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ANESTHÉSIQUES GÉNÉRAUX. OPIUM. CHLORAL

de l'opium, comme anesthésique, eût fait de rapides progrès, sans un accident qui arriva à Maisonneuve, dans son service de Bicètre. Ayant à faire une amputation de cuisse, ce maître eut l'idée d'anesthésier son malade au moyen de l'opium. La veille de l'opération, il fit préparer des pilules d'extrait d'opium à 5 centigrammes, et en confia l'administration au garçon de salle, qui devait en donner une toutes les deux heures, jusqu'à profond sommeil. L'infirmier trouva plus commode de donner au malade toutes les pilules à prendre du même coup; si bien, que le chirurgien venu pour faire l'opération trouva son malade mort.

Cet accident n'aurait certes pas fait renoncer à l'emploi de l'opium, s'il n'avait pas coïncidé avec l'avènement de ce que j'appellerai les grands anesthésiques, l'éther et le chloroforme qui réclament tout particulièrement notre attention. Avant d'y arriver, déblayons le terrain des autres anesthésiques, plus récents que les deux derniers, mais moins importants par leur application.

Nous trouvons d'abord l'hydrate de chloral, introduit dans les usages thérapeutiques postérieurement au chloroforme (par Oscar Liebreich, en 1869). On sait que ce médicament, administré par l'estomac et mis en contact avec les alcalis du sang, se décompose en formiates et en chloroforme, lequel produit le sommeil et, jusqu'à un certain point, l'anesthésie. M. Bouchutqui l'administre à doses allant jusqu'à 4 grammes, chez les enfants, dans du sirop de fleurs d'oranger ou de groseilles, a pu produire, par ce moyen, une anesthésie suffisante pour de petites opérations, si l'on peut donner ce nom à des pointes de feu mises avec le fusain. Je n'ai, pour ma part, jamais vu cette dose, qu'il ne serait pas, d'ailleurs, prudent de dépasser, suffire pour empêcher la résistance des jeunes opérés.

Je passe sur le bromure de potassium, dont les effets

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purement sédatifs ne peuvent pas, même à haute close, être employés avec succès pour combattre la douleur résultant des opérations.

Il y a eu, vers 1850, une campagne entreprise en faveur de l'hypnotisme, qui, malgré son illustre parrain, Broca, ne put aboutir à aucun résultat pratique comme moyen anesthésique (1). Relevé depuis quelque temps par les expériences faites à la Salpêtrière, l'hypnotisme paraît avoir une action anesthésique sur quelques sujets ; mais c'est un moyen qui ne peut s'appliquer qu'à une petite classe d'individus, les hystériques, et qu'il est absolument impossible de généraliser,

Messieurs, en parcourant la liste, assez longue pourtant, des anesthésiques, j'ai été surpris de n'y pas voir figurer à une place d'honneur l'alcool. Je n'ai rien trouvé, à ce sujet, qu'une phrase perdue dans un dictionnaire et attribuée à Gosselin, mentionnant purement et simplement l'emploi de l'alcool comme anesthésique. Or, on voit tous les jours des gens ivres se faire des fractures comminutives ; les fragments passent à travers la peau, ils ont une luxation du coude ; on fait la réduction, et ils ne manifestent aucune douleur. Je m'étonne que l'on n'ait pas fait vulgairement et largement usage de l'alcool pour obtenir l'anesthésie. Ce serait certainement un moyen moins chanceux que la prétendue anesthésie morale obtenue, dit-on, par Dupuytren, en donnant un soufflet à son malade, au risque de s'attirer une riposte vigoureuse.

Un mot maintenant sur les anesthésiques que j'appellerai inutiles ou dangereux.

De temps en temps, un chimiste habile, un pharmacien distingué propose un nouvel anesthésique. Il est plus ou

(1) V. Broca. Note &ur un nouveau moyen d anesthésie . la Compt. rend, de l'Acad. des se, t. XLIX, p. 90 i.

ANESTHÉSIQUES GÉNÉRAUX. PROTOXYDE l)' AZOTE. 13

moins commode à manier, plus ou moins agréable : on l'expérimente et on déclare qu'il ne vaut pas mieux que le chloroforme ou l'éther.

J'ai vu essayer l'amylène, ce liquide découvert par Balard, en 1844, et préconisé par quelques chirurgiens, entre autres par Giraldès et par de Graeffe, parce qu'il ne déterminait pas l'excitation considérable produite par le chloroforme ou par l'éther. J'ai vu, dis-je, expérimenter l'amylène par Chassaignac. Il m'est resté le souvenir d'une horrible odeur alliacée prenant à la gorge et procurant très lentement une anesthésie prompte à disparaître.

Le protoxyde d'azote, qui, par rang d'âge, est pour ainsi dire le doyen des anesthésiques, a fini, après un certain nombre de vicissitudes, par se constituer un petit domaine à part. Expérimenté par Davy, qui reconnut ses propriétés stupéfiantes, il fut essayé avec succès sur l'homme malade, en 1795, par Beddoes.

Employé longtemps à l'état de curiosité et abandonné malgré les chimistes et les expérimentateurs qui l'avaient essayé, il était presque tombé dans l'oubli, quand il fut repris par les dentistes américains Horace Wells et Colton, d'Hartford (Connecticut), vers 1848.

Depuis 1857 ou 1858, Préterre, et après lui de nombreux dentistes, l'ont employé en France. On peut dire qu'à la faveur de ce moyen, le problème de l'extraction des dents sans douleur pour le client a été réalisé pour la première fois largement et avec succès.

J'en parle savamment, car, poussé par la curiosité autant que par un désir assez naturel d'éviter la souffrance, je me suis soumis moi-même aux inhalations de protoxyde d'azote, à propos d'une extraction de dent qui promettait d'être fort douloureuse, et je puis dire hautement que je n'ai absolument rien senti.

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J'ai eu également l'occasion d'accompagner plusieurs personnes chez des dentistes pour présider à des opérations accomplies dans les mêmes conditions, et je n'en ai rapporté qu'une impression fâcheuse, laquelle ne^, touche pas, d'ailleurs, au fond de la question. C'est celle de l'aspect que prend le sujet sous l'influence du protoxyde d'azote. Je ne puis mieux comparer son faciès qu'à celui d'un noyé. En dehors de cela, l'anesthésie est complète, très promptement produite et très tôt terminée, ce qui n'est pas un mal pour les petites opérations dans lesquelles les dentistes l'utilisent, mais ce qui a nui à l'adoption définitive de ce moyen par les chirurgiens.

L'emploi du protoxyde d'azote en chirurgie a eu, ces dernières années, un regain de succès, grâce aux expériences de Paul Bert, qui a démontré que l'on pouvait utiliser le protoxyde d'azote pour les longues opérations chirurgicales, si l'on avait soin de l'administrer sous pression, c'est-à-dire dans un milieu d'air comprimé (1).

L'appareil employé à cet effet est une cage vitrée, analogue à celle qui sert pour l'administration des hains d'air comprimé, pouvant contenir à l'aise le chirurgien, ses aides et le malade, sous une pression augmentée d'une atmosphère à une atmosphère et demie. Une fois cette pression obtenue, on donne le protoxyde d'azote au malade. Il est d'observation que, dans ces conditions, on peut administrer assez longtemps ce gaz, sans mettre la vie du malade en danger et faire de longues opérations. L'inconvénient de l'appareil est qu'il n'est pas facilement transportable ; le séjour dans un milieu d'air comprimé est un autre inconvénient de la méthode. J'ai entendu des élèves se plaindre d'a-

(,1) V. Paul Bert. Comptes rendus de l'Acad. des se, t. LXXXVII, p. 728, et Gaz. méd. de Paris, 1878, p. 108, 498, K79.

anesthésiques généraux, éther. 15

voir éprouvé, à plusieurs reprises, des étourclissements, des bourdonnements, des tintements d'oreilles gênants, qui pourraient être insupportables dans les opérations très longues, comme celles que l'on pratique sur les kystes de l'ovaire, par exemple.

Je ne crois donc pas que l'administration du protoxyde d'azote sous pression soit un procédé d'anesthésie appelé à un grand avenir dans la pratique, ce qui n'ôte rien à la valeur scientifique de la découverte de Paul Bert et laisse, en somme, au protoxyde d'azote, la première place parmi les anesthésiques de second ordre.

Dans le même groupe, ne mentionnons que pour mémoire l'étlier chlorique, qui irrite la gorge, l'éther nitrique et le bisulfure de carbone, qui donnent de la céphalalgie; la benzine, qui produit des bourdonnements d'oreilles tout à fait analogues à ceux que produit le sulfate de quinine; l'aldéhyde qui donne de la dyspnée et de la constriction de la poitrine.

Il est, du reste, impossible de se prononcer sur la valeur absolue de ces anesthésiques dont l'expérimentation est minime par rapport à la masse de faits accumulés au dossierde l'éther et surtout du chloroforme, faits parmi lesquels les cas malheureux eux-mêmes perdent leur signification, vu le chiffre énorme des expériences.

J'arrive maintenant à l'éther et au chloroforme en passant rapidement sur l'éther, qui a maintenant été détrôné presque universellement par le chloroforme. L'idée de l'emploi de l'éther, suggérée par une circonstance fortuite à l'Américain Jackson, en 1846, et communiquée par lui au dentiste Morton pour l'exploiter en commun, entra bientôt dans la pratique chirurgicale et en même temps dans le domaine scientifique. Les propriétés stupéfiantes de l'éther avaient été connues auparavant par Orfila, Brodie, Giaco-

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mini, mais l'application de ces propriétés à l'anesthésie chirurgicale ne commença qu'après l'initiative du dentiste Morton. L'éther fut tout de suite employé comme anesthésique par les chirurgiens américains Warren, Basedow, Haywarcl. De là il passa en Angleterre, puis bientôt en France où il fut annoncé à l'Académie de médecine (i) par Malgaigne, et six jours après, à l'Institut, par Velpeau, en

Vers la fin de cette même année, M. Flourens fit connaître à l'Académie des sciences les propriétés anesthésiques du chloroforme (2), et voyez comme les événements se précipitent : le chloroforme, ce corps enseveli dans les laboratoires depuis 1832, époque de sa découverte par Soubeiran, tend, aussitôt après la communication de Flourens, à remplacer l'éther en raison de son administration plus facile, sans emploi d'appareils compliqués, en raison aussi de la promptitude et de la sûreté de ses effets stupéfiants. Des lors le chloroforme est employé sur une grande échelle par Simpson, d'Edimbourg, qui le manie avec une hardiesse extrême (3). Il l'applique d'abord aux opérations chirurgicales, puis il l'administre aux femmes en couches.

Le succès eût été beaucoup plus rapide, si l'essor n'en eût été arrêté par une mort fameuse, si fameuse qu'elle a laissé une trace ineffaçable daus la mémoire des contemporains.

Hannali Green, la première victime du chloroforme, mourut rapidement (i) après en avoir aspiré la valeur de 30 à 40 gouttes sur un mouchoir. Je ne veux pas entrer dans le détail des discussions interminables qui eurent lieu alors

(lj V. Académie de médecine, séance du 12 janvier 1S47.

(2) V. Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1847, t. XXIV, p. 342.

(3) V. Miller (d'Edimbourg). Surgical expériences of Chloroform. Edinburgh, 1848.

;4) A Newcastle, le 2S janvier 1848.

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