‹ Chirurgiens et blessésChapitre 100 sur 122 · C. IL · texte numérisé non relu

C. IL

encore ne furent-elles point pratiquées, soit qu’on arrivât constamment trop tard au bivouac pour qu’il fût possible de les entreprendre ; soit que les sujets se trouvassent dans un étal désespéré. Ce n’est- qu’arrivés à Bône, qu’on put se risquer à faire les opérations <|ue les circonstances n’avaient pas jusqu’alors permis de tenter.

C’est à moitié chemin de Bône et de Constantine que le corps expéditionnaire se reforma, pour opérer un mouvement en avant.

Parti du camp de Medjez-Amar, le 1er octobre (1837), il était, le 6 dans la matinée, devant la ville qui était l’objectif visé L L’ambulance dut bivouaquer dans les terres fraîchement et profondément labourées, que des averses continuelles transformaient en boues épaisses-.

Le temps se remit au beau le 12, jour mémorable par la perte que fit l’armée dans la personne de son général en chef, le comte de Damrémont, emporté par un boulet. Quelques instants auparavant, un chirurgien aide-major lui avait fait donner avis de s’éloigner du lieu périlleux qu’il occupait, mais sa bravoure n’en avait voulu tenir compte et la mort fut le résultat de sa témérité.

L’assaut donné le lendemain fournit à l’ambulance de 100 à 130 blessés: une catastrophe imprévue vint augmenter, dans de fortes proportions, ce nombre relativement faible : une poudrière ayant sauté, trois cents personnes furent atteintes par les débris de l’explosion, sans y comprendre ceux qui furent ensevelis, plus ou moins meurtris, sous les décombres des immeubles écroulés.

Malades et blessés furent groupés dans une assez vaste nriison à un étage,

mais comme toutes les maisons maures dépourvue d’air et de lumière, surtout au

rez-de-chaussée. Il fallut se mettre eu quête de nouveaux locaux.

On choisit une mosquée et l’ancienne demeure du bey, qui furent aménagées pour recevoir plus spécialement les fiévreux et les militaires atteints de brûlures, provenant du trop plein de l’ hôpital réservé aux blessés. Alors que, dans une salle d’hôpital bien ventilée, un seul brûlé, régulièrement pansé, suffit pour

1 iloKACK Vernet, dans son tableau représentant la prise de Constantine, a immortalisé le courageux dévouement dont lit preuve, dans cette journée, le chirurgien Baudens.

- « Il était difficile, écrit le Dr C. Sédiluot, de donner à l’ambulance une position plus mauvaise, car elle était perdue dans un bas-fond introuvable, et beaucoup trop éloignée des lieux où l’on se battait, pour qu’on pût y amener promptement les blessés ». Campagne de Constantine de /(V.77, parle L)' C. Sédillot ; Paris, 1 838 , 208.

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1 infecter, on se représente ce que pouvait être un local ne remplissant aucune des conditions hygiéniques requises, el abritant plus de cent de ces malheureux, dont la plupart n avaient pas même de pansement pour recouvrir leurs plaies!

Aussi vit-on bientôt des myriades de vers grouiller sur ces plaies et les compliquer singulièrement: ils fourmillaient en telle" quantité que, pour en alléger les

Une ambulance, a proximité du champ de bataille, pendant les iiuerbes d'Akrioue.

malades, on faisait prendre de temps en temps leurs objets de literie, pour les secouer d’un premier étage, où étaient les salles, dans la cour intérieure de la maison. Ces vers ou larves s’introduisaient jusqiie dans les yeux ou dans les oreilles1; un lieutenant se les faisait enlever par son domestique -.

1 Le ür Sédillot en retira « plus de cinquante de l’orbite d'un malade, où ils s’étaient développés entre la paupière et le globe oculaire, atrophié et à moitié dévoré. Chez un autre, l’oreille en était remplie et ils étaient comme incrustés dans les ulcérations qui 1 entouraient. )) ld ., ibid., 2g3.

- Histoire médicale et chirurgicale de V expédition dirigée contre Consfantine en 18J 7, par M. Guyon, chirurgien en chef de l’expédition. ( Recueil de Mémoires , etc., t. XLIV).

Le choléra vint, par surcroît, s’ajouter à toutes ces misères, faisant de nombreuses victimes ; il avait accompagné, depuis Marseille, un régiment de ligne, qui l’avait porté en Afrique.

Dans l’épidémie de Constantine, la population indigène parait avoir été entièrement respectée; le fléau exerça surtout ses ravages parmi les malades et blessés, puis parmi les troupes.

Au résumé, expédition désastreuse, surtout par les pertes en hommes, dues tant à la maladie qu’aux intempéries, aux privations de toute sorte et à l’imprévoyance administrative. Aliments, médicaments, objets de couchage et de campement, à peu près tout fit défaut; alors que, sept ans auparavant, les services sanitaires avaient été organisés avec une prévoyance et une méthode dont on avait éprouvé les bienfaisants effets.

Les campagnes d’Algérie ayant été plus médicales que chirurgicales, nous ne leur consacrerons que quelques lignes. Nous rappellerons seulement que les troupes opérant sur un terrain marécageux, sous un climat aux brusques variations de température, payèrent un lourd tribut aux maladies qui eu résultèrent.

Un des combats les plus mémorables de la conquête fut la bataille de l’Isly, livrée le 14 août 1844, et qu’a immortalisée le pinceau d’Horace Vernet1. On voit, sur son tableau, le médecin principal Philippe, donnant ses soins au lieutenant de spahis Damotte, pendant qu’un de ses aides veille au chargement d’autres blessés sur des cacolets. Le chameau fut également utilisé au cours de cette campagne, pour le transport des malades et des blessés, et on n’eut généralement qu’à se louer d’avoir utilisé cet animal de bât.

1 Une aneedote, peu connue, se rapporte à la composition de ce tableau. Pendant que le peintre travaillait à son œuvre, dans la salle môme où celle-ci devait être placée, le roi Louis- Philippe, traversant cette salle, vint à lui pour le complimenter. « Je trouve cela très bien, lui dit Sa Majesté ; seulement, je n'aime point, dit-il à Vernet, ces deux soldats blessés que vous avez placés au premier plan, tournant le dos au public. J’eusse préféré un groupe leur faisant face, un blessé, par exemple, secouru par un autre soldat ». Après quelques paroles gracieuses, le roi passa dans une autre salle. Une demi-heure après, à son retour, Horace Vernet lui montra le groupe nouveau, qu’il avait peint d’après la pensée royale. Sur le premier plan, à droite, on voit un soldat blessé, assis et soutenu par un de ses camarades, qui lui présente à boire. Ce petit groupe, rendu avec un grand talent, peint avec cette rapidité merveilleuse dont Horace Vernet avait le secret, pourrait porter auprès de la signature du grand peintre cette légende : Louis-Philippe invenit.

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l’expédition de zaatcha (1849)

A 40 kilomètres au nord-ouest de Biskra, un groupe de ksour presque inconnus des Français, peu visités des Arabes, devait, à la fin de l’été de 1849, nous

Bataille de l’Islv, par Horace Vernet.

(Musée de Versailles.)

opposer une résistance qui ne fut pas sans causer dans nos rangs des pertes appréciables. Le principal de ces ksour portait le nom de Zaatcha.

Une forêt de palmiers l’entourait de tous côtés, ne permettant même pas de

1 On désigne ainsi des villages, des villes mêmes dont les habitations sont construites en briques cuites au soleil, placées au milieu de forêts de peupliers. Plusieurs de ces ksour avaient une muraille d’enceinte, protégée par un fossé plein d’eau, et qu’entouraient un grand nombre de jardins enclos de murs.

découvrir le minaret de sa mosquée. A la lisière du bois, un groupe de maisons formait comme un ouvrage avancé de la place.

Dès les premiers pas, on était arreté par une infinité de jardins, fermés de murs à niveaux différents, la plupart coupés par des canaux d’irrigation et comprenant, outre les palmiers, toute sorte d’arbres fruitiers, gênant la vue et rendant toute reconnaissance impossible. Les rares sentiers qui menaient à la ville étaient resserrés entre les murs de ces jardins : et ce n’est qu’àprès de nombreux détours, que l’on arrivait à un fossé large et profond, encaissé et entourant la forteresse d’un infranchissable obstacle. Au delà, se présentait l’enceinte bastionnée et crénelée; à cette muraille s’adossait une partie des maisons de la ville.

A l’intérieur, de grandes maisons carrées, percées seulement, au dehors, de petites ouvertures, étaient merveilleusement disposées pour les ressources extrêmes de la défense. Enfin, les murs des premiers jardins, construits au bord du fossé, formaient déjà comme une première enceinte et, encore au delà, un mur à hauteur d’appui régnait autour de la moitié de la ville, accessoire de l’obstacle principal constitué par la muraille bastionnée et crénelée. Une seule porte donnait entrée dans la place, défendue par une tour également crénelée, dont les feux dominateurs couvraient toutes les approches* 1.

C’est à la suite de l’augmentation d’une taxe sur les dattes, un des produits principaux de ces populations ksouriennes, que des réclamations d’abord, puis des agitations se produisirent, qui se transformèrent bientôt en une insurrection véritable.

Après un coup de main manqué de nos troupes, au plein de l’été de 1849, on attendit une saison plus favorable pour marcher sur Zaatcha. Le 25 septembre, le corps expéditionnaire quittait Constantine, abondamment pourvu de munitions de toute nature, et composé de vieux soldats d’Afrique, « animés du meilleur esprit, dominés surtout par le désir de venger un échec » 2.

Le 7 octobre, le camp était établi devant Zaatcha ; les tentes dressées dans le sable.

À la suite du premier engagement, les blessés arrivaient en nombre aux ambu-

1 Souvenirs de la campagne des Ziban, par le capitaine Charles Bocher ( Revue des Deux- Mondes, , ier avril 1 85 1 ) : cf. La Conquête de l’Algérie, par C. Rousset (Revue des Deux-Mondes ,

ier nov. 1 888).

2 Relation médico-chirurgicale de l’Expédition de Zaatcha, par le D' Qubsnoy, chirurgien aide-major au 3,! spahis (Extrait du Recueil de Mémoires de médecine et de chirurgie militaires ,

2e série, vol. VI, i85i).

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lances. La plupart des blessures, causées par des projectiles tirés de très près, étaient, de ce fait, d autant plus graves. La disposition des jardins, que nous avons fait connaître, 1 explique suffisamment. Nos soldats, abordant franchement ces murs hérissés des canons de fusils , étaient reçus à bout portant par une grêle de balles. Ils franchissaient ces murs, perçant ceux qui étaient infranchissables ; mais déjà, les assiégés étaient abrités par les murs du jardin voisin et nos hommes retrouvaient les mêmes canons de fusils; les mêmes obstacles leur étaient opposés. Il fallut se rendre successivement maître des jardins occupés par les Arabes, et chacune de ces opérations était coûteuse. Nos soldats furent un certain temps à se familiariser avec cette manière nouvelle de combattre un ennemi invisible. Cette guerre à coups de pioche et de pelle, ce labyrinthe de jardins fortifiés les déconcertaient et leur moral s’en ressentait ; à l’élan du début avait fait place une résignation qui prédisposait aux influences morbides.

Comme les causes d’insalubrité ne manquaient pas, les maladies furent nombreuses. Diarrhées, dysenteries, fièvres intermittentes fournirent leur contingent habituel; mais les lésions chirurgicales doivenl surtout retenir notre attention; la relation d'un des chirurgiens qui prirent part à l’expédition nous a fourni à cet égard toutes les informations désirables.

En dépit de toutes les précautions, nos soldats avaient affaire à de si adroits tireurs, qu’ils pouvaient difficilement éviter de leur servir de point de mire. L’arme posée sur le bord des créneaux, l’ennemi pouvait choisir la place et prendre la tête ou la poitrine comme cible. Sous le feu roulant et à très faible distance, les blessures étaient terribles. « De larges brûlures entouraient les plaies, et des grains de poudre non brûlée étaient incrustés dans les chairs ».

Les projectiles dont l’ennemi fit usage étaient des plus variés : les pierres, les clous, le petit plomb qui chargeait les tromblons, causaient à petite distance d’horribles mutilations. Les balles étaient généralement sphériques; quelques-unes, ovales, chagrinées à leur surface; d’autres offraient des aspérités provenant de petits trous creusés dans l’intérieur du moule. Beaucoup de projeciiles étaient formés par un noyau de datte, enveloppé de plomb.

Les résultats furent, en général, satisfaisants; malheureusement, presque tous les amputés des derniers jours de l’expédition, presque tous les blessés qui, quoique gravement atteints, présentaient encore quelque chance de guérir, furent les victimes du choléra, qui vint assombrir singulièrement le tableau, déjà chargé, des pertes du corps expéditionnaire.

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