PREMIERE LEÇON
Pjs d'anesthésie infantile. Indications particulières à l'enfance.
Moyens anesthésiques. Anestliésie locale. Anesthésie générale. Opium, chloral, bromure de potassium, hypnotisme; — vapeurs anesthésiques: amylène, protoxyde d'azote, sous pression, etc. Ether et chloroforme. Mode d'action de ce dernier. Théorie de l'action progressive sur les centres nerveux. Mode d'administration. Méthode sidérante. Conduite à tenir.
Messieurs,
Je vais traiter aujourd'hui devant vous la question des anesthésiques en chirurgie, au lieu de la question de l'anesthésie chez les enfants, qui vous paraissait peut-être s'imposer à nous au début de ces leçons sur la chirurgie infantile. Quelle que soit, en effet, l'importance des travaux auxquels ce dernier point de vue a donné lieu, parmi lesquels je citerai ceux de Mitre (1), de Bouvier (2), de Nagel (3),
(1) Mitre. Sur la lithotritie et l'emploi du chloroforme chez les enfants, thèse inaugurale. Montpellier, 1848.
(2) Bouvier. De la mort par le chloroforme chez les enfants (extrait du Bulletin de thérap. méd- et chir., p. 14, 15 août 1867).
(3) Nagel. Le chloroforme dans la thérapeutique infantile (Wien. med . Worh., t. XVIII, p. 47, 48, 49, 1868;.
CHIRURGIE DES ENFAISTS. 1
2 ASESTHÉSIE CHIRURGICALE.
de Bergeron (1) et du professeur Demme, de Berne (2), je n'hésite pas à repousser toute position de la question de laquelle on pourrait inférer qu'il existe une anestliésie, chez les enfants, différente de l'anesthésie chez les adultes. Certes, il y a des particularités intéressantes à noter, tenant à l'âge du sujet, mais ces particularités n'ont pas assez d'importance pour me permettre d'établir entre les deux âges, par rapport à l'anesthésie, une distinction aussi tranchée que celle que vous me verrez, par exemple, constater entre eux, par rapport à la trachéotomie.
Je n'insisterais pas autant sur la nécessité de rejeter la notion d'une anestliésie propre à l'enfance, si je ne croyais pas que cette notion, assez répandue d'ailleurs, a été nuisible en ce sens qu'elle a propagé l'illusion d'une certaine immunité de l'enfance par rapport au chloroforme. Cette immunité n'existe pas, comme le prouvent de nombreux cas de mort par le chloroforme, recueillis tant en France qu'à l'étranger (3).
J'ai la satisfaction de dire qu'aucun des petits malades que j'ai endormis par le chloroforme n'a contribué à enrichir cette statistique, avantage que j'ai en commun avec Holmes (4) et qui a été longtemps moins rare qu'il ne parait
(1) A. Bergeron. Le chloroforme dans la chirurgie des enfants. Paris, 1875.
(2) Demme. Les anesthésiques, in 2e édilion du Manuel de Gerhardt. Tubingue, 1882.
(3) Marjolin. Note sur un cas de mort presque instantanée survenue pendant î inhalation du chloroforme chez une enfant de 7 ans et demi (Comptes rendus des séances de la Société de chirurgie, in Union médicale, 2e série, t. I, p. 301 et 303, 1829).
Bouvier. De la mon par le chloroforme (déjà cité). — Collection des cas de mort par le chloroforme chez les enfants. Wirch, Jahrbericht, pro 1866, v. I, p. 315. — Tableau des cas de mort par le chloroforme observés chez les enfants, de Vannée 1870 à l'année 1881 inclus, par le professeur Demme. Article Anesthésiques, du Ma?iuel de Gerhardt.
(4) V. Holmes. Thérapeutique des maladies chirurgicales des enfants, traduction du Dr 0. Larcher.
pas d'immunité infantile. 3
être devenu, car Maurice Perrin, en 1866, disait que, depuis l'avènement de la méthode anestliésique, on n'avait eu encore à regretter qu'un seul cas de mort subite chez les enfants en France et à l'étranger (1).
Malgré ces témoignages rassurants, il n'est que trop facile de constater, par des chiffres récents, que la prétendue immunité de l'enfance, par rapport au chloroforme et aux autres anesthésiques généraux, est démentie par l'expérience.
Il est plus difficile de trouver des faits physiologiques, une idiosyncrasie particulière des jeunes sujets, pour étayer la croyance à cette immunité.
Passons en revue les faits communément invoqués : on s'accorde généralement à reconnaître chez l'enfant une brièveté singulière de la période prodromique avant le sommeil et, ensuite de cette période, un sommeil plus profond, plus prolongé ; je n'ai jamais eu, pour ma part, aucun fait à enregistrer qui fût décidément en faveur de cette opinion. Sans doute, si, au lieu de se trouver en présence d'un enfant, on a affaire à un alcoolique, la résistance à l'action du chloroforme sera beaucoup plus longue, mais, en dehors de cette prédisposition, ou de toute autre condition du même genre, inhérente à l'idiosyncrasie, non pas de l'âge, mais du sujet, rien n'autorise à considérer l'enfant comme privilégié par rapport aux dangers de l'anesthésie générale.
L'aptitude qu'ont les enfants de s'endormir promptement d'un sommeil profond, et la persistance de ce sommeil pourraient être considérées plutôt comme une menace que comme une garantie et ont certainement causé plus d'une alerte dans la pratique de l'anesthésie infantile.
On a fait aussi valoir, en faveur de l'immunité en ques-
(1) V. Maurice Perrin. In Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, t. IV.
4 a:\esthesie chirurgicale.
tion, l'état des organes respiratoires et circulatoires de l'enfant, généralement exempts des affections chroniques qui sont une contre-indication à l'emploi des anesthésiques chez l'adulte; mais cette exemption, qui d'ailleurs est loin d'être complète, est plus que compensée par la susceptibilité plus grande de l'enfant à contracter des congestions cérébrales, des épanchements, des inflammations des méninges.
On s'attendrait, d'après cela, à nous voir faire les plus grandes réserves par rapport à l'emploi des anesthésiques dans la pratique de la chirurgie infantile, ou préconiser une méthode timorée pour leur application. Or, c'est le contraire qui va avoir lieu.
Personne, en effet, n'a appliqué, dans le même temps que nous, le chloroforme à un plus grand nombre de cas. avec une méthode dont la hardiesse n'est qu'apparente, comme je vous le montrerai, et dont aucun accident arrivé entre nos mains n'est venu infirmer la sécurité.
C'est que, s'il n'y a pas une anesthésie propre à l'enfance, il y a une indication particulière d'anesthésie chez l'enfant, telle que, comme Giraldès l'a dit, si l'anesthésie était bannie de la chirurgie des adultes, il faudrait y revenir pour la chirurgie infantile.
En effet, sans parler des simulations plus fréquentes chez l'enfant qu'on ne le pense, et que l'anesthésie permet de dévoiler, il y a certains points de diagnostic qu'on ne saurait élucider sans employer le chloroforme. Ainsi, vous voyez fréquemment venir dans notre service des enfants atteints d'une déviation du cou. 11 s'agit d'établir, ce qui est assez difficile, comme je vous l'ai démontré dans une leçon faite à la fin de 1880 (1), si l'on a affaire à une arthrite sous-
(1) V. Leçons de chirurgie orthopédique, p. 197.