CHAPITRE VI
LES BLESSURES ET LEUR TRAITEMENT, DAPRÈS LES POÈTES LATINS
Ut pictura poesis, a dit Horace; c’est qu’en effet, la poésie, comme la peinture, peut revêtir de sa livrée prestigieuse les sujets les plus froids. La science et ses préceptes austères, la médecine et son appareil barbare se sont transformées, sous la plume des poètes, en un thème fécond, et les plus beaux génies y ont puisé leur inspiration. Les Latins et les Grecs n’ont pas cru déroger à leur mission sublime, en mettant le langage poétique et ses riches harmonies au service de notre art.
Quelque rebelles que pussent paraître les descriptions médicales aux règles de la versification et à la pompe du style, nos ancêtres de l’Hellade et du Latium n’ont pas hésité à les entreprendre, jugeant que la poésie n’est pas seulement l’expression de la belle nature, mais de la nature tout court. Grâce à une langue particulièrement flexible , ils ont réussi à s’accommoder d’un prétendu antagonisme entre la vérité et la fiction, estimant que le vrai et le beau ne sont nullement inconciliables, et le démontrant par le rare bonheur de leurs essais.
L’union mythologique que les Anciens supposaient entre la médecine et la poésie s’est exprimée chez eux sous forme d’une alliance réalisée. Le même Dieu n’est-il pas représenté, tantôt avec la lyre, tantôt avec la coupe remplie du salutaire breuvage? Pour ne pas rompre le lien primitif, pour continuer la tradition du divin Apollon, les poètes ne pouvaient mieux faire que d’emprunter à la médecine des connaissances propres à alimenter leur verve.
Au surplus, de nombreux exemples l’attestent, la science médicale n’est pas si réfractaire que, de prime abord, on l’imaginerait, à l’interprétation poétique; pas plus, d’ailleurs, qu’à la traduction artistique. Il y a longtemps qu’un maître de la vétuste Faculté de Montpellier en faisait la remarque : si la peinture a pu rendre des services à la médecine, en reproduisant, par des traits véridiques ou par des emblèmes, tantôt le caractère général, tantôt les faits particuliers de cette science,
la poésie peut bien avoir, sous ce rapport, le pouvoir de la peinture ; elle possède môme des ressources plus variées et des moyens plus directs, pour exposer les principes d’une science en traits brillants et hardis, qui les grave profondément dans l’esprit L
La poésie latine et l’art médical ont fraternisé surtout depuis le siècle d’Auguste. Malgré son apparition tardive dans la Ville Eternelle, la médecine, prenant tout à coup son essor, révéla sa puissance et son efficacité par la cure fameuse de l’empereur en personne, due à l’habileté de son archiâtre Musa ; et bientôt, les écrits didactiques et les chefs-d’œuvre de la langue latine glorifiaient les succès de cet art, dont le rigide Caton avait vainement tenté d’ajourner le droit de cité.
Il était à présumer que les maladies décrites par les poètes seraient principalement celles dont l’observation présente le moins de difficulté, dont les manifestations extérieures frappent le plus énergiquement les sens : telles les affections d’ordre chirurgical. On ne s’étonnera donc pas que les blessures, leurs conséquences et leurs traitements, aient trouvé place dans les poèmes, et plus particulièrement dans les poèmes épiques.
Comme l’a écrit le professeur Bouisson, « la poésie épique se plait dans la peinture des batailles; les horreurs de la mêlée, le dénouement tragique de l’existence au milieu des cris de gloire et de douleur, ont toujours échauffé l’esprit inventif des poètes qui, pour attacher davantage l’esprit du lecteur et semer de la variété dans leurs narrations, ont diversifié prodigieusement les causes de la mort héroïque des combattants ». L’épopée homérique nous a déjà montré cette opposition entre le glaive meurtrier du combattant et l’arme salutaire du chirurgien ; mais si de nombreux commentateurs nous ont exposé les connaissances médico-chirurgicales de l’aède grec, il semble que l’on ait peu ou point exploré les poètes latins au même point de vue1 2.
Serait-ce qu’habitués à ne juger l’épopée latine que par Y Enéide, on ait trouvé
1 F. Bouisson, La Médecine et les poètes latins. Montpellier, 1 843.
2 La bibliographie sur ce sujet se réduit aux trois ouvrages ou opuscules dont les titres suivent: Etudes médicales sur les poètes latins , par P. Menière; Paris, 1 858 ; De U intervention de la physiologie dans V interprétation d'un passage fort controversé des Eglogues de Virgile , par J.-E. Petrequin : Mémoire lu à l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon, dans les séances des y et i4 juillet 1 8 G 3 ; Médecine et Mœurs de l’ancienne Home , d’après les poètes latins, par le Dr Edmond Dupouy; Paris, 1 885 .
(D'après une édition illustrée de cet ouvrage, du xvm" siècle.) bibliothèque nationale : Estampes.
le héros de Virgile bien pacifique, quand on l’a mis en regard de ces bouillants guerriers de Y Iliade, toujours avides de combattre ? Mais, dans Y Enéide même, les derniers livres étincellent des descriptions de batailles les plus animées : l’épisode d’Euryale et de Nisus, les exploits de la reine des Volsques et bien d’autres scènes du livre immortel s’offrent à la curiosité du médecin historien, qui peut aisément y glaner une intéressante matière à gloses.
Avant d’exposer les notions chirurgicales que renferment les poèmes virgiliens, nous allons dépouiller les auteurs de moindre importance, afin de défrayer notre champ des herbes parasites qui l’encombrent. Paulo minora canamus !
Le premier poème dont puisse se glorifier la littérature romaine, est celui d’Ennius, généralement considéré comme le plus ancien versificateur latin. Si non fuisset, a dit Jérôme Columna, Virgilium quidem tantum non haberemus.
La lecture des fragments d’Ennius qui nous ont été conservés a donné, à véritablement parler, de maigres résultats à ceux qui l’ont abordée; mais on y trouve de vagues indications que, faute de mieux, nous avons cru devoir relever. Sous ce rapport, Ennius est encore, comme on l’a dit, dans l’enfance' de l’art ; il signale des blessures, mais sans ajouter aucune précision sur leur nature et leur degré de gravité.
Un javelot traverse la poitrine; le dard siffle en pénétrant dans le thorax * — elle poète s’arrête court! 11 est cependant un passage du père Ennius1 2, plus explicite que le précédent :
lngenio fortei dextrum latiï pertudit hasta.
Le personnage atteint au flanc droit tombe mortellement frappé; dans sa chute, il entraîne ses armes, qui produisent un bruit retentissant :
Concidit , et sonitum simul insuper arma dederunt.
Le voici étendu sur la terre, baignant dans son sang; le vainqueur arrache de la plaie le trait qui y est fixé :
... T amen endevolam summum übstulit hasta
Insigne...
On souhaiterait d’autres détails, mais n’oublions pas qu’Ennius vivait à Rome au temps de la République, 169 ans avant l’ère chrétienne, et qu’il n’est sorti
1 Missaque per pectus, dum transit , striderat hasta.
2 C’est ainsi que le nomme, avec une nuance de respect accentué, Cicéron : Ennius pater.
LES BLESSURES n’APRES LES POETES LATINS
des limbes épaisses où son œuvre est restée plongée pendant plus de quinze siècles, que grâce à une circonstance pour le moins imprévue.
Un savant, dont nous avons, plus haut, cité le nom, Jérôme Golumna, de Naples, ayant perdu sa femme, afin d’adoucir les regrets que cette perte lui avait fait éprouver ne songea plus qu’à l’éducation du fils qui lui restait. Comme celui-ci témoignait d’un goût marqué pour les belles-lettres, son père fut amené à compulser, à son intention, les vieux auteurs, parmi lesquels Ennius retint particulièrement son attention ; et c’est ainsi que , corrigeant le texte altéré, restituant les passages omis et tronqués, il parvint à accomplir un travail dont la difficulté ne pouvait être vaincue que par le sentiment passionné qui le soutenait : l’amour paternel avait un miracle de plus à son actif.
Si Ennius s’est peu intéressé à la médecine, il est, cependant, un passage de sa tragédie d’Achille, qui paraît se rapporter à la médecine militaire. Eurypile vient d’être blessé, il réclame l’assistance de Patrocle :
O Patrocle, implore-t-il, je viens te demander du secours et l’aide de tes mains, avant que je ne succombe à ce mauvais coup que vient de me porter un ennemi. Les autres blessés remplissent les portiques du temple d'Esculape. Je ne puis en approcher. Mes genoux fatigués fléchissent sous mon corps tremblant, et je n ai nul moyen d'arrêter mon sang , qui s’échappe
à flots.
N’est-il pas clair qu’à cette époque, les soins aux blessés étaient plus que rudimentaires, et qu’il n’existait aucune organisation proprement dite? De plus, cette absence de procédés d’hémostase n’est-elle pas l’indice d’une impuissance que la lenteur du progrès thérapeutique ne fera qu’à la longue disparaître?
Gomme Ennius, c’est encore un précurseur que Gaius Lucilius. Ge satirique, auquel Horace est redevable de nombre d’inspirations heureuses, naquit dans le Latium, l’an de Rome 605, cent quarante-neuf ans avant Jésus-Christ. Il s’est révélé, en maints endroits, bon observateur et, s’il n’avait pas des connaissances spéciales, il n’était pas dépourvu de ce sens clinique qui n’est pas, tant s’en faut, l’attribut exclusif des servants d’Esculape. Bien que Lucilius et Ennius soient presque contemporains, celui-là est autrement riche que celui-ci en expressions techniques. L’influence grecque est déjà manifeste; les poètes grecs commencent à être étudiés, traduits ou imités : de là cette invasion de termes scientifiques qui se remarque dans Lucilius. Toutefois, il n’est guère qu’un vers où soit mentionnée une blessure :
Quam gladium in stomacho, sura ac pulmonibu’ sito ,
« (Avant que je lui enfonce mon) épée dans l’estomac, les jambes et les poumons. » C’est un gladiateur qui parle; il sait quels points sont les plus vulnérables; il serait exagéré de dire, d’après cela, qu’il connaît l’anatomie des régions.
On ne doit pas s’attendre davantage à trouver dans Plaute autre chose que le rudiment d’un art à son berceau. Au siècle où vivait l’auteur d ’ Amphytrion, il n’y avait pas encore de médecins à Rome, des médecins au sens moderne du mot ; car il semble y avoir eu, dès cette époque, vers l'an 560 de Rome, des gens donnant des consultations et recevant des honoraires1.
Entre Plaute et Térence, il y a le fossé qui sépare l’homme de bonne compagnie, l’esprit délicat qui s’adresse à un public d’élite, de l’homme qui s’est donné pour mission d’amuser la foule, de flatter la grossièreté de ses instincts et de ses appétits. « Si l’on s’en rapportait, écrit Menière, au langage habituel des personnages que Plaute met en scène, on devrait croire que la pitié n’était pas la vertu favorite des Romains; que la rudesse des camps se retrouvait dans le langage et les mœurs de la ville ; ou plutôt que le peuple était toujours soldat de goût, de caractère et d’expression... L’esclavage avec toutes ses rigueurs, le droit exorbitant du chef de la famille sur sa femme et ses enfants, les violences auxquelles on avait sans cesse recours, accoutumaient les citoyens au spectacle des blessures, des meurtres, des supplices les plus odieux... L’expression de cette barbarie se rencontre à chaque passage de l’œuvre de Plaute ; elle semble si naturelle, si bien dans les habitudes du théâtre, qu’il faut absolument admettre que le public s’y voyait représenté comme dans un miroir fidèle. »
Térence fait montre de plus de sensibilité ; quand il doit y avoir du sang répandu, il y a de quoi l’étancher, de quoi nettoyer les plaies : abstergere vulnera. Le mot absterger nous en est, d’ailleurs, resté. Il est intéressant de constater que ce terme, qui est passé dans notre langage chirurgical, le peuple l’employait à Rome il y a près de deux mille ans.
1 A preuve ce vers de Y Aulularia (la Marmite) :
Numo s uni conductus, plus jam medico mercede est opus.
« On me donne un didrachme (environ i fr. 5o de notre monnaie), il m’en faudra davantage pour payer le médecin. » Cinq numi équivalaient au dixième d’une mine, ou cent drachmes ; un numus égalait donc deux drachmes.
LES BLESSURES D’APRES LES POETES LATINS
Ne croirait-on pas entendre parler de la guerre de nos jours, dans ce vers de Sextus-Aurelius Propertius (autrement dit Properce) :
Plumbea quum tortse sperguntur pondéra fundæ.
Le roiTÉLÈPHE, cju'Achille blessa de sa lance, et dont la blessure fut guérie avec la rouille de cette même arme. L'épisode est rappelé dans ces
vers de Properce :
. qua cuspide vulnus
Senserat, hac ipsa cuspide sensit opem.
PrtoPEimus, Eleg. I, lib. 11.
(Collection du Docteur Tuffier.)
C’est une femme, dont l’époux combat contre les Bactriens et les Scythes, qui recommande à son mari d’éviter les blessures mortelles produites par des masses
arrondies de plomb; à l’encontre d’aujourd’hui, ces globes pesants étaient lancés par la fronde et non par le fusil ou la mitrailleuse; les lésions qu’ils produisaient n’en étaient pas moins graves.
Mais c’est Ovide surtout qui a fourni à la littérature médicale des préceptes, des aphorismes dont elle fait encore son profit. Qui n’a cité ces vers, qui chantent encore dans toutes les mémoires des médecins humanistes :
Principiis obsta : sero medicina paratur,
Quum mala per longas convcduere moras.
Et le poète des Remedia amoris ajoute, non moins sensément :
Qui non est hodie , cras minus aptus erit.
Vidi ego quod primo fuerat sanabile minus
Dilatum longas damna tulisse moras.
« Celui qui n’est pas prêt aujourd’hui le sera moins encore demain. J’ai vu des plaies, que l’on aurait facilement guéries, devenir incurables pour avoir été longtemps négligées. » Et, joignant l’exemple au précepte, Ovide poursuit :
Quum læsus fuerat , partent Pœantius héros
Certa debuerat presecuisse manu.
« Quand le héros, fils de Péan, a été blessé, il devait couper, d’une main sûre, la partie malade. )> Le poète entend parler ici de Philoctète, qui avait hérité des armes d’Hercule : c’est en laissant tomber, on le sait, une des flèches d’Hercule, que Philoctète se blessa le pied ; la blessure envenimée répandait autour d’elle une odeur intolérable.
Dans le cinquième livre de ses Métamorphoses , Ovide, décrivant un combat sanglant entre Persée et la famille d’Andromède, s’exprime comme il suit :
llujus in obliquo missum stetit inguine ferrum :
Lethifer ille locus.
« Le fer l’atteint obliquement dans l’aine et s’y fixe : là, tous les coups sont mortels. »
N’est-ce pas une preuve nouvelle que l’empirisme précède presque toujours la science, que l’expérience devance l’art? Les vérités traditionnelles, qui sont comme le patrimoine du peuple, les poètes ont été les premiers à les recueillir, à les formuler sous une forme aphoristique, ou simplement concrète, et ont aidé à les répandre, grâce à l’attrait du rythme et à l’agrément du style dont ils les ont
LES BLESSURES D’APRÈS LES POÈTES LATINS
revêtues. Ce sont ces qualités maîtresses qui ont permis au « cygne de Mantoue » de vulgariser des notions scientifiques qu’il a su présenter sous une forme attrayante; le coloris poétique, loin de nuire à la vérité de l’expression, n’a fait qu’en rehausser l’éclat.
Virgile, mieux que quiconque, était apte à présenter, sous une forme élégante, les connaissances scientifiques qu’il avait su acquérir. L’éducation qu’il avait reçue l’y avait prédisposé. Le plus grand poète du siècle d’Auguste, outre qu’il avait été nourri des belles-lettres grecques et latines, avait abordé à peu près toutes les branches des sciences physiques et naturelles.
Un de ses biographes nous l’apprend, il avait appliqué « tous ses soins, tout son zèle, à l’étude de la médecine et des mathématiques1 ». On a même prétendu, mais ceci est du domaine de la légende, que son père fut le compagnon d’un astronome ou plutôt d’un astrologue ambulant, qui exerçait à la fois la médecine et l’astrologie, deux industries qui avaient de nombreux points de contact. On a dit encore que le père de Virgile était un agriculteur fort entendu sur les maladies des animaux et les moyens d’y remédier. 11 est certain que les Géurgiques témoignent que Virgile n’avait pas perdu le fruit des leçons paternelles, à moins qu’il n’en ait puisé les éléments dans le traité De Re Rusticâ, du vieux Caton, datant de plus de 200 ans avant Jésus-Christ et qui se trouvait alors entre bien des mains.
Virgile
(Collection His de la Sallë).
1 a Neapolim transiit, ubi... omni cura omnique studio induisit medicinae et mathematicae (T. Cl. Donati, Vita Virgilii Mar., parag. 2). Bail^et ( Jugement des savants, t. IV) a vanté la acience de Virgile; de même que Tissot ( Biogr . univers, de Michaud, t. XLIX, 1827), et bien
La botanique, la matière médicale occupent une bonne part du même poème, mais ce n’est pas le lieu de s’y étendre. Dans les Eglogues, on trouve la trace de connaissances très précises en médecine vétérinaire, notamment cette idée de la contagion que de fréquentes épizooties n’attestaient que trop. Mais nous avons hâte d’arriver à la partie de l’œuvre du poète qui mérite de nous retenir, à celle où il est plus particulièrement question du sujet qui nous occupe ; dans Y Enéide, nous allons trouver ample matière à moissonner.
Le siège des blessures décrites par Virgile est assez varié ; il est à remarquer que, chez les personnages, mis en scène par le poète, qui ne doivent pas mourir, ce siège est placé dans une région où les organes essentiels ne sont pas directement intéressés; par contre, quand le dénouement doit être mortel, la flèche qui frappe le combattant l’atteint toujours à l’endroit propice.
Ainsi le jeune Almon reçoit une flèche au travers du col ; le trait s’enfonce au bas de la gorge et bientôt la vie s’échappe, avec un flot de sang, par le conduit d’où sort la voix : il est probable que la carotide a été touchée et que la mort s’en est suivie.
Lucagus, atteint à l’aine gauche, ne pouvait manquer, lui aussi, de succomber : la région inguinale est un de ces endroits où les plaies sont le plus souvent mortelles ; de même, les plaies du poumon et du cœur, au moins dans la grande majorité des cas.
Pallas, fils d’Evandre, qui a tué les deux fils jumeaux de Daucus, l’un en lui tranchant la tête, l’autre en lui abattant la main, est, à son tour, frappé dans la région thoracique : in pectore vulnus.
Mais ce ne sont pas toujours les hommes qui frappent les coups les plus terribles dans ces mêlées furieuses : les amazones ne leur cèdent en rien, sous le rapport de la vaillance et de la vigueur.
Dans ces combats meurtriers, la fille du roi des Volsques, Camille, se distinguait entre toutes par son ardeur guerrière. L’arme dont elle se servait devait être maniée par un bras vigoureux, pour briser la tête de son ennemi et faire jaillir au loin sa cervelle fumante ! Mais l’épopée supporte ces exagérations,
d’autres (Cf. J. E. Petkequin, mém. précité, 218 et suiv.). Virgile a dû connaître Hippocrate, dont Celse a reproduit les doctrines dans son traité latin üe lie Medicâ , publié sous Auguste ; mais il est plus probable encore qu’il a connu Aristote, dont l'histoire naturelle semble lui avoir été familière.
LES BLESSURES D’APRÈS LES POETES LATINS 4 9
et les ‘héros et héroïnes qui la vivent ne sauraient être que doués d’une force merveilleuse.
Qui a frappé par le fer doit périr par le fer : Camille subit la loi commune. Le trait que lui lance Aruns pénètre au-dessous du sein, et elle se trouve inondée de sang. En vain essaye-t-elle d’arracher le javelot : il est retenu par le fer qui a pénétré entre les côtes. La syncope, ta pâleur du visage, devenu exsangue, ne laissent que trop présager la fin prochaine. Après avoir dit quelques paroles d’adieu à Acca, sa sœur, ses mains défaillantes abandonnent les rênes, son corps glisse jusqu’à terre; puis, sous le froid qui glace ses membres, elle s'affranchit peu à peu des liens du corps, elle penche son cou languissant et sa tête, que la mort a saisie, elle laisse glisser les armes de sa main. En retraçant l’épisode, le Dr Edmond Üupouy note judicieusement, que Virgile a su éviter l’erreur grossière dans laquelle tombent presque tous les romanciers et les dramaturges ; il a fait le tableau des principaux signes de la mort : perte des facultés sensorielles, face cadavéreuse, décoloration de la peau, refroidissement du corps, etc.; mais il n’a pas parlé de la rigidité cadavérique, qui n’apparait jamais avant une heure, au plus tôt, dans la mort accidentelle. Avis aux comédiens qui tombent comme une planche au moindre coup d’épée, s’appliquant à montrer au public la raideur d’un « macchabée » de vingt-quatre heures !
Mais revenons à Y Enéide et continuons à y relever les particularités qui se rapportent à notre art. Si nous ne l’avions appris d’une autre source, nous saurions par Virgile que l’art d’empoisonner les flèches était déjà, de son temps, porté à un degré avancé. Ailleurs, le poète dit : « Il frappe Lichas, retiré du sein de sa mère déjà morte et le consacre à Phébus (Apollon, dieu de la médecine), qui a permis qu’en naissant, un fer salutaire vint à son secours. » Où trouver une preuve plus manifeste de b antiquité de l’opération dite césarienne? Du domaine obstétrical retournons dans le domaine chirurgical : une flèche, lancée par une main inconnue, atteint Enée au milieu de ses compagnons d’armes ; le héros troyen se retire, soutenu par son lils et par Mnesthée1. Tout d’abord, i! essaie d’arracher l’arme qui l’a blessé ; n’y pouvant parvenir, il demande qu’on agrandisse la plaie avec une épée: nous avons vu Patrocle opérer d’une manière analogue, afin d’extraire le dard qui avait blessé Eurypile.
iCf. Jacobœus, Dissertatio de vulneris Œneæ curations. Hafniæ, 1706, in-4°.
:>0 CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’jUSTOIEE
Le chirurgien qu’on a mandé pour Enée arrive enfin : c’est Japis, le favori d’Apollon, qui, à tous les autres arts, a préféré celui qui rend la santé et retarde l’heure dernière, .lapis s’approche du blessé, relève les plis de sa robe, pour donner à ses mouvements plus d’aisance, « à la manière du célèbre Péan ».
11 tente d’enlever la flèche, en l’ébranlant d’une main experte; la rigidité des bords de la plaie s’opposant au succès de la manœuvre, le sage vieillard exprime sur la blessure le suc d’herbes précieuses, dont une divinité lui a donné la recette, mais le trait est toujours immobile; avec une pince puissante, il n’obtient pas un meilleur résultat. Serait-ce la faillite des dieux? Heureusement, Vénus n’abandonne pas son fils dans une circonstance aussi critique; elle apporte le dictame cueilli par elle-même en Crète, sur le mont Ida : il s’agit de Yoriganum dictamnus, dont les vertus miraculeuses ont, depuis lors, bien déchu.
Mais Vénus avait sans doute le « tour de main » ; car, en joignant au dictame bienfaisant les sucs de l’ambroisie et d une panacée odoriférante, qu’on suppose être une plante du genre panax, mais qu’on n’a pas réussi à identifier exactement, Vénus, disons-nous, réussit, en mélangeant habilement ces drogues, à dissiper instantanément la douleur et à complètement arrêter le sang; puis, sans nul effort, le trait lui-même se détache. Japis lui-même crie au prodige et engage Enée à reprendre le combat.
LES BLESSURES D’APRES LES POETES LATINS
il I
Quels étaient la nature et le siège de la blessure reçue par Enée? Etait-ce la jambe, la cuisse ou toute autre partie du corps, qui rendaient la marche de celui-ci difficile? Une peinture murale de Rumpéi, figurant Enée recevant les soins de Japis, représente le héros
debout, appuyé sur sa lance, tandis que le chirurgien, agenouillé, pratique une intervention ou un pansement au niveau de la cuisse droite : mais ceci n’est qu’une interprétation du texte virgilien par l’artiste ; toutefois, il est à remarquer que, dès qu’il est guéri, Enée remet ses cuissards d’or et ses brodequins : c’est donc qu’il avait été blessé au membre inférieur.
D’ailleurs, quand Enée et Turnus vont en venir aux mains, et que le chef des Rutules, désarmé, prend la fuite, le héros troyen le poursuit avec peine; c’est donc qu’il se ressentait encore de sa blessure et que le dictame, l’ambroisie et autres panacées ne l’avaient que passagèrement soulagé. Mais n’approfondissons pas et contentons-nous
d’enregistrer l’issue finale du corps à corps : Enée lance, contre son adversaire, un dard qui perce son bouclier et traverse sa cuisse: Turnus, contraint à plier le genou, est désormais à la merci de son vainqueur. A la vue du bouclier de Pallas, la colère d Enée ne connait plus de bornes, et l’infortuné Turnus ne se relève pas de ce coup final.
Le développement que nous avons donné à l’étude de l’œuvre virgiiienne
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Le médecin Jason, examinant un malade.
nous oblige à être plus sobre de détails sur les poèmes, épiques et historiques, qui nous restent à examiner : De Bello punico secundo, de Silius Italicus et la Pharsale, de Lucain.
En général, Silius désigne avec une suffisante précision les parties du corps intéressées : les mots cerebrum, pulmo, cor, jecur, ilia, inguen, humérus, poplès, vena, reviennent souvent dans ses descriptions.
Comme Virgile, Silius connaît les régions oii la blessure peut acquérir une gravité particulière. Si c’est un combattant vulgaire qui succombe dans la mêlée, un trait l’a frappé au hasard, et une blessure de membre parait suffisante pour lui ôter la vie ; mais s’agit-il d’un héros, c’est un organe noble qui toujours supporte le coup fatal : et le héros lui-même ne lève jamais en vain son bras, dont faction est prompte et assurée.
Les narrations de Silius se rattachent encore à la chirurgie militaire par l’indication des armes qui servaient aux combats; depuis les plus ordinaires, tels que l'épée, le javelot, la hache, jusqu’aux armes insolites, telles que les chaussetrappes, ou certaines machines de guerre, comme les balistes, les catapultes, etc. Selon une juste remarque du professeur Bouisson, « chez Silius, lus détails conservent leur précision, et les personnages ou les événements ne sont jamais lictifs. Le caractère véridique du poème de Silius nous permet donc de considérer comme positive l’existence de chirurgiens dont le savoir était utilisé dans les armées)). Annibal avait à sa suite le vieux médecin Synalus; quant à l’armée romaine, elle n’était point encore pourvue de chirurgiens; « mais Marius, ancien guerrier, qui s’était illustré sous Bégulus, avait acquis une certaine expérience dans l’art de guérir les plaies et d’arrêter le sang. »
Lucain nous apporte, à son tour, son contingent de notions médicales; mais, alors que Silius s’abandonne aux détails descriptifs, l’auteur de la Pharsale montre plus de prédilection pour les tableaux d’ensemble, les fresques aux vastes proportions. Malgré le ton déclamatoire qu'il emploie, et bien qu’il surcharge ses récits d’expressions d'une rhétorique surannée, il n’en va pas moins qu’on trouve chez Lucain certains aperçus relatifs à l’analotnio1 et à la chirurgie, qu’il eût été dommage de ne pas recueillir.
1 Avant d’apporter Pompée à César, on lui a fait subir une préparation anatomique, dont . le poète nous donne minutieusement la recette : « A l’aide d’un art impie, on a ôté le sang desséché autour de la tête, on a enlevé le cerveau, on a séché la peau et quand toute l’humeur
LES BLESSURES T)’APRÈS LES POETES LATINS
Dans le 3e chant de la Pharsnle, Lucain décrit un combat naval, fertile en accidents traumatiques. Son imagination se donne libre cours : il invente des blessures d une gravité exceptionnelle, peu soucieux de ménager la sensibilité de ses lecteurs. Il se complaît à énumérer les cruautés sanguinaires, comme dans l’exécrable attentat de Marins contre son propre frère, oii la victime est couverte de plaies, mais pas assez graves pour entraîner tout de suite la mort : « Les mains tombent sous le gl.aive, et la langue, arrachée, s’agite et trappe l’air d’un murmure sans voix. On coupe les oreilles, on ampute les narines et enfin, on arrache les yeux qui avaient vu toutes les parties mutilées. »
Si nous passons à l’hygiène des armées en campagne, nous trouverons la même justesse d’observation. Alors que les troupes de Pompée, campant dans des lieux bas et humides, sont en proie aux horreurs d’une infection générale, les soldats de César, qui occupent les hauteurs voisines, restent à l’abri de la contagion. Non seulement un air plus vif, plus pur, entretient le bon état sanitaire de ces soldats, mais ils se gardent de boire les eaux croupissantes, dont l’expérience leur a enseigné la nocivité.
Le 7e chant de la Pharsale est rempli de la bataille de ce nom, qui donna la victoire à César. Le poète y prodigue les descriptions de blessures, mais tombe à chaque instant du sublime dans le ridicule. Le 9e chant offre un autre intérêt : il contient une longue énumération de serpents, redoutables par leur venin, alors si abondants en Lybie. Caton, obligé d’en traverser les sables brûlants, à la tête d’un débris d’armée, arrive au bord d’une source, longtemps désirée par ses soldats, tourmentés par une soif brûlante. Or, cette source n’élail qu’une boue immonde, servant d’asile aux reptiles les plus dangereux. Lucain, avec une vigueur descriptive rarement atteinte, montre la tuméfaction des parties blessées, leur gangrène, le gonflement emphysémateux du corps, les hémorragies passives, la propagation du virus jusqu’aux viscères internes: et, à part quelques erreurs d’histoire naturelle, inévitables à l’époque oii il écrivait, sa description trahit une faculté d’observation poussée à l’extrême. Ainsi est-il démontré que le talent poétique, loin de nuire à l’exactitude scientifique, ne lui donne que plus de force et plus d’éclat.
souillée est épuisée, on a versé le suc qui conserve et raffermit la face. » L’embaumement était donc déjà pratiqué.