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CHAPITRE VII

LES BLESSURES DANS LES CHANSONS DE GESTES

« L’œuvre littéraire à laquelle je demanderais l’image fidèle des mœurs . de ces temps, c’est la Chanson de Roland,

un poème du xi* siècle. On ne saurait trouver une peinture plus naïve et plus forte de cette civilisation guerrière ; nulle part, on ne rencontrerait des tableaux plus dépourvus d’artifice, d’une sincérité plus expressive. » Ch. Gidel, Les Français d’ autrefois .

Pendant- cette période multiséculaire qu’on est convenu d’appeler le Moyen Age, c’est-à-dire le temps écoulé depuis la chute de l'empire romain (475) jusqu’à la prise de Constantinople par Mahomet II (1453), la chirurgie fut-elle pratiquée dans les armées ; ou ne découvrirons - nous aucun vestige d’une organisation quelconque? Ce n’est pas qu’il faille s’attendre à trouver un corps de santé avec une hiérarchie, des prérogatives, un rôle définis ; néanmoins, si la médecine militaire n’existait pas, est- il exact de prétendre que les soldats blessés étaient complètement privés de soins ? Il importe, avant de répondre, de distinguer entre les époques.

Il ne semble pas que les Gaulois, ou les chefs qui les commandaient, aient jamais eu la pensée de procurer des secours à ceux qui étaient frappés pendant le combat, ou qui étaient atteints de maladies au cours de la campagne.

Les premières armes dont se servirent nos ancêtres furent des armes de pierre : un caillou aiguisé en pointe, une hache de pierre formée d'un silex, etc.

Plus tard, les armes qu’ils emploieront seront de sortes très différentes : des fers de lance ou javelots; le dard de bois, aussi rapide qu’une flèche; la massive matara et le léger verutum ; la tragula, employée surtout à la chasse; ou un fer en spirale, qui élargissait les plaies. Ils se servaient, en outre, de l’étrange

LES BLESSURES DANS LES CHANSONS DE GESTES

cateia, au bois flexible, planté de clous de métal, arme d'approche, lourde et meurtrière, qui, lancée d’un geste habile, revenait, disait-on, rejoindre le guerrier après avoir frappé l’ennemi; et, surtout, plus répandu que tous les autres engins, le long goesum, tout en fer, sorte de pique-javelot, l’arme préférée des combattants à char. La large lance gauloise, au fer d’une coudée, à la hampe plus longue encore, n’apparaîtra, au temps de César, que chez les Belges et les Suessions (Soissonnais) : c’était une arme de cavalier.

Le vrai guerrier celte se servait de l’épée ; mais celle-ci ne ressemblait pas à notre épée moderne, courte et à pointe effilée : c’était une espèce de latte à deux tranchants, que sa pointe émoussée rendait impropre à l’attaque d’estoc. Au moment du combat, le maniement de cette masse pesante, qui coupe et ne perce pas, est « une arme de rencontre plus que de duel, de heurt méthodique plus que de mêlée intelligente1 ». t Souvent il arrivait que les épées, mal trempées, se ployaient et, tandis que les combattants se baissaient pour les redresser avec le pied, l’ennemi les égorgeait sans risque. Nos ancêtres apprirent ainsi à porter des glaires plus courts et

plus épais; mais, n'extrayant en abondance que le cuivre et point le fer, ils conservèrent une arme inférieure à leur courage; elle pendait, attachée à une chaîne de métal, au côté droit du guerrier 2.

Les Gaulois méprisaient les armes défensives; ils se présentaient au combat le torse nu 3, contre les Romains couverts de boucliers protecteurs, l'eu de temps encore avant César, dans toutes les batailles, on voyait, sur les lignes gauloises,

Armes hks Gaulois, en silex et en os.

( Histoire de France, d'après les documents originaux, par H. Borrier et Ed. Charton, t. Ier, p. 17.)

1 Camille Jullian, Histoire de la Gaule , t. II, 198 et stiiv.

2 Henri Bordier et Edouard Charton, Histoire de France , d'après les documents originaux .

Paris, 1859.

3 « Le Celte mettait son honneur à ne se couvrir que de ses larges braies et de son sayon llottant (au moins au 111e siècle) ; et les Belges ou les Galates n’avaient pas encore renoncé à se dévêtir à l’heure de la bataille. » C. Jullian (d’après Polybl), I, 35 1.

CHIRURGIENS ET BLESSÉS A TRAVERS l’hïSTOIRE

un premier rang composé d’hommes dépouillés de leurs vêtements, et n’ayant en mains que leurs armes : c’était un privilège réclamé par les plus braves et les plus beaux1.

L’arme favorite des Francs était une hache à un ou deux tranchants, dont le fer était épais et acéré et le manche très court. Ils commençaient le combat,

en lançant de loin leur hache, soit au visage, soit contre le bouclier de l’ennemi.

Outre cette hache ( francisque ou f ramée), les Francs avaient une arme de trait qu’ils nommaient hang (hameçon), pique de médiocre longueur, dont la pointe, longue et forte, était armée de plusieurs barbes ou crochets tranchants, recourbés comme des hameçons. Quelquefois le hang, attaché au bout d’une corde, servait, en guise de harpon, à amener tout ce qu’il atteignait. La garde du roi, seule, avait des chevaux et portait des lances du modèle romain.

Clovis fut le véritable fondateur de la grandeur des Francs. Dans les troupes de Clovis et de ses successeurs, on ne voit pas trace de quelque chose ressemblant, de près ou de loin, à un service médical. Toutefois, un épisode doit être signalé, en raison des commentaires qu’on a cru pouvoir en tirer.

Ceci se passait au temps de la rivalité de Frédégonde et de Brunehaul.

En 605, à Kiersy, les deux armées des petits-fils de cette dernière se trouvaient en présence. Le maire du palais, Protade, était occupé, pendant l’action, à jouer aux dés avec l’archiâtre Paul, médecin en chef de l’armée, précisément en raison de sa qualité d’archiatre, c’est-à-dire de médecin particulier du roi. Un médecin en

1 « Nus et distingués entre tous par la jeunesse et la beauté, ceux du premier rang inspiraient la terreur par leurs figures et leurs gestes. >• Polybe.

Le premier, le torse nu, et portant seulement des braies ( braccœ ) ; l'autre, une tunique. (D'après un monument romain du it siècle.)

LES RLESSURES DANS LES CHANSONS DE C.ESL’ES

chef, a-t-on dit, suppose nécessairement un nombre plus ou moins grand de médecins placés sous ses ordres: l’hypothèse est assurément plausible, mais nul document offrant quelque certitude ne l’a jusqu’à présent vériliée.

Gaulois blessé, tombant de cheval.

Les armées du temps des Karolingiens avaient une grande ressemblance avec les bandes franques qui avaient envahi les Gaules trois siècles auparavant.

Charlemagne, en substituant son autorité à celle des Assemblées générales ou Champs de mai, modifia peu l’organisation antérieure: tout homme libre, possesseur d'alleu1, devait le service militaire pendant un temps très court; l’expédition finie, ii rentrait chez lui. Le prince emmenait les officiers de sa maison, le médecin comme les autres. Charlemagne, parfaitement indocile, d’ailleurs, à leurs prescriptions, en avait plusieurs attachés à sa personne2.

Les grands qui accompagnaient l’empereur avaient, comme leur maître, des gens chargés de veiller sur leur santé; plus ou moins experts dans leur art, la plupart n’avaient reçu aucune instruction et ils n’avaient d’autre prétention que

1 Propriété héréditaire, exempte de toute redevance, contrairement au fief, qui était grevé de certains services (Larousse).

2 Lectures sur l' histoire de la médecine , rédigées par le Dr Thomas. Paris, 1 885.

de savoir faire un pansement ou pratiquer, avec plus ou moins d’habileté, » une opération dont l’urgence s’imposait.

Quelques mots sur l’armement des guerriers de l’époque carlovingienne doivent précéder l'exposé de la nature des blessures produites par les armes alors en usage. Ces renseignements nous sont fournis par un attachant travail d’archéologie médicale1, passé presque inaperçu au moment de sa publication, et qui méritait mieux que ce dédain. Voici en quels termes notre confrère expose le résultat de ses investigations.

Heaume, avec ventaille de métal. Heaume, avec nasal et haubert.

(D'après Viollet-le-Duc, Dict. raisonné du mobilier français, t. VI, p. 106.)

Francs et Sarrasins sont vêtus de la broigne ou haubert , cottes de mailles à pans descendant à peu près aux genoux, et enveloppant la tête de manière à ne découvrir que le visage; la partie qui protège la partie inférieure du visage est la ventaille ; le heaume , ou casque conique, est muni d’un nasal; il recouvre le capuchon du haubert; larme de défense est Vécu ou bouclier, soit en cœur, soit en rectangle long, fait de bois recouvert de cuir ; au centre, se trouve une boule, soit métallique, soit de cristal, d’où partent des ornements en métal.

Les aimes sont, au premier chef, l 'épieu et l 'épée. L'épieu se compose d’un fût, ou

1 L ’ Anatomie chirurgicale dans la Chanson de Roland , par Georges Contenau ( Tribune médicale , 2.5 avril et 2 mai îyoo).

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hampe, plus ou moins long, qui peut supporter à sa partie supérieure un petit gonfanon, et d un fer pointu et tranchant, losangique : il n’est pas superllu de faire remarquer que l’épieu est a la fois une arme piquante et tranchante des deux côtés; la pointe n’a pas le piquant de nos lames.

On ne donne avec l’épée que des coups de tranchant, rarement de pointe, rendus plus terribles par le grand poids de I arme; les coups portés sont le coup à la tête, le plus fréquent, et le coup analogue à celui dit «. de handerolle » de notre escrime au sabre, qui va obliquement de l’épaule gauche au liane droit, ou réciproquement.

Nous pouvons, par suite, distinguer deux classes, parmi les blessures décrites dans la Chanson de Roland : les blessures par instruments piquants, et celles par instruments tranchants. Les blessures par l’épieu équivalent à celles produites par la lance moderne; les blessures par instruments piquants sont d’autant moins douloureuses que la lame est plus fine, par suite de la section de peu de nerfs; l’épieu, par la forme losangique de son fer, s’éloigne un peu des blessures par notre épée.

Les blessures produites par l'épée des héros de la Chanson de Roland équivalent aux traumatismes que produit le tranchant de noire sabre: ce sont blessures larges, douloureuses par le nombre de nerfs sectionnés; elles sont, en général, moins graves que celles par instruments piquants, et donnent d’ordinaire plus de sang.

Une remarque qu’il importe de faire avant d’aller plus loin : la Chanson de Roland est un poème qui « s’inspire de la guerre, rien que de la guerre; il est récité devant des guerriers, dont la distraction était, lorsqu’on ne se battait plus, de se réunir pour gaber , c’est-à-dire pour raconter des exploits invraisemblables, que chacun tentait de rendre plus merveilleux ». Il faut donc tenir compte de cette exagération voulue 1 * * 4, de cette déformation sous l’influence de l’imagination de l’auteur ou des auteurs de la Chanson.

D’après une opinion autorisée (Joseph Bédier, Les Légendes épiques, t. III, Paris, 1912), « à peine si nous savons le nom du poète de la Chanson de Roland. Du moins nous savons qu’il vécut à la fin du xie siècle et au commencement du

1 « En mettant de côté l’exagération qui plaisait tant à nos aïeux, écrit le l)r F. Truskolas

( Archives provinciales des sciences , ir0 année, n° 2, 1e1' décembre 1898), il faut bien reconnaître une chose, c’est que les hommes d’autrefois étaient plus vigoureux que nous.

On a fait bien des suppositions à ce sujet, qui, la plupart, ont été réduites à néant. On a dit,

par exemple, que la taille du moyen âge était plus élevée que la nôtre : des mensurations faites sur des cadavres exhumés ont permis de certifier le contraire; mais la race n’était point abâtardie comme aujourd’hui, et nous frémissons en considérant dans nos musées les pesantes armures des ancêtres que nous serions incapables d’endosser. Il y a encore un autre point, sur lequel on n’a pas attiré l’attention : c’est que les preux du moyen âge s’exerçaient journellement à manier l’épée; si leurs descendants avaient la même habitude de la lutte, peut-être pourraient-ils rivaliser avec leurs devanciers. Sachons donc remettre les choses à leur véritable place et ne nous figurons plus nos pères comme des géants... »

CHIRURGIENS ET RT.ESSÉS A TRAVERS T.’lTÏSTOIRE

xne ; au temps des dernières croisades d’Espagne et de la première croisade de Terre Sainte... La primitive Chanson de Roland ne peut dater que de ce siècle

(le onzième) au plus tôt... » On a dit que le poème de Turold (le nom de

l’auteur présumé de la Chanson ) représente « l’esprit germanique dans une forme romane » : M. Bédier y retrouve plutôt « ce qu’il v a de plus spécifiquement national en notre poésie, le sens classique des proportions, la clarté, la sobriété,

la force harmonieuse ». Ce Turold, « qui, voilà huit cents ans, a trouvé pour

noire patrie la caresse de ces noms Douce France, France la libre, ne pouvait être qu’ « un Franc de France ».

Armes des Francs. (D'après l'abbé Cochet, Normandie souterraine.)

On a comparé parfois le poème moyen-âgeux à l’épopée homérique ; mais, tandis que Y Iliade et Y Odyssée n’ont de contemporanéité avec aucune œuvre médicale, la Chanson de Roland, dont la plus ancienne rédaction remonte à 1066 environ, a été précédée d'Hippocrate et de Galien, et des traductions, faites par les Arabes, de ces œuvres capitales, qui ont servi de hase à l’enseignement médical pendant tout le moyen âge et même au delà.

On pourra être frappé du vague, du «flou» dans la description des blessures; de l’absence à peu près complète de termes anatomiques, par où se décèle l’ignorance de l’auteur au poinl de vue technique; mais on ne saurait méconnaître, chez le poète, dans le récit des blessures, de véritables qualités d’observateur,

LES BLESSURES DANS LES CHANSONS DE GESTES

(il

voire de 1res bon observateur. Il a dm les blessés dont il parle, il les a certainement approchés, sur le champ même de l’action. Bien que n’ayant pas disséqué — la dissection n’entrera dans la pratique que bien plus tard — il connaît les rapports des organes entre eux, notamment de ceux situés dans les cavités thoracique et abdominale ; il sait reconnaître la plus grande gravité des lésions

Guerrier, porteur Ecu avec de son écu. l’umuo.

Ecu DE LA FIN DU XII1 ET DU COMMENCEMENT DU \lll' SIÈCLES,

avec les courroies pour le soutenir.

(D'après E. Viollet-le-Duc, Dictionnaire raison ar <1 a mobilier français

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