TRAITEMENT MÉDICAL
La taie (leucome) est la terminaison naturelle de l'ulcère. C'est un tissu de cicatrice formé de fibres conjonctives qui comblent la perte de substance et emprisonnent dans leurs mailles des leucocytes.
La taie est susceptible de s'éclaircir, surtout si elle est mince, récente, et si le sujet est jeune L'âge a une très grande importance ; chez les nouveau-nés, on voit des opacités très épaisses consécutives à la blcnnorrhée disparaître presque complètement.
On aura recours, pour obtenir cet éclaircissement, aux moyens excitants. Ils seront employés dès que l'œil n'est plus enflammé et peut les supporter ; on commence par les plus faibles pour là 1er la susceptibilité de l'organe.
Le plus répandu est la pommade au précipité jaune à 1, 2, i, 3 p. 100 suivant la tolérance.
Protoxyde jaune d'hyclrai-gyre 0 gr. 25
Vaseline neutre 10 —
dont on introduit, chaque jour, gros comme un petit pois dans le
sacconjonctival ; la pommade est répartie dans toute son étendue en frictionnant l'œil pendant quelques minutes par l'intermédiaire de la paupière supérieure (massage cornéén I.
De même la pommade au calomel à la même dose, la poudre de catomel, les instillations d'un collyre à la dionine à 5 ou 10 p. 100, les pulvérisations d'eau chaude ou légèrement sulfureuse (eau de Saint-Christau) favoriseront l'éclaircissement. Elles seront employées alternativement, longtemps prolongées et on changera souvent la médication.
Traitement électrique, r- Eledrolyse (Pansier). Le pôle négatif est appliqué sur la paupière fermée sous forme d'une plaque d'étain recouverte d'une peau de chamois mouillée d'une solution salée tiède et le pôle positif à la nuque. L'intensité du courant variera de trois à ciuq milliampères suivant la tolérance; les séances, de cinq à vingtminutes de durée, serontrépétées tous les deux ou trois jours.
Les injections sous-conjouctivales, fibrolysine, etc., ne donnent guère de résultats.
TRA I TSMENT CHlfi URGICAL
Il est palliatif ou curatif. Le premier, le plus inoffensif, est surtout esthétique et se borne à noircir la taie blanche très visible au moyen du tatouage. Le second, quel que soit le procédé employé : traitement électrique, abrasion, kéraloplastie et greffe cornéenne, est presque toujours impuissant et ne doit pas être tenté.
A. — Traitement palliatif. Tatouage. — Indications. — Le tatouage, pratiqué dans l'antiquité1, et remis en honneur par de Wecker et Abadie, consiste à incruster d'encre de Chine les couches superficielles de la cornée. Il remplit un double but : esthétique et optique.
a) Il est indiqué dans les taies très saturées : la tache, rendue moins visible, se confond avec la pupille et l'acuité peut cire améliorée, le trouble visuel tenant autant à la diffusion des rayons lumineux déterminé par l'opacité qu'à l'obstacle apporté à leur pénétration dans le globe oculaire.
b) Si une iridectomie optique a été pratiquée Iséralocone, par exemple), le tatouage, en regard du colobome artificiel, en diminuant son étendue peut augmenter l'acuité visuelle.
c) De même s'il existe une petite irido-dialyse périphérique entraînant de la diplopie monoculaire, le tatouage de
1. Galibs touchait le leucomo avoc l'extrémité d'un stylet incandescent et y appliquait ensuite un mélange de noix de galle ou d'écrorc-c de grenadier avec, un sel de cuivre.
F. Tërhiei. — Chirurgie de l'œil. 4
OPÉRATIONS SUR LA CORNÉE
la cornée en regard delà déchirure iricnnc (fig. 29), supprimera la diplopie.
Contre-indications. — La taie ne doit pas être trop récente ou trop riche en vaisseaux et l'œil ne doit présenter aucune trace de réaction. Les leucomcs anciens non adhérents, si la tache est d'un blanc pur, bien brillante et ne s'accompagne d'aucune autre lésion du globe, conviennent parfaitement.
Il y a lieu d'être très circonspect lors de leucome adhérent. La moindre irritation sur ces yeux, toujours plus ou moins désorganisés, peut déterminer une cyclite avec ophtalmie sympathique consécutive. Mieux vaut, en pareil cas, s'abstenir de tenter l'intervention1.
Manuel opératoire. — Instruments : Blépharostal, faisceau d'aiguilles, encre de Chine, curette mousse, crochet à strabisme. Technique. — Le malade est couché, l'œil lavé, aneslhésié par l'instillation répétée de quelques gouttes de la solution de chlorhydrate de cocaïne à 5 p. 100, et l'écarteur mis en place.
Le chirurgien dépose à l'aide d'une curette mousse ou d'une spatule sur la taie une goutte d'une solution d'encre cle Chine très épaisse préparée avaut et stérilisée 2.
L'encre de Chine employée doit être de première qualité.
Puis, avec le faisceau d'aiguilles (l'aiguille de Taylor est l'instrument qui convient le mieux, fig. 30), tenu perpendiculairement à la surface cornéenne, on fait une Aiguilleà série de petites piqûres très rapprochées et très supertatouage. ficielles, intéressant seulement l'épithélium et les lames
cornéennes sous-jacentes.
Mieux vaut ne pas fixer le globe afin d'éviter le tatouage de la conjonctive au niveau des mors de la pince par les particules d'encre de Chine entraînées. On a conseillé l'emploi de pinces à mors d'ivoire, de corne, de caoutchouc, mais la fixation est inutile, à moins d'indocilité du sujet. Un crochet à strabisme appliqué contre le limbe contribuerait alors à maintenir le globe.
1. Un malade atteint de leucome adhérent occupant toute l'épaisseur de la cornée, auquel nous avions refusé le tatouage, revenait huit jours après, avec une irido-cyclite violente déterminée par le tatouage, qui avait été fait dans une autre clinique.
2. Tatouage avec le pigment chouoïdien. — Afin de diminuer les phénomènes réactionnels et aussi d'obtenir un résultat plus durable, Uosselli s'est servi du pigment choroïdien pris directement dans l'œil de corbeau (Rosselli, Annali di Ollalmologia, 1907, vol. XXXVI, fasc. 12).
Certaines maisons fabriquent du pigment et des poudres do pigment choroïdien extraits de la choroïde par des procédés chimiques. On s'en servira avec avantage.
Un lavage entraîne l'encre de Chine et permet de se rendre compte du résultat obtenu ; puis on renouvelle l'opération cinq ou six fois de suite. Le tatouage étant jugé suffisant, après un dernier lavage, un pansement sec est appliqué.
L'opération sera répétée deux ou trois fois à douze ou quinze jours d'intervalle, s'il ne reste aucune trace d'inflammation ; il ne faut pas chercher à faire le tatouage en une seule séance. En agissant ainsi prudemment, on n'a pas à craindre d'irido-cyclite consécutive. On redoublera de prudence si la taie est très mince et se laisse facilement déprimer ; on se servirait au besoin d'une seule aiguille et on se bornerait pour la ou les premières séances à quelques piqûres en surveillant la réaction consécutive.
Résultats. — Après l'opération, les particules de charbon restent retenues au-dessous de l'épi Ihélium dans l'épaisseur des lames superficielles de la cornée (fig. 31), mais la coloration noire ainsi obtenue n'est pas indélébile.
L'examen de la figure ci-contre permet de comprendre le méca- ■ nisme de ce processus. Les particules de charbon reposent directement au-dessous de l'épilhélium, entre celui-ci et les lames superficielles de la cornée, la membrane de Bowman ayant disparu (fig. 31).
Chaque particule de charbon, véritable corps étranger, se trouve entourée de nombreux leucocytes venus là par un phénomène de chimio-
Fig. 31. — Taie de la cornée anciennement tatouée. Gross. : 18 D.
e. Épithélium cornéen ayant poussé dans la profondeur des boyaux épithéliaux (e'). — Entre le stroma cornéen (se) et l'épithélium se trouve le tissu de cicatrice (l) formé de fibres conjonctives avec de rares vaisseaux (u), de nombreux leucocytes et les corpuscules de charbon qui tranchent par leur coloration noire sur le fond île la préparation.
taxie positive. Nul doute que dans
la suite les leucocytes, ici comme partout ailleurs, ne finissent par digérer les particules fragmentées au préalable et qui finalement so trouvent emportées dans la circulation. Aussi quelques années après sur une taie anciennement tatouée, on trouve que l'aspect est modifié. Les grains de charbon n'occupent plus la même position ; ils ont changé de place par rapport à la taie, sont plus excentriquement
OPÉRATIONS SUR LA CORNÉE
placés et quelquefois même situés en plein tissu transparent. Si le tatouage est li és ancien, ils peuvent même avoir tout à fait disparu.
Tatouage polychrome. — Il a été recommandé par Vacher, par llollb 1 puis par Chevallcreau et Polack.
On se servira de matières colorantes réduites en poudre impalpable et stérilisées. On délimite la cornée en faisant, au moyen d'un anneau de métal de 11 millimètres de diamètre un sillon, noirci avec le noir de fumée et la cornée est tatouée avec les couleurs se rapprochant le plus possible de celles de l'iris opposé. L'aire pupillaire aura été tatouée au préalable avec l'encre de Chine.
Mais les résultats sont incertains et la coloration se maintien l moins qu'avec l'encre de Chine.
B. — Traitement curatif. — 11 est plus théorique que pratique. L'abrasion des opacités, la kératoplastie et la transplantation cor- Déenne n'ont pas donné de résultats suffisamment encourageants.
Abrasion. — L'excision des opacités était déjà pratiquée autrefois par Saint-Yves. La perte de substance est remplacée par une nouvelle nappe de tissu cicatriciel également opaque, conséquence nécessaire du processus réparateur. L'opération est donc inutile, exception faite pour les dépôts métalliques ou calcaires incrustés dans l'épithélium ou développés à la surface de taies anciennes et pouvant être le point de départ de poussées inflammatoires.
L'exérèse cornéenne sera faite avec la lance, ou à l'aide d'un étroit couteau. Le tranchant pénètre au bord de l'opacité et glisse autour d'elle, parallèlement à la surface ; la taie est soulevée avec une petite pince courbe appliquée sur la partie détachée, puis complètement excisée.
On y ajoute le grattage à la curette tranchante si la surface cornéenne présente des inégalités ou des dépôts calcaires. Ce grattage suffira d'ailleurs le plus souvent sans qu'il soit besoin de recourir à l'exérèse. 11 amène un soulagement immédiat et supprime les phénomènes réactionnels.
Transplantation cornéenne. — Kératoplastie. — L'idée séduisante de greffer aux lieu et place d'un leucome un fragment de cornée transparente empruntée à l'homme ou à l'animal n'est pas nouvelle. Le problème a été, depuis un demi-siècle, l'objet d'un grand nombre de travaux. Nous citerons parmi les plus récents ceux de Magitot3, Bonnefon et Lacoste 4, mais un procédé satisfaisant est encore à trouver.
Tout d'abord il n'est pas établi que le lambeau transplante conserve définitivement son autonomie, sa vitalité et sa personnalité cellulaire au sein du parenchyme de l'hôte. Cette conception, admise par Magitot, est combattue par Bonnefon et Lacoste. Pour ces derniers, le lambeau transplanté est progressivement résorbé et l'hôte lui substitue peu à peu des éléments dus à sa propre prolifération. La greffe serait une régénération déguisée et en même temps activée, les éléments du lambeau greffé se nécrosant, mais dévelop-
L Holth, Im Clinica Oculislica, novembre 1904.
2. Chevaï.lereau et Poi.ack, Soc. franç. d'ophlalm., niai 1906.