‹ Chirurgie des enfantsChapitre 105 sur 222 · MANUEL OPÉRATOIRE · texte numérisé non relu

MANUEL OPÉRATOIRE

grande et forte qui se débattait et ne voulait pas se laisser couper les amygdales. Maisonneuve, qui avait beaucoup de sang-froid, me dit: Il n'y a qu'un moyen d'en venir à bout, c'est de l'attacher. Et séance tenante, avec les bandes que nous avions sous la main, nous rattachâmes et nous la rendîmes aussi immobile qu'une momie dont elle avait un peu l'apparence sous ses ligatures multipliées.

Mais si, en dépit de tout, l'enfant ne veut pas ouvrir la bouche, que fera le chirurgien? Emploiera-t-il le glossocatoche de Chassaignac destiné k abaisser la langue en môme temps qu'il écarte les mâchoires, instrument aussi mutile que son nom est bizarre? Non, mais tout simplement un haillon elle meilleur est celui dcMarjolin, un vulgaire bâton de chaise. Ce morceau de bois .blanc taillé en coin est introduit entre les molaires du côté opposé à celui où l'on opère. De cette façon on ne risque pas de briser les dents, tandis qu'avec la plupart des autres instruments , la vis en ivoire, par exemple, c'est un accident à redouter. L'enfant peut, au contraire, mordre le morceau de bois blanc, ses dents pénètrent dedans et il ne se fait pas de mal.

Je suppose la bouche ouverte, vous prenez une des deux amygdales entre les mors de votre pince, en commençant en général par la plus difficile, celle de droite.

La pince dont vous vous servez est une pince à polypes, disposée comme vous la voyez ci-après. Ses mors sont percés de larges fenêtres ; de plus, chacun d'eux est cannelé avec soin de façon à présenter une rainure. Lorsque vous saisissez l'amygdale, elle fait saillie non seulement au centre des pinces par les fenêtres, mais en outre, dans les rainures de ces deux petits cadres (voir notre figure 55). Ce qui fait que, lorsqu'elle est bien prise, il lui est tout a fait impossible de déraper, même quand elle est friable.

Lorsqu'elle est saisie de la sorte, vous l'écrasez pour

ainsi dire, et mettez la pince au cran d'arrêt. Il ne faut pas faire comme la plupart des commençants, ne prendre qu'une partie de l'amygdale, dans les mors, cela ne vaut rien. H faut la charger tout entière entre les deux cuillers et l'écraser, je le répète, jusqu'au temps d'arrêt.

Figure 35. — Pinces à cadres courbes et droites. Pinces à érignes.

L'amygdale saisie (j'entends l'amygdale droite), je ne me presse pas. Je prends le bistouri dont la concavité répond à la courbure de la pince (voir figure 56) et je me mets en devoir dej'introduire. Ici il y a un petit tour de main qu'il faut connaître. Lorsque votre amygdale est saisie, si vous introduisez votre bistouri droit devant vous, vous butez contre l'amygdale, il faut élever le manche du bistouri et l'introduire de haut en bas, en rasant la pince, par une manœuvre qui/appelle un peu le manuel opératoire du cathé-

MANUEL OPÉRATOIRE. INSTRUMENTS. o<i;v,

fcérisme de la vessie. Quand vous êles arrivés à la partie supérieure de l'agmygdale, il y a encore une petite précaution à prendre. 11 ne faut pas continuer à couper de bas en haut, vous couperiez le voile du palais, il faut continuer la section en mettant le bistouri à plat sur la pince. Voilà pour l'amygdale droite. Vous avez vu qu'il est absolument nécessaire de tenir le bistouri de la main gauche, sinon l'on cache l'amygdale à opérer avec sa main et l'on ne sait plus ce que l'on fait. Pour l'autre amygdale, la même pince suffit, mais on opère avec la main droite.

Figure 56. — Bistouris courbes pour V amygdalotamie .

Messieurs, vous avez vu combien j'étais peu soucieux de réclamer l'honneur d'avoir inventé les bistouris à courbure inverse et d'entrer en compétition pour ce fait avec Paul d'Egine. La pratique de l'opération a encore augmenté ce détachement, et j'en suis à me demander si les courbures ont quelque utilité; j'ai expérimenté le bistouri de Blandin qui est tout droit et je l'ai trouvé bien commode. Par conséquent, je crois que c'est un luxe que de se servir de celui de Paul d'Egine, d'autant plus qu'il offre un petit inconvénient : le tranchant fatigue beaucoup parce que l'on coupe acier sur acier, et ces lames courbes sont difficiles à repasser. En somme, je vous engage à vous servir du bistouri droit.

Tel est, messieurs, le procédé à employer pour enlever les amygdales avec le bistouri. Pourquoi l'employer plutôt que l'amygdalotome? Je vous l'ai dit, c'est parce que

l'amygdalotome est un instrument infidèle. Je n'en veux pour preuve qu'un accident qui m'est arrivé à moi-même. Je fus un jour mandé pour enlever les amygdales au fils d'un brasseur de Sèvres. Les amygdales étaient superbes et l'enfant se prêtait très bien à l'opération. Je pris mon amygdalotome et je le plaçai dans la bouche. L'enfant fit un petit mouvement et je le piquai avec la broche. Dès lors il n'y eut plus moyen de lui faire entendre raison ; il ne voulut plus ouvrir la bouche et je revins sans avoir opéré. Jamais je n'en ai entendu parler par la suite. J'en ai conclu que, dans un certain nombre de cas, l'amygdalotome donne des résultats négatifs et que même beaucoup des succès qu'on obtient par ce procédé ne supporteraient pas un contrôle sévère. Vous verrez, quand vous aurez de la pratique, que, neuf fois sur dix, celui qui se sert de l'amygdalotome ne coupe qu'une petite languette de la glande qu'il rencontre en se félicitant d'avoir fait une bonne opération. Puis, qu'est-ce qui arrive? L'amygdale reprend bientôt le volume qu'elle avait avant l'opération, et l'on va chercher un autre chirurgien pour la recommencer. Quant on veut enlever une amygdale, il faut la couper complètement, c'est-à-dire en enlever au moins les deux tiers. Sans cela, vous faites de mauvaise besogne ; or, avec l'amygdalotome, si l'amygdale est friable, ce qui arrive souvent, la broche passe au travers et vous ne faites que l'ébarber.

En outre, il y a à craindre des accidents plus considérables. Je me rappelle avoir vu la guillotine de l'amygdalotome se casser, — et cela chez Maisonneuve, — heureusement qu'il avait sous la main une énorme pince à fausses membranes et qu'il put rattraper le segment qui était tombé dans le pharynx. Vous voyez que d'objections se réunissent contre l'amygdalotome; en supposant même qu'un accident du genre de celui que je viens de rapporter soit rarement à

TRAITEMENT CONSÉCUTIT. ACCIDENTS. 365

craindre. Vous devez tenir compte de la difficulté avec laquelle on saisit certaines amygdales, et de l'embarras d'adapter à leur volume, qui varie énormément, un instrument à forme lixe. Les lunettes mobiles de différentes grandeurs, ont été inventées pour parer à cet inconvénient, mais leur fonctionnement est si compliqué qu'il vaut mieux se servir du bistouri, d'autant plus que, dans certains cas, comme celui des amygdales enehatonnées, tous les chirurgiens sont obligés d'y avoir recours. Les amygdales enehatonnées, même lorsqu'elles sont très grosses, ne font pas saillie, elles sont cachées par les piliers antérieurs et il est impossible de les charger avec l'amygdalotome. Pourquoi les chirurgiens ne feraient-ils pas toujours ce qu'il leur faut absolument faire quelquefois? Le bistouri a entre autres avantages sur l'amygdalotome celui de pouvoir servir toujours et partout. Servez-vous donc toujours du bistouri et vous n'aurez que des succès.

Disons maintenant un mot pour les soins consécutifs. Quand vous aurez enlevé les amygdales, empêchez l'enfant de sortir, empêchez-le de déglutir des aliments solides et chauds, pour éviter l'hémorrhagie. Donnez du lait, du bouillon, des potages froids. Le lendemain (c'est là une considération bien importante), ne vous inquiétez pas si vous voyez une pellicule grise sur la surface de section, car il y en a presque toujours une. Vous en aurez bien vite raison en la touchant avec du jus de citron ou même avec du jus d'orange. Au bout de cinq à six jours, rien ne s'opposera à ce que vous laissiez l'enfant sortir.

Quels sont les accidents consécutifs possibles? Il faut éviter d'enlever des amygdales passé 17 ou 18 ans. On ne doit le faire que contraint et forcé, appuyé sur une indication absolue, sans quoi l'on risque des accidents, dont le plus constant est l'hémorrhagie, sans avoir été conduit par la

nécessité a courir ce risque. Voici ce qui m est arrive a moimême : je fus mandé, un jour, par un médecin des Ternes pour opérer un individu de 34 à 35 ans qui possédait des amygdales énormes. Il avait consulté je ne sais combien de médecins qui tous lui avaient dit : il faut les enlever. Je pris jour avec le confrère qui m'avait appelé, et je coupai les deux amygdales très facilement avec une pince et un bistouri. Après l'opération, je restai dix minutes auprès du malade, il ne saignait presque pas, je sortis et je continuai à faire mes visites. Je rentrai vers six heures. On me dit que mon opéré était au plus bas. J'y courus. Ce qu'il avait perdu de sang était inimaginable, et, quoique absolument blanc, il en perdait encore. J'employai tout de suite un procédé que je vous recommande en pareil cas, le collier de glace fait avec un linge dans lequel on met des morceaux de glace, et dont on entoure le cou. Le sang s'arrêta, le malade guérit, mais il fut plus de six mois à se remettre de son hémorrhagie. Messieurs, il serait mort si je n'étais intervenu.

Quels sont les moyens que l'on possède pour arrêter l'hémorrhagie? La cautérisation au nitrate d'argent? Elle ne signifie rien. Au fer rouge? Presque toujours le fer est trop chaud, il devient une nouvelle cause d'hémorrhagie. La pince d'Hatin? elle se dérange. Il n'y aurait qu'un moyen efficace, ce serait la compression digitale si l'on avait la patience de la faire assez longtemps. Le seul procédé pratique, celui que je vous recommande, c'est le collier de glace. Qu'est-ce donc qui fournit l'hémorrhagie dans ces cas? C'est le plexus veineux sous-amygdalien qui est très développé chez l'adulte et qui différencie, quant à la gravité, l'opération faite sur l'adulte de celle que l'on pratique avec un succès si constant sur l'enfant.

Quant à la blessure de la carotide, elle est excessivement

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