CANCER DE L ŒIL
tout simplement, au fond de l'œil, ce tapis rosé que vous apercevez dans l'œil d'un chat, quand il est éclairé sous un certain angle, que vous voyez aussi dans l'œil des chevaux et de tous les animaux, dont la pupille se dilate assez pour vous permettre de voir le fond de leur œil. Il y a donc chez les enfants atteints de cancer de l'œil, dansl'œil affecté, une absence de contractions pupillaires, qui laisse voir le fond de l'œil. Ce fond est d'apparence nacrée et, d'après de Greefe, ce reflet ne serait dû à autre chose qu'à la rétine devenue graisseuse et refoulée par le cancer lui-même. Cette partieularité, notée par Alfred Graefe et Stelwage von Carion, a été nommée par eux d'un nom assez pittoresque, ils l'ont appelée Vœil lumineux.
Quand on examine le fond de l'œil avec plus de soin, on y trouve une tache rougeâtre, à bords frangés, avec une teinte verdâtre. Bientôt la vue s'affaiblit, le globe de l'œil est agité par de petites oscillations ; on dirait qu'il est troublé, à sa surface, par une sorte de frémissement.
A la seconde période, l'enfant perd complètement la vue ; l'œil grossit rapidement, devient de plus en plus saillant et se déforme. Au toucher, on constate une tension considérable et une dureté presque ligneuse, ce qui fait que souvent, en face d'un cas semblable, on a pensé au glaucome ; cela se ressemble, en effet, sauf que dans le glaucome il y a absence de ces bosselures particulières que l'on rencontre toujours dans le cancer. Bientôt l'œil commence à se vasculariser, la conjonctive devient de plus en plus saillante et variqueuse, ce qui est dû à la gène causée par le néoplasme sur la circulation de l'organe. En même temps, des bosselures se manifestent au centre de la cornée ; c'est alors que le cristallin change de couleur et devient opaque, d'où certaines erreurs de diagnostic et certaines opérations inutiles lorsque l'on prend l'affection pour une cataracte molle. Bien-
-i-4 CANCER CHEZ LES ENFANTS.
toi la cornée se ramollit, la sclérotique change de couleur, devient bleue; la rétine, refoulée par la pression mira-oculaire, chasse le cristallin contre la cornée qui se perfore. C'est la fin de la seconde période.
A la troisième période, le globe de l'œil se présente sous la forme d'un champignon rougeâtre, sanguinolent, couvert d'une suppuration fétide, caractéristique du cancer, et fait hernie à travers les paupières supérieure et inférieure renversées qui lui sont adhérentes ; la tumeur s'accroît avec une rapidité extraordinaire, détruisant la coque fibreuse du globe oculaire et envahissant même le squelette de l'orbite.
Au bout d'un certain temps, la néoplasie s'étend même au nez et à la bouche, donnant au malade un aspect particulièrement hideux qui est caractéristique.
Dans les examens des pièces anatomiques résultant de ce processus, on trouve le nerf optique infiltré, épaissi; la lésion s'étend même quelquefois jusqu'au corps génouillé et ajoute les symptômes d'une tumeur intra-crânienne à ceux de la tumeur intra-orbitaire , complication d'où résulte ordinairement une terminaison prompte et fatale.
Telle est, messieurs, la façon dont se comporte le cancer de l'œil, voyons maintenant comment nous pouvons le diagnostiquer. Avec quoi peut-on le confondre? Avec rien, si on l'a une fois bien vu et si l'affection est à un degré suffisant d'avancement pour avoir revêtu sa physionomie propre. Au début, un examen superficiel permettrait peutêtre de la prendre pour une cataracte, mais à moins qu'on ne l'opère immédiatement, en conséquence de l'erreur, la marche rapide et significative du cancer de l'œil viendra bientôt imposer au praticien le diagnostic véritable. Peut-être serait-il plus facile de confondre la saillie causée par une hydropisie sous-rétienne avec celle du cancer, mais l'examen de l'œil à l'éclairage oblique, complété par l'examen oph-
CANCER DE L ŒIL. 2k>
Ihalmoscopique feront facilement justice de cette erreur, l'aspecl de la papille cancéreuse, déjà décrit, n'ayanl rien de commun avec celui de la papille restée normale dans l'hydropise sous-rétinienne. Les tubercules de la choroïde, lésion de la tuberculose généralisée, découverte par de Graefe et très bien étudiée, dans cet hôpital même, par M. Boucbut, pourraient simuler un cancer au début; mais de Graefe, en les signalant, a fourni aussi un moyen de diagnostiquer l'affection dont elles procèdent. Dans la tuberculose de la choroïde, après un certain développement des masses tuberculeuses, l'œil s'atrophie, tandis qu'il s'hyper- Irophie dans le cancer. Enfin les tubercules de la choroïde peuvent être reconnus à l'ophtlialmoscope. M. Bouchut en a décril un sous la forme d'une masse blanchâtre, saillante au centre, du volume d'un gros pois, en haut et en dedans de la papille (1).
Signalons, pour mémoire, le diagnostic du cancer de l'œil avec une affection absolument rare comme les échinocoques, lesquels d'ailleurs ont des signes distincts, et le mélanome, d'une rareté égale, relativement à l'enfance. Vous vous rappelez, en effet, que cette affection est le lot presque exclusif de l'adulte.
Il y a déjà longtemps que Desault et, après lui, Maunoir, Wardrop, Saunders, Panizza ont constaté la fréquence extrême des récidives après l'opération. Dalrymple, même, fournit un argument aux théoriciens qui placent l'origine de l'affection dans le nerf optique ou dans son expansion rétinienne, en constatant qu'à la suite de l'extirpation de l'œil, la récidive se produit constamment sur le moignon du nerf optique, qui bourgeonne el devient fongueux.
En présence d'une affection terrible qui lue sûrement les
(1) V. Bouchlt. Clinique de l'hôpital des Enfants-Malades. 188 i, p. 11.
enfants d'une façon relativement lente, en leur infligeant la plus affreuse des difformités et en les affaiblissant par de nombreuses hémorrhagies, on peut se demander quel est le devoir du chirurgien. Les auteurs sont unanimement d'avis qu'il faut énucléer l'œil aussitôt que l'apparition des bosselures caractéristiques est venue mettre hors de doute l'existence d'un cancer. Une opération, faite à ce moment assez rapproché du début de l'affection, et poussée assez profondément pour enlever toutes les parties atteintes du nerf optique, est la seule chance de guérison qui reste à l'enfant, et l'on n'a pas le droit de l'en priver. Il faut donc promptement énucléer l'œil, et rien n'est plus simple que cette opération, d'une exécution relativement facile.
Gomment opérera-t-on? Par le procédé que vous m'avez vu appliquer l'autre jour et qu'on pourrait appeler celui de la stra bo tomie multiple; c'est le procédé de Bonnet. Vous avez vu que j'ai commencé par sectionner tous les muscles droits de l'œil, puis que j'ai été couper le nerf optique avec des ciseaux courbes et enfin que j'ai terminé par la section des deux obliques. Il y a quelquefois avantage à employer le procédé de Tillaux, qu'il a résumé lui-même comme il suit : « Diviser la conjonctive et le fascia sous-conjonctival avec des ciseaux courbes, au niveau de l'attache à la sclérotique du muscle droit externe. Diviser le tendon de ces muscles; au lieu de continuer la section des tendons tout autour de la cornée, porter immédiatement les ciseaux par la boutonnière conjonctivale jusque sur le nerf optique; diviser ce nerf à son entrée dans le globe de l'œil ; saisir le pôle postérieur du globe avec une pince à griffes et l'attirer au dehors à travers la boutonnière conjonctivale ; achever ensuite l'opération en rasant la sclérotique (1). »
(1) V. Tillaux. Traité a" anatomie topographique. 1877, p. 190.