INDICATIONS PARTICULIÈRES CHEZ L ENFANT
occipitale, à un mal vertébral, à une contracture passagère, ou, ce qui est plus grave, à une rétraction musculaire. Si l'enfant crie et se défend, il est impossible de faire les constatations nécessaires ; mais si vous administrez le chloroforme, aussitôt tout s'éclaircira de soi-même.
Supposons, en effet, qu'après l'emploi de cet anesthésique la tête se redresse ; c'est qu'il n'y a pas eu de rétraction musculaire ; pas d'indication de ténotomie ; il n'y a qu'une contracture, ou même une contraction momentanée du muscle.
Les divers mouvements du cou sont-ils facilement obtenus? A coup sûr, il n'y a pas d'arthrite sous-occipitale; sans quoi la raideur articulaire résisterait à l'action de la main succédant à celle de l'agent anesthésique.
Ces mouvements sont-ils gênés dans une certaine mesure ? Vous en concluez qu'il y a arthrite ou au moins synovite sous-occipitale.
Le chloroforme rend les mêmes services pour le diagnostic si difficile des fractures du coude. Nous avons aisément diagnostiqué une de ces fractures chez le petit malade que l'on nous a amené ce matin, avec une prétendue luxation du même article. 11 n'y avait pas à s'y tromper, parce qu'il n'y avait pas de gonflement de la région ; mais quand cette complication si fréquente se présente, le chirurgien le plus expérimenté est embarrassé pour dire, sans le secours du chloroforme, s'il y a fracture, entorse, luxation, fracture verticale de l'extrémité inférieure de l'humérus, ou même s'il existe ou n'existe pas de lésions de ce genre. Mais une fois le sujet plongé dans le sommeil anesthésique, on peut examiner à loisir les saillies osseuses, constater un degré de fixité ou de mobilité, conclure avec la plus grande certitude à l'existence soit d'une fracture, soit d'une luxation, et déterminer le siège et la nature de la lésion.
J'ai été surpris, autrefois, de la prodigalité apparente avec laquelle Giraldès employait le chloroforme. Un enfant atteint d'ophthalmie, même légère, résistait-il à l'examen, vite on lui donnait du chloroforme, non seulement pour rendre l'examen plus facile, mais pour préserver l'enfant de certains accidents.
Vous avez pu voir, en effet, à la consultation de mon service, quelle résistance les enfants affectés de kératite opposent souvent aux efforts qu'on fait pour leur faire ouvrir les yeux. Chez ces enfants, pour la plupart scrofuleux, la cornée éclaterait dans cette lutte, si on la prolongeait, et l'œil se fondrait sous la main du chirurgien; tandis que, si l'on endort l'enfant, on peut voir à son aise le siège de l'ulcération, sa profondeur, sans exposer l'œil à des secousses dont la perforation n'est que trop souvent la conséquence.
Le sommeil anesthésique est une ressource non moins précieuse pour la pratique d'autres explorations, comme celle de la vessie, par le cathétérisme, et celle du siège des plaies ou blessures, que l'appréhension du jeune malade rend si difficiles, quand il est éveillé.
Abordons maintenant l'histoire de l'anesthésie et des anesthésiques. Il m'arrivera souvent de parler du sommeil chloroformique, comme si cette expression était le synonyme d'anesthésie. Cela est vrai, en général; mais le règne du chloroforme ne s'est pas établi sans tâtonnements et sans luttes ; il est même loin d'être universellement accepté de nos jours. La question, qui n'a pas, pour moi, une grande importance pratique, a d'abord porté sur le choix de l'anesthésie locale ou générale.
L'anesthésie locale, comme nous le verrons à propos des douches d'acide carbonique, est une pratique très ancienne; mais cette idée reçut un développement considérable, par
l'effet des premiers accidents dus aux anestliésiqucs généraux, et dont le premier fut la mort de Hannah Green, en
Frappé de ces accidents, James Arnott, de Brighton, eut l'idée très naturelle de procurer aux malades le bénéfice de l'anesthésie, sans leur faire courir aucun danger (1).
Pour produire l'anesthésie locale, Arnott se servait d'un mélange de glace pulvérisée et de sel marin, ajouté par petites parties. 11 fit l'expérience de son procédé en France, dans le service de Velpeau, et trouva les esprits bien disposés à l'accepter.
Velpeau, Nélaton, Aran, en 1850(2), Wood, en Amérique, et Richet, en France, en 1854 (3), furent partisans de l'anesthésie locale.
Son principal agent est le froid. Dès longtemps, les voyageurs et les chirurgiens d'armée avaient remarqué l'insensibilité des portions du corps exposées à des températures extrêmement basses ; cette même considération a fait naître l'idée d'employer les pulvérisations d'éther, au moyen de l'appareil de Richardson ; le chloroforme et l'éther en compresses ; l'éther chlorhydrique simple ou bichloré ; le sulfure de carbone, dont Delpech a fait ressortir les fâcheux effets sur les organes de la génération (4).
(1) V. Arkolt. Local unesthesia-by cold (Med. Times and Gaz., 1854, 1856, 1857, t. I, p. 135 et 160). On the effeds of chloroform npon the results ofsurgical opérations {Med. Times and Gaz., 1856, t. II, p. 411).
(2) Note sur la médication anestkésique locale. Union médicale, 1850.
(3) V. Richet. De l'anesthésie localisée. Bulletin de la Société de chirurgie, 1854, t. IV.
(4) V, Mémoire sur les accidents que développe chez les ouvriers en caoutchouc l 'inhalation du sulfure de carbone (Arch. g en. de méd., 1856). — Industrie du caoutchouc soufflé : recherches sur l'intoxication spéciale que détermine le sulfure de carbone {Annales cV hygiène, 1863, 2e série, t. XIX, p. 65).
J'ai vu employer tous ces moyens par mes maîtres, je les ai appliqués moi-même, surtout la glace pilée et Téther pulvérisé, qui paraissent avoir été démontrés les plus pratiques, et je puis dire que, même dans les petites opérations, comme les ouvertures d'abcès, l'ongle incarné, auxquelles il semble naturel tout d'abord d'en restreindre l'application, je n'ai vu qu'une insensibilité douteuse se produire au prix d'inconvénients très positifs.
En effet, l'application prolongée des réfrigérants produit une sensation de froid très pénible, comparable à celle de la gelure, de l'onglée. Je suis même certain que beaucoup d'opérations ne sont pas aussi douloureuses que cette sensation. De plus, après l'opération, une fois l'application du froid cessée, une réaction se produit, d'une intensité proportionnelle au degré de froid atteint, et comparable au sentiment de cuisson qu'éprouvent ceux qui, après avoir eu les mains exposées à une température très basse, se présentent devant un feu ardent.
Cette hyperhémie a donné quelquefois lieu à des hémorrhagies consécutives, et, chez les enfants, ces effets sont encore aggravés par la délicatesse de leur tégument externe.
Le professeur Demme, de Berne, a constaté, à la suite de pulvérisations, de l'érythème, des éruptions vesiculaires, de la gangrène locale, chez des enfants de quelques semaines (i).
Il faut donc bannir entièrement l'anesthésie locale de la chirurgie des nourrissons et de tous les enfants du premier âge.
Girard ne me parait pas avoir conjuré le danger en combinant, pour les opérations qui ont l'extrémité des doigts
(1) V. Cas observés par Demme, cités par lui-même dans ses Anesthetica. Manuel de Gerhardt, 1882.
pour siège, l'anesthésie locale avec la bande d'Esmai'ck(l). C'est pourquoi j'ai totalement renoncé à l'anesthésie locale, aussi bien pour la seconde enfance que pour la première.
Il me reste à parler des moyens anesthésiques locaux dont le froid n'est pas l'agent essentiel.
Rappelons d'abord, à titre de curiosité scientifique, l'idée qu'eut, au siècle dernier, James Moore, de produire l'anesthésie au moyen de la compression des gros troncs nerveux.
Cette idée avait eu pour origine l'insensibilité très réelle qui se produit dans le membre inférieur par la compression du sciatique, et que chacun de vous a pu constater, à un certain degré, sur lui-même, après être demeuré assis quelque temps, occupé à lire, les jambes croisées. Si l'on frappe subitement à votre porte, vous vous sentez incapable de marcher; vous avez une paralysie presque complète de la jambe qui était croisée sur l'autre. C'est en se basant sur ce fait que Moore avait eu l'idée de comprimer les troncs nerveux pour produire l'anesthésie locale. Cette idée a été reprise presque de nos jours, en 1837, par Liégard; mais, depuis, on a renoncé complètement à ce procédé, qui ne donne qu'une insensibilité relative.
J'attache beaucoup plus d'importance à l'anesthésie produite par les douches d'acide carbonique. L'idée d'employer les bains, les douches d'acide carbonique, pour amener l'anesthésie locale, entrevue par Percival, en 1772; par Ingenhousz et Ewart, en 1794, fut très heureusement appliquée au traitement des affections utérines douloureuses, par Simpson, Scanzoni, Herpin de Metz, et, en dernier lieu, par Follin, au moyen d'un appareil gazo-injecteur, dont celui de Fordos est un bon modèle.
(1) V. Centralblatt f. Chirurgie, n° i, 1874.
Je me rappelle avoir vu, dans le service de notre regretté collègue Follin, des épithéliomas du col ou du rectum traités par des douches d'acide carbonique. Je crois que, dans ces cas, c'est un excellent moyen pour calmer la douleur, et que ce procédé est bien supérieur à l'emploi de la médication stupéfiante qui est généralement usitée pour arriver à ce résultat ; mais c'est là une indication toute spéciale, qui n'a qu'une importance secondaire, par rapport à la grande question de l'anesthésie chirurgicale et à l'histoire des anesthésiques généraux, que nous allons aborder maintenant.
Cette histoire est extrêmement ancienne, car les Assyriens comprimaient les veines du cou des sujets sur lesquels ils avaient à pratiquer la circoncision.
Sans nous arrêter à ce moyen, qui pourrait facilement dépasser le but, pas plus qu'à cette fameuse pierre de Memphis, vantée par Pline et Dioscoride, ni à la mandragore, dont les vertus somnifères et anesthésiques ont été proclamées par ce dernier, nous arrivons immédiatement à l'opium, qui, utilisé très anciennement par l'école de Bologne, au moyen âge, conserve eneore aujourd'hui une sérieuse valeur.
Dès 1781, Sassard, chirurgien de l'hôpital de la Charité, à Paris, avait eu l'idée d'employer les narcotiques sinon pour supprimer la douleur, au moins pour diminuer l'ébranlement produit sur l'organisme par le traumatisme opératoire (1).
Cette idée, mise en pratique par Hermann Demme, à l'hôpital de Berne, fut appliquée assez largement par Dauriol (sur 5 opérés), vers 1847 (2), et il est probable que l'usage
(1) V. Sassard. Dissertation sur les moyens de calmer la douleur. Journal de physique, 1781.
(2) V. Dauriol. Journal de médecine et de chirurgie de Toulouse, 1847.