ANESTHÉSIQUES GÉNÉRAUX. ÉTHER
et qui se reproduisent chroniquement tous les deux ou trois ans dans les Sociétés savantes. Je ne vous parlerai pas de la lutte qui a existé si longtemps entre Lyon et Paris, celuici tenant pour le chloroforme, celui-là pour l'éther. Disons seulement que, grâce au professeur Gosselin, la réconciliation est à peu près faite aujourd'hui. On a prétendu à la Société de chirurgie que les praticiens anglais donnaient l'éther de préférence au chloroforme, c'est une erreur : il est abandonné aussi bien là-bas qu'ici. Et quoi d'étonnant, quand on considère sa volatilité extrême, la nécessité où l'on est d'employer des appareils spéciaux dont notre ligure 1 représente un bon modèle, inventé par M. Charrière, son effrayante combustibilité, et surtout la lenteur avec laquelle il produit l'anesthésie. Une seule raison militerait en sa faveur, ce serait son innocuité, mais il faudrait qu'elle fut prouvée. La commission nommée pour examiner cette importante question à Boston, l'une des capitales de l'anesthésie par l'éther, est arrivée à ce résultat que, sur 14 morts dues à l'éther, il est à peu près certain qu'aucun cas ne devait être imputé directement à l'éther, mais bien aux opérateurs ou aux opérés. Mais, comme le disait Giraldès, nommez une semblable commission pour le chloroforme et vous trouverez aussi que la plupart des cas de mort ne sont pas imputables à cet agent anesthésique, mais bien au chirurgien, aux aides ou aux malades.
Arrivé à ce point de notre leçon, il me reste à vous expo-
CHtRURGIE DES ENFANTS. 2
Figure 1. — Inhalateur Charrièrp, pour l administration de l'éther.
18 AKESTHÉSIE CHIRURGICALE.
ser comment on donne le chloroforme suivant la méthode à laquelle on a donné le nom de sidérante, ou de méthode anglaise (1), naguère employée parRigaud, de Strasbourg, et usitée aujourd'hui dans tous les hôpitaux de Londres. Je pourrais me borner à vous dire que c'est une méthode sûre en ce sens que depuis que je m'occupe de chirurgie, je n'en ai jamais employé d'autre et n'ai jamais rencontré d'accidents sérieux.
En effet, dès mon internat en 1857, lorsque j'étais dans le service de Ghassaignac, je donnais le chloroforme pour ainsi dire instinctivement de la môme façon que je le donne aujourd'hui. Je faisais à l'aide d'une compresse un nouet assez gros que je remplissais de charpie, je l'imbibais de chloroforme et je l'appliquais sous le nez du malade, qui s'endormait en quelques secondes, ce qui faisait dire à Ghassaignac, ainsi qu'en pourraient témoigner mes collègues d'alors : « Si jamais j'ai une opération à subir je veux que ce soit Saint-Germain qui m'endorme. » Depuis cette époque, j'ai anesthésié par le chloroforme plus de 10,000 malades. Sur ces 10,000 chloroformisations je n'ai jamais eu un cas de mort. Je pourrais par conséquent vous dire simplement: c'est un bon procédé, employez-le de préférence à tout autre. Mais nous ne pouvons nous contenter d'affirmations. Il faut savoir pourquoi cette méthode présente une certaine supériorité; pour cela, il faut savoir comment le chloroforme produit l'anesthésie et comment il peut amener des accidents mortels.
Des nombreux travaux auxquels ces deux importantes questions ont donné lieu se dégagent deux théories opposées : 1° celle de l'asphyxie locale ; 2° celle de l'asphyxie générale par l'action progressive du chloroforme sur les
(1) V. .T. Cooper Forster. Surgirai diseases of the Childre?}. Londres, 18G0.
contres nerveux. D'une part, on a dit : le chloroforme n'agit pas comme les poisons (tels que le curare, la belladone) qui, introduits par la voie hypodermique, déterminent immédiatement des phénomènes généraux, et qui, bien qu'ils aient été introduits sur un point déterminé de l'économie, exercent une action sur le système nerveux tout entier. Ce n'est point ainsi, dit-on, qu'agit le chloroforme : s'il est injecté dans un seul poumon, l'anesthésie ne se produit pas, il y a coagulation du sang dans les capillaires, la respiration se fait incomplètement, l'animal éprouve un malaise considérable, mais il n'est pas anesthésié. Si l'on va plus loin, et si, au lieu d'injecter du chloroforme dans un seul poumon, on en injecte dans les deux, l'animal éprouve une gêne respiratoire plus accentuée ; on voit arriver l'asphyxie et aussi l'anesthésie, mais comme une première manifestation de l'asphyxie.
Eh bien ! Messieurs, je vous le demande, examinons un peu un de ces malades que je soumets tous les jours à l'action du chloroforme, examinons-le à cette période déjà avancée de la chloroformisation que Chassaignac appelait la période de tolérance ou plutôt de réconciliation chloroformique, mot très juste, faisait-il remarquer, puisqu'une sorte de lutte s'établit entre le malade et le chloroforme au commencement et s'apaise quand le malade semble consentir à son anesthésié. Examinons, dis-je, le malade à cette période de tolérance ; est-ce qu'il asphyxie ? Rien ne l'indique : il a les lèvres et les conjonctives rosées, il respire lentement et largement. Allons plus loin, interrogeons' les autopsies des rares sujets qui ont succombé sous l'influence du chloroforme. Jamais on n'a trouvé dans les cavités cardiaques ces gros caillots noirâtres, poisseux, que l'on rencontre chez les asphyxiés. Les cavités du cœur sont vides,
et aucune des lésions propres à l'asphyxie n'a pu être signalée après.
La théorie de Bouisson, de Montpellier, qui consiste à expliquer l'anesthésie par l'action progressive du chloroforme sur les centres nerveux, paraît beaucoup plus acceptable; Bouisson a distingué clans l'anesthésie chloroformique deux périodes bien distinctes : la première, dans les limites de laquelle il faut rester pour opérer, comprend l'anesthésie de la vie animale ; la seconde, celle de l'anesthésie de la vie organique, embrasse une succession de phénomènes qui amènent fatalement la mort.
L'anesthésie de la vie animale se divise elle-même en trois périodes :
Dans la première période, le cerveau est envahi ; vous avez de l'excitation générale ; le malade se défend, chante, puis, au bout d'un certain temps, l'intelligence disparait, ainsi que la sensibilité.
Dans la seconde et dans la troisième période, ce n'est plus seulement le cerveau qui reçoit l'influence du chloroforme, c'est le cervelet et la protubérance annulaire, d'où l'abolition des mouvements volontaires et, un peu plus tard, des mouvements réflexes.
Arrêtez-vous là, parce que, si vous allez plus loin, vous abordez la seconde phase, la phase dangereuse, l'anesthésie de la vie animale !
Cette anesthésie de la vie animale se divise elle-même en trois périodes qui dépendront de l'action du chloroforme sur la moelle épinière et sur la moelle allongée. Cette action se manifestera d'abord par l'abaissement du nombre des mouvements respiratoires, ensuite par celui des mouvements du cœur et enfin par la mort.
Voilà donc six périodes parfaitement nettes par lesquelles
passent tous les malades, par des degrés plus ou moins sensibles, quelquefois avec une rapidité foudroyante, sans quoi, ce mécanisme une fois bien compris, il n'y aurait plus d'accidents par le chloroforme : il suffirait de s'arrêter au degré convenable.
Les conséquences de cette théorie ont une importance énorme. La première, c'est que l'anesthésie et la mort sont le résultat du même processus. Ce n'est qu'une question de limite. Les animaux soumis à l'expérimentation dans les laboratoires meurent ainsi, tout comme les malades endormis par un aide distrait qui, au lieu de s'occuper du rôle qu'on lui a confié, regarde l'opération. C'est aussi de cette façon qu'on meurt entre les mains d'un chirurgien moins préoccupé de la surveillance du malade soumis au chloroforme que du choix de son procédé opératoire ; car, il faut bien l'avouer, sur dix malades qui meurent par le chloroforme, il y en a sept qui meurent par la faute de l'aide ou du chirurgien. Cette conviction ne me paraît pas aussi pénible qu'elle semble l'être à beaucoup de chirurgiens, à en juger par les efforts qu'ils font pour écarter d'eux cette responsabilité. Après tout, s'il en est ainsi, il suffit de choisir de bons aides et d'être soi-même très attentif. Malheureusement, la mort par le chloroforme ne résulte pas toujours d'une série de phénomènes prévus ; il y a des phases qui échappent à l'observation dans cette série, ou plutôt il y a des cas de mort qui déconcertent toute prévision et contre lesquels on ne peut se flatter d'être mis en garde par la prudence la mieux en éveil. J'ai toujours soin de donner moi-même le chloroforme et je n'ai jamais eu de ces cas de mort, mais je ne prétends pas que je n'en aurai jamais.
J'ai vu mourir trois malades entre les mains de mes maîtres. Les deux premiers sont évidemment morts par la négligence de l'aide, qui regardait l'opération et tenait la
compresse imbibée de chloroforme appliquée sur les narines du malade. Au bout d'un certain temps, on s'aperçut que celui-ci ne respirait plus, il était déjà trop tard. Le troisième était un garçon bouclier, entré à l'hôpital de la Pitié pour une luxation de la cuisse. Le chirurgien entreprit de lui réduire immédiatement sa luxation par le procédé de Desprès, et comme le malade était extrêmement vigoureux, ou se mit en devoir de l'endormir. Les premières bouffées de chloroforme furent très mal supportées ; le malade se cyanosa rapidement ; en présence de cet aspect, on suspendit le chloroforme ; le malade se réveilla et nous dit : « J'ai cru que j'allais mourir. »
Sans chloroforme, cette fois, le chirurgien fit la réduction, on entendit le claquement caractéristique. Aussitôt le malade s'écria : « Je meurs ! » Il était mort, en effet, dix minutes après la dernière inspiration de chloroforme.
Le cas de ce malade est un des cas exceptionnels pour l'explication desquels il faut invoquer avec Robert et Denonvilliers les idiosyncrasies. Ce mot, qui a été critiqué comme vide de sens, correspond à quelque chose de très réel, comme M. Perrin l'a très bien fait remarquer dernièrement à la Société de chirurgie.
Il est évident que la mort du malade dont je viens de parler n'est imputable ni au chirurgien ni à ses aides, et ne peut s'expliquer que par l'idiosyncrasie d'un malade pour lequel le chloroforme était toxique à un degré qu'il était impossible de prévoir. C'est du reste, comme je vous le disais, l'opinion qui a été défendue par Robert et qui a prévalu dans la dernière discussion de la Société de chirurgie.
Revenons, Messieurs, à notre méthode pour l'administration du chloroforme, méthode de Rigaud, méthode anglaise ou sidérante. Je dis que son succès s'explique très bien par la théorie de Bouisson sur le mode d'action du
chloroforme. Nous faisons passer notre malade par les trois phases décrites par Bouisson, mais nous pressons la succession de ces phases. Dès les premières bouffées de chloroforme, nous envahissons presque simultanément le cerveau et le cervelet. Mais là nous nous arrêtons. C'est ce temps d'arrêt qu'il importe de bien saisir et dont le chirurgien, les yeux fixés sur son malade, doit constamment guetter l'indication. Les praticiens timides font durer inutilement l'administration du chloroforme dans la première période, quand aucun accident ordinaire n'est à craindre, or il n'y a aucun inconvénient à brusquer ce temps et à réserver toute son attention, toute sa lenteur, toute sa temporisation pour le moment dangereux, qu'il faut avoir le tact de bien saisir. Ce moment étant bien discerné, vous ne perdrez plus de malades par la faute qui se commet le plus communément. Est-ce à dire que vous n'en perdrez jamais? Je n'ose vous le promettre, car vous avez encore à compter avec la syncope et l'apnée.
La syncope peut survenir brusquement, sans avoir été précédée d'aucun ralentissement dans les battements du cœur ; elle peut survenir à tout moment, au commencement de la chloroformisation, comme on l'a observée chez des femmes très pusillanimes, au plus [fort de l'opération par faction réflexe du traumatisme que l'anesthésie la mieux établie n'empêche pas. L'apnée est plus insidieuse encore. Vous avez remarqué en effet qu'il y a toujours chez les sujets qu'on endort par le chloroforme une certaine tendance à l'oubli de respirer, et c'est pour cela que vous me voyez constamment provoquer de larges inspirations chez les enfants au commencement d'une chloroformisation en leur chatouillant la base de la poitrine. Si l'on n'y prend pas garde, cet oubli de respirer peut se reproduire et amener la mort, au moment où rien ne le fait prévoir.
La méthode sidérante étant admise, posons les principes qui doivent vous guider dans son application.
Ne vous servez jamais que de bon chloroforme. Cette précaution, dont on s'est avisé de tout temps semble avoir pris une nouvelle importance depuis la dernière discussion de la Société de chirurgie, dans laquelle le chloroforme des hôpitaux a été sérieusement mis en cause par 3IM. Lucas- Championnière et Berger.
Ce chloroforme, soumis à l'examen d'un habile pharmacien, aurait, au contact du permanganate de potasse, révélé la présence de produits étrangers et serait une préparation d'une pureté douteuse. Si l'attaque a été chaude et poussée à fond, la riposte, de la part de MM. Tillaux et Després n'a pas été moins énergique.
Vous attaquez le chloroforme hospitalier, disaient-ils très justement, et lorsque vous avez oublié de vous en fournir en ville, c'est celui des hôpitaux que vous emportez pour endormir vos malades. En conscience, est-cejuste? M. Tillaux a dit : voilà vingt ans que je fais de la chirurgie dans les hôpitaux, je ne vois pas que le chloroforme ait changé. On prétend qu'il est impur parce que l'administration le fait fabriquer en grand et avec des alcools inférieurs. Mais croyez-vous que les fabricants de produits chimiques fabriquent le chloroforme avec de l'alcool pur? Ce n'est pas à dire que tout chloroforme, hospitalier ou autre, doive être accepté sans examen.
Je me rappelle qu'il y a deux ou trois ans je fus frappé de l'odeur du chloroforme donné dans mes salles ; ce n'était pas cette odeur mal définie dont il a été parlé à la Société de chirurgie, mais une odeur bien nette de chlore due à un dégagement non douteux d'éther chloré et préjudiciable aux malades, sans mettre pourtant leur vie en danger. Le pharmacien, interrogé sur la valeur du produit, me
répondit : le chloroforme, par lui-même, est pur; c'est vous qui en altérez la pureté par la manière dont vous l'employez. Vous le mettez, en effet, sur une compresse blanche de lessive : or, il est d'observation que le linge ainsi blanchi décompose le chloroforme. Peu satisfait de cette explication qui n'expliquait rien, puisque depuis longtemps j'employais le chloroforme de la même façon sans remarquer la même altération, j'en parlai au pharmacien en chef de l'hôpital, M. Bourgouin. qui admit, lui, la décomposition du chloroforme, soit parce qu'il était resté en vidange, soit parce qu'on l'avait exposé au soleil. D'autre chloroforme fut mis à ma disposition et n'offrit pas les mêmes caractères. 11 y a donc à examiner le chloroforme hospitalier ou autre, avant de s'en servir, mais je ne puis que m'associer eu somme à ce qu'a dit, en substance, M. Tillaux à la Société de chirurgie, et qui résume très bien pour moi la question. Les accidents imputés au chlorolorme ne lui sont pas dus, mais le plus souvent au sujet à qui on l'a donné, à la manière dont on s'en sert, et surtout à ceux qui s'en servent. Donc, s'il est bon et utile d'examiner son chloroforme, il ne faut pas non plus tomber à cet égard dans une minutie puérile.
Ne donnez jamais le chloroforme qu'à jeun, quand vous le pouvez. Malgré l'utilité de ce précepte, toujours applicable dans nos salles, nous sommes souvent obligé de n'en pas tenir compte, pour l'administration du chloroforme, dans les explorations qui se font à la consultation de cet hôpital.
Lorsqu'on nous amène un enfant, on a eu invariablement soin de le bourrer de toutes sortes de gâteaux ; aussi, deux ou trois bouffées de chloroforme suffisent pour provoquer chez lui le vomissement. On peut ordinairement passer outre, quand il ne s'agit pas d'une exploration de l'œil.
26 AXESTHÉSIE CHIRURGICALE.
Il faut donner le chloroforme au malade couché et insister absolument sur cette position. Il m'est arrivé de céder aux sollicitations de certaines personnes qui me demandaient de les suivre chez un dentiste pour les endormir et de les endormir assises. Ce mode d'administration du chloroforme est détestable. Il m'a occasionné des alertes sans qu'il y ait pourtant jamais eu d'inquiétude sérieuse à concevoir.
Il faut que le malade soit complètement deshabillé, defaçon que l'on ait constamment son épigastre sous les yeux.
Vous donnerez le chloroforme vous-même ou vous en confierez l'administration à un aide expérimenté, quand vous serez sûrs, non seulement qu'il sait donner le chloroforme, mais encore qu'il peut s'isoler de tout ce qui se passe autour de lui pour ne s'occuper que de l'anesthésie.Mais, je le répète, il vaut mieux donner le chloroforme vous-mêmes parce que vous êtes, vous, aiguillonnés par le sentiment de la responsabilité, lequel n'agit pas de la même façon sur l'aide, même le plus sérieux, quand il se sent couvert par son chef.
Deuxième principe. Tout en donnant le chloroforme vousmêmes, ne soyez pas seuls en tête à tète avec votre malade pour le donner. Cette recommandation est inutile à l'hôpital, mais essentielle à la ville et a une grande importance au point de vue médico-légal, vu la gravité des accusations qui peuvent être portées contre le praticien, et la facilité avec laquelle ces accusations sont acceptées, sur des preuves quelquefois très légères.
Lorsque le malade est couché bien à plat sur le dos, vous prenez une grosse compresse ou deux mouchoirs bien épais que vous disposez en compresse longuette et vous versez du chloroforme sur l'extrémité inférieure. Notez bien que je dis « l'extrémité inférieure ». Lorsque la compresse est
bien imbibée, vous la disposez en une sorte de godet dont vous coiffez le nez et la bouche du malade en la ramenant sous le menton ; de cette façon les yeux sont préservés de tout contact avec le chloroforme, contact qui, dans un cas de ma pratique, a produit une fois une conjonctivite et une ophthalmie des plus graves.
Il est absolument nécessaire de faire contenir le malade par des aides dont le rôle est tout indiqué. Ils doivent, dès qu'on approche la compresse du visage du malade, lui saisir vivement les mains et les pieds pour ne plus les lâcher. Cette recommandation a son importance, comme je l'ai vu un jour dans ma clientèle. Appelé un jour en ville pour opérer un paraphimosis, je me mis en devoir d'endormir le malade. Mon aide croyant qu'il suffisait de diriger, comme on l'a dit, ses mouvements, le tenait mollement. Dans un mouvement de révolte il nous échappa, se précipita sur l'aide et le mordit à l'aisselle. Une lutte s'engagea, à la suite de laquelle nous restâmes maîtres du malade, mais mon interne conserva longtemps la marque des dents.
Il est donc utile de maintenir solidement son malade. Gela est moins important chez l'enfant que chez l'adulte, pour lequel cette règle est absolue, à plus forte raison quand il s'agit d'endormir des alcooliques lesquels, soit dit en passant, s'endorment très bien par la méthode sidérante, après deux ou trois bouffées, pourvu qu'une vigoureuse contention (deux aides avec le chirurgien ne sont pas de trop pour cet objet) dompte leur première résistance.
Par la méthode sidérante, la chloroformisation s'accomplit très rapidement, ce qui est un grand avantage dans certaines circonstances. Ainsi, alors que, suivant l'opinion généralement admise, il faut dix minutes au moins pour endormir un enfant, il m'est arrivé d'endormir 16 enfants en un seul jour d'opérations. Vous voyez ce qu'il m'aurait
28 AïfiSSTHÉSÏE CHIRURGICALE.
fallu de temps pour obtenir ce résultat par la méthode ordinaire.
Pour vous mettre dans l'esprit des chiffres exacts et vous montrer en même temps que l'anesthésie rapide ne tient pas à une aptitude de l'âge auquel elle est loin d'être toujours proportionnée, je vais vous soumettre les principales données d'un tableau dressé par un de mes élèves. Ce tableau vous indiquera d'une part le temps qu'il faut pour endormir les malades et vous fera voir d'autre part le peu de relation qui existe entre l'âge du malade et sa facilité à s'endormir.
Ce travail, publié dans la France médicale du 7 décembre 1878, porte sur 124 observations, 83 garçons et 41 filles.
Je prends les premiers chiffres relatifs à des garçons.
1 Jourdan. . . . 7 ans.... Nécrose du maxillaire lm,15
2 Marius (H.)- 6 — .... Polype du rectum la320
3 Marius (A.). 8 — 1/2. Torlicolis. Abcès Ira,l0
4 Hubert 7 — .... Ténotomiedusle:no-mastoïdien. l31,^
Les chiffres suivants appartiennent à des petites filles :
1 Duval 11 mois 2m,30
2 Dévier 6 ans Suture de la langue lm,30
3 Cicly 6 mois Torticolis 0m,E3
33 Pilly 10 ans !/2.. Ouverture d'abcès lra,50
En parcourant cette liste, je trouve par exception :
83 Clozé 13— Bec-de-lièvre 3m,20
38 Hénault.... 10 — 1/2... Exploration de la vessie 4m
Dans les 124 observations, jamais on n'a eu à donner le chloroforme pendant cinq minutes ; une fois il a fallu quatre minutes, une fois trois; pour toutes les autres maladies, la durée de l'inhalation a été de moins de trois minutes.
Pour nous convaincre que l'âge ne fait rien au temps que doit durer l'inhalation, nous n'avons qu'à consulter le même tableau nous y trouvons pour les garçons :
Serpion. .
Lapart. . ,
Bert
Rigault..
Pégulon.
Roussel.
7 ans Fracture du coude. .. .
2 — Pointes de feu
13 — Iridectomie
12 — Contusion du coude...
14 — 1/2. ... Paracenthèse
14 — Ongle incarné
Pour les filles c'est la même chose.
8 «Fumier. .,
14 Marie...
17 Schmidt.
19 Morond. ,
31 Meunier.
21 mois...
8 ans. . . .
Empyème.
Pointes de feu
Exploration de trajets fistuleux.
Ongle incarné
Amputation de cuisse
im,55
lm,15 lm,25 0«V5
(T,40 lm,10
lm,30 lm,30 0m,15 0m,35 1"--, 40
Vous voyez, Messieurs, que la durée nécessaire de l'inhalation du chloroforme n'est pas en rapport avec l'âge, puisque le n° 19 qui a 18 ans met moins de temps à s'endormir que le n° 14 qui n'a que 21 mois, et qu'en aucun cas on n'a eu à la prolonger au delà de quatre minutes, terme extrême qui ne s'est lui-même présenté qu'une seule fois.
Quel sera le signe de la période de tolérance, de la zone maniable, comme Paul Bert l'a fort bien nommée? Comment pourra-t-on s'assurer que l'anesthésie est complète? L'enfant passe souvent brusquement de la période de résistance à la période de coma, de stertor et c'est ce stertor qui est le meilleur signe de l'anesthésie. On a voulu en faire un symptôme alarmant ; il n'en est rien, lorsqu'on s'astreint à ne plus donner de chloroforme dès qu'il a commencé. C'est le meilleur signe de l'anesthésie complète. Vous pouvez vous en assurer en levant les membres du malade : ils retombent inertes, il dort profondément: il est en résolution complète.
Examinons maintenant la valeur d'un signe que MM. Coyne et Budin ont présenté comme marquant ranesthésie complète.
"D'après ces observateurs, quand l'enfant en arrive à la seconde période, il y a mydriase, suivie, un certain temps après ,
,de myosis, puis reparaissant au moment ou l'enfant commence à revenir à lui.
D après MM. Coyne et Budin, le chirurgien ou l'aide qui donne le chloroforme doit avoir les yeux fixés sur la pupille du malade, pour savoir quand il faut continuer et quand il faut cesser. Je ne suis pas, pour ma part, convaincu de la valeur universelle de ce signe, car j'ai vu, dans beaucoup de cas, des enfants chloroformés, ne présentant que de la mydriase, et j'estime qu'il y aurait imprudence à attendre l'apparition de la myosis, qui ne se produit pas toujours, pour cesser de donner le chloroforme.
J'arrive maintenant à la communication que M. Berger a faite à l'Institut par l'intermédiaire de M. Gosselin. M. Berger affirme dans sa note que le meilleur signe de l'anesthésie complète est l'abolition du réflexe palpébral. C'est-à-dire que si l'on vient à toucher la conjonctive du malade étant profondément endormi, les paupières ne se contractent pas, tandis qu'au moment où le malade revient à lui, la même excitation lni fait toujours cligner l'œil.
Cette communication repose sur un fait assez connu, l'insensibilité de la conjonctive, sous l'empire d'une anesthésie profonde ; mais ce fait n'avait pas encore été interprété au profit de l'anesthésie chirurgicale, surtout sous la forme du réflexe palpébral aboli qui en est la conséquence. Je trouve donc la communication de M. Berger intéressante et j'admets avec lui que l'abolition de ce réflexe, surtout quand elle persiste un certain temps, après la suspension des inhalations chloroformiques, doit inspirer à l'opérateur des craintes très sérieuses ; mais il est évident qu'il ne faut pas interroger la conjonctive à tout propos et qu'on ne la toucherait pas une dizaine de fois au cours d'une opération, sans grands inconvénients pour le malade.