DIX-SEPTIEME LEÇON
(Irenouillktte. Tumeur enkystée du plancher de la bouche. — Autres définitions ; causes d'erreur. — Kystes saliva ires : 1° en rapport avec la glande sous-maxillaire. Dilatation du canal de Wharton. Discussion de cette éliologie ; 2° en rapport avec la glande sublinguale. — Kystes séreux, en rapport ou non avec la capsule de Fleischmann. Discussion. — Kystes dermoïdes. — Kystes parasitaires, hydatiques. Grcnouillettes sanguines. Véritables angiomes. — Traitement, suivant les formes.
FlLET. Très souvent une illusion. Danger des opérations de complaisance. N'opérer que le filet membraneux, pellucide. Simplicité du procédé opératoire.
Messieurs,
Nous avons opéré tout à l'heure, devant vous, une enfant, atteinte de grenouillette, entrée depuis quelques jours dans le service. Je l'avais conservée à dessein pour ce but jusqu'à ce jour.
La grenouillette, encore appelée ranule et plus connue sous la première dénomination dans le public, a reçu un grand nombre d'autres noms plus scientifiques, mais qui ont l'inconvénient de préjuger quelque chose sur le siège précis de cette affection. Or, comme on est loin de s'entendre sur ce siège, ou plutôt comme ce siège paraît être multiple, nous éviterons toutes les discussions oiseuses auxquelles ont donné lieu les efforts qu'on a faits pour le déterminer, en n'adoptant aucun des noms qui le préjugent.
Sans comprendre dans notre programme la grenouillette graisseuse qui n'est autre chose qu'un lipome sublingual et la grenouillette sanguine qui est un véritable angiome (sur
lequel Dolbean a fait un remarquable travail et dont vous avez vu un exemple frappant sur un enfant opéré par moi, ce matin, d'un autre angiome de la lèvre inférieure), nous décrirons les diverses tumeurs enkystées du plancher de la bouche, ainsi dénommées d'après le caractère anatomique commun aux diverses grenouillettes, depuis celle de Wharton, en 1664, jusqu'à celle de Fleischmann, en 1841.
Les plus fréquents de ces kystes, ou du moins ceux qui ont été décrits les premiers, sont ceux qui résultent de la dilatation, de l'ectasiedu conduit de Wharton.
L'existence de ces kystes et la réalité de leur étiologieont été démontrées jusqu'à l'évidence par l'expérience de Claude Bernard qui, en liant le conduit de Wharton, créa de toutes pièces une grenouillette, en arrière de sa ligature, et par l'observation de Félix Guyon relative à un cas de grenouillette congénitale, coïncidant avec une imperforation du conduit de Wharton. Cette étiologie a été battue en brèche par Closmadeuc qui prétendait que, sur cent cas. pas un seul n'était dû à une dilatation véritable en arrière d'un obstacle.
Rien ne serait plus facile que de répondre à cette objection pour celui qui, comme nous, admet des grenouillettes d'origine variée, puisque nous acceptons dans notre cadre l'hydropisie de la bourse séreuse de Fleischmann, les kystes séreux et ceux qui sont produits par la dilatation des conduits excréteurs de la glande sublingale. On ne peut nier, pourtant, qu'il y ait des cas où la glande sous-maxillaire soit obstruée, tandis que son conduit principal est, sinon toujours, du moins momentanément libre. Des explications très ingénieuses ont été trouvées pour ces cas. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de les reproduire et de les discuter, devant la fréquence des cas où l'existence et la nature de l'obstacle sont aussi évidents que la dilatation elle-même. Cet obstacle
SIÈGE DKS GRENOUILLETTES. ^:>>l
esi le plus souvent un calcul salivaire. (Voir nos figures fc8 cl i(.).) Son existence a été conslaléc maintes fois par Chassaignac, Jarjavais, Bouchut, qui ont décrit minutieusement, et le calcul obstructeur, cl la dilatation située postérieurement à ce calcul. Plus lard, Robert Laugier, Gosselin apportèrent de nombreux laits à l'appui; de sorte que la nature de celle all'cclion n'est pas aujourd'hui discutable. Tout au plus pourrait-on admettre, pour expliquer les cas dans lesquels la dilatation esl évidente, tandis que l'orifice externe du canal continue à émettre de la salive, que le
Figure 4S. — Glande sublinguale (1, 2). Glande sous-maxillaire (3, k). Canal de Wharton, dilaté par un calcul.
Figure 49. — Calcul salivaire.
calcul obstructeur n'est pas toujours engagé dans l'orifice interne du canal de Wharton ou qu'il y a insuffisance de débit, sans obstruction complète, pour ce canal, lorsqu'il y a surabondance de sécrétion et amas' de salive en amont, comme au moment du repas. On expliquerait ainsi la dilatation intermittente, c'est-à-dire coïncidant, soit avec le moment du repas, soit avec l'engagement du calcul obstructeur dans le canal de Wharton.
Certains faits montrent à la fois la valeur de l'obstruction du canal de Wharton, comme étiologie de la grenouillelle
sublinguale et la possibilité de l'obstruction incomplète de ce canal, dans les cas mêmes où la grenouillette s'est produite : ce sont les cas de corps étrangers venant de l'extérieur, introduits dans le canal de Wharton.
M. Claudot, dans un travail sur lequel M. Forget a fait un rapport devant la Société de Chirurgie (1), donne une excellente classification, quoique incomplète, des tumeurs kystiques du plancher de la bouche, qu'il divise en kystes muqueux (par dilatation des follicules mucipares), kystes salivaires (par ectasie des conduits salivaires), kystes séreux (bourse de Fleischmann), kystes dermoïdes (cavités closes de nouvelle formation), rappelle un cas de grenouillette, avec obstruction incomplète, produite par une soie de sanglier, introduite dans le conduit de Wharton, chez un cordonnier ; il rapporte un autre cas, observé par lui, de grenouillette salivaire, aiguë, suppurée, consécutive à l'introduction accidentelle d'un épillet de graminée dans le même conduit, chez un soldat, et cite enfin un cas observé à la Nouvelle-Orléans de calcul salivaire formé autour d'une arête de poisson et spontanément expulsé, après avoir été une cause de grenouillette.
Si l'obstruction du conduit de Wharton ne répond pas à l'étiologie de toutes les grenouillettes, et si ces dernières peuvent subsister dans les cas d'obstruction incomplète ou intermittente de ce conduit, ce n'est pas moins, dans la majorité des cas, une explication très satisfaisante pour le clinicien. Arrivons maintenant à la description de la tumeur.
La grenouillette se présente ordinairement sous la forme d'une tumeur d'aspect uniloculaire, à liquide extrêmement visqueux et exceptionnellement purulent. Le pus ne se
(1) V. Gazette hebd., 1874, p. 421.