abord les cas dans lesquels Vamputalion d'emblée s’impose, sans qu’il soit possible ou raisonnable de songer à la conservation du membre.

Dans cette guerre, la plus terrible de toutes celles qui ont ensanglanté notre pays, les indications absolues de l’amputation, celles qui ne permettent aucune hésitation entre l’amputation et la conservation, m’ont paru se présenter avec une fréquence insoupçonnée de ceux qui n’ont pas fréquenté les échelons sanitaires avancés.

On ampute beaucoup trop à l’avant, s’écrient certains chirurgiens de l’arrière. Leur jugement ne serait pas aussi bref, s’ils avaient pu se rendre compte du nombre élevé des gros fracas des membres et des infections vite menaçantes pour la vie, qu’on voit dans les ambulances ! Cette fréquence se comprend, quand on songe à laprédo minance des blessures par projectiles d’artillerie.

Je connais les ressources des méthodes conservatrices et ma conscience est tranquille : je n’ai jamais amputé d’emblée que quand je ne pouvais pas faire autrement. Voici des chiffres se rapportant au 2® trimestre de la guerre, et provenant d’une ambulance d’un secteur de l’Argonne. Sur 547 blessés atteints de fractures ou de fracas osseux des grands segments des membres, j’ai dû pratiquer une centaine d’amputations ou de désarticulations d’emblée !

Quelles sont les raisons qui m’ont ainsi forcé la main?

11 y a d’abord les cas dans lesquels V amputation est réalisée^ ou à peu près réalisée, par le projectile lui-même. Le segment de membre est complètement détaché ou ne tient plus que par quelques lambeaux de parties molles

et la séparation s’achève en quelques coups de ciseaux.

Alors, que reste-t-il à faire ?

On a le choix entre deux façons de procéder ;

Ou bien : régulariser le moignon, c’est-à-dire extraire les esquilles, recouper l’os ou les os de manière à ce que les chairs puissent former, après cicatrisation, un lambeau suffisant.

Ou bien : faire une amputation régulière, au-dessus du foyer, en tissus sains.

D’une façon générale, je crois le second procédé préférable et c’est à lui que j’ai eu habituellement recours. La simple régularisation, qui a l’avantage de ne supprimer que le minimum possible, a souvent le gros inconvénient de porter sur des tissus fortement contus, très exposés à la gangrène septique ; c’est pourquoi il me semble qu’il faut réserver la simple régularisation aux sections nettes, qui ne s’accompagnent pas de broiement étendu des parties molles et du squelette.

2® L’amputation d’emblée s’impose encore, et d’une manière absolue, dans les fracas et broiements des membres avec refroidissement du segment périphérique, par arrêt de la circulation. Il est bien inutile d’attendre que la gangrène soit confirmée ; on risquerait trop de la voir se manifester sous la forme d’une gangrène mixte, ischémique et septique tout à la fois.

Les cas qui rentrent dans ces deux premières indications échappent évidemment à la conservation et ils sont bien plus fréquents qu’on ne le croit à l’arrière.

La seule hésitation qu’on puisse avoir, c’est sur le moment opportun de l’intervention nécessaire, qu’il s’agisse d’une simple régularisation, ou d’une amputation au-dessus du foyer traumatique.

Quand le blessé est en état de choc, surloul si on se propose de pratiquer une amputation régulière, on combattra d'abord le choc par les moyens appropriés ; on réchauffera le blessé, on lui pratiquera des injections de sérum et d’huile camphrée et on n’interviendra qu’au bout de quelques heures.

G’estsurtoutdanslesbroiements du genouet delacuisse que cette attente est de rigueur, car ils exposent tout spécialement au choc traumatique. L’amputation haute de la cuisse est la plus grave de toutes les amputations. Elle est presque fatalement suivie de mort, quand on la pratique chez un blessé encore en état de choc.

3® Une autre indication absolue de Tamputation d’emblée, plus fréquente encore que les deux précédentes, est fournie par certaines infections graves.

Je vous ai parlé de cette forme massive de la septicémie gazeuse que j’ai vue si souvent constituée déjà dès l’arrivée des blessés à l’ambulance. Les théoriciens les plus ardents de la conservation sont bien forcés de s’incliner devant cette impérieuse nécessité d’une amputation rapide, sans aucune tentative d’intervention conservatrice. Elle figure certainement pour un bon tiers dans le nombre des amputations ou désarticulations d’emblée que j’ai dû pratiquer, pour tâcher de conserver la vie en supprimant le membre.

La septicémie gazeuse massive n’est d’ailleurs pas la seule espèce d’infection suraiguë, en face de laquelle il faut surmonter son désir de conservation. Je vous ai signalé ces formes graves de septicémie suraiguë, qu’on n’observe guère qu’à l’occasion des fractures de cuisse, et qui se caractérisent par des accidents généraux si menaçants, que l’amputation d’emblée est la seule planche de salut, combien fragile !

En dehors de ces trois indications :

Séparation complète, ou presque, d’un segment de membre ;

2® Fracas d’un membre avec arrêt de la circulation périphérique ;

3° Infection grave faisant prévoir la mort rapide.

On n'a jamais à pratiquer V amputation d'emblée^ et la conservation s'impose.

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