‹ Chirurgiens et blessésChapitre 11 sur 122 · tome V, p. :î · texte numérisé non relu

tome V, p. :î

par instruments piquants, et son pronostic est rarement en défaut. A coup sûr, ce n’est pas un didactique: mais il supplée à ce manque de science par un pénétrant esprit d’observalion.

L’auteur de la Chanson était-il un soldat qui n’avait reçu aucune instruction médicale; et tout ce qui a trait à la chirurgie aurait-il été interpolé par le copiste, qui pouvait être un des moines appelés à donner leurs soins aux blessés? On peut le discuter. On pourrait de même se demander si ce vernis de connaissances est le

propre d’un seul homme, ou s’il représente la moyenne de la science d’une époque; toujours est-il que nous trouvons, dans cette chanson de gestes, des indications précieuses, et que nous devons savoir gré à qui prit souci et peine de les recueillir. Pour nous en tenir aux traumatismes et à leurs conséquences, on retrouve, en général, dans les blessures» par instruments piquants dont il est fait mention dans la Chanson de Roland , les caractères propres à ces blessures : le sang n’est répandu qu’en médiocre abondance; par suite de l’hémorragie interne, la mort arrive plus vite.

Les blessures par l’épieu sont particulièrement graves; citons-en deux observations seulement. L’une de ces blessures entame le sein gauche, environ au niveau du quatrième espace intercostal, brise les côtes et ressort plus haut, en arrière, au niveau des omoplates, fracturant la colonne vertébrale. L’autre s’explique plus difficilement.

Le texte porte : « Sanson frappe l’Emir, tranche le cœur, le foie et le poumon, et mort l’abat. » Est-il possible qu’une pointe puisse traverser successivement, et dans l’ordre indiqué, les trois organes précités? A première vue, répond M. Contenau, « cela semble difficile, le cœur et le poumon étant situés dans un plan supérieur à celui du foie et séparés par le diaphragme. Cependant, l'anatomie justifie un tel trajet; il est possible qu’un plan, passant par le cœur, passe à la fois par le foie et le poumon ». Et notre érudit confrère poursuit en ces termes sa démonstration :

Epieu (tel qu'il existait encore au xvic siècle).

La voussure du diaphragme sépare le foie du sinus costo-diaphragmatique droit, tapissé par la plèvre, et dans lequel s’engage le bord inférieur du poumon, lors de l'inspiration. A la région du dos, le foie correspond, en hauteur, aux dixième et onzième vertèbres dorsales; le bord du poumon répond à l’épine de la onzième vertèbre dorsale, en arrière. Le diaphragme formant une voûte qui recouvre le foie, il reste, en arrière et sur le côté, un espace que remplit le poumon, surtout dans une grande inspiration, et dans lequel le lobe' inférieur du poumon et le sommet du foie sont sur le même plan. Ces données de Y Anatomie chirurgicale du professeur Tkèves (de Londres) sont complétées par les figures de coupes de sujets congelés de V Anatomie topographique du professeur Uudinger (de Munich), notamment par celle qui laisse voir la dépression superficielle que la pression du cœur détermine sur la face antéro-supérieure du lobe gauche du foie.

Un coup de lance, dont le trajet serait dirigé obliquement, un peu de haut en bas, de gauche à droite, d’avant en arrière, peut donc successivement rencontrer le cœur, le foie (sommet) et le poumon (lobe inférieur), et causer la mort, comme le veut le poète, par la blessure du cœur et des vaisseaux du foie. Ajouterons-nous que cette blessure est d’autant plus possible, qu’un traumatisme provoque une inspiration suivie d’un temps d’arrêt, ce qui

w.UjjÛ:

a&S'êtei

apres

accentuerait encore le rapport du lobe inférieur du poumon distendu avec la face supérieure du foie ? On a toujours la tendance, lorsqu’on commente un auteur, à y voir des finesses qu’il n’avait pas lui-même soupçonnées; quoi qu’il en soit, voulue ou non, cette description de blessure est conforme à la réalité...

Une blessure des gros vaisseaux du cou amène une mort instantanée : rien encore qui ne soit conforme à ce que nous observons.

Un coup de lance « perce l’écu, hors de la tète fait jaillir les deux yeux, et la cervelle tombe aux pieds du vainqueur ». Celui-ci, dans la violence du choc, « a brisé son épieu jusqu’au poing ». C’est à peu près ce qui s’est passé dans le tournoi célèbre entre Henri II et Montgomery (V. la gravure de la p. 63), et où le roi de France fut mortellement frappé : l’arme, pénétrant par la face, vint se loger obliquement dans la cavité crânienne, perforant la base du crâne à sa partie moyenne.

Combien d’autres traits ne relèverait-on pas encore 1 ! Tandis que le poète, pour d’autres blessures, nous dira que le sang coule par terre, pour une plaie de poitrine il indiquera que le sang tombe en jets, par saccades, en jaillissant, ce qui n’est pas dépourvu d’exactitude.

1 Rapportons seulement quelques passages, à titre justificatif. Roland regarde Olivier au visage : il est pâle, décoloré, livide; son beau sang jaillit et coule tout clair de son corps :

Rollanz reguardet Olivier a V visage ;

Teinz fui e pers, desculurez e pales... etc.

Roland lui-même a tant saigné, que sa vue en est trouble :

Tant ad seiniet, li oil li sunt trublet.

Tous les symptômes de faiblesse, consécutive aux hémorragies abondantes, sont très exactement décrits :

Oliviers sent que la mort mult languisse ;

Soubdin li oil en la teste li turnent ,

L'oïe pert e la veüe lute;

Descent à pied, à terre se culchet...

Li coers li fuit, il helmes li embrunchet ,

Trestaz li cors à la ere lijustet...

Ce que I on peut approximativement traduire : «Olivier sent l'angoisse de la mort; soudain, les yeux lui tournent dans la tête; il perd l’ouïe et tout à fait la vue; descend à pied; sur la terre se couche; le coeur lui fault. (lui manque); sa tête s’incline; il tombe à terre, étendu . de tout son long. » Certainement, l'auteur d’une pareille description avait quelques notions de médecine pratique, et eût-il été plus savant, peut-être que son pédantisme eût nui aux charmes du récit et eût ennuyé plutôt qu’instruit.

LES BLESSURES DANS LES CHANSONS DE GESTES

L’auteur de la Chanson décrit de nombreuses passes d’armes à l’épée; le mécanisme de cette variété de blessure est toujours sensiblement le même : la boite crânienne est fendue du sommet au menton, et la mort est instantanée, comme dans le combat de Charlemagne et de l’Emir.

Nous avons hâte d’arriver aux soins que réclament ces divers blessés. On ne s’en préoccupait guère, car il n’y a qu’un passage où il est question de pansement, dans tout le poème : quand Turpin est blessé, Roland lui délace son heaume, son haubert; « son bliaut lui a tout déchiré, aux grandes plaies les morceaux a posés » : le bliaut était une tunique, le plus souvent de fin tissu;

Roland s’en sert à la fois pour l’hémostase par la compression, et pour la conten- * #

lion des organes qui menacent de faire issue : c’est un pansement contentif, autant que compressif.

Nous avons exprimé plus haut les réserves que nous avons jugées nécessaires. Nous n’ignorons pas que le poète ne se fait pas faute de dénaturer parfois la vérité, ou de l’amplitier tout au moins1 2 3; mais de ce qu'il se laisse emporter par son imagination dans certaines descriptions -, il ne faudrait pas en induire que tout est faux dans ce qu’il raconte.

Sauf les exagérations, consigne un des historiens les [dus autorisés de la féodalité « ces récits de guerre et de bataille contiennent, il faut le reeonailre, une foule de traits empruntés à la vie réelle. Le poète n’a pas besoin de se mettre

1 «... Même dans les récits de batailles, le poète ne peut s'empêcher d'introduire des traits qui sont de pure fantaisie ou de dénaturer la vérité en l’amplifiant sans mesure... Quand on voit que, dans les poèmes, tous les chevaliers sont d’une force herculéenne; que, d’un seul coup d'épée, ils font voler les bras, les jambes et les têtes ; qu’ils coupent l’ennemi en deux, en lui fendant le casque, la tête et la poitrine avec une facilité merveilleuse; quand on voit aussi que les blessés ont une force de résistance incroyable, au point que transpercés, mutilés, le crâne ouvert, ils se remettent en selle et continuent à se battre comme s’ils n’avaient rien senti, on

^ se dit que la fantaisie arrive ici aux dernières limites. » Ach. Luchaire, La Société française sous Philippe- Auguste (Paris, ujoq), 276.

2 « La mêlée s’engage. Rien n’est homérique comme ces combats. Les épieux volent en tronçons, les écus sont fracassés et rompus, l’épée fend les casque^, tranche les cuirasses, ne s’arrête point à l’aube de la selle, découpe par la moitié et le cavalier et le cheval. Les coups sont impossibles, surhumains : on y croit pourtant. La candeur du poète, qui y croit le premier, nous gagne à ses mensonges éloquents. Notre âme s’exalte à cette lecture, notre sang bouillonne ; quelque chétifs que nous soyons, nous nous sentons de la race des Roland. » Lh. (Iideu, Les Français d' autre fo is.

3 Ach. Luchaire, loc. cil.

en frais d’imagination : il lui suffit, de regarder ce qui se passe autour de lui. Ce qu’il dit de la férocité du batailleur1, du massacre des prisonniers inutiles (et nous ajouterons : de la nature des blessures et de la manière dont elles étaient traitées à son époque), est pleinement confirmé par les documents historiques2 ».

1 Dans la chanson de Garin le Lorrain (contemporaine de Philippe-Auguste), le duc Bégon arrachant de ses mains les entrailles d’un ennemi qu’il vient de tuer, les jette au visage de Guillaume de Montclin, avec ces mots : « Tiens, vassal, prends le cœur de ton ami : tu pourras le saler et le rôtir. » Garin lui-même ouvre le corps de Guillaume de Blancafort, et en retire le cœur, le poumon et le foie. Dans la chanson de Gîrart de Roussillon, il est dit : « Les Bourguignons sont filous et cruels : nous n’avons sergens ni arbalétriers, dont ils n’aient fait un manchot ou une jambe de bois » : serait-ce qu’il y eût déjà des appareils de prothèse?

2 « C’est là (dans les Chansons de gestes), qu’à notre sens, on trouvera la peinture la plus exacte de la Chevalerie et des temps chevaleresques. Les auteurs de ces poèmes populaires, dont la sincérité n’est douteuse pour personne, ne pouvaient peindre et n’ont peint en réalité que ce qu’ils avaient sous les yeux. » La Chevalerie, par Léon Gautier, membre de l’Institut; Préface.

Mosaïque t>e la cathêmiale me Lesoau.

Kir siècle.)

On voit, par cette gravure, Que la prothèse des membres existait déjà au douzième siècle; i|ue nous émettons dans la note 1, de la présente page, na donc rien de hasardé.

l’hypothèse

MIRES ET BLESSÉS DANS LES ROMANS DE CHEVALERIE LES PREMIÈRES AMBULANCIÈRES

On vient de voir le parti qu’a su tirer de la Chanson de Roland l’ingéniosité d’un commentateur; mais il est bien d’autres Chansons de Gestes où se découvrent des renseignements, qu’on ne s’attendait guère à y rencontrer, sur les mœurs médicales du haut moyen-âge.

« Les Chansons de Gestes, écrit M. Henri Berthaud1, dont la monographie nous a facilité notre tâche, racontent, on le sait, toutes les aventures traversées par un héros: celui-ci a de multiples combats à soutenir. Il succombe parfois; le plus souvent, il est vainqueur, mais non pas sans recevoir de multiples blessures, dont il faut le guérir; et c’est à cette occasion, que les jongleurs, qui vont de cour en cour, de château en château, chanter les poésies épiques, redisent les coutumes des médecins, qu’ils appellent les mires, et ce que l’on savait communément dans le peuple sur les diverses plantes, emplâtres, « entraits », que l’on employait pour soigner les blessés. »

Qu’il s’agisse de poèmes imités de l’antique, « où les héros d’IIomère sont transformés en seigneurs féodaux »; de romans Bretons, où les bardes chantent les exploits. d’Arthur ou de Tristan; de romans d’aventures ou de poèmes héroïques, les scènes ne sont pas rares, qui nous renseignent sur la manière dont on pansait les blessures de guerre, et sur les procédés de traitement alors mis en pratique.

Tantôt c’est un compagnon de lutte qui prodigue les premiers soins à son frère d’armes : Maugis, le noble baron, accourt auprès d’un des quatre fils Aymon, Richard, frère de Renaud, et lave les plaies du blessé avec du vin

1 La, médecine populaire dans la littérature romane; thèse de doctorat en médecine,

Paris, 1907.

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’hISTOIRE

blanc, puis les panse avec l’onguent magique dont il possède le secret; ensuite, il le force à ouvrir la bouche et, après lui avoir écarté les dents avec le dos d’un couteau, lui fait avaler un élixir, qui ramène le mourant à la vie. Ce succès encourage Maugis, qui se met en devoir de guérir et Renaud lui-même atteint à la cuisse, et Allart, qui a l’épaule démise, et Richard, tous ceux enfin qui font appel à ses lumières1.

Mais on ne procédait de la sorte que lorsqu’on manquait de mires (ou médecins); car ce sont eux qu’on faisait le plus souvent venir.

Les mires lavent les plaies, les couvrent d’onguent et les bandent. S’il y a un membre cassé, ils le lient et y font l’application de leur éternel emplâtre, qu’ils assujettissent avec des linges. Quelques potions à base d’herbes, quelque bon chaudeau à la mode de Salerne, quelque dormitif dont la formule s’est perdue, c’est à peu près toute la science de l’époque2.

Quand le duc Begon, grièvement atteint, est rapporté dans le camp par ses vassaux, ce sont les mires qui, après lui avoir enlevé son « blanc haubert en treillis », et sa cotte de velours, l’examinent soigneusement et, après examen, prononcent que la blessure n’est pas mortelle. Ils appliquent un emplâtre sur la plaie, saignent le malade, lui recommandent le repos au lit et, grâce à cette médication, remettent le héros sur pied.

Mais celui-ci entre à peine en convalescence, qu’il se précipite à de nouveaux combats; de nouveau, on le ramène blessé. Les mires promettent cette fois encore la guérison ; mais à la condition qu’on éloignera du chevet du « navré » les femmes présentes qui, par leurs manifestations d’une douleur trop bruyamment étalée, ne peuvent que retarder la guérison

Cependant, il en est dans le nombre , de ces importunes qui savent se rendre utiles . Fréquemment elles administrent des soins intelligents autant qu’empressés, et témoignent même de connaissances spéciales, qui ne sont pas sans surprendre en ces temps héroïques. « Elles savaient étancher une plaie et l’entourer de bandelettes, réduire une fracture, saigner et ventouser, composer des élixirs et des potions, oindre les parties malades du suc de bonnes

1 H. Michelant, Jienaus de Montauban ou les quatre fils Axjmon.

2 Léon Gautiek, La Chevalerie , 55g.

a Premiers parla li mires Ascelins : « Faites oster ces gens et départir; — Si emmenez la belle Beatrix. — Que la grant noise, si m’ait Diex, l’ocit. » Garins li Loherains, II, go.

Page 1